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Ennemi intérieur, la preuve par Saint-Etienne-du-Rouvray

Des membres de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) dans les rues de Saint-Etienne-du-Rouvray (Photo : SIPA.AP21927272_000022)

Je ne sais pas si mes amis catholiques sont d’humeur, ce matin, à tendre la joue gauche. Mais il est bien possible que beaucoup soient plus belliqueux que ce que recommande leur Dieu, à l’unisson du pays entier. Un prêtre égorgé dans son église, ce crime effroyable hantera longtemps notre mémoire collective. On a vu à cette occasion apparaître dans les commentaires l’appellation « communauté catholique ». Non, les cathos ne sont pas une communauté parmi d’autres, les cathos c’est un peu plus la France que les autres et quand tu t’attaques à mes églises, tu t’attaques à moi. Passons, ce n’est peut-être pas le moment de faire des chichis sémantiques.

Bien sûr, dès le meurtre connu, des hommes de Dieu se sont succédé sur les plateaux pour condamner l’acte odieux, appeler à l’union et à la tolérance et dénoncer par avance les amalgames. Comme toujours en pareil cas, sur France Inter et dans quelques autres médias, on a espéré le plus longtemps possible que les tueurs appartiendraient à la catégorie « forcené laïque ». Et comme toujours, on a entendu une fois les faits connus et le caractère islamiste incontestable un défilé de témoins essentiellement musulmans, dire que tout cela n’avait rien à voir avec l’islam.

Il est vrai qu’on sent monter dans le pays des humeurs mauvaises dont nul ne peut garantir qu’elles ne se retourneront pas contre un musulman ou contre un Arabe du coin de la rue. Et il faudrait être inconscient pour ne pas s’en inquiéter. Pour l’instant, en dépit des prières muettes mais assourdissantes de ceux qui rêvent qu’un nouveau Breivik viendra rappeler aux populations que le problème de la France, c’est les fachos, les réacs, l’extrême droite, appelez ça comme vous voulez, on n’a relevé aucun dérapage significatif. Mais le pays veut en découdre avec l’islam radical. Et ce n’est pas avec des paroles apaisantes et des appels à faire bloc qu’on va le calmer. Voilà plus d’un an qu’on lui dit qu’il est en guerre. Il veut savoir contre qui il la fait et comment.

Dénégationnisme médiatique

On a raison de le répéter, notre ennemi n’est pas l’islam, tous les musulmans sincèrement horrifiés pour leur pays en témoignent. Mais c’est bien à l’intérieur de l’islam, de l’islam de France (et des autres pays d’Europe), que cet ennemi se développe, se cache, s’abrite. Ce n’est pas en taisant cette vérité qu’on protègera les musulmans français du risque d’amalgame qui pèse sur eux, c’est en l’affrontant sans avoir peur d’être traité de ceci ou cela. Les Français ne sont pas en colère à cause des ratés de la sécurité, ils sont en colère parce qu’on leur raconte des bobards. C’est le déni outrancier pratiqué par certains médias au prétexte de ne pas jeter de l’huile sur le feu qui encourage tous les fantasmes. Après Nice, on nous a rebattu les oreilles avec les frasques du terroriste : il buvait de l’alcool, il mangeait du porc et il draguait les filles, et même les garçons, il ne pouvait pas être musulman ce gars-là. Pour un peu, nous avions vécu un drame de l’alcoolisme et de la sexualité débridée. Ce dénégationnisme médiatique n’apaise pas au contraire, il rend les gens dingues.

Bien sûr, nombre de victimes étaient musulmanes et ils sont des millions, qui font la fête le 14 juillet, ou d’ailleurs ne la font pas, à appartenir sans restriction à la communauté nationale. Mais d’autres, concitoyens ou pas, sont nos ennemis. Il doit être permis de le dire. Comme il doit être permis de dire que les musulmans de France doivent maintenant faire leur part du boulot et aider l’Etat français à faire le ménage, par exemple en expulsant d’autorité tous les « forcenés » étrangers qui viennent prêcher la haine de l’Occident dans nos mosquées. Encore faudrait-il que l’Etat soit à la manœuvre pour aller débusquer les djihadistes jusque dans les chiottes comme disait l’autre. De ce point de vue, la conclusion d’un accord avec le Maroc pour la formation de nos imams n’est guère encourageante.

Quant aux moyens, quand « tout le monde est une cible et n’importe quoi une arme », comme me le souffle Gil Mihaely, si on ne veut pas que chacun se prenne pour un justicier, tout le monde est à peu près d’accord : il faut passer à la vitesse supérieure. Sur la façon de faire, tout le monde a sa petite idée. Et bien sûr, le président aussi. « Nous devons mener cette guerre par tous les moyens dans le respect du droit », a-t-il dit. Faudrait savoir : par tous les moyens ou dans le respect du droit ? Et de quel droit ? De celui qui permet à juge d’instruction certainement très soucieux des libertés de coller un bracelet électronique à un type qui a tenté d’aller faire le djihad en Syrie de sorte qu’il a pu commettre son crime sans enfreindre son contrôle judiciaire ? Du droit qui permet à un étranger condamné pour avoir tabassé un automobiliste de rester dans notre pays après avoir purgé sa micro-peine ? Je ne devrais pas évoquer le sujet, car je viens d’entendre que Marine Le Pen demandait le rétablissement de la « double peine » — appellation  qui n’est guère aimable pour les pays d’origine — mais je n’ai jamais compris, même quand j’étais de gauche, pourquoi un pays devrait s’embarrasser à garder sur son sol des délinquants étrangers. En tout cas, le débat houleux sur les droits des terroristes condamnés à ne pas être déchus de leur nationalité qui a inauguré l’année paraît aujourd’hui surréaliste. Si nous voulons préserver nos libertés, il va peut-être falloir envisager de prendre quelques libertés avec le droit.

Il y a quelques jours, Le Monde évoquait, pour le démentir mais tout de même, le risque de guerre civile. Et chacun répète à l’envi que « c’est ce que veulent les terroristes ». Mais il ne sert pas à grand-chose de nous dire « restez unis les enfants ». Si on veut conjurer le spectre de la guerre civile, le seul moyen est de livrer et de gagner la guerre de l’intérieur.

Dossier: les attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

Face au terrorisme, la démocratie comme combat

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Siant-Etienne du Rouvray, hommage au prêtre égorgé. Sipa. Numéro de reportage : AP21927272_000025.

Le père Jacques Hamel avait 86 ans. Ce 26 juillet il est donc mort, égorgé par deux terroristes se réclamant de Daech, dans l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray, près de Rouen, où il célébrait la messe avec quelques fidèles, comme lui pris en otages. Une vie vaut une vie. L’assassinat d’un vieux serviteur de l’Evangile parvenu au terme d’une vie offerte, n’est pas plus abject que celui d’un enfant innocent, broyé sous les roues d’un camion fou, un soir de 14 juillet dans les rues de Nice.

Célébrer la messe, un acte de liberté

Notre République laïque, dans son désir impérieux de tenir tout pouvoir religieux « à distance » des décisions qui concernent la vie de la cité, n’a pas oublié pour autant la force de ce symbole qui a traversé les siècles, se manifestant parfois contre les excès du pouvoir civil lui-même : l’espace sacré de l’église comme ultime refuge contre toute forme de violence, au nom du Dieu d’amour auquel les fidèles ont donné leur foi. Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob qui est aussi celui des juifs et des musulmans. Même si chacun le prie dans sa propre « langue » spirituelle. Même si d’autres choisissent librement de se tenir à l’écart de toute appartenance religieuse. Célébrer la messe dans une église ouverte sur la rue, prier Dieu à la mosquée ou à la synagogue sont tout autant des actes d’insurrection, de liberté républicaine que dessiner des caricatures pour Charlie.

C’est bien le symbole religieux d’accueil et de paix, libérateur, civilisateur, qui était visé là et non les dérives matérialistes de nos sociétés sécularisées. Le 19 avril 2015, le massacre qui visait deux églises de Villejuif avait pu être évité. Mais l’on se doutait bien que la cible chrétienne, assimilée au croisé occidental, finirait par resurgir, à l’aveugle, quelque part dans l’Hexagone comme elle existe hélas, depuis des années, en maints lieux du Proche et du Moyen-Orient.

Depuis ce nouvel attentat, le plus étonnant est sans doute l’absence de toute surprise dans les réactions, les attitudes et les commentaires des uns et des autres, dans les prises de décision des autorités. Comme si la feuille de route qui s’impose désormais en de telles circonstances avait été rodée, validée, sans erreur possible, par les drames précédents. Je le dirai ici tel je le pense : l’image qui s’impose à moi est celle d’une forme de désarroi des autorités et de vacuité du discours politique dans son ensemble.

Comme tout citoyen, je m’interroge sur l’action du gouvernement et le soutien parfois ambigu de sa majorité. Je comprends que les Français, dans les sondages, puissent aujourd’hui exprimer leur doute sur la capacité des pouvoirs publics à assurer totalement leur protection. C’est l’une des faces de la réalité, même s’il faut saluer avec gratitude la compétence, la mobilisation et le dévouement exemplaires de nos forces de l’ordre : police, gendarmerie, armée. Pour autant, je n’ai pas trouvé à ce jour dans l’opposition la moindre déclaration qui nourrisse en moi la conviction qu’une « autre politique » serait possible et que les « recettes » formulées ici ou là avec une mâle assurance, auraient pu éviter quoi que ce soit des drames que nous venons de vivre ou seraient à même de nous protéger de manière certaine pour l’avenir.

Que sont nos enfants devenus ?

À dresser un tel bilan dans un contexte où d’autres actes terroristes peuvent survenir à tout moment, on pourrait légitimement se laisser envahir par le doute et la peur. Or la peur ne saurait être une réponse au défi qui nous est jeté. Nous laisser gagner par la peur serait donner raison à ceux qui ont choisi cette stratégie perverse pour nous diviser et faire éclater à terme notre communauté nationale. Oui, quelles que soient nos attentes légitimes vis à vis de nos gouvernants, quel que soit leur devoir de protection, nous savons désormais que d’autres drames sont possibles sauf à renoncer à être un pays de liberté, qu’il nous faut apprendre à vivre sous la menace comme d’autres le font en divers lieux de la planète, et que nous devrons tenir bon, dans la durée, en serrant les poings et les dents, parce qu’il y va de nos raisons de vivre et d’espérer pour nous-mêmes et pour les générations de nos enfants et de nos petits-enfants. Parce qu’il y va de la victoire d’un certain humanisme sur la barbarie.

Oui, nous voici entrés en résistance. Non pas contre d’autres Français, fussent-ils musulmans, eux aussi victimes de la même folie meurtrière. Entrés en résistance contre nos propres peurs et contre ceux qui les nourrissent à des fins électoralistes. Oui nous devons nous battre, sans nous lasser, pour une forme d’unité nationale, en redisant que personne n’est dépositaire des clés d’accès à la liberté, à l’égalité et à la fraternité qui demeurent notre bien commun. Et qu’il est des moments dans l’histoire d’une nation, où des citoyens responsables doivent accepter de suspendre momentanément des surenchères idéologiques, renoncer à la prétention d’imposer leur vérité au seul motif qu’ils en auraient les moyens parlementaires ou médiatiques. Cette sagesse fait aussi partie de notre héritage commun.

Et posons-nous enfin, ensemble, la vraie question : pourquoi certains parmi nos propres enfants en viennent-ils à nourrir une telle haine pour leur pays que répondre à l’appel nihiliste de Daech en y laissant la vie leur apparaisse comme un sort désirable ? Où donc est la faille dans ce que nous continuons d’appeler les valeurs de la République sur lesquelles fonder un vivre-ensemble ?

Si la démocratie est un combat, ne l’épuisons pas en vaines querelles. En temps de paix civile ce serait déjà une faute ; dans la période terrible où nous sommes engagés, c’est devenu un crime absolu.

Dossier: les attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

Appel à la « radicalité » républicaine

(Photo : SIPA.00649140_000004)

L’horreur succédant à l’horreur, on aimerait savoir de toute urgence à quoi vont ressembler les fameux centres de « déradicalisation » promis par les pouvoirs publics, et attendus comme s’ils étaient la panacée face au mal protéiforme qui ronge notre société : à des cellules de dégrisement où les ivrognes ramassés sur la voie publique reprennent peu à peu leurs esprits sous surveillance médicale et policière ? L’islamisme radical n’ayant guère défrayé la chronique pour son apologie de l’ivresse extatique célébrée par les poètes soufis (Hafez de Chiraz, Omar Khayyam), c’est plutôt aux centres de désintoxication qu’on pense spontanément, ouverts aux drogués que leur dépendance aux stupéfiants rend inaptes à toute vie sociale. Aucun toxicomane n’ayant cependant à ce jour commis de carnage collectif, la comparaison se révèle tout aussi inadéquate même si le conditionnement idéologique qui les fait passer à l’acte peut être assimilé à une drogue.

C’est donc vers une « rééducation » complète des individus concernés que l’on s’achemine, sans trop savoir ce qu’on met sous ce mot mais avec la crainte de devoir user des bonnes vieilles méthodes de remise aux normes des asociaux pratiquées dans les régimes totalitaires. Non contents d’être agressés, nous voilà donc contraints par nos valeurs à inventer un système de rééducation dont l’efficacité ne bafouerait pas les principes faisant de nous des êtres humains civilisés. C’est aussi tenir la « radicalisation » pour une forme de maladie, proche de la folie mais susceptible d’être guérie, comme s’il ne s’agissait pas aussi d’un choix de vie. Or, tout en nous refuse d’admettre que se comporter comme des brutes décérébrées puisse être une option personnelle, désastreuse certes mais engageant la responsabilité de qui la fait sienne. Le moment est en tout cas venu pour la République de prouver qu’elle n’est ni une « religion » laïque ni une idéologie parmi d’autres ; et pas davantage un conglomérat d’individus sans plus aucun point commun. Et c’est bien là où le bât blesse.

Comment rééduquer ceux-là mêmes qu’on n’a pas réussi à éduquer…

Alors que l’Éducation nationale n’est plus capable d’endiguer l’illettrisme et les formes diverses de délinquance qu’il suscite, on se demande quelles forces encore vives et inventives vont pouvoir relever ce défi inédit. Comment prétendre rééduquer ceux-là mêmes qu’on n’a pas réussi à éduquer ? Non pas faute de moyens, comme on nous le ressasse pour se dédouaner, mais de convictions et de détermination dont la « radicalité » ne reproduirait pas de manière mimétique celle de nos ennemis déclarés. Tout reste donc à cet égard à inventer, tant quant à la méthode qu’au but ultime recherché. À moins bien sûr — qui ose se l’avouer ? — que l’on soit en fait confronté à une telle incompatibilité des modes de vie et de pensée qu’aucune reprise en main éducative ne parvienne à combler cette disparité. De quel droit le tenterions-nous d’ailleurs sinon pour assurer notre sécurité tout en préservant notre intégrité ?

Un changement de vocabulaire est d’ailleurs perceptible, voulant qu’on parle désormais moins de fondamentalisme que de radicalité, comme pour mieux mettre en exergue la brutalité aveugle et imprévisible des actes terroristes. Mais est-ce la seule raison ? C’est aussi une manière d’évacuer la question du « fondement » réel de l’islam, pourtant sous-jacent à sa radicalité qu’on aimerait bien voir surgir de nulle part, à l’image de ces individus qu’on nous dit s’être radicalisés tout seuls et en vase clos, et à une vitesse telle qu’on ne pouvait rien faire pour déjouer leurs projets meurtriers. La « radicalité » s’attraperait donc comme jadis la peste, et il serait déjà trop tard pour intervenir quand les premiers bubons apparaissent. À supposer qu’il s’agisse bien là d’une de ces « épidémies psychiques » dans lesquelles Carl Gustav Jung voyait le pire fléau des temps à venir, ce n’est pas en nous dessaisissant de notre propre « radicalité » que nous parviendrons à prendre le mal « à la racine » grâce à une clarté de pensée et une fermeté suffisamment inébranlables pour qu’il n’y ait plus lieu d’épiloguer ni de revenir sur ce qui aura été décidé.

Ce ne sont pas d’ailleurs les islamistes qui se disent « radicaux » mais nous qui les qualifions ainsi, au risque de rendre inutilisable un terme désormais associé à un ramassis d’insanités et d’inhumanités. La radicalité n’est pourtant en soi ni une monstruosité ni une obscénité dont tout bon républicain se devrait de dénoncer les dangers sans avoir à examiner la manière dont elle s’exerce et ce pourquoi elle refuse de transiger. S’il est clair que le radicalisme islamique ne nous laisse d’autre choix que de l’éradiquer, sur le sol européen tout au moins, nous n’en avons pas pour autant fini avec le sophisme selon lequel on ne serait « radical » que sous l’effet d’un conditionnement mental interdisant d’être compréhensif, relativiste et finalement laxiste. Comment les Français, aussi rompus à la pensée critique par leur histoire et leur culture philosophique, ont-ils pu laisser se refermer sur eux ce piège grossier, manié par les virtuoses de la propagande mondialiste ?

Autant donc notre vision de la déradicalisation est claire et nette quant au but immédiat recherché – mettre ces fous furieux hors d’état de nuire – autant restent pour l’heure flous les moyens pour y parvenir, à l’image sans doute de notre flottement quant à ce que pourrait, ce que devrait être notre propre « radicalité » républicaine : un sursaut, un ressaisissement, un recentrage sur quelques principes fondamentaux qui n’ont rien d’extrémistes, de passéistes, de fascistes et que sais-je encore. L’homme révolté, écrivait Albert Camus dans les années 1950, est celui qui sait au bon moment et à bon escient dire « non », et dont la volte-face est à soi seule un acte d’insoumission.

Une radicalité aux méthodes qui ne nous déshonorent pas

L’improvisation est, il est vrai, de mise dans une situation sans réel précédent historique, et face à des méthodes de tuerie hors normes au regard desquelles la guérilla semble elle-même relativement codifiée. Mais la question demeure : comment prétendre déradicaliser à coup d’entraînements sportifs, d’entretiens psychologiques et de cours d’instruction civique, sans devoir opposer à la « radicalité » islamique une force d’affirmation républicaine et culturelle avec laquelle on ne pourrait négocier ? Force qu’aucun État ne saurait pleinement incarner si les citoyens ne se l’approprient pas. Ne laissons donc pas à l’ennemi le monopole de la radicalité, mais donnons à celle-ci une tournure, une tonalité, des méthodes qui ne nous déshonorent pas.

Il ne faudrait pas non plus que la « radicalisation » islamique soit l’arbre qui cache la forêt, et nous empêche de voir ce qui derrière elle se profile : une certaine vision du monde délibérément adoptée par des millions d’êtres humains sur Terre, et cela depuis des siècles comme le donnent à penser les récits des voyageurs en terre d’islam bien avant l’islamisme radical. Nous aurons beau trouver cette vision du monde détestable, rien n’empêchera à l’avenir des groupes humains de l’adopter. Va-t-on tous les rééduquer ? Les jeunes hommes qui, convaincus par Allah de leur supériorité de mâles, accaparent les places assises dans les transports en commun, ou l’individu qui agresse des femmes d’après lui trop légèrement vêtues, doivent-ils être eux aussi déradicalisés ? On nous dit que les islamistes n’attendent que ça : une guerre civile qui leur permettrait de rétablir l’ordre, leur ordre. Mais n’est-ce pas faire aussi leur jeu que de se focaliser sur le terrorisme, pour des raisons aisément compréhensibles il va sans dire, tandis que se banalisent de telles pratiques ? Ils nous l’ont pourtant bien dit, que les attentats deviendraient inutiles quand l’Europe serait islamisée !

Car ces gens-là se moquent éperdument de susciter la haine de leurs victimes, qu’ils méprisent assez pour juger dérisoires leur douleur et leurs gestes mémoriels.  Seules compte à leurs yeux l’efficacité de l’action accomplie (nombre de morts), et la démoralisation des mécréants doublés de bouffons qu’à leurs yeux nous sommes. Les priver d’une haine vengeresse est un coup d’épée dans l’eau, salutaire seulement pour qui se guérit ainsi du ressentiment qui pourrirait sa vie. Tel était déjà l’objectif de la purification (catharsis) opérée par la tragédie chez les Grecs. Pourquoi d’ailleurs les haïrions-nous si ce sont des psychopathes que la déradicalisation devrait rendre à peu près normaux ? Un gros travail reste donc à l’évidence à faire pour convaincre les plus scrupuleux ou les plus timorés d’entre nous qu’il n’y a de meilleur antidote à la haine collective qu’une radicalité républicaine sûre de son droit et de son fait, assortie d’une bonne dose de courage. Et si c’était ça qui nous faisait le plus cruellement défaut.

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

L'homme révolté

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Saint-Étienne-du-Rouvray: un prêtre égorgé lors d’une prise d’otages

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(Photo : Google Map / Street View / août 2008)

Article publié ce mardi 26 juillet à 11h50. Il est réactualisé en continu en fonction des dernières informations.

Un prêtre, Jacques Hamel, 86 ans, a été égorgé lors d’une prise d’otages dans son église, à Saint-Etienne-du-Rouvray, dans l’agglomération de Rouen. Un autre otage a été blessé à la gorge mais ce mardi soir son pronostic vital n’était plus engagé, selon le procureur François Molins. L’assassinat du prêtre aurait été filmé et mis en scène suivant les rituels de l’Etat islamique, l’un des meurtriers prêchant en arabe sur l’autel, d’après le témoignage d’une religieuse ayant réussi à s’enfuir.

Une photo fournie par le site de la ville de Saint-Etienne-du-Rouvray Jacques Hamel, le 11 juin 2016 (Photo : http://ser-ta-paroisse.over-blog.org//AFP HO)

Les deux assaillants ont été tués lors d’une opération de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) de Rouen.

Déploiement de policiers et pompiers près de l'église de Saint-Etienne-du-Rouvray (Photo : AFP/CHARLY TRIBALLEAU)

Adel Kermiche, 19 ans, l’un des deux preneurs d’otages, est un habitant de Saint-Etienne-du-Rouvray qui avait tenté de se rendre en Syrie avant de se voir refoulé par la Turquie. Incarcéré dans un premier temps, il avait été ensuite placé sous bracelet électronique. Le parquet avait fait appel de cette décision. En vain. Adel Kermiche était autorisé à quitter son domicile de 8h30 à 12h30, chaque jour de la semaine, et l’après-midi tous les week-ends et jours fériés.

L’un de ses amis, âgé de 16 ans, est maintenu en garde-à-vue par la police qui le soupçonne de complicité. Le frère de cet adolescent serait parti rejoindre l’Etat islamique en Syrie l’an dernier.

« S’agissant du second terroriste neutralisé par les services d’intervention spécialisés, son identification formelle est toujours en cours », a indiqué François Molins lors d’une conférence de presse ce mardi soir.

La mosquée de Saint-Étienne-du-Rouvray était fréquentée par le passé par Maxime Hauchard, un Normand parti en Syrie où il est devenu l’un des médiatiques bourreaux de Daech. Dans cette même mosquée s’était tenue une cérémonie en mémoire d’Imad Ibn Ziaten, un des militaires pris pour cible par Mohamed Merah en mars 2012.

Vue aérienne de l'église de Saint-Etienne-du-Rouvray (Photo : Google Map / Street View)

Cette prise d’otages intervient douze jours après l’attaque au camion menée le soir du 14 juillet sur la Promenade des Anglais à Nice, qui a fait 84 morts et plus de 300 blessés, revendiquée par l’organisation djihadiste Etat islamique (EI).

L’EI a également revendiqué ce dernier attentat en Normandie.

 

L’EI cible régulièrement dans sa propagande et ses communiqués de revendication les dirigeants « croisés » occidentaux et « le royaume de la Croix », expression semblant désigner l’Europe.

La menace d’une attaque contre un lieu de culte chrétien plane ces derniers mois en France, notamment depuis l’échec d’un projet d’attentat en avril 2015 contre une église catholique de Villejuif (Val-de-Marne). Un étudiant algérien de 24 ans, Sid Ahmed Ghlam, est soupçonné d’avoir voulu prendre pour cible cette église, et peut-être d’autres lieux de culte catholiques en région parisienne, et d’avoir tué sur son passage une professeure de fitness, Aurélie Châtelain. L’homme avait été arrêté avant qu’il puisse mettre son projet à exécution.

>>> Retrouvez ci-dessous notre dossier sur l’attentat de Nice.

Attentat de Nice, par magazinecauseur

Soyons terribles pour éviter au peuple de l’être

L'endroit où Mohamed Lahouaiej-Bouhlel a été abattu sur la Promenade des Anglais s'est transformé en défouloir (SIPA.AP21923250_000069)

Le sang a à peine fini de sécher sur la Promenade des Anglais. La France a été de nouveau frappée. Bientôt, nous ne compterons plus les attentats islamistes. Que faire pour nous y préparer ?

Avant tout comprendre la nature de la menace. Ce ne sont pas les attentats qu’il faut redouter, ce sont leurs conséquences qu’il faut anticiper. Les actes de terreur djihadistes, bien qu’épouvantables en eux-mêmes, ne sont pas aussi graves que leurs effets probables.

Cessons d’ailleurs de poser cette question idiote : que fait la police ? Impossible de mettre un agent de renseignement derrière chaque djihadiste potentiel, on empêche beaucoup, on ne préviendra pas tout. Sortons de notre fantasme du zéro risque ou du caractère prédictif du risque djihadiste. Nous sommes dans la vraie vie, pas dans la série « 24 heures chrono ».

Il faut ainsi préparer la population à des répliques aussi sanglantes que fréquentes. Nous l’écrivions en 2004 avec Stéphane Berthomet dans Le jour où la France tremblera. A présent que nous y sommes, nous n’allons pas nous dédire : la guerre sera d’usure et nous ferions mieux de nous y préparer.

Nous n’avons pas de stratégie, nous subissons, pire encore nous amplifions. Lorsque nos médias diffusent des images gores, ils se transforment en service de presse du djihad, amplifiant l’effet de terreur. Cesser de diffuser et de relayer les images les plus anxiogènes et les plus spectaculaires des attentats est essentiel, afin de ne pas participer au djihad psychologique. Les médias, les acteurs de l’Internet et tous les citoyens devraient être mobilisés et appelés à la retenue par un État conséquent qui aurait la juste mesure du défi qui nous est lancé. Mais nos dirigeants peuvent-ils sortir de leur logique de com ? Il est permis d’en douter.

Ivres de démagogie, rendus fous par la tyrannie de la transparence, la veille de l’attentat de Nice, nos gouvernants allaient jusqu’à rendre publique des projets attentats déjoués, facilitant ainsi la tâche à nos ennemis qui n’ont même plus besoin de réussir leur coup pour faire parler d’eux. N’ayant rien compris, ni rien appris du 11-Septembre et du 13-Septembre, le Premier Ministre, la veille de la réplique, se félicitait de l’absence d’attentats pendant l’Euro accréditant l’idée suivant laquelle nous étions sortis du « pot au noir » djihadiste.

Nous avons toujours un attentat de retard et notre analyse court après l’événement, sans recul et sans capacité à en saisir la logique d’ensemble et à en cerner la réelle dangerosité.

Les experts et les politiques constatent que, pour l’instant, tout est calme. Ce calme risque de précéder la tempête. Il est vrai que le peuple français a fait preuve d’une dignité et d’une sérénité exemplaire jusqu’à présent mais c’est sans compter sur l’effet de répétition d’actes qui s’inscrivent dans une guerre d’usure.

La tragédie qui se prépare…

Imaginez qu’armé d’une simple fourchette, un forcené vous pique le bras jusqu’au sang. Une fois, deux fois, dix fois. A la onzième blessure infligée, même si vous êtes l’être le plus placide du monde, vous allez à la fois vous en prendre à ceux qui sont censés vous protéger et à ceux dont vous estimez, à tort  ou à raison, qu’ils sont responsables de votre souffrance. Voilà ce qui nous menace. Et ce n’est sûrement pas l’eau tiède du « vivre-ensemble » et du « pas d’amalgame » qui préservera notre concorde.

Si rien ne change, des Français exaspérés finiront par se faire justice eux-mêmes. Et alors, ce jour là, peu importe qu’ils frappent des musulmans pacifiques, des salafistes antipathiques ou de vrais djihadistes, c’est le monopole de la violence légitime qui sera alors contesté.

Si cela arrive (et nous sommes bien partis pour), la situation deviendra incontrôlable. Nous serons rentrés dans la spirale du sang. Voilà ce qu’il faut éviter et non faire croire à l’opinion que les attentats pourront être évités, ce qu’il est vain d’espérer.

Nos dirigeants ignorent l’ampleur de la tragédie qui se prépare car ils ne croient pas à l’esprit gaulois. On va hurler au racisme. À tort. Il suffit de relire la Guerre des Gaule pour découvrir que même si nous avons peu de rapport ethnique avec les tribus celtes décrites par César, le peuple français d’aujourd’hui partage bien des traits psychologiques et culturels avec eux. Les beurs et les blacks des cités sont d’ailleurs bien plus gaulois qu’ils ne l’imaginent.

Or, l’un des traits de la psychologie française, c’est d’être aussi prompts à se diviser qu’à s’unir face à un ennemi commun. Une autre de leur caractéristique, c’est de se montrer très ouvert aux apports extérieurs mais également très intolérants voire très violents à l’égard de ceux qui entendent imposer leur loi chez eux et d’être capables d’accès de fureur incontrôlé. L’histoire de France est jonchée de cadavres de ceux qui ont essayé de briser l’unité et qui ont pactisé avec l’étranger. La haine des Bourguignons, la répression des huguenots, le  massacre des Vendéens et des émigrés, l’épuration des collabos (que De Gaulle parvint à canaliser).

Ce qui est à redouter par dessus tout, c’est donc que la minorité prosalafiste en France finisse ainsi réprimée dans le sang ou rejetée à la Méditerranée. La valise ou le cercueil, le sinistre programme du FLN risque un jour d’être imposé à ceux qui, Français de souche ou de fraîche date, voudront vivre suivant la charia en France.

Pour neutraliser ce risque, la République doit se montrer symboliquement brutale à l’égard de cette minorité dans la minorité musulmane et exigeante à l’égard de l’islam. Ce n’est pas le programme de 1901 qu’il faut appliquer à l’islam mais celui de Bonaparte à l’égard du judaïsme.

Créer des tribunaux d’exception et expulser les étrangers et les doubles nationaux fichés « S ». Expulser en masse et de manière spectaculaire tous les prêcheurs de haine, condamner pour intelligence avec l’ennemi les militants français de la cause. Créer un moratoire sur le regroupement familial. Plutôt la violence symbolique que physique. Obliger toutes les mosquées en France à condamner sans équivoque les actes de leurs coreligionnaires. Imposer aux imams de prévenir eux-mêmes l’amalgame, en se dissociant sans équivoque avec les djihadistes, mieux vaut heurter la susceptibilité des musulmans pratiquants de France que de les voir un jour brutalisés.

Il faut aussi expliquer qu’espérer vivre suivant des lois et des mœurs étrangères à la France sur son territoire risque de se transformer en cauchemar. Interdire catégoriquement tout prosélytisme islamiste et protéger préventivement les mosquées.

Danton a parfaitement anticipé ce programme de salut public : soyons terribles, disait-il, pour éviter au peuple de l’être !

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur


Guerre des Gaules

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Emploi public: refouleurs et refoulés

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(Photo : SIPA.00524991_000008)

Au moment où s’est produit l’attentat de Nice, j’étais à Paris. Si j’en crois l’historique de mes notes, c’est même au moment exact où se déroulait la tragédie que j’ai commencé à étudier le rapport L’Horty, intitulé Les discriminations dans l’accès à l’emploi public. J’ai l’air de présenter un alibi… En fait, je veux juste souligner ce curieux télescopage : tandis qu’un terroriste fauchait une centaine de personnes, j’étais invité, en tant que citoyen, à m’interroger sur le racisme supposé de la société française.

« Télescopage » mais pas tout à fait « hasard » : ce rapport a été commandé en mars 2015 dans le cadre de la vaste introspection proposée par le gouvernement après les attentats de Charlie et de l’Hyper Cacher, dont on se souvient qu’une partie de la population refusa de les désavouer (quand elle ne les approuva pas bruyamment). Pour « expliquer » ce mouvement d’opinion qu’on ne pouvait plus dissimuler, Manuel Valls proposa le terme « d’apartheid ». Peu s’émurent de l’insulte et du blanc-seing moral qu’elle délivrait à nos ennemis – n’est-il pas légitime de lutter contre l’apartheid par tous les moyens ? Tous les Kouachi de ce pays ne seraient-ils pas, finalement, que des indignés un peu expéditifs ?

Quelques mois plus tard, ce rapport sur les discriminations (rendu public la veille de l’attentat de Nice) fit la joie de commentateurs progressistes. Ah, on la tenait la preuve que notre bon vieux principe d’égalité dissimulait une inégalité de fait, plus ou moins volontaire ! Étrange lecture qui fait fi de toutes les prudences du rapport et de l’échec de son auteur à mettre en lumière ce qui n’existe pas : une discrimination dans l’accès à l’emploi public des populations issues de l’immigration récente. L’auteur souhaite « mettre en œuvre une stratégie particulière de révélation du fait discriminatoire » (p. 57). À une exception près (dans la fonction publique hospitalière, pour un poste d’infirmière), il n’y parvient pas.

Cette impasse est passionnante. Elle nous raconte l’univers mental de la galaxie antiraciste. Comme tout discours délirant, celui-ci s’arrime d’abord à la réalité. Tandis que 14 % des Français de souche (qualifiés de « natifs ») sont en emploi dans la fonction publique, seuls 10 % des descendants d’immigrés se trouvent dans la même situation (p. 23).

On passera sur le fait que ces 14 % ne sont pas nécessairement une preuve de bonne santé économique. On n’insistera pas non plus sur ces quatre points de différence que des modérés auraient pu considérer comme certes significatifs mais pas non plus criants : le verre est aussi à moitié plein. Sans être nécessairement mal intentionné, un observateur pourra juger que ce décalage peut-être lié au temps, et qu’entre une citoyenneté acquise et une citoyenneté vécue, il peut y avoir mille petites étapes qui prennent plus que les cinq-six ans séparant une naturalisation (à sa majorité) et l’entrée véritable dans la vie active. Cette hypothèse optimiste n’est nullement envisagée.

Une discrimination qui s’opèrerait à l’insu du recruteur lui-même ?

Avec l’obstination du loup dans la célèbre fable de La Fontaine, le professeur L’Horty s’obstine : s’il n’y a ni discrimination légale, ni discrimination délictueuse, c’est que celle-ci s’opère à l’insu du recruteur lui-même (p. 23 et 29). Le « c’est donc quelqu’un des tiens », a ici sa variante :« c’est quelque chose d’inconscient en toi ». Tel le jeune paroissien travaillé par l’appel de la chair, nous sommes invités à une sorte de vigilance à l’endroit de nos penchants coupables. On se gardera alors d’interroger la curiosité insistante et l’intérêt têtu du confesseur pour la chose…

Le professeur L’Horty, dans sa rigueur universitaire, n’élude en revanche pas une autre hypothèse : celle de l’auto-discrimination (« la discrimination nourrit l’auto-sélection des candidats », p. 10). Il n’y a là que du bon sens : si l’on se sent par avance vaincu, on hésite à se lancer dans le combat. On pourra prolonger le raisonnement : à force de se considérer comme un discriminé, on finit par l’être.

Il n’est pas rare que sur le divan du psychanalyste, le mal-aimé se découvre mal-aimant. Derrière le mal-être et la souffrance dont on se sent victime, se dissimule fréquemment une hostilité qui n’ose pas dire son nom. Une fois au clair avec sa pulsion, le patient découvre qu’il a autour de lui des gens pas si mal disposés à son endroit. C’est peu dire que le professeur L’Horty est loin de ce type de considérations.

Pour dire les choses de manière triviale, on peut dire qu’on ne peut pas klaxonner le dimanche soir à la victoire du Portugal (sans être en aucune façon d’ascendance portugaise)… et postuler le lendemain à un emploi public, supposé, tout de même, au service de la nation. J’irai même plus loin : plus on s’interdit de klaxonner (refoulement de la pulsion), plus il est urgent de renoncer à l’exercice de sa citoyenneté, discriminé que l’on est.

Là où les choses se corsent un peu plus encore, c’est quand on analyse ce présupposé de l’auteur du rapport : devenir fonctionnaire de la République française, les fils de l’immigration ne rêveraient que de cela. S’ils sont moins représentés dans la fonction publique, c’est qu’on leur barre la route. Nous autres « natifs », biberonnés au Code général de la fonction publique, serions à la fois aimés et enviables. La foule des descendants de l’immigration ne rêverait que de nous rejoindre – et c’est nous qui, à notre insu bien sûr, lui refuserions ce privilège. Il va de soi que ce type de fantasme ne peut sévir que dans certains cercles de la fonction publique, plutôt épargnés par le gel du point d’indice et les difficultés d’exercice du métier. Prof au Blanc-Mesnil ou postier à l’Elsau (Strasbourg), on ne se sent guère enviable.

Derrière l’aveuglement vis-à-vis de l’autre, il y a souvent du refoulé vis-à-vis de soi. Les élites ne peuvent envisager l’hostilité, l’irrédentisme culturel d’une partie de la population d’origine immigrée, ou même sa seule réticence à s’intégrer, ou encore les sentiments contradictoires des déracinés, partagés entre attachement et rejet de leur patrie d’adoption. Les élites ne peuvent considérer ces populations que comme victimes de discriminations, volontaires ou non.

Je propose l’hypothèse suivante : et si c’était ces élites qui projettent sur les « natifs » un soupçon de discrimination et sur les immigrés un désir d’assimilation forcené, et si ces élites qui mettent en scène le combat de l’ombre et de la lumière étaient elles-mêmes hantées par la nostalgie de la toute puissance coloniale où, subjugué, l’esclave rêve de devenir le maître ? C’est là une réalité psychique : voir dans l’autre un envieux, ce n’est pas que se rassurer narcissiquement sur son statut d’enviable, c’est désirer la subordination de l’autre.

Il serait peut-être temps de considérer cet autre comme sujet, y compris de sa propre violence. Et pas seulement à Nice.

Pokémon gogos

De jeunes joueurs australiens de Pokémon Go (Photo : SIPA.00765473_000003)

Je m’étais presque juré de ne pas écrire sur ce sujet ! « Non, Mathieu, tu n’écriras pas sur les Pokémon. » Il y a des limites à être contre tout. Mais c’est plus fort que moi.

Si on n’en fait pas le procès de temps en temps, la bêtise devient rapidement fière d’elle-même et se prend pour une forme novatrice d’intelligence. Et d’un coup, on a l’impression d’habiter un monde où les gens marchent sur la tête. Alors allons-y : dans les rues des grandes villes du monde occidental, mais aussi ailleurs, on traque le Pokémon.

Jusqu’à Auschwitz…

Pour la plupart, les chasseurs sont jeunes. Mais quelques ados attardés accumulant les années les accompagnent. Ils se promènent en meute, le nez rivé sur leur maudit téléphone intelligent, à la recherche de créatures imaginaires mises en circulation par Nintendo.

Quel que soit le lieu, si on trouve une bonne concentration de Pokémon quelque part, nos petits zombies risquent de s’y jeter. Les histoires les plus folles nous parviennent.

Ainsi, il y a quelques jours, on pouvait chasser le Pokémon à Auschwitz. Oui, je parle bien du fameux camp de concentration qui a joué un si grand rôle dans l’extermination des juifs d’Europe. On pouvait aussi le traquer au musée de l’Holocauste, à Washington.

Dans ces lieux, normalement, un esprit minimalement éclairé devrait pouvoir se recueillir et pleurer dans le silence la mort des millions de victimes juives du nazisme. Mais non ! On traque Pikachu !

Le phénomène frappe aussi le Québec. Convenons que rarement la bêtise universelle nous épargne. On l’embrasse même goulûment, de peur de ne pas être à la mode. On publie même des cartes pour nous dire où les trouver.

Réalité augmentée ?

Étrangement, j’ai entendu bien des parents dédramatiser la chose. Grâce à ce jeu, leurs jeunes sortiraient enfin du sous-sol. Pokémon Go permettrait à des ados zombies de redevenir pendant quelques heures des ados normaux jouant dehors.

Soyons sérieux. Ce jeu à la mode prouve que les grandes entreprises de divertissement ont un pouvoir de manipulation des masses absolument époustouflant. Elles dictent les modes, excitent la jeunesse et ont une emprise sur les esprits. C’est terrifiant.

On voit aussi à quel point l’individu d’aujourd’hui est esclave de son téléphone intelligent, comme s’il ne parvenait plus à vivre sans lui. Il lui sert de mémoire artificielle, de radio, de télévision, de jeu vidéo et d’appareil photo. Sans lui, il se sent nu.

On dit que le jeu Pokémon Go représente la réalité augmentée. La seule réalité augmentée que je connaisse vraiment, c’est l’art. Et plus exactement, la littérature. Elle sollicite notre imagination. Elle nous pousse à cultiver notre vie intérieure, à plonger en nous-mêmes. Elle nous rend plus subtils, plus humains.

Il devrait être permis de détester ce que représente ce jeu. Aujourd’hui, on invente sans arrêt des mots qui finissent par « phobie ». J’en ajoute un. Et je m’en réclame. Vive la pokémonophobie !

Cet article a été initialement publié dans Le Journal de Montréal.

Cazeneuve vs Bertin, un match nul

cazeneuve attentat nice bertin
Bernard Cazeneuve. Sipa. Numéro de reportage : 00725604_000066.

Consécutif au carnage de Nice, l’affrontement entre le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve et la policière municipale Sandra Bertin révèle l’exacerbation des contradictions politiques qui traversent la société française. Il y aurait, dit-on, deux vérités qui s’affrontent, chacun prenant parti pour celle qui l’arrange en fonction de ses choix politiques, de ses affinités personnelles, ou de ses appartenances de réseaux. Le choix serait, paraît-il, entre Cazeneuve menteur ou Bertin menteuse.

Double défausse

La réalité est en fait plus prosaïque : face à la catastrophe, chacun essaie d’éviter d’être mis trop lourdement face à ses responsabilités. En se défaussant sur celui d’en face, d’autant que la question de la sécurité à Nice est institutionnellement partagée entre l’État et le maire qui exerce d’ailleurs cette compétence au nom de l’État. Pour faire encore plus simple, c’est patron de la police nationale contre patron de la police municipale, autrement dit parole contre parole. L’observateur de bonne foi a donc le plus grand mal à privilégier l’une ou l’autre. Surtout que chaque camp va convoquer ses témoins, qui François Molins le procureur du tribunal de grande instance de Paris, qui Sandra Bertin fonctionnaire territoriale secrétaire générale de son syndicat.

Il semble quand même qu’une commission d’enquête parlementaire pourrait être une bonne solution. Ce n’est pas pour l’instant l’option été choisie, mais, de part et d’autre, conscient du problème, on a annoncé triomphalement avoir « saisi la justice ». Vieille ficelle qui fonctionne toujours en ce qu’elle permet de dire : « laissons la justice suivre son cours ». Et parce que le public connaît mal les mécanismes mis en mouvement.

Des procédures à n’en plus finir

Alors de quoi s’agit-il ? Bernard Cazeneuve nous a dit vouloir déposer plainte en diffamation. La belle affaire ! Voilà une procédure qui relève de ce que l’on appelle le droit de la presse qui, dans notre pays, encadre la liberté d’expression. C’est la raison pour laquelle le législateur a prévu des procédures particulièrement minutieuses, où il est très facile de se casser la figure. Il faut savoir que le juge du siège ne joue qu’un rôle d’arbitre et n’use pas de pouvoirs d’investigation sur la réalité de ce qui a été affirmé. Chacune des parties lui soumet ses arguments, à charge pour lui de dire si la diffamation est constituée. La décision n’implique pas une vérité factuelle disposant de l’autorité de la chose jugée. Par exemple, si Guy Bedos dit que Nadine Morano est une conne et ajoute en ricanant « qui mange les petits enfants » et que, poursuivi par sa cible, il est relaxé, cela ne voudra pas dire que Nadine Morano « est une conne qui mange les petits enfants ». Bernard Cazeneuve nous a indiqué « attendre avec sérénité », les suites de la procédure qu’il a engagée. Il peut effectivement être serein, puisque dans le meilleur des cas, si la procédure ne se casse pas la figure en route, l’affaire sera examinée en première instance dans deux ans, en appel dans trois, et en cassation dans quatre. Il n’est pas tout à fait exclu qu’il ne soit plus ministre de l’Intérieur à ce moment-là. L’ironie de l’histoire serait que Nicolas Sarkozy soit alors président de la République et Eric Ciotti ministre de l’Intérieur…

Face à cette terrifiante attaque nucléaire à la visée strictement médiatique, Madame Bertin et ceux qui l’entourent ont préparé une contre-mesure tout aussi terrifiante. Elle a annoncé vouloir « faire un signalement au procureur pour faux en écriture publique ». Bigre, là c’est du lourd.

Qu’est-ce que c’est qu’un « signalement au procureur » ? L’article 40 du code de procédure pénale fait obligation aux fonctionnaires de porter à la connaissance du procureur les faits dont ils ont eu connaissance et susceptibles de recevoir une qualification pénale. Fort bien, le procureur de Nice, dépendant hiérarchiquement de la place Vendôme, va donc recevoir un courrier dont il fera ce qu’il voudra. La gamme de ses possibilités va de l’ouverture d’une information judiciaire à un envoi direct à la corbeille. Et c’est cette solution qui risque d’être adoptée, car l’on ne voit pas très bien où résiderait le « faux en écriture publique ». Il faut d’abord qu’il y ait ce que l’on appelle un acte authentique, c’est-à-dire ayant valeur probante et dont celui qui s’en prévaut n’a pas à démontrer l’authenticité. Tous les actes créateurs de droit émanant des autorités publiques, ou des officiers ministériels, ont cette qualification. On ne voit pas très bien non plus, jusqu’à présent dans cette polémique, ce qui serait susceptible de la recevoir. Rappelons aussi que lorsque le faux ou l’usage de faux en écriture publique est commis par une personne dépositaire de l’autorité publique agissant dans l’exercice de ses fonctions ou de sa mission, on est en présence d’un crime justiciable de la cour d’assises ! Tout cela n’est pas très sérieux et la sortie de Madame Bertin sur ce point relève de la rodomontade.

La vérité, rien que la vérité

Ce nouvel épisode, non pas de l’instrumentalisation de la justice, mais de l’utilisation du droit en surfant sur l’ignorance juridique de l’opinion publique est désolant. Ce n’est pas un aspect secondaire de l’épisode qui est en train de se dérouler. Quoi qu’en dise le président de la République, le peuple français n’a pas besoin pour aujourd’hui d’une vérité judiciaire pour l’instant inatteignable. Et dont on sait qu’elle peut entretenir des rapports parfois lointains avec la réalité. Quel intérêt de savoir dans quatre ans si Madame Bertin a diffamé des fonctionnaires ? Ce qui n’établirait pas nécessairement qu’elle a menti. Ce dont nous avons besoin en urgence, c’est d’une vérité factuelle, et qui soit politique et opératoire. La tension a franchi un cap dans notre pays depuis le massacre de Nice. Le tir de barrage sur « l’unité nationale obligatoire » et l’interdiction de mettre en cause la responsabilité de l’État et de ceux qui le dirigent n’ont servi à rien. La confiance des Français envers leurs dirigeants est en cours d’effondrement et une clarification s’impose. Il est dramatique d’en laisser l’exigence au Front national.

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

Le “doigt d’honneur” de Clinton à son propre camp

Hillary Clinton et Tim Kaine (au second plan) à Miami le 23 juillet dernier (Photo : SIPA.AP21926781_000007)

« Night of Chaos », « Disastrous day One » : le commentaire est presque unanime lorsqu’il s’agit de décrire le tumulte de la convention républicaine de Cleveland, marquée par la défection de Ted Cruz, principal adversaire de Donald Trump lors de la course aux primaires, poids lourd du parti républicain et porte-parole de son aile la plus religieuse. Constamment ciblé par Donald Trump, qui, entre autres gentillesses, laisse entendre que le père de son rival, un réfugié cubain, fut « impliqué dans l’assassinat de Kennedy », Cruz a subi une nouvelle humiliation en pleine convention. Face à des délégués déjà échaudés scandant « endorse Trump » et « vote for Trump », l’ex-candidat favori des médias républicains n’a décidément pas appelé à voter pour le vainqueur des primaires. « Votez en conscience », a déclaré le sénateur du Texas, face à un parterre de plus en plus hostile et rejoint, camouflet supplémentaire, par un Donald Trump goguenard qui a immédiatement attiré les caméras et les regards.

C’est sous les insultes (« traître ») que Ted Cruz dut quitter l’estrade pour rejoindre son épouse Heidi, elle-même entourée de militants scandant « Goldman Sachs » — nom de l’ancien employeur de Mme Cruz, honni de l’« antisystème » Trump. En retrait, Chris Christie, autre candidat à l’investiture copieusement injurié par Trump au cours des primaires (« gamin », « catastrophe économique », « trimballeur de casseroles », « il a la tête d’un mec qui vote pour Obama », etc.), mais néanmoins rallié au panache hirsute du milliardaire, se prenait le visage entre les mains, comme pour retenir le geste, achilléen, de s’arracher les cheveux.

L’ambiance risque de ne pas être au beau fixe lors de la convention démocrate de Philadelphie qui débute ce lundi 25 juillet 2016. En matière d’annonce, Hillary Clinton peut d’ores et déjà compter sur le soutien de Bernie Sanders, son rival, « socialiste » déclaré, arrivé second aux primaires et celui d’Elizabeth Warren, figure populaire de l’aile progressiste et inspiratrice d’« Occupy Wall Street ». Mais après avoir obtenu le ralliement de ces leaders d’une gauche démocrate en plein réveil depuis la crise de 2007-2008, et après avoir, un temps, laissé espérer la nomination de l’un d’entre eux au poste de vice-président, la vainqueure des primaires a provoqué la fureur des progressistes en choisissant le très droitier Tim Kaine pour composer son ticket.

Un coup de barre à droite inspiré, peut-être, par le spectacle de la division dans le camp républicain : sans doute Mme Clinton se sent-elle désormais les coudées franches pour écarter son aile radicale. La convention démocrate sera-t-elle un autre moment de chaos ? « Des dizaines de milliers de manifestants convergent vers Philadelphie », rapportait le magazine The Hill dans son édition du 24 juillet. Il s’agit, pour la plupart, de supporters de Bernie Sanders. À leurs yeux, Hillary peut encore adjoindre « Bernie » à son « ticket ».

Le précédent de 1944

La lutte pour la vice-présidence a dans le passé valu au parti démocrate une « nuit terrible » — et déterminante pour l’avenir de la gauche américaine. En juillet 1944, à Chicago, après trois tours marqués par des irrégularités, une fraude massive et la corruption de plusieurs délégués-clef, le vice-président sortant Henry Wallace, « l’homme aux 600 millions d’emplois » que Galbraith considérait comme « la seconde figure du New Deal après Roosevelt » est privé de sa victoire. Soutenu par les grands syndicats américains, crédité de 65 % d’intentions de vote au sein de l’électorat démocrate et vainqueur des deux premiers rounds de la convention, il n’obtient pas, face aux fraudeurs, le soutien qu’il attendait de Roosevelt ; nommé pour un quatrième mandat, c’est pourtant ce dernier qui avait demandé au populaire Wallace de rempiler dans la « same old team ».

Mais le vieil homme est malade ; alité, il est pressé par les conservateurs du parti de modifier son « ticket ». Peut-être inquiet de la radicalité de son second, qui n’hésite pas à citer la révolution d’Octobre dans le prolongement des révolutions américaine et française, le vieil homme cède aux puissances de la banque et de l’industrie.

Au sein du camp démocrate, celles-ci sont représentées par le pétrolier Pauley, trésorier du parti, et par Jimmy Byrnes, un ségrégationniste pour qui « le lynchage n’est que la conséquence, directe ou indirecte, des viols », et est nécessaire « pour que le Nègre se tienne à carreau en Amérique ». L’archi-favori Wallace avait aussi beaucoup déplu à Winston Churchill : les deux hommes avaient eu un échange tendu au sujet de la « supériorité naturelle et historique des Anglo-saxons et de leur civilisation » chère au Premier ministre britannique, à laquelle Wallace opposait un agenda de « décolonisation intégrale ». Un différend qui se décline dans l’opposition contemporaine entre les tenants du militarisme démocrate, peint aux couleurs de la « destinée manifeste », et le pacifisme universaliste de la gauche américaine. Celui-ci est d’ailleurs bien différent du traditionnel isolationnisme nationaliste des républicains qui, de Robert Taft à Donald Trump, craint avant tout que l’implication des États-Unis dans les affaires du monde ne renforce le «big government » fédéral.

Les partisans de la guerre froide et d’un coup d’arrêt au New Deal s’étaient donc entendus pour faire nommer un parfait inconnu, Harry Truman, au poste de vice-président. Truman avait dans sa jeunesse tenté de prendre sa carte au Ku Klux Klan — il avait été « blackboulé » du fait de ses sympathies « papistes » — et avait débuté en politique à 50 ans, après une série d’échecs dans le petit business. Son parrain, le baron démocrate Tom Pendergast, assurait l’avoir choisi dans le but de « démontrer qu’avec une machine bien huilée, on pouvait envoyer le dernier des garçons de bureau au Sénat ». Inexpérimenté, il ne s’était entretenu qu’une seule fois avec Roosevelt avant sa mort. Président, il tomba immédiatement sous la coupe de Byrnes et des businessmen démocrates.

Rien n’illustre mieux les logiques autodestructrices du capitalisme que l’ascension de Truman, homme d’affaires raté, au rang de promoteur du « siècle américain », aux dépens de Wallace, businessman de génie dont la firme fut vendue plus de 8 milliards de dollars à Dupont de Nemours à la fin des années 1990, qui rêvait d’inaugurer « le siècle de l’homme de la rue ».

Le protectionnisme ? Un truc de « loser » !

Tim Kaine, avocat passé par Harvard, fervent catholique — il fut missionnaire au Honduras auprès des Jésuites — et pro-life, n’a, lui, rien d’un débutant en politique. Élu maire de Richmond, (l’ancienne capitale de la Confédération) en 1998, puis gouverneur de l’Etat de Virginie de 2006 à 2010, il siège au Sénat depuis 2012. « Passionné par le libre-échange » — ce sont ses propres termes —, il considère que le protectionnisme procède d’une « mentalité de loser ». Il est, au sein du parti démocrate, l’un des plus fervents partisans des accords de partenariat transpacifique (TPP)…

« La nomination de Kaine (…) serait un gigantesque doigt d’honneur aux 13 millions d’Américains qui ont voté pour Bernie Sanders », avertissait Norman Solomon, directeur du réseau des délégués de Bernie Sanders dès avant l’officialisation du « ticket » dans les colonnes de Common dreams. Interviewé par NBC ce 24 juillet, Sanders refusait de son côté de qualifier Kaine de « progressiste » et réaffirmait sa préférence pour un tandem Clinton-Warren. Néanmoins, alors que son équipe annonce qu’une série de « manifestations non-violentes » seront organisées lors de la convention, le sénateur du Vermont s’est abstenu de jeter de l’huile sur le feu. Le premier objectif demeure, selon lui, de battre le candidat républicain. « Quand vous avez en face de vous un mec qui veut devenir président des États-unis et qui est contre la science, alors il faut faire quelque chose ».

À l’heure où s’ouvre la convention démocrate, l’épouvantail Trump reste le meilleur allié d’Hillary Clinton…

Questions sur Nice

Bernard Cazeneuve et François Hollande lors de la minute de silence observée dans la cour du ministère de l'Intérieur à Paris (Photo : SIPA.00764822_000005)

La polémique autour de l’attentat de Nice vient de rebondir après les déclarations au Journal du Dimanche de la responsable de la police municipale[1. http://www.lejdd.fr/Societe/La-policiere-responsable-de-la-videosurveillance-a-Nice-accuse-le-ministere-de-l-Interieur-798751], et la réaction, extrêmement (et anormalement) violente du ministre de l’Intérieur qui menace cette personne d’un procès en diffamation[2. http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2016/07/24/nice-cazeneuve-porte-plainte-pour-diffamation-apres-les-accusations-d-une-policiere-municipale_4974023_1653578.html]. Cela déplace les questions que l’on pouvait raisonnablement se poser sur le terrain politique. Y-a-t-il une tentative du ministre de l’Intérieur d’étouffer les interrogations légitimes que l’on peut avoir au sujet des conditions de sécurité ayant entouré le feu d’artifice du 14 juillet ? Il convient de bien préciser ce dont il est question.

I) Les faits

Rappelons ici que c’est le journal Libération qui a lancé le débat dans un article du 21 juillet[3. http://www.liberation.fr/france/2016/07/20/securite-a-nice-370-metres-de-questions_1467531]. Or, il apparaît que seuls 2 policiers municipaux assuraient le contrôle du périmètre au point où le camion du meurtrier est entré dans la partie piétonne de la Promenade des Anglais et ceci contrairement au communiqué du 16 juillet du ministre de l’Intérieur qui dit : « La mission périmétrique était confiée pour les points les plus sensibles à des équipages de la police nationale, renforcés d’équipages de la police municipale. C’était le cas notamment du point d’entrée du camion, avec une interdiction d’accès matérialisée par le positionnement de véhicules bloquant l’accès à la chaussée. Le camion a forcé le passage en montant sur le trottoir[4. Cité d’après Libérationhttp://www.liberation.fr/france/2016/07/20/securite-a-nice-370-metres-de-questions_1467531]. »

De plus, aucune chicane en béton susceptible d’arrêter, ou du moins de ralentir, le camion du terroriste n’était déployée, ni à cet endroit ni 370 mètres plus loin, là où se trouvait la patrouille de 4 hommes de la police nationale. Or ces chicanes sont des instruments standards tant de la police municipale que de la police nationale.

Dès lors se pose la question de savoir pourquoi une telle chicane n’avait pas été déployée. Si la mairie de Nice ne l’a pas décidée (ce qui est une faute grave) pourquoi le préfet des Alpes-Maritimes, qui est l’autorité de dernière instance en matière de sécurité d’événements publics, n’a-t-il pas exigé que cela soit fait ? Le préfet avait autorité pour interdire cet événement s’il considérait que les conditions de sécurité n’étaient pas remplies. S’il ne l’a pas fait, cela signifie qu’il considérait les conditions de sécurité comme « suffisante ». Il porte donc une responsabilité directe dans le drame qui s’est déroulé. Sa démission s’impose.

II) Les témoins

Que dit maintenant la responsable de la vidéosurveillance de Nice[5. http://www.lejdd.fr/Societe/La-policiere-responsable-de-la-videosurveillance-a-Nice-On-m-a-mise-en-ligne-avec-le-ministere-de-l-Interieur-798793] : « Je me rappellerai toute ma vie de cette heure-là : 22h33. J’étais devant les écrans du CSU avec les équipes. Nous recevons alors des policiers municipaux positionnés sur la promenade le signalement d’un camion fou. Nous récupérons tout de suite son image à l’écran et nous demandons son interception. Le camion était lancé à 90 km/h, sans phares, sans qu’on l’entende à cause du bruit. Il contourne le barrage de la police municipale. Les équipes n’ont pas pu l’arrêter. On ne crève pas les pneus d’un 19 tonnes avec un revolver! À ce moment-là, d’autres policiers municipaux sont en civil dans la foule, qui se retrouvent face à lui. S’ils avaient été armés comme nos collègues de la police nationale, une de nos revendications, ils auraient pu le stopper. Le poids lourd se retrouve finalement face aux policiers nationaux, qui tirent et le neutralisent. Il est 22 h 34. »

Notons que si des tirs d’armes de poing sont effectivement inefficace sur les pneus du camion, ils peuvent toucher le moteur, le mettre hors d’usage, et surtout tuer le conducteur. Nous avons ici un indice que la police municipale n’était pas préparée psychologiquement ni matériellement à ce type d’intrusion. Cela confirme que ce scénario n’avait pas été envisagé, en dépit de précédents. Mais il n’était pas envisagé non plus par la police nationale, et le préfet ! Quand on lui pose la question « Étiez-vous préparée à une telle attaque ? », elle répond : « J’avais dispensé à mes équipes des formations pour détecter les comportements suspects et savoir réagir en cas d’attaque terroriste. Heureusement ! Le camion est repéré vingt secondes après son entrée sur la promenade par la police municipale. Il n’y a pas un moment où, à l’écran, mes agents vont le lâcher. Je suis sidérée par les accusations sur notre travail, sur le fait que nous ne l’ayons pas détecté en amont lors de ses repérages sur la Promenade les jours précédents. Ce soir-là, le terroriste est neutralisé en une minute, contre deux heures au Bataclan – je suis désolée pour la comparaison malheureuse. Nos équipes ont été incroyablement réactives, pleines de sang-froid alors qu’elles ont vu et subi l’horreur. Il faudrait leur dire merci. » Si les équipes de la police municipale ont effectivement été réactives, ce type d’attentat n’avait cependant pas été anticipé. Très clairement on s’attendait à une bombe, ou qu’un terroriste actionne une ceinture explosive mais pas à l’attaque à l’aide d’un véhicule alors que l’on sait que c’est une tactique possible, et qu’elle a été déjà utilisée en France. Et c’est là le problème mettant en cause tant les autorités municipales que le préfet.

III) Une tentative d’étouffer la vérité ?

Venons-en maintenant à la partie « politique » qui met en cause directement le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve. Il est clair qu’il y a de sérieuses différences entre ce que dit le ministère de l’Intérieur et la réalité. La responsabilité du préfet n’est pas reconnue. De plus, la demande de la justice et de la Sous-direction antiterroriste de la police judiciaire (SDAT), qui réclament donc l’effacement complet des enregistrements pris entre le 14 juillet 22h30 et le 15 juillet 18 heures pour toutes les caméras ayant une vue sur la scène de l’attentat dans le souci (respectable) « d’éviter la diffusion non contrôlée de ces images » et en particulier le risque que ces images ne soient utilisées sur des sites djihadistes[6. http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/07/22/la-justice-ordonne-a-la-ville-de-nice-de-supprimer-les-images-de-l-attentat-la-mairie-refuse_4973376_3224.html] apparaît comme surprenante. Ces images sont sous séquestre et ne peuvent être utilisée que par la justice. Est-on en présence, comme le dit l’avocat de la Ville de Nice Philippe Blanchetier, dans une déclaration à l’agence Reuters[7. http://fr.reuters.com/article/topNews/idFRKCN1020UJ], d’une « réquisition aux fins d’effacement de preuves (…). L’argument avancé de risque de fuite ne tient pas » ?

Dans ce contexte, si ce que dit la responsable de la vidéosurveillance, Sandra Bertin, policière municipale et secrétaire générale du Syndicat autonome de la fonction publique territoriale (SAFPT) de Nice, est vrai. Soit : « Le lendemain des attentats, le cabinet du ministre de l’Intérieur a envoyé un commissaire au CSU qui m’a mise en ligne avec la Place Beauvau. J’ai alors eu affaire à une personne pressée qui m’a demandé un compte rendu signalant les points de présence de la police municipale, les barrières, et de bien préciser que l’on voyait aussi la police nationale sur deux points dans le dispositif de sécurité. Je lui ai répondu que je n’écrirais que ce que j’avais vu. Or la police nationale était peut-être là, mais elle ne m’est pas apparue sur les vidéos. Cette personne m’a alors demandé d’envoyer par e-mail une version modifiable du rapport, pour “ne pas tout retaper”. J’ai été harcelée pendant une heure, on m’a ordonné de taper des positions spécifiques de la police nationale que je n’ai pas vues à l’écran. À tel point que j’ai dû physiquement renvoyer du CSU l’émissaire du ministère ! J’ai finalement envoyé par e-mail une version PDF non modifiable et une autre modifiable. Puis, quelques jours plus tard, la sous-direction antiterroriste m’a demandé d’effacer les bandes des six caméras que j’ai mentionnées dans mon rapport, celles qui ont filmé la tuerie[8. http://www.lejdd.fr/Societe/La-policiere-responsable-de-la-videosurveillance-a-Nice-On-m-a-mise-en-ligne-avec-le-ministere-de-l-Interieur-798793] », l’affaire devient très grave. Le principe « le Prince couvre le sujet » s’applique. Il impose la démission du ministre de l’Intérieur M. Bernard Cazeneuve.

Au-delà, les réactions du gouvernement apparaissent pour le moins curieuse, et la déclaration de Jean-Marie Le Guen[9. http://www.bfmtv.com/politique/attentat-de-nice-pour-jean-marie-le-guen-critiquer-l-etat-est-dangereux-pour-la-democratie-1009413.html] (« Si un certain nombre de journalistes, de commentateurs, de responsables politiques mettent en cause le fonctionnement de la justice et des services administratifs de l’État, alors c’est une thèse qui est extrêmement dangereuse pour la démocratie. ») pose un véritable problème de morale et de politique. Une commission d’enquête parlementaire s’impose. Ses conclusions, si elles confirmaient que l’on est en présence d’une tentative organisée d’étouffer la vérité, devraient entraîner la démission de l’ensemble du gouvernement.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

Ennemi intérieur, la preuve par Saint-Etienne-du-Rouvray

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Des membres de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) dans les rues de Saint-Etienne-du-Rouvray (Photo : SIPA.AP21927272_000022)
Des membres de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) dans les rues de Saint-Etienne-du-Rouvray (Photo : SIPA.AP21927272_000022)

Je ne sais pas si mes amis catholiques sont d’humeur, ce matin, à tendre la joue gauche. Mais il est bien possible que beaucoup soient plus belliqueux que ce que recommande leur Dieu, à l’unisson du pays entier. Un prêtre égorgé dans son église, ce crime effroyable hantera longtemps notre mémoire collective. On a vu à cette occasion apparaître dans les commentaires l’appellation « communauté catholique ». Non, les cathos ne sont pas une communauté parmi d’autres, les cathos c’est un peu plus la France que les autres et quand tu t’attaques à mes églises, tu t’attaques à moi. Passons, ce n’est peut-être pas le moment de faire des chichis sémantiques.

Bien sûr, dès le meurtre connu, des hommes de Dieu se sont succédé sur les plateaux pour condamner l’acte odieux, appeler à l’union et à la tolérance et dénoncer par avance les amalgames. Comme toujours en pareil cas, sur France Inter et dans quelques autres médias, on a espéré le plus longtemps possible que les tueurs appartiendraient à la catégorie « forcené laïque ». Et comme toujours, on a entendu une fois les faits connus et le caractère islamiste incontestable un défilé de témoins essentiellement musulmans, dire que tout cela n’avait rien à voir avec l’islam.

Il est vrai qu’on sent monter dans le pays des humeurs mauvaises dont nul ne peut garantir qu’elles ne se retourneront pas contre un musulman ou contre un Arabe du coin de la rue. Et il faudrait être inconscient pour ne pas s’en inquiéter. Pour l’instant, en dépit des prières muettes mais assourdissantes de ceux qui rêvent qu’un nouveau Breivik viendra rappeler aux populations que le problème de la France, c’est les fachos, les réacs, l’extrême droite, appelez ça comme vous voulez, on n’a relevé aucun dérapage significatif. Mais le pays veut en découdre avec l’islam radical. Et ce n’est pas avec des paroles apaisantes et des appels à faire bloc qu’on va le calmer. Voilà plus d’un an qu’on lui dit qu’il est en guerre. Il veut savoir contre qui il la fait et comment.

Dénégationnisme médiatique

On a raison de le répéter, notre ennemi n’est pas l’islam, tous les musulmans sincèrement horrifiés pour leur pays en témoignent. Mais c’est bien à l’intérieur de l’islam, de l’islam de France (et des autres pays d’Europe), que cet ennemi se développe, se cache, s’abrite. Ce n’est pas en taisant cette vérité qu’on protègera les musulmans français du risque d’amalgame qui pèse sur eux, c’est en l’affrontant sans avoir peur d’être traité de ceci ou cela. Les Français ne sont pas en colère à cause des ratés de la sécurité, ils sont en colère parce qu’on leur raconte des bobards. C’est le déni outrancier pratiqué par certains médias au prétexte de ne pas jeter de l’huile sur le feu qui encourage tous les fantasmes. Après Nice, on nous a rebattu les oreilles avec les frasques du terroriste : il buvait de l’alcool, il mangeait du porc et il draguait les filles, et même les garçons, il ne pouvait pas être musulman ce gars-là. Pour un peu, nous avions vécu un drame de l’alcoolisme et de la sexualité débridée. Ce dénégationnisme médiatique n’apaise pas au contraire, il rend les gens dingues.

Bien sûr, nombre de victimes étaient musulmanes et ils sont des millions, qui font la fête le 14 juillet, ou d’ailleurs ne la font pas, à appartenir sans restriction à la communauté nationale. Mais d’autres, concitoyens ou pas, sont nos ennemis. Il doit être permis de le dire. Comme il doit être permis de dire que les musulmans de France doivent maintenant faire leur part du boulot et aider l’Etat français à faire le ménage, par exemple en expulsant d’autorité tous les « forcenés » étrangers qui viennent prêcher la haine de l’Occident dans nos mosquées. Encore faudrait-il que l’Etat soit à la manœuvre pour aller débusquer les djihadistes jusque dans les chiottes comme disait l’autre. De ce point de vue, la conclusion d’un accord avec le Maroc pour la formation de nos imams n’est guère encourageante.

Quant aux moyens, quand « tout le monde est une cible et n’importe quoi une arme », comme me le souffle Gil Mihaely, si on ne veut pas que chacun se prenne pour un justicier, tout le monde est à peu près d’accord : il faut passer à la vitesse supérieure. Sur la façon de faire, tout le monde a sa petite idée. Et bien sûr, le président aussi. « Nous devons mener cette guerre par tous les moyens dans le respect du droit », a-t-il dit. Faudrait savoir : par tous les moyens ou dans le respect du droit ? Et de quel droit ? De celui qui permet à juge d’instruction certainement très soucieux des libertés de coller un bracelet électronique à un type qui a tenté d’aller faire le djihad en Syrie de sorte qu’il a pu commettre son crime sans enfreindre son contrôle judiciaire ? Du droit qui permet à un étranger condamné pour avoir tabassé un automobiliste de rester dans notre pays après avoir purgé sa micro-peine ? Je ne devrais pas évoquer le sujet, car je viens d’entendre que Marine Le Pen demandait le rétablissement de la « double peine » — appellation  qui n’est guère aimable pour les pays d’origine — mais je n’ai jamais compris, même quand j’étais de gauche, pourquoi un pays devrait s’embarrasser à garder sur son sol des délinquants étrangers. En tout cas, le débat houleux sur les droits des terroristes condamnés à ne pas être déchus de leur nationalité qui a inauguré l’année paraît aujourd’hui surréaliste. Si nous voulons préserver nos libertés, il va peut-être falloir envisager de prendre quelques libertés avec le droit.

Il y a quelques jours, Le Monde évoquait, pour le démentir mais tout de même, le risque de guerre civile. Et chacun répète à l’envi que « c’est ce que veulent les terroristes ». Mais il ne sert pas à grand-chose de nous dire « restez unis les enfants ». Si on veut conjurer le spectre de la guerre civile, le seul moyen est de livrer et de gagner la guerre de l’intérieur.

Dossier: les attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

Face au terrorisme, la démocratie comme combat

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saint etienne rouvray democratie terrorisme
Siant-Etienne du Rouvray, hommage au prêtre égorgé. Sipa. Numéro de reportage : AP21927272_000025.
saint etienne rouvray democratie terrorisme
Siant-Etienne du Rouvray, hommage au prêtre égorgé. Sipa. Numéro de reportage : AP21927272_000025.

Le père Jacques Hamel avait 86 ans. Ce 26 juillet il est donc mort, égorgé par deux terroristes se réclamant de Daech, dans l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray, près de Rouen, où il célébrait la messe avec quelques fidèles, comme lui pris en otages. Une vie vaut une vie. L’assassinat d’un vieux serviteur de l’Evangile parvenu au terme d’une vie offerte, n’est pas plus abject que celui d’un enfant innocent, broyé sous les roues d’un camion fou, un soir de 14 juillet dans les rues de Nice.

Célébrer la messe, un acte de liberté

Notre République laïque, dans son désir impérieux de tenir tout pouvoir religieux « à distance » des décisions qui concernent la vie de la cité, n’a pas oublié pour autant la force de ce symbole qui a traversé les siècles, se manifestant parfois contre les excès du pouvoir civil lui-même : l’espace sacré de l’église comme ultime refuge contre toute forme de violence, au nom du Dieu d’amour auquel les fidèles ont donné leur foi. Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob qui est aussi celui des juifs et des musulmans. Même si chacun le prie dans sa propre « langue » spirituelle. Même si d’autres choisissent librement de se tenir à l’écart de toute appartenance religieuse. Célébrer la messe dans une église ouverte sur la rue, prier Dieu à la mosquée ou à la synagogue sont tout autant des actes d’insurrection, de liberté républicaine que dessiner des caricatures pour Charlie.

C’est bien le symbole religieux d’accueil et de paix, libérateur, civilisateur, qui était visé là et non les dérives matérialistes de nos sociétés sécularisées. Le 19 avril 2015, le massacre qui visait deux églises de Villejuif avait pu être évité. Mais l’on se doutait bien que la cible chrétienne, assimilée au croisé occidental, finirait par resurgir, à l’aveugle, quelque part dans l’Hexagone comme elle existe hélas, depuis des années, en maints lieux du Proche et du Moyen-Orient.

Depuis ce nouvel attentat, le plus étonnant est sans doute l’absence de toute surprise dans les réactions, les attitudes et les commentaires des uns et des autres, dans les prises de décision des autorités. Comme si la feuille de route qui s’impose désormais en de telles circonstances avait été rodée, validée, sans erreur possible, par les drames précédents. Je le dirai ici tel je le pense : l’image qui s’impose à moi est celle d’une forme de désarroi des autorités et de vacuité du discours politique dans son ensemble.

Comme tout citoyen, je m’interroge sur l’action du gouvernement et le soutien parfois ambigu de sa majorité. Je comprends que les Français, dans les sondages, puissent aujourd’hui exprimer leur doute sur la capacité des pouvoirs publics à assurer totalement leur protection. C’est l’une des faces de la réalité, même s’il faut saluer avec gratitude la compétence, la mobilisation et le dévouement exemplaires de nos forces de l’ordre : police, gendarmerie, armée. Pour autant, je n’ai pas trouvé à ce jour dans l’opposition la moindre déclaration qui nourrisse en moi la conviction qu’une « autre politique » serait possible et que les « recettes » formulées ici ou là avec une mâle assurance, auraient pu éviter quoi que ce soit des drames que nous venons de vivre ou seraient à même de nous protéger de manière certaine pour l’avenir.

Que sont nos enfants devenus ?

À dresser un tel bilan dans un contexte où d’autres actes terroristes peuvent survenir à tout moment, on pourrait légitimement se laisser envahir par le doute et la peur. Or la peur ne saurait être une réponse au défi qui nous est jeté. Nous laisser gagner par la peur serait donner raison à ceux qui ont choisi cette stratégie perverse pour nous diviser et faire éclater à terme notre communauté nationale. Oui, quelles que soient nos attentes légitimes vis à vis de nos gouvernants, quel que soit leur devoir de protection, nous savons désormais que d’autres drames sont possibles sauf à renoncer à être un pays de liberté, qu’il nous faut apprendre à vivre sous la menace comme d’autres le font en divers lieux de la planète, et que nous devrons tenir bon, dans la durée, en serrant les poings et les dents, parce qu’il y va de nos raisons de vivre et d’espérer pour nous-mêmes et pour les générations de nos enfants et de nos petits-enfants. Parce qu’il y va de la victoire d’un certain humanisme sur la barbarie.

Oui, nous voici entrés en résistance. Non pas contre d’autres Français, fussent-ils musulmans, eux aussi victimes de la même folie meurtrière. Entrés en résistance contre nos propres peurs et contre ceux qui les nourrissent à des fins électoralistes. Oui nous devons nous battre, sans nous lasser, pour une forme d’unité nationale, en redisant que personne n’est dépositaire des clés d’accès à la liberté, à l’égalité et à la fraternité qui demeurent notre bien commun. Et qu’il est des moments dans l’histoire d’une nation, où des citoyens responsables doivent accepter de suspendre momentanément des surenchères idéologiques, renoncer à la prétention d’imposer leur vérité au seul motif qu’ils en auraient les moyens parlementaires ou médiatiques. Cette sagesse fait aussi partie de notre héritage commun.

Et posons-nous enfin, ensemble, la vraie question : pourquoi certains parmi nos propres enfants en viennent-ils à nourrir une telle haine pour leur pays que répondre à l’appel nihiliste de Daech en y laissant la vie leur apparaisse comme un sort désirable ? Où donc est la faille dans ce que nous continuons d’appeler les valeurs de la République sur lesquelles fonder un vivre-ensemble ?

Si la démocratie est un combat, ne l’épuisons pas en vaines querelles. En temps de paix civile ce serait déjà une faute ; dans la période terrible où nous sommes engagés, c’est devenu un crime absolu.

Dossier: les attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

Appel à la « radicalité » républicaine

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(Photo : SIPA.00649140_000004)
(Photo : SIPA.00649140_000004)

L’horreur succédant à l’horreur, on aimerait savoir de toute urgence à quoi vont ressembler les fameux centres de « déradicalisation » promis par les pouvoirs publics, et attendus comme s’ils étaient la panacée face au mal protéiforme qui ronge notre société : à des cellules de dégrisement où les ivrognes ramassés sur la voie publique reprennent peu à peu leurs esprits sous surveillance médicale et policière ? L’islamisme radical n’ayant guère défrayé la chronique pour son apologie de l’ivresse extatique célébrée par les poètes soufis (Hafez de Chiraz, Omar Khayyam), c’est plutôt aux centres de désintoxication qu’on pense spontanément, ouverts aux drogués que leur dépendance aux stupéfiants rend inaptes à toute vie sociale. Aucun toxicomane n’ayant cependant à ce jour commis de carnage collectif, la comparaison se révèle tout aussi inadéquate même si le conditionnement idéologique qui les fait passer à l’acte peut être assimilé à une drogue.

C’est donc vers une « rééducation » complète des individus concernés que l’on s’achemine, sans trop savoir ce qu’on met sous ce mot mais avec la crainte de devoir user des bonnes vieilles méthodes de remise aux normes des asociaux pratiquées dans les régimes totalitaires. Non contents d’être agressés, nous voilà donc contraints par nos valeurs à inventer un système de rééducation dont l’efficacité ne bafouerait pas les principes faisant de nous des êtres humains civilisés. C’est aussi tenir la « radicalisation » pour une forme de maladie, proche de la folie mais susceptible d’être guérie, comme s’il ne s’agissait pas aussi d’un choix de vie. Or, tout en nous refuse d’admettre que se comporter comme des brutes décérébrées puisse être une option personnelle, désastreuse certes mais engageant la responsabilité de qui la fait sienne. Le moment est en tout cas venu pour la République de prouver qu’elle n’est ni une « religion » laïque ni une idéologie parmi d’autres ; et pas davantage un conglomérat d’individus sans plus aucun point commun. Et c’est bien là où le bât blesse.

Comment rééduquer ceux-là mêmes qu’on n’a pas réussi à éduquer…

Alors que l’Éducation nationale n’est plus capable d’endiguer l’illettrisme et les formes diverses de délinquance qu’il suscite, on se demande quelles forces encore vives et inventives vont pouvoir relever ce défi inédit. Comment prétendre rééduquer ceux-là mêmes qu’on n’a pas réussi à éduquer ? Non pas faute de moyens, comme on nous le ressasse pour se dédouaner, mais de convictions et de détermination dont la « radicalité » ne reproduirait pas de manière mimétique celle de nos ennemis déclarés. Tout reste donc à cet égard à inventer, tant quant à la méthode qu’au but ultime recherché. À moins bien sûr — qui ose se l’avouer ? — que l’on soit en fait confronté à une telle incompatibilité des modes de vie et de pensée qu’aucune reprise en main éducative ne parvienne à combler cette disparité. De quel droit le tenterions-nous d’ailleurs sinon pour assurer notre sécurité tout en préservant notre intégrité ?

Un changement de vocabulaire est d’ailleurs perceptible, voulant qu’on parle désormais moins de fondamentalisme que de radicalité, comme pour mieux mettre en exergue la brutalité aveugle et imprévisible des actes terroristes. Mais est-ce la seule raison ? C’est aussi une manière d’évacuer la question du « fondement » réel de l’islam, pourtant sous-jacent à sa radicalité qu’on aimerait bien voir surgir de nulle part, à l’image de ces individus qu’on nous dit s’être radicalisés tout seuls et en vase clos, et à une vitesse telle qu’on ne pouvait rien faire pour déjouer leurs projets meurtriers. La « radicalité » s’attraperait donc comme jadis la peste, et il serait déjà trop tard pour intervenir quand les premiers bubons apparaissent. À supposer qu’il s’agisse bien là d’une de ces « épidémies psychiques » dans lesquelles Carl Gustav Jung voyait le pire fléau des temps à venir, ce n’est pas en nous dessaisissant de notre propre « radicalité » que nous parviendrons à prendre le mal « à la racine » grâce à une clarté de pensée et une fermeté suffisamment inébranlables pour qu’il n’y ait plus lieu d’épiloguer ni de revenir sur ce qui aura été décidé.

Ce ne sont pas d’ailleurs les islamistes qui se disent « radicaux » mais nous qui les qualifions ainsi, au risque de rendre inutilisable un terme désormais associé à un ramassis d’insanités et d’inhumanités. La radicalité n’est pourtant en soi ni une monstruosité ni une obscénité dont tout bon républicain se devrait de dénoncer les dangers sans avoir à examiner la manière dont elle s’exerce et ce pourquoi elle refuse de transiger. S’il est clair que le radicalisme islamique ne nous laisse d’autre choix que de l’éradiquer, sur le sol européen tout au moins, nous n’en avons pas pour autant fini avec le sophisme selon lequel on ne serait « radical » que sous l’effet d’un conditionnement mental interdisant d’être compréhensif, relativiste et finalement laxiste. Comment les Français, aussi rompus à la pensée critique par leur histoire et leur culture philosophique, ont-ils pu laisser se refermer sur eux ce piège grossier, manié par les virtuoses de la propagande mondialiste ?

Autant donc notre vision de la déradicalisation est claire et nette quant au but immédiat recherché – mettre ces fous furieux hors d’état de nuire – autant restent pour l’heure flous les moyens pour y parvenir, à l’image sans doute de notre flottement quant à ce que pourrait, ce que devrait être notre propre « radicalité » républicaine : un sursaut, un ressaisissement, un recentrage sur quelques principes fondamentaux qui n’ont rien d’extrémistes, de passéistes, de fascistes et que sais-je encore. L’homme révolté, écrivait Albert Camus dans les années 1950, est celui qui sait au bon moment et à bon escient dire « non », et dont la volte-face est à soi seule un acte d’insoumission.

Une radicalité aux méthodes qui ne nous déshonorent pas

L’improvisation est, il est vrai, de mise dans une situation sans réel précédent historique, et face à des méthodes de tuerie hors normes au regard desquelles la guérilla semble elle-même relativement codifiée. Mais la question demeure : comment prétendre déradicaliser à coup d’entraînements sportifs, d’entretiens psychologiques et de cours d’instruction civique, sans devoir opposer à la « radicalité » islamique une force d’affirmation républicaine et culturelle avec laquelle on ne pourrait négocier ? Force qu’aucun État ne saurait pleinement incarner si les citoyens ne se l’approprient pas. Ne laissons donc pas à l’ennemi le monopole de la radicalité, mais donnons à celle-ci une tournure, une tonalité, des méthodes qui ne nous déshonorent pas.

Il ne faudrait pas non plus que la « radicalisation » islamique soit l’arbre qui cache la forêt, et nous empêche de voir ce qui derrière elle se profile : une certaine vision du monde délibérément adoptée par des millions d’êtres humains sur Terre, et cela depuis des siècles comme le donnent à penser les récits des voyageurs en terre d’islam bien avant l’islamisme radical. Nous aurons beau trouver cette vision du monde détestable, rien n’empêchera à l’avenir des groupes humains de l’adopter. Va-t-on tous les rééduquer ? Les jeunes hommes qui, convaincus par Allah de leur supériorité de mâles, accaparent les places assises dans les transports en commun, ou l’individu qui agresse des femmes d’après lui trop légèrement vêtues, doivent-ils être eux aussi déradicalisés ? On nous dit que les islamistes n’attendent que ça : une guerre civile qui leur permettrait de rétablir l’ordre, leur ordre. Mais n’est-ce pas faire aussi leur jeu que de se focaliser sur le terrorisme, pour des raisons aisément compréhensibles il va sans dire, tandis que se banalisent de telles pratiques ? Ils nous l’ont pourtant bien dit, que les attentats deviendraient inutiles quand l’Europe serait islamisée !

Car ces gens-là se moquent éperdument de susciter la haine de leurs victimes, qu’ils méprisent assez pour juger dérisoires leur douleur et leurs gestes mémoriels.  Seules compte à leurs yeux l’efficacité de l’action accomplie (nombre de morts), et la démoralisation des mécréants doublés de bouffons qu’à leurs yeux nous sommes. Les priver d’une haine vengeresse est un coup d’épée dans l’eau, salutaire seulement pour qui se guérit ainsi du ressentiment qui pourrirait sa vie. Tel était déjà l’objectif de la purification (catharsis) opérée par la tragédie chez les Grecs. Pourquoi d’ailleurs les haïrions-nous si ce sont des psychopathes que la déradicalisation devrait rendre à peu près normaux ? Un gros travail reste donc à l’évidence à faire pour convaincre les plus scrupuleux ou les plus timorés d’entre nous qu’il n’y a de meilleur antidote à la haine collective qu’une radicalité républicaine sûre de son droit et de son fait, assortie d’une bonne dose de courage. Et si c’était ça qui nous faisait le plus cruellement défaut.

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Saint-Étienne-du-Rouvray: un prêtre égorgé lors d’une prise d’otages

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Une photo fournie par le site de la ville de Saint-Etienne-du-Rouvray Jacques Hamel, le 11 juin 2016 (Photo : http://ser-ta-paroisse.over-blog.org//AFP HO)
(Photo : Google Map / Street View / août 2008)

Article publié ce mardi 26 juillet à 11h50. Il est réactualisé en continu en fonction des dernières informations.

Un prêtre, Jacques Hamel, 86 ans, a été égorgé lors d’une prise d’otages dans son église, à Saint-Etienne-du-Rouvray, dans l’agglomération de Rouen. Un autre otage a été blessé à la gorge mais ce mardi soir son pronostic vital n’était plus engagé, selon le procureur François Molins. L’assassinat du prêtre aurait été filmé et mis en scène suivant les rituels de l’Etat islamique, l’un des meurtriers prêchant en arabe sur l’autel, d’après le témoignage d’une religieuse ayant réussi à s’enfuir.

Une photo fournie par le site de la ville de Saint-Etienne-du-Rouvray Jacques Hamel, le 11 juin 2016 (Photo : http://ser-ta-paroisse.over-blog.org//AFP HO)

Les deux assaillants ont été tués lors d’une opération de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) de Rouen.

Déploiement de policiers et pompiers près de l'église de Saint-Etienne-du-Rouvray (Photo : AFP/CHARLY TRIBALLEAU)

Adel Kermiche, 19 ans, l’un des deux preneurs d’otages, est un habitant de Saint-Etienne-du-Rouvray qui avait tenté de se rendre en Syrie avant de se voir refoulé par la Turquie. Incarcéré dans un premier temps, il avait été ensuite placé sous bracelet électronique. Le parquet avait fait appel de cette décision. En vain. Adel Kermiche était autorisé à quitter son domicile de 8h30 à 12h30, chaque jour de la semaine, et l’après-midi tous les week-ends et jours fériés.

L’un de ses amis, âgé de 16 ans, est maintenu en garde-à-vue par la police qui le soupçonne de complicité. Le frère de cet adolescent serait parti rejoindre l’Etat islamique en Syrie l’an dernier.

« S’agissant du second terroriste neutralisé par les services d’intervention spécialisés, son identification formelle est toujours en cours », a indiqué François Molins lors d’une conférence de presse ce mardi soir.

La mosquée de Saint-Étienne-du-Rouvray était fréquentée par le passé par Maxime Hauchard, un Normand parti en Syrie où il est devenu l’un des médiatiques bourreaux de Daech. Dans cette même mosquée s’était tenue une cérémonie en mémoire d’Imad Ibn Ziaten, un des militaires pris pour cible par Mohamed Merah en mars 2012.

Vue aérienne de l'église de Saint-Etienne-du-Rouvray (Photo : Google Map / Street View)

Cette prise d’otages intervient douze jours après l’attaque au camion menée le soir du 14 juillet sur la Promenade des Anglais à Nice, qui a fait 84 morts et plus de 300 blessés, revendiquée par l’organisation djihadiste Etat islamique (EI).

L’EI a également revendiqué ce dernier attentat en Normandie.

 

L’EI cible régulièrement dans sa propagande et ses communiqués de revendication les dirigeants « croisés » occidentaux et « le royaume de la Croix », expression semblant désigner l’Europe.

La menace d’une attaque contre un lieu de culte chrétien plane ces derniers mois en France, notamment depuis l’échec d’un projet d’attentat en avril 2015 contre une église catholique de Villejuif (Val-de-Marne). Un étudiant algérien de 24 ans, Sid Ahmed Ghlam, est soupçonné d’avoir voulu prendre pour cible cette église, et peut-être d’autres lieux de culte catholiques en région parisienne, et d’avoir tué sur son passage une professeure de fitness, Aurélie Châtelain. L’homme avait été arrêté avant qu’il puisse mettre son projet à exécution.

>>> Retrouvez ci-dessous notre dossier sur l’attentat de Nice.

Attentat de Nice, par magazinecauseur

Soyons terribles pour éviter au peuple de l’être

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L'endroit où Mohamed Lahouaiej-Bouhlel a été abattu sur la Promenade des Anglais s'est transformé en défouloir (SIPA.AP21923250_000069)
L'endroit où Mohamed Lahouaiej-Bouhlel a été abattu sur la Promenade des Anglais s'est transformé en défouloir (SIPA.AP21923250_000069)

Le sang a à peine fini de sécher sur la Promenade des Anglais. La France a été de nouveau frappée. Bientôt, nous ne compterons plus les attentats islamistes. Que faire pour nous y préparer ?

Avant tout comprendre la nature de la menace. Ce ne sont pas les attentats qu’il faut redouter, ce sont leurs conséquences qu’il faut anticiper. Les actes de terreur djihadistes, bien qu’épouvantables en eux-mêmes, ne sont pas aussi graves que leurs effets probables.

Cessons d’ailleurs de poser cette question idiote : que fait la police ? Impossible de mettre un agent de renseignement derrière chaque djihadiste potentiel, on empêche beaucoup, on ne préviendra pas tout. Sortons de notre fantasme du zéro risque ou du caractère prédictif du risque djihadiste. Nous sommes dans la vraie vie, pas dans la série « 24 heures chrono ».

Il faut ainsi préparer la population à des répliques aussi sanglantes que fréquentes. Nous l’écrivions en 2004 avec Stéphane Berthomet dans Le jour où la France tremblera. A présent que nous y sommes, nous n’allons pas nous dédire : la guerre sera d’usure et nous ferions mieux de nous y préparer.

Nous n’avons pas de stratégie, nous subissons, pire encore nous amplifions. Lorsque nos médias diffusent des images gores, ils se transforment en service de presse du djihad, amplifiant l’effet de terreur. Cesser de diffuser et de relayer les images les plus anxiogènes et les plus spectaculaires des attentats est essentiel, afin de ne pas participer au djihad psychologique. Les médias, les acteurs de l’Internet et tous les citoyens devraient être mobilisés et appelés à la retenue par un État conséquent qui aurait la juste mesure du défi qui nous est lancé. Mais nos dirigeants peuvent-ils sortir de leur logique de com ? Il est permis d’en douter.

Ivres de démagogie, rendus fous par la tyrannie de la transparence, la veille de l’attentat de Nice, nos gouvernants allaient jusqu’à rendre publique des projets attentats déjoués, facilitant ainsi la tâche à nos ennemis qui n’ont même plus besoin de réussir leur coup pour faire parler d’eux. N’ayant rien compris, ni rien appris du 11-Septembre et du 13-Septembre, le Premier Ministre, la veille de la réplique, se félicitait de l’absence d’attentats pendant l’Euro accréditant l’idée suivant laquelle nous étions sortis du « pot au noir » djihadiste.

Nous avons toujours un attentat de retard et notre analyse court après l’événement, sans recul et sans capacité à en saisir la logique d’ensemble et à en cerner la réelle dangerosité.

Les experts et les politiques constatent que, pour l’instant, tout est calme. Ce calme risque de précéder la tempête. Il est vrai que le peuple français a fait preuve d’une dignité et d’une sérénité exemplaire jusqu’à présent mais c’est sans compter sur l’effet de répétition d’actes qui s’inscrivent dans une guerre d’usure.

La tragédie qui se prépare…

Imaginez qu’armé d’une simple fourchette, un forcené vous pique le bras jusqu’au sang. Une fois, deux fois, dix fois. A la onzième blessure infligée, même si vous êtes l’être le plus placide du monde, vous allez à la fois vous en prendre à ceux qui sont censés vous protéger et à ceux dont vous estimez, à tort  ou à raison, qu’ils sont responsables de votre souffrance. Voilà ce qui nous menace. Et ce n’est sûrement pas l’eau tiède du « vivre-ensemble » et du « pas d’amalgame » qui préservera notre concorde.

Si rien ne change, des Français exaspérés finiront par se faire justice eux-mêmes. Et alors, ce jour là, peu importe qu’ils frappent des musulmans pacifiques, des salafistes antipathiques ou de vrais djihadistes, c’est le monopole de la violence légitime qui sera alors contesté.

Si cela arrive (et nous sommes bien partis pour), la situation deviendra incontrôlable. Nous serons rentrés dans la spirale du sang. Voilà ce qu’il faut éviter et non faire croire à l’opinion que les attentats pourront être évités, ce qu’il est vain d’espérer.

Nos dirigeants ignorent l’ampleur de la tragédie qui se prépare car ils ne croient pas à l’esprit gaulois. On va hurler au racisme. À tort. Il suffit de relire la Guerre des Gaule pour découvrir que même si nous avons peu de rapport ethnique avec les tribus celtes décrites par César, le peuple français d’aujourd’hui partage bien des traits psychologiques et culturels avec eux. Les beurs et les blacks des cités sont d’ailleurs bien plus gaulois qu’ils ne l’imaginent.

Or, l’un des traits de la psychologie française, c’est d’être aussi prompts à se diviser qu’à s’unir face à un ennemi commun. Une autre de leur caractéristique, c’est de se montrer très ouvert aux apports extérieurs mais également très intolérants voire très violents à l’égard de ceux qui entendent imposer leur loi chez eux et d’être capables d’accès de fureur incontrôlé. L’histoire de France est jonchée de cadavres de ceux qui ont essayé de briser l’unité et qui ont pactisé avec l’étranger. La haine des Bourguignons, la répression des huguenots, le  massacre des Vendéens et des émigrés, l’épuration des collabos (que De Gaulle parvint à canaliser).

Ce qui est à redouter par dessus tout, c’est donc que la minorité prosalafiste en France finisse ainsi réprimée dans le sang ou rejetée à la Méditerranée. La valise ou le cercueil, le sinistre programme du FLN risque un jour d’être imposé à ceux qui, Français de souche ou de fraîche date, voudront vivre suivant la charia en France.

Pour neutraliser ce risque, la République doit se montrer symboliquement brutale à l’égard de cette minorité dans la minorité musulmane et exigeante à l’égard de l’islam. Ce n’est pas le programme de 1901 qu’il faut appliquer à l’islam mais celui de Bonaparte à l’égard du judaïsme.

Créer des tribunaux d’exception et expulser les étrangers et les doubles nationaux fichés « S ». Expulser en masse et de manière spectaculaire tous les prêcheurs de haine, condamner pour intelligence avec l’ennemi les militants français de la cause. Créer un moratoire sur le regroupement familial. Plutôt la violence symbolique que physique. Obliger toutes les mosquées en France à condamner sans équivoque les actes de leurs coreligionnaires. Imposer aux imams de prévenir eux-mêmes l’amalgame, en se dissociant sans équivoque avec les djihadistes, mieux vaut heurter la susceptibilité des musulmans pratiquants de France que de les voir un jour brutalisés.

Il faut aussi expliquer qu’espérer vivre suivant des lois et des mœurs étrangères à la France sur son territoire risque de se transformer en cauchemar. Interdire catégoriquement tout prosélytisme islamiste et protéger préventivement les mosquées.

Danton a parfaitement anticipé ce programme de salut public : soyons terribles, disait-il, pour éviter au peuple de l’être !

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur


Guerre des Gaules

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Emploi public: refouleurs et refoulés

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(Photo : SIPA.00524991_000008)
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Au moment où s’est produit l’attentat de Nice, j’étais à Paris. Si j’en crois l’historique de mes notes, c’est même au moment exact où se déroulait la tragédie que j’ai commencé à étudier le rapport L’Horty, intitulé Les discriminations dans l’accès à l’emploi public. J’ai l’air de présenter un alibi… En fait, je veux juste souligner ce curieux télescopage : tandis qu’un terroriste fauchait une centaine de personnes, j’étais invité, en tant que citoyen, à m’interroger sur le racisme supposé de la société française.

« Télescopage » mais pas tout à fait « hasard » : ce rapport a été commandé en mars 2015 dans le cadre de la vaste introspection proposée par le gouvernement après les attentats de Charlie et de l’Hyper Cacher, dont on se souvient qu’une partie de la population refusa de les désavouer (quand elle ne les approuva pas bruyamment). Pour « expliquer » ce mouvement d’opinion qu’on ne pouvait plus dissimuler, Manuel Valls proposa le terme « d’apartheid ». Peu s’émurent de l’insulte et du blanc-seing moral qu’elle délivrait à nos ennemis – n’est-il pas légitime de lutter contre l’apartheid par tous les moyens ? Tous les Kouachi de ce pays ne seraient-ils pas, finalement, que des indignés un peu expéditifs ?

Quelques mois plus tard, ce rapport sur les discriminations (rendu public la veille de l’attentat de Nice) fit la joie de commentateurs progressistes. Ah, on la tenait la preuve que notre bon vieux principe d’égalité dissimulait une inégalité de fait, plus ou moins volontaire ! Étrange lecture qui fait fi de toutes les prudences du rapport et de l’échec de son auteur à mettre en lumière ce qui n’existe pas : une discrimination dans l’accès à l’emploi public des populations issues de l’immigration récente. L’auteur souhaite « mettre en œuvre une stratégie particulière de révélation du fait discriminatoire » (p. 57). À une exception près (dans la fonction publique hospitalière, pour un poste d’infirmière), il n’y parvient pas.

Cette impasse est passionnante. Elle nous raconte l’univers mental de la galaxie antiraciste. Comme tout discours délirant, celui-ci s’arrime d’abord à la réalité. Tandis que 14 % des Français de souche (qualifiés de « natifs ») sont en emploi dans la fonction publique, seuls 10 % des descendants d’immigrés se trouvent dans la même situation (p. 23).

On passera sur le fait que ces 14 % ne sont pas nécessairement une preuve de bonne santé économique. On n’insistera pas non plus sur ces quatre points de différence que des modérés auraient pu considérer comme certes significatifs mais pas non plus criants : le verre est aussi à moitié plein. Sans être nécessairement mal intentionné, un observateur pourra juger que ce décalage peut-être lié au temps, et qu’entre une citoyenneté acquise et une citoyenneté vécue, il peut y avoir mille petites étapes qui prennent plus que les cinq-six ans séparant une naturalisation (à sa majorité) et l’entrée véritable dans la vie active. Cette hypothèse optimiste n’est nullement envisagée.

Une discrimination qui s’opèrerait à l’insu du recruteur lui-même ?

Avec l’obstination du loup dans la célèbre fable de La Fontaine, le professeur L’Horty s’obstine : s’il n’y a ni discrimination légale, ni discrimination délictueuse, c’est que celle-ci s’opère à l’insu du recruteur lui-même (p. 23 et 29). Le « c’est donc quelqu’un des tiens », a ici sa variante :« c’est quelque chose d’inconscient en toi ». Tel le jeune paroissien travaillé par l’appel de la chair, nous sommes invités à une sorte de vigilance à l’endroit de nos penchants coupables. On se gardera alors d’interroger la curiosité insistante et l’intérêt têtu du confesseur pour la chose…

Le professeur L’Horty, dans sa rigueur universitaire, n’élude en revanche pas une autre hypothèse : celle de l’auto-discrimination (« la discrimination nourrit l’auto-sélection des candidats », p. 10). Il n’y a là que du bon sens : si l’on se sent par avance vaincu, on hésite à se lancer dans le combat. On pourra prolonger le raisonnement : à force de se considérer comme un discriminé, on finit par l’être.

Il n’est pas rare que sur le divan du psychanalyste, le mal-aimé se découvre mal-aimant. Derrière le mal-être et la souffrance dont on se sent victime, se dissimule fréquemment une hostilité qui n’ose pas dire son nom. Une fois au clair avec sa pulsion, le patient découvre qu’il a autour de lui des gens pas si mal disposés à son endroit. C’est peu dire que le professeur L’Horty est loin de ce type de considérations.

Pour dire les choses de manière triviale, on peut dire qu’on ne peut pas klaxonner le dimanche soir à la victoire du Portugal (sans être en aucune façon d’ascendance portugaise)… et postuler le lendemain à un emploi public, supposé, tout de même, au service de la nation. J’irai même plus loin : plus on s’interdit de klaxonner (refoulement de la pulsion), plus il est urgent de renoncer à l’exercice de sa citoyenneté, discriminé que l’on est.

Là où les choses se corsent un peu plus encore, c’est quand on analyse ce présupposé de l’auteur du rapport : devenir fonctionnaire de la République française, les fils de l’immigration ne rêveraient que de cela. S’ils sont moins représentés dans la fonction publique, c’est qu’on leur barre la route. Nous autres « natifs », biberonnés au Code général de la fonction publique, serions à la fois aimés et enviables. La foule des descendants de l’immigration ne rêverait que de nous rejoindre – et c’est nous qui, à notre insu bien sûr, lui refuserions ce privilège. Il va de soi que ce type de fantasme ne peut sévir que dans certains cercles de la fonction publique, plutôt épargnés par le gel du point d’indice et les difficultés d’exercice du métier. Prof au Blanc-Mesnil ou postier à l’Elsau (Strasbourg), on ne se sent guère enviable.

Derrière l’aveuglement vis-à-vis de l’autre, il y a souvent du refoulé vis-à-vis de soi. Les élites ne peuvent envisager l’hostilité, l’irrédentisme culturel d’une partie de la population d’origine immigrée, ou même sa seule réticence à s’intégrer, ou encore les sentiments contradictoires des déracinés, partagés entre attachement et rejet de leur patrie d’adoption. Les élites ne peuvent considérer ces populations que comme victimes de discriminations, volontaires ou non.

Je propose l’hypothèse suivante : et si c’était ces élites qui projettent sur les « natifs » un soupçon de discrimination et sur les immigrés un désir d’assimilation forcené, et si ces élites qui mettent en scène le combat de l’ombre et de la lumière étaient elles-mêmes hantées par la nostalgie de la toute puissance coloniale où, subjugué, l’esclave rêve de devenir le maître ? C’est là une réalité psychique : voir dans l’autre un envieux, ce n’est pas que se rassurer narcissiquement sur son statut d’enviable, c’est désirer la subordination de l’autre.

Il serait peut-être temps de considérer cet autre comme sujet, y compris de sa propre violence. Et pas seulement à Nice.

Pokémon gogos

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De jeunes joueurs australiens de Pokémon Go (Photo : SIPA.00765473_000003)
De jeunes joueurs australiens de Pokémon Go (Photo : SIPA.00765473_000003)

Je m’étais presque juré de ne pas écrire sur ce sujet ! « Non, Mathieu, tu n’écriras pas sur les Pokémon. » Il y a des limites à être contre tout. Mais c’est plus fort que moi.

Si on n’en fait pas le procès de temps en temps, la bêtise devient rapidement fière d’elle-même et se prend pour une forme novatrice d’intelligence. Et d’un coup, on a l’impression d’habiter un monde où les gens marchent sur la tête. Alors allons-y : dans les rues des grandes villes du monde occidental, mais aussi ailleurs, on traque le Pokémon.

Jusqu’à Auschwitz…

Pour la plupart, les chasseurs sont jeunes. Mais quelques ados attardés accumulant les années les accompagnent. Ils se promènent en meute, le nez rivé sur leur maudit téléphone intelligent, à la recherche de créatures imaginaires mises en circulation par Nintendo.

Quel que soit le lieu, si on trouve une bonne concentration de Pokémon quelque part, nos petits zombies risquent de s’y jeter. Les histoires les plus folles nous parviennent.

Ainsi, il y a quelques jours, on pouvait chasser le Pokémon à Auschwitz. Oui, je parle bien du fameux camp de concentration qui a joué un si grand rôle dans l’extermination des juifs d’Europe. On pouvait aussi le traquer au musée de l’Holocauste, à Washington.

Dans ces lieux, normalement, un esprit minimalement éclairé devrait pouvoir se recueillir et pleurer dans le silence la mort des millions de victimes juives du nazisme. Mais non ! On traque Pikachu !

Le phénomène frappe aussi le Québec. Convenons que rarement la bêtise universelle nous épargne. On l’embrasse même goulûment, de peur de ne pas être à la mode. On publie même des cartes pour nous dire où les trouver.

Réalité augmentée ?

Étrangement, j’ai entendu bien des parents dédramatiser la chose. Grâce à ce jeu, leurs jeunes sortiraient enfin du sous-sol. Pokémon Go permettrait à des ados zombies de redevenir pendant quelques heures des ados normaux jouant dehors.

Soyons sérieux. Ce jeu à la mode prouve que les grandes entreprises de divertissement ont un pouvoir de manipulation des masses absolument époustouflant. Elles dictent les modes, excitent la jeunesse et ont une emprise sur les esprits. C’est terrifiant.

On voit aussi à quel point l’individu d’aujourd’hui est esclave de son téléphone intelligent, comme s’il ne parvenait plus à vivre sans lui. Il lui sert de mémoire artificielle, de radio, de télévision, de jeu vidéo et d’appareil photo. Sans lui, il se sent nu.

On dit que le jeu Pokémon Go représente la réalité augmentée. La seule réalité augmentée que je connaisse vraiment, c’est l’art. Et plus exactement, la littérature. Elle sollicite notre imagination. Elle nous pousse à cultiver notre vie intérieure, à plonger en nous-mêmes. Elle nous rend plus subtils, plus humains.

Il devrait être permis de détester ce que représente ce jeu. Aujourd’hui, on invente sans arrêt des mots qui finissent par « phobie ». J’en ajoute un. Et je m’en réclame. Vive la pokémonophobie !

Cet article a été initialement publié dans Le Journal de Montréal.

Cazeneuve vs Bertin, un match nul

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cazeneuve attentat nice bertin
Bernard Cazeneuve. Image d'archive. Sipa.
cazeneuve attentat nice bertin
Bernard Cazeneuve. Sipa. Numéro de reportage : 00725604_000066.

Consécutif au carnage de Nice, l’affrontement entre le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve et la policière municipale Sandra Bertin révèle l’exacerbation des contradictions politiques qui traversent la société française. Il y aurait, dit-on, deux vérités qui s’affrontent, chacun prenant parti pour celle qui l’arrange en fonction de ses choix politiques, de ses affinités personnelles, ou de ses appartenances de réseaux. Le choix serait, paraît-il, entre Cazeneuve menteur ou Bertin menteuse.

Double défausse

La réalité est en fait plus prosaïque : face à la catastrophe, chacun essaie d’éviter d’être mis trop lourdement face à ses responsabilités. En se défaussant sur celui d’en face, d’autant que la question de la sécurité à Nice est institutionnellement partagée entre l’État et le maire qui exerce d’ailleurs cette compétence au nom de l’État. Pour faire encore plus simple, c’est patron de la police nationale contre patron de la police municipale, autrement dit parole contre parole. L’observateur de bonne foi a donc le plus grand mal à privilégier l’une ou l’autre. Surtout que chaque camp va convoquer ses témoins, qui François Molins le procureur du tribunal de grande instance de Paris, qui Sandra Bertin fonctionnaire territoriale secrétaire générale de son syndicat.

Il semble quand même qu’une commission d’enquête parlementaire pourrait être une bonne solution. Ce n’est pas pour l’instant l’option été choisie, mais, de part et d’autre, conscient du problème, on a annoncé triomphalement avoir « saisi la justice ». Vieille ficelle qui fonctionne toujours en ce qu’elle permet de dire : « laissons la justice suivre son cours ». Et parce que le public connaît mal les mécanismes mis en mouvement.

Des procédures à n’en plus finir

Alors de quoi s’agit-il ? Bernard Cazeneuve nous a dit vouloir déposer plainte en diffamation. La belle affaire ! Voilà une procédure qui relève de ce que l’on appelle le droit de la presse qui, dans notre pays, encadre la liberté d’expression. C’est la raison pour laquelle le législateur a prévu des procédures particulièrement minutieuses, où il est très facile de se casser la figure. Il faut savoir que le juge du siège ne joue qu’un rôle d’arbitre et n’use pas de pouvoirs d’investigation sur la réalité de ce qui a été affirmé. Chacune des parties lui soumet ses arguments, à charge pour lui de dire si la diffamation est constituée. La décision n’implique pas une vérité factuelle disposant de l’autorité de la chose jugée. Par exemple, si Guy Bedos dit que Nadine Morano est une conne et ajoute en ricanant « qui mange les petits enfants » et que, poursuivi par sa cible, il est relaxé, cela ne voudra pas dire que Nadine Morano « est une conne qui mange les petits enfants ». Bernard Cazeneuve nous a indiqué « attendre avec sérénité », les suites de la procédure qu’il a engagée. Il peut effectivement être serein, puisque dans le meilleur des cas, si la procédure ne se casse pas la figure en route, l’affaire sera examinée en première instance dans deux ans, en appel dans trois, et en cassation dans quatre. Il n’est pas tout à fait exclu qu’il ne soit plus ministre de l’Intérieur à ce moment-là. L’ironie de l’histoire serait que Nicolas Sarkozy soit alors président de la République et Eric Ciotti ministre de l’Intérieur…

Face à cette terrifiante attaque nucléaire à la visée strictement médiatique, Madame Bertin et ceux qui l’entourent ont préparé une contre-mesure tout aussi terrifiante. Elle a annoncé vouloir « faire un signalement au procureur pour faux en écriture publique ». Bigre, là c’est du lourd.

Qu’est-ce que c’est qu’un « signalement au procureur » ? L’article 40 du code de procédure pénale fait obligation aux fonctionnaires de porter à la connaissance du procureur les faits dont ils ont eu connaissance et susceptibles de recevoir une qualification pénale. Fort bien, le procureur de Nice, dépendant hiérarchiquement de la place Vendôme, va donc recevoir un courrier dont il fera ce qu’il voudra. La gamme de ses possibilités va de l’ouverture d’une information judiciaire à un envoi direct à la corbeille. Et c’est cette solution qui risque d’être adoptée, car l’on ne voit pas très bien où résiderait le « faux en écriture publique ». Il faut d’abord qu’il y ait ce que l’on appelle un acte authentique, c’est-à-dire ayant valeur probante et dont celui qui s’en prévaut n’a pas à démontrer l’authenticité. Tous les actes créateurs de droit émanant des autorités publiques, ou des officiers ministériels, ont cette qualification. On ne voit pas très bien non plus, jusqu’à présent dans cette polémique, ce qui serait susceptible de la recevoir. Rappelons aussi que lorsque le faux ou l’usage de faux en écriture publique est commis par une personne dépositaire de l’autorité publique agissant dans l’exercice de ses fonctions ou de sa mission, on est en présence d’un crime justiciable de la cour d’assises ! Tout cela n’est pas très sérieux et la sortie de Madame Bertin sur ce point relève de la rodomontade.

La vérité, rien que la vérité

Ce nouvel épisode, non pas de l’instrumentalisation de la justice, mais de l’utilisation du droit en surfant sur l’ignorance juridique de l’opinion publique est désolant. Ce n’est pas un aspect secondaire de l’épisode qui est en train de se dérouler. Quoi qu’en dise le président de la République, le peuple français n’a pas besoin pour aujourd’hui d’une vérité judiciaire pour l’instant inatteignable. Et dont on sait qu’elle peut entretenir des rapports parfois lointains avec la réalité. Quel intérêt de savoir dans quatre ans si Madame Bertin a diffamé des fonctionnaires ? Ce qui n’établirait pas nécessairement qu’elle a menti. Ce dont nous avons besoin en urgence, c’est d’une vérité factuelle, et qui soit politique et opératoire. La tension a franchi un cap dans notre pays depuis le massacre de Nice. Le tir de barrage sur « l’unité nationale obligatoire » et l’interdiction de mettre en cause la responsabilité de l’État et de ceux qui le dirigent n’ont servi à rien. La confiance des Français envers leurs dirigeants est en cours d’effondrement et une clarification s’impose. Il est dramatique d’en laisser l’exigence au Front national.

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

Le “doigt d’honneur” de Clinton à son propre camp

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Hillary Clinton et Tim Kaine (au second plan) à Miami le 23 juillet dernier (Photo : SIPA.AP21926781_000007)
Hillary Clinton et Tim Kaine (au second plan) à Miami le 23 juillet dernier (Photo : SIPA.AP21926781_000007)

« Night of Chaos », « Disastrous day One » : le commentaire est presque unanime lorsqu’il s’agit de décrire le tumulte de la convention républicaine de Cleveland, marquée par la défection de Ted Cruz, principal adversaire de Donald Trump lors de la course aux primaires, poids lourd du parti républicain et porte-parole de son aile la plus religieuse. Constamment ciblé par Donald Trump, qui, entre autres gentillesses, laisse entendre que le père de son rival, un réfugié cubain, fut « impliqué dans l’assassinat de Kennedy », Cruz a subi une nouvelle humiliation en pleine convention. Face à des délégués déjà échaudés scandant « endorse Trump » et « vote for Trump », l’ex-candidat favori des médias républicains n’a décidément pas appelé à voter pour le vainqueur des primaires. « Votez en conscience », a déclaré le sénateur du Texas, face à un parterre de plus en plus hostile et rejoint, camouflet supplémentaire, par un Donald Trump goguenard qui a immédiatement attiré les caméras et les regards.

C’est sous les insultes (« traître ») que Ted Cruz dut quitter l’estrade pour rejoindre son épouse Heidi, elle-même entourée de militants scandant « Goldman Sachs » — nom de l’ancien employeur de Mme Cruz, honni de l’« antisystème » Trump. En retrait, Chris Christie, autre candidat à l’investiture copieusement injurié par Trump au cours des primaires (« gamin », « catastrophe économique », « trimballeur de casseroles », « il a la tête d’un mec qui vote pour Obama », etc.), mais néanmoins rallié au panache hirsute du milliardaire, se prenait le visage entre les mains, comme pour retenir le geste, achilléen, de s’arracher les cheveux.

L’ambiance risque de ne pas être au beau fixe lors de la convention démocrate de Philadelphie qui débute ce lundi 25 juillet 2016. En matière d’annonce, Hillary Clinton peut d’ores et déjà compter sur le soutien de Bernie Sanders, son rival, « socialiste » déclaré, arrivé second aux primaires et celui d’Elizabeth Warren, figure populaire de l’aile progressiste et inspiratrice d’« Occupy Wall Street ». Mais après avoir obtenu le ralliement de ces leaders d’une gauche démocrate en plein réveil depuis la crise de 2007-2008, et après avoir, un temps, laissé espérer la nomination de l’un d’entre eux au poste de vice-président, la vainqueure des primaires a provoqué la fureur des progressistes en choisissant le très droitier Tim Kaine pour composer son ticket.

Un coup de barre à droite inspiré, peut-être, par le spectacle de la division dans le camp républicain : sans doute Mme Clinton se sent-elle désormais les coudées franches pour écarter son aile radicale. La convention démocrate sera-t-elle un autre moment de chaos ? « Des dizaines de milliers de manifestants convergent vers Philadelphie », rapportait le magazine The Hill dans son édition du 24 juillet. Il s’agit, pour la plupart, de supporters de Bernie Sanders. À leurs yeux, Hillary peut encore adjoindre « Bernie » à son « ticket ».

Le précédent de 1944

La lutte pour la vice-présidence a dans le passé valu au parti démocrate une « nuit terrible » — et déterminante pour l’avenir de la gauche américaine. En juillet 1944, à Chicago, après trois tours marqués par des irrégularités, une fraude massive et la corruption de plusieurs délégués-clef, le vice-président sortant Henry Wallace, « l’homme aux 600 millions d’emplois » que Galbraith considérait comme « la seconde figure du New Deal après Roosevelt » est privé de sa victoire. Soutenu par les grands syndicats américains, crédité de 65 % d’intentions de vote au sein de l’électorat démocrate et vainqueur des deux premiers rounds de la convention, il n’obtient pas, face aux fraudeurs, le soutien qu’il attendait de Roosevelt ; nommé pour un quatrième mandat, c’est pourtant ce dernier qui avait demandé au populaire Wallace de rempiler dans la « same old team ».

Mais le vieil homme est malade ; alité, il est pressé par les conservateurs du parti de modifier son « ticket ». Peut-être inquiet de la radicalité de son second, qui n’hésite pas à citer la révolution d’Octobre dans le prolongement des révolutions américaine et française, le vieil homme cède aux puissances de la banque et de l’industrie.

Au sein du camp démocrate, celles-ci sont représentées par le pétrolier Pauley, trésorier du parti, et par Jimmy Byrnes, un ségrégationniste pour qui « le lynchage n’est que la conséquence, directe ou indirecte, des viols », et est nécessaire « pour que le Nègre se tienne à carreau en Amérique ». L’archi-favori Wallace avait aussi beaucoup déplu à Winston Churchill : les deux hommes avaient eu un échange tendu au sujet de la « supériorité naturelle et historique des Anglo-saxons et de leur civilisation » chère au Premier ministre britannique, à laquelle Wallace opposait un agenda de « décolonisation intégrale ». Un différend qui se décline dans l’opposition contemporaine entre les tenants du militarisme démocrate, peint aux couleurs de la « destinée manifeste », et le pacifisme universaliste de la gauche américaine. Celui-ci est d’ailleurs bien différent du traditionnel isolationnisme nationaliste des républicains qui, de Robert Taft à Donald Trump, craint avant tout que l’implication des États-Unis dans les affaires du monde ne renforce le «big government » fédéral.

Les partisans de la guerre froide et d’un coup d’arrêt au New Deal s’étaient donc entendus pour faire nommer un parfait inconnu, Harry Truman, au poste de vice-président. Truman avait dans sa jeunesse tenté de prendre sa carte au Ku Klux Klan — il avait été « blackboulé » du fait de ses sympathies « papistes » — et avait débuté en politique à 50 ans, après une série d’échecs dans le petit business. Son parrain, le baron démocrate Tom Pendergast, assurait l’avoir choisi dans le but de « démontrer qu’avec une machine bien huilée, on pouvait envoyer le dernier des garçons de bureau au Sénat ». Inexpérimenté, il ne s’était entretenu qu’une seule fois avec Roosevelt avant sa mort. Président, il tomba immédiatement sous la coupe de Byrnes et des businessmen démocrates.

Rien n’illustre mieux les logiques autodestructrices du capitalisme que l’ascension de Truman, homme d’affaires raté, au rang de promoteur du « siècle américain », aux dépens de Wallace, businessman de génie dont la firme fut vendue plus de 8 milliards de dollars à Dupont de Nemours à la fin des années 1990, qui rêvait d’inaugurer « le siècle de l’homme de la rue ».

Le protectionnisme ? Un truc de « loser » !

Tim Kaine, avocat passé par Harvard, fervent catholique — il fut missionnaire au Honduras auprès des Jésuites — et pro-life, n’a, lui, rien d’un débutant en politique. Élu maire de Richmond, (l’ancienne capitale de la Confédération) en 1998, puis gouverneur de l’Etat de Virginie de 2006 à 2010, il siège au Sénat depuis 2012. « Passionné par le libre-échange » — ce sont ses propres termes —, il considère que le protectionnisme procède d’une « mentalité de loser ». Il est, au sein du parti démocrate, l’un des plus fervents partisans des accords de partenariat transpacifique (TPP)…

« La nomination de Kaine (…) serait un gigantesque doigt d’honneur aux 13 millions d’Américains qui ont voté pour Bernie Sanders », avertissait Norman Solomon, directeur du réseau des délégués de Bernie Sanders dès avant l’officialisation du « ticket » dans les colonnes de Common dreams. Interviewé par NBC ce 24 juillet, Sanders refusait de son côté de qualifier Kaine de « progressiste » et réaffirmait sa préférence pour un tandem Clinton-Warren. Néanmoins, alors que son équipe annonce qu’une série de « manifestations non-violentes » seront organisées lors de la convention, le sénateur du Vermont s’est abstenu de jeter de l’huile sur le feu. Le premier objectif demeure, selon lui, de battre le candidat républicain. « Quand vous avez en face de vous un mec qui veut devenir président des États-unis et qui est contre la science, alors il faut faire quelque chose ».

À l’heure où s’ouvre la convention démocrate, l’épouvantail Trump reste le meilleur allié d’Hillary Clinton…

Questions sur Nice

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Bernard Cazeneuve et François Hollande lors de la minute de silence observée dans la cour du ministère de l'Intérieur à Paris (Photo : SIPA.00764822_000005)
Bernard Cazeneuve et François Hollande lors de la minute de silence observée dans la cour du ministère de l'Intérieur à Paris (Photo : SIPA.00764822_000005)

La polémique autour de l’attentat de Nice vient de rebondir après les déclarations au Journal du Dimanche de la responsable de la police municipale[1. http://www.lejdd.fr/Societe/La-policiere-responsable-de-la-videosurveillance-a-Nice-accuse-le-ministere-de-l-Interieur-798751], et la réaction, extrêmement (et anormalement) violente du ministre de l’Intérieur qui menace cette personne d’un procès en diffamation[2. http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2016/07/24/nice-cazeneuve-porte-plainte-pour-diffamation-apres-les-accusations-d-une-policiere-municipale_4974023_1653578.html]. Cela déplace les questions que l’on pouvait raisonnablement se poser sur le terrain politique. Y-a-t-il une tentative du ministre de l’Intérieur d’étouffer les interrogations légitimes que l’on peut avoir au sujet des conditions de sécurité ayant entouré le feu d’artifice du 14 juillet ? Il convient de bien préciser ce dont il est question.

I) Les faits

Rappelons ici que c’est le journal Libération qui a lancé le débat dans un article du 21 juillet[3. http://www.liberation.fr/france/2016/07/20/securite-a-nice-370-metres-de-questions_1467531]. Or, il apparaît que seuls 2 policiers municipaux assuraient le contrôle du périmètre au point où le camion du meurtrier est entré dans la partie piétonne de la Promenade des Anglais et ceci contrairement au communiqué du 16 juillet du ministre de l’Intérieur qui dit : « La mission périmétrique était confiée pour les points les plus sensibles à des équipages de la police nationale, renforcés d’équipages de la police municipale. C’était le cas notamment du point d’entrée du camion, avec une interdiction d’accès matérialisée par le positionnement de véhicules bloquant l’accès à la chaussée. Le camion a forcé le passage en montant sur le trottoir[4. Cité d’après Libérationhttp://www.liberation.fr/france/2016/07/20/securite-a-nice-370-metres-de-questions_1467531]. »

De plus, aucune chicane en béton susceptible d’arrêter, ou du moins de ralentir, le camion du terroriste n’était déployée, ni à cet endroit ni 370 mètres plus loin, là où se trouvait la patrouille de 4 hommes de la police nationale. Or ces chicanes sont des instruments standards tant de la police municipale que de la police nationale.

Dès lors se pose la question de savoir pourquoi une telle chicane n’avait pas été déployée. Si la mairie de Nice ne l’a pas décidée (ce qui est une faute grave) pourquoi le préfet des Alpes-Maritimes, qui est l’autorité de dernière instance en matière de sécurité d’événements publics, n’a-t-il pas exigé que cela soit fait ? Le préfet avait autorité pour interdire cet événement s’il considérait que les conditions de sécurité n’étaient pas remplies. S’il ne l’a pas fait, cela signifie qu’il considérait les conditions de sécurité comme « suffisante ». Il porte donc une responsabilité directe dans le drame qui s’est déroulé. Sa démission s’impose.

II) Les témoins

Que dit maintenant la responsable de la vidéosurveillance de Nice[5. http://www.lejdd.fr/Societe/La-policiere-responsable-de-la-videosurveillance-a-Nice-On-m-a-mise-en-ligne-avec-le-ministere-de-l-Interieur-798793] : « Je me rappellerai toute ma vie de cette heure-là : 22h33. J’étais devant les écrans du CSU avec les équipes. Nous recevons alors des policiers municipaux positionnés sur la promenade le signalement d’un camion fou. Nous récupérons tout de suite son image à l’écran et nous demandons son interception. Le camion était lancé à 90 km/h, sans phares, sans qu’on l’entende à cause du bruit. Il contourne le barrage de la police municipale. Les équipes n’ont pas pu l’arrêter. On ne crève pas les pneus d’un 19 tonnes avec un revolver! À ce moment-là, d’autres policiers municipaux sont en civil dans la foule, qui se retrouvent face à lui. S’ils avaient été armés comme nos collègues de la police nationale, une de nos revendications, ils auraient pu le stopper. Le poids lourd se retrouve finalement face aux policiers nationaux, qui tirent et le neutralisent. Il est 22 h 34. »

Notons que si des tirs d’armes de poing sont effectivement inefficace sur les pneus du camion, ils peuvent toucher le moteur, le mettre hors d’usage, et surtout tuer le conducteur. Nous avons ici un indice que la police municipale n’était pas préparée psychologiquement ni matériellement à ce type d’intrusion. Cela confirme que ce scénario n’avait pas été envisagé, en dépit de précédents. Mais il n’était pas envisagé non plus par la police nationale, et le préfet ! Quand on lui pose la question « Étiez-vous préparée à une telle attaque ? », elle répond : « J’avais dispensé à mes équipes des formations pour détecter les comportements suspects et savoir réagir en cas d’attaque terroriste. Heureusement ! Le camion est repéré vingt secondes après son entrée sur la promenade par la police municipale. Il n’y a pas un moment où, à l’écran, mes agents vont le lâcher. Je suis sidérée par les accusations sur notre travail, sur le fait que nous ne l’ayons pas détecté en amont lors de ses repérages sur la Promenade les jours précédents. Ce soir-là, le terroriste est neutralisé en une minute, contre deux heures au Bataclan – je suis désolée pour la comparaison malheureuse. Nos équipes ont été incroyablement réactives, pleines de sang-froid alors qu’elles ont vu et subi l’horreur. Il faudrait leur dire merci. » Si les équipes de la police municipale ont effectivement été réactives, ce type d’attentat n’avait cependant pas été anticipé. Très clairement on s’attendait à une bombe, ou qu’un terroriste actionne une ceinture explosive mais pas à l’attaque à l’aide d’un véhicule alors que l’on sait que c’est une tactique possible, et qu’elle a été déjà utilisée en France. Et c’est là le problème mettant en cause tant les autorités municipales que le préfet.

III) Une tentative d’étouffer la vérité ?

Venons-en maintenant à la partie « politique » qui met en cause directement le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve. Il est clair qu’il y a de sérieuses différences entre ce que dit le ministère de l’Intérieur et la réalité. La responsabilité du préfet n’est pas reconnue. De plus, la demande de la justice et de la Sous-direction antiterroriste de la police judiciaire (SDAT), qui réclament donc l’effacement complet des enregistrements pris entre le 14 juillet 22h30 et le 15 juillet 18 heures pour toutes les caméras ayant une vue sur la scène de l’attentat dans le souci (respectable) « d’éviter la diffusion non contrôlée de ces images » et en particulier le risque que ces images ne soient utilisées sur des sites djihadistes[6. http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/07/22/la-justice-ordonne-a-la-ville-de-nice-de-supprimer-les-images-de-l-attentat-la-mairie-refuse_4973376_3224.html] apparaît comme surprenante. Ces images sont sous séquestre et ne peuvent être utilisée que par la justice. Est-on en présence, comme le dit l’avocat de la Ville de Nice Philippe Blanchetier, dans une déclaration à l’agence Reuters[7. http://fr.reuters.com/article/topNews/idFRKCN1020UJ], d’une « réquisition aux fins d’effacement de preuves (…). L’argument avancé de risque de fuite ne tient pas » ?

Dans ce contexte, si ce que dit la responsable de la vidéosurveillance, Sandra Bertin, policière municipale et secrétaire générale du Syndicat autonome de la fonction publique territoriale (SAFPT) de Nice, est vrai. Soit : « Le lendemain des attentats, le cabinet du ministre de l’Intérieur a envoyé un commissaire au CSU qui m’a mise en ligne avec la Place Beauvau. J’ai alors eu affaire à une personne pressée qui m’a demandé un compte rendu signalant les points de présence de la police municipale, les barrières, et de bien préciser que l’on voyait aussi la police nationale sur deux points dans le dispositif de sécurité. Je lui ai répondu que je n’écrirais que ce que j’avais vu. Or la police nationale était peut-être là, mais elle ne m’est pas apparue sur les vidéos. Cette personne m’a alors demandé d’envoyer par e-mail une version modifiable du rapport, pour “ne pas tout retaper”. J’ai été harcelée pendant une heure, on m’a ordonné de taper des positions spécifiques de la police nationale que je n’ai pas vues à l’écran. À tel point que j’ai dû physiquement renvoyer du CSU l’émissaire du ministère ! J’ai finalement envoyé par e-mail une version PDF non modifiable et une autre modifiable. Puis, quelques jours plus tard, la sous-direction antiterroriste m’a demandé d’effacer les bandes des six caméras que j’ai mentionnées dans mon rapport, celles qui ont filmé la tuerie[8. http://www.lejdd.fr/Societe/La-policiere-responsable-de-la-videosurveillance-a-Nice-On-m-a-mise-en-ligne-avec-le-ministere-de-l-Interieur-798793] », l’affaire devient très grave. Le principe « le Prince couvre le sujet » s’applique. Il impose la démission du ministre de l’Intérieur M. Bernard Cazeneuve.

Au-delà, les réactions du gouvernement apparaissent pour le moins curieuse, et la déclaration de Jean-Marie Le Guen[9. http://www.bfmtv.com/politique/attentat-de-nice-pour-jean-marie-le-guen-critiquer-l-etat-est-dangereux-pour-la-democratie-1009413.html] (« Si un certain nombre de journalistes, de commentateurs, de responsables politiques mettent en cause le fonctionnement de la justice et des services administratifs de l’État, alors c’est une thèse qui est extrêmement dangereuse pour la démocratie. ») pose un véritable problème de morale et de politique. Une commission d’enquête parlementaire s’impose. Ses conclusions, si elles confirmaient que l’on est en présence d’une tentative organisée d’étouffer la vérité, devraient entraîner la démission de l’ensemble du gouvernement.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur