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A la recherche du « Temps retrouvé »

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Marguerite de Valois, Scipione Vannutelli, 1862.

« J’ai la mémoire qui flanche / je ne me souviens plus très bien. / Voilà qu’après toutes ces nuits blanches, / il ne me reste plus rien. » On se souvient pourtant, en ce qui nous concerne, de la chanson interprétée par Jeanne Moreau dans les années 1960. Dans notre époque qui vit au rythme du présent perpétuel, le temps de l’info en continu, la mémoire est devenue un enjeu à la fois intime et, d’une certaine manière, politique. Celui qui se souvient ne laissera pas son époque parler pour lui. Dans 1984 de George Orwell, c’est en commençant à écrire un journal intime, dans un recoin de son appartement sordide surveillé par le télécran qu’il est impossible d’éteindre, que Winston Smith accomplit son premier acte de résistance et peut mettre noir sur blanc les falsifications du réel, penser la réécriture permanente de l’histoire opérée par Big Brother et faire échec, au moins pour un moment, à l’amnésie organisée qui est toujours l’arme principale des totalitarismes. Retrouver la mémoire, témoigner pour un lecteur même hypothétique, comme Winston Smith, est la seule condition pour donner un sens à la durée, c’est-à-dire à notre vie qui nous échappe à chaque instant.

C’est pour cela qu’on saluera l’arrivée en format poche de la collection « Le Temps retrouvé » du Mercure de France, qui propose depuis plusieurs décennies des mémoires, des journaux intimes, des récits de voyages, des documents dont les auteurs sont tantôt des personnages historiques, tantôt des anonymes ou des témoins oubliés qui disent leur vérité sur une époque qu’ils ont traversée et sur leur personne par la même occasion.

Les grands de ce monde n’ont pas le monopole de la mémoire

Dans cette livraison, on trouve notamment les Mémoires de Marguerite de Valois, plus connue depuis Dumas sous le nom de la Reine Margot, qui raconte les guerres de Religion et la Saint Barthélemy. Au-delà du document, Marguerite de Valois se rappelle à notre souvenir comme un des grands auteurs de la littérature française capables de dépeindre les convulsions de leur temps et d’en tirer des leçons de sciences politiques formulées avec une précision qui annonce celle des moralistes du Grand Siècle : « Comme la prudence conseillait de vivre avec ses amis comme devant être un jour ses ennemis, pour ne leur confier rien de trop, qu’aussi l’amitié venant à se rompre et pouvant nuire, elle ordonnait d’user de ses amis comme pouvant être un jour ses ennemis. »

Les Mémoires du prince de Ligne, qui avait fui la France au moment de la confiscation de ses terres wallonnes par la Révolution française, appartiennent aussi de plein droit à notre littérature. Ligne écrit, dans un français d’une incroyable pureté, son bonheur paradoxal à traverser le tragique de l’Histoire en séduisant les femmes et en parlant avec les plus grands personnages de son temps, de Voltaire à Rousseau en passant par Catherine de Russie, Marie-Thérèse d’Autriche ou encore Frédéric de Prusse, qui ne sont que quelques noms parmi tant d’autres de l’incroyable bottin mondain que nous a laissé ce guerrier amoureux, ce diplomate styliste admiré notamment, on ne s’en étonnera pas, par Paul Morand : « J’ai toujours tout fait de tout mon cœur. »

Mais les responsables du « Temps retrouvé » savent que les grands de ce monde n’ont pas le monopole de la mémoire. L’abbé Mugnier, par exemple, dont[access capability= »lire_inedits »] le Journal couvre la période 1879-1939, n’était pas un prince de l’Église, tout au plus une figure secondaire de la République des lettres. Seulement, il laisse un témoignage de première main sur une époque où la littérature française passe des symbolistes aux surréalistes, de Huysmans à Cocteau sans oublier Proust, à qui la collection a évidemment emprunté son nom : « Dîné, hier, à l’hôtel Ritz, chez la princesse Soutzo. Avec Marcel Proust, j’ai causé aubépines. » En charge de la paroisse Sainte-Clotilde, au cœur du VIIe arrondissent, en délicatesse avec ses supérieurs qui le trouvaient par trop mondain, détesté par Léon Bloy, l’abbé Mugnier mêle de manière inédite la douceur évangélique et un humour pince-sans-rire, comme lorsqu’il constate, toujours à propos de Proust qui a prévu d’offrir son livre à la princesse de Polignac : « Très flattée, la dame, mais Proust doit donner à ce livre le titre de Sodome et Gomorrhe. »

Plus inconnu encore, à l’autre bout de l’échelle sociale, en plein siècle de Louis XIV, « Le Temps retrouvé » nous fait faire la connaissance de Jean Marteilhe, galérien du Roi-Soleil dont les Mémoires d’un protestant condamné aux galères de France pour cause de religion sont le seul témoignage écrit laissé par un des 38 000 forçats qui furent emprisonnés sur les galères entre 1680 et 1715. Jean Marteilhe, fils de bonne famille protestante, capturé en 1701 alors qu’il fuit les dragonnades dans sa ville de Bergerac, restera treize ans sous la casaque rouge du galérien, avant d’être condamné à l’exil. Ce qui passionne ici, c’est autant le récit à la première personne d’un dissident de l’intérieur, traqué sur les routes de France, que la description presque ethnologique qu’il nous donne des galères, de leur fonctionnement et de la vie épouvantable qu’on y mène : « Enfin, il faut l’avoir vu pour le croire, que ces misérables rameurs puissent résister à un travail si rude ; et quiconque n’a jamais vu voguer une galère, ne se pourrait jamais imaginer, en le voyant pour la première fois, que ces malheureux pussent y tenir une demi-heure. »

Il arrive pourtant, Jeanne Moreau toujours, que la mémoire fasse franchement défaut et que le temps soit impossible à retrouver. David Carr dont les éditions Séguier publient La Nuit du revolver, n’était ni galérien ni prêtre et encore moins aristocrate. C’était un journaliste américain, né en 1956 et mort en 2015, d’un cancer du poumon qu’il avait plus ou moins caché à tout le monde, en s’effondrant dans la salle de rédaction du New York Times. Grand reporter, spécialiste des médias, Carr a aussi été, dès sa jeunesse dans le Minnesota, dealer et toxicomane, pendant des années.

David Carr enquête sur son propre passé pour récupérer une vie largement gommée par l’excès des stupéfiants de toutes sortes

Il fait paraître La Nuit du revolver en 2008 et rencontre un succès immédiat. On annonce une série tirée de ce livre qui forme des « antimémoires » où la première question est comment récupérer une vie largement gommée par l’excès proprement délirant des stupéfiants de toute sorte, David Carr ne faisant pas les choses à moitié, de l’herbe au crack avec aussi des acides pour faire bonne mesure. Le titre du livre fait allusion à ce qui a provoqué chez David Carr le déclic. Il s’aperçoit, en fait, qu’il a reconstruit ses souvenirs pour les rendre supportables et qu’il ne sait plus, à propos d’une nuit de beuverie et de défonce en 1987 avec son meilleur ami, alors qu’il vient de se faire virer du journal où il bosse, si c’est son ami qui l’a menacé d’un revolver , ce qu’il a toujours cru, ou si l’arme lui appartenait, à lui qui s’était pourtant toujours vu comme l’archétype de l’Américain de gauche : « Je ne suis pas du genre à posséder un revolver. C’est un fait certain. […] J’ai été quelquefois du mauvais côté du canon, à me tortiller en demandant aux gens de se calmer. Mais me rendre chez mon meilleur ami avec un flingue dans la poche ? Cela ne correspond pas à mon histoire, celle du garçon blanc qui s’est amusé à faire un tour du côté des habitudes les moins ragoûtantes de l’existence avant de devenir un citoyen honnête. »

Alors David Carr va faire ce qu’il sait faire le mieux. Enquêter comme un grand reporter, avec les méthodes du grand reporter, à la seule différence que le sujet de son investigation, c’est lui. Il se transforme en un Proust, cité plusieurs fois dans le livre, qui aurait échangé la madeleine trempée dans le thé et le défaut du pavage dans la cour de l’hôtel de Guermantes contre « une caméra vidéo, un magnétophone digital et un disque dur externe pour tout sauvegarder. Ces appareils allaient accomplir ce dont j’étais incapable, à savoir tout coder en 0 et en 1, l’enregistrer intégralement et me servir de témoins numériques. »

Mais ce qui fait de La Nuit du revolver un grand livre autobiographique vu au prisme destructeur de l’addiction, dans la lignée par exemple du Dernier Stade de la soif de Frederick Exley, c’est que David Carr, pour reprendre une expression de son patron du New York Times, est « un poète du journalisme ». Il ne se contente pas de nous livrer des documents bruts, il les orchestre pour faire apparaître le destin typique d’un enfant de la middle class américaine avec un père tailleur et une mère instit, déjà portés sur la boisson. Pourtant, ne nous méprenons pas : il n’est pas question pour David Carr de se chercher des excuses dans de quelconques déterminismes ou de mettre sa dérive sur le compte d’une époque encore imprégnée par l’esprit hippie. Au fil des témoignages de ses proches, des rapports de police, des avocats et des médecins, ce qu’il veut avant tout c’est retrouver la mémoire pour pouvoir dire simplement, en toute conscience, la phrase que Pablo Neruda avait choisie pour titre à sa propre autobiographie : « J’avoue que j’ai vécu. »

 

Mémoires de Marguerite de Valois, éditions du Mercure de France, 2017. Mémoires du prince de Ligne, éditions du Mercure de France, 2017. Journal 1879-1939 de l’abbé Mugnier, éditions du Mercure de France, 2017. Mémoires d’un galérien du Roi-Soleil, éditions du Mercure de France, 2017. La Nuit du revolver de David Carr, éditions Séguier, 2017.

On signalera également, dans la collection « Le Temps retrouvé », les parutions simultanées des Mémoires du Duc de Lauzun, des Actes du Tribunal révolutionnaire, des Mémoires de Madame la duchesse de Tourzel et du Journal de voyage en Égypte de Victor Shoelcher.[/access]

LA NUIT DU REVOLVER

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Mémoires de Marguerite de Valois - La Reine Margot

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Mémoires du Prince de Ligne

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Journal de l'abbé Mugnier, 1879-1939

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Mémoires d'un galérien du Roi-Soleil

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Haut les murs!

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Affiche de cinéma Nathalie Laurent Alfred Hitchcock
Affiche du film "Le Rideau déchiré" d'Alfred Hitchcock

En octobre 1977, Le Royal fermait ses portes. Clap de fin sur un cinéma du centre de Toulouse, situé au 49 rue d’Alsace-Lorraine, et disparition d’un métier : peintre d’affiches dites de façade. Il y a quarante ans, avant de se faire une toile, le spectateur n’avait pas lu d’assommantes critiques, il lui suffisait seulement de lever les yeux au ciel. Les murs de la ville clignotaient comme des appels de phares, une invitation à pénétrer dans les salles obscures. Le choix de voir tel ou tel film était dicté, en partie, par la qualité des illustrations géantes exposées en pleine rue. Couleurs saturées, force de l’action, gros plan sur un décolleté avantageux ou une bouche pulpeuse, feu des mitraillettes ou galop du cow-boy, toutes les techniques étaient bonnes pour harponner le flâneur.

La vie « en cinémascope »

Sensationnalisme et érotisme au pinceau. Et puis, des multiplexes froids et désincarnés ont envahi la périphérie, le cinéma de quartier s’est fait la malle au profit des franchisés. Banque, téléphonie et optique ont remplacé Eddie Constantine, Gregory Peck et Anita Ekberg. Partout en France, les sous-préfectures affichent désormais leur inexorable perte d’attractivité, malgré toutes les campagnes de communication. Les mêmes boutiques, les mêmes rues désespérément vides et le sentiment que les travaux de rénovation urbaine ne changent rien au paysage ambiant. La grisaille du béton plombe le moral du badaud. Le passant des années 50/70 voyait la vie en Cinémascope grâce à des artistes totalement méconnus, travaillant dans l’ombre des exploitants. En 2013, la Cinémathèque de Toulouse et les éditions Loubatières avaient publié un très beau livre Du cinéma plein les yeux réunissant 184 affiches d’un certain André Azaïs. Un ouvrage rare, toujours disponible, qui met le feu à la rétine et plonge le cinéphile dans un état proche de l’Ohio.

Pour ceux qui n’ont connu que de pâles photos dupliquées à l’infini sur l’ensemble du territoire, ces affiches peintes sur papier à l’unité, de grand format (15 X 2 mètres), révèlent un art populaire empreint d’émotion et d’imagination. André Azaïs (1918-1989) a produit près de 8 000 affiches et de très nombreux décors de fêtes foraines en 35 ans de carrière. A l’heure de la palette graphique, où même les repas de famille sont photoshopés, ce travail minutieux et inventif laisse planer un parfum de vérité. On connaissait les tailleurs de pierre, mais les couturiers sur-mesure des immeubles semblent appartenir à un épisode très éloigné de notre histoire contemporaine. A la fermeture du Royal, dans ses caves, les conservateurs de la Cinémathèque, Raymond Borde et Guy-Claude Rochemont ont sauvé de la déchetterie ces précieux témoignages. Défricheurs de trésors et raviveurs de mémoire, ils ont découvert des rouleaux à même le sol et dévoilé un univers presque féérique. De 1965 à 1973, André Azaïs aura été l’affichiste attitré du Royal utilisant différentes méthodes de travail, de la chambre claire au collage, afin de donner vie aux héros d’antan (Coplan, Zorro, Fu Manchu, Dracula ou L’Homme aux colts d’or). Il faut dire aussi que Le Royal, avec ses 1 050 places, fauteuils en velours rouge à la Mezzanine et en simili cuir à l’Orchestre tous matelassés de Dunlopillo et son écran de 10 mètres de longueur sur 6 de hauteur avait de quoi donner le vertige. Dès les années 60, cette salle mythique a accueilli des distributions de moindre envergure. Un cinéma de genre (policier, western, fantastique, érotique) où André Azaïs pouvait donner libre cours à son génie pictural.

« Je fais des gueules de Fernandel, des cuisses de vedettes »

Il s’appuyait alors sur les kits fournis par les productions (affiches originales, photographies, pressbook, etc…). Le résultat est à couper le souffle. Paul Newman et Julie Andrews semblent tétanisés dans Le rideau déchiré d’Alfred Hitchcock. André Azaïs a opéré un cadrage plus resserré fixant l’attention du spectateur sur la main tenant le couteau et le regard perdu des deux acteurs. La série des films interdits aux moins de 18 ans (La Possédée, L’Ecole du sexe ou Mon petit oiseau s’appelle Percy, il va beaucoup mieux, merci !) fait remonter à la surface des souvenirs enfouis. Notamment, ce passage du roman Les pas perdus (1954) de René Fallet où le personnage principal, Georges Guinard, occupe justement la profession de peintre d’affiches : « Moi, je bosse à Cinédécor, rue de Rome. […] Je fais des gueules de Fernandel, des cuisses de vedettes. C’est toujours moi qui peins les seins pour l’extérieur du Midi-Minuit, vous savez ce ciné des boulevards qui s’ingénie à être interdit aux moins de seize ans d’un bout de l’année à l’autre ». A l’intérieur ou à l’extérieur, c’était drôlement chouette le cinéma de papa !

Du cinéma plein les yeux – affiches de façades peintes par André Azaïs – sous la direction de Nathalie Laurent – La Cinémathèque de Toulouse/Loubatières.

Les pas perdus

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Polanski est un grand cinéaste, point final

Roman Polanski lors de la remise du prix Lumière à Catherine Deneuve, octobre 2016, Lyon. SIPA. 00776810_000043

Elles ont eu non sa peau (mais elles aimeraient bien), mais au moins la peau de sa nomination comme président des prochains César. L’un des plus grands cinéastes aujourd’hui vivants, le metteur en scène de Cul-de-sac, Rosemary’s babyChinatown, Tess, The Ghost Writer et j’en passe, est tricard aux yeux d’une bande de pseudo-féministes qui cherchent à faire parler d’elles en accablant les autres, faute de créer quoi que ce soit qui arrive à la cheville des œuvres du Polonais maudit.

Polanski est demandé depuis les années 1970 par un procureur californien avide de publicité pour une affaire qualifiée de viol où une fille mineure a été offerte par sa mère, et avec son consentement, à un cinéaste adulte. Ciel ! Et la fille en question n’a jamais voulu porter plainte, et correspond toujours avec son séducteur. En France, il n’est accusé de rien du tout. Quand bien même, il y aurait belle lurette que tout cela serait tombé sous le coup de la prescription.

Mais voilà : comme le note fort bien Michel Guerrin dans le Monde, « à l’heure du numérique l’oubli n’existe plus ». « Roman Polanski, mais aussi l’acteur Casey Affleck, le cinéaste Bernardo Bertolucci, le grand Hitchcock. D’autres suivront. Pour un créateur, il n’y a plus d’oubli. Les réseaux sociaux, tel un boomerang, ressortent avec gourmandise un épisode sombre de leur vie et l’amplifient autour du thème : ces artistes ont profité de leur notoriété et de leur pouvoir pour harceler des jeunes filles, voire en abuser. Dans le débat numérique, pas de place pour le doute, la nuance, la spécificité d’une affaire. »

Mais enfin, disent les naïfs dans mon genre, il a présidé le Festival de Cannes en 1991 et celui de Venise en 1996, et ça n’a défrisé aucune des permanentées qui pétitionnent aujourd’hui ! Oui, mais la vengeance des Internautes Anonymes ne se déployait pas encore à l’époque. On pouvait vivre et créer sans craindre que des hystériques vous lynchent…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Le Québec est-il structurellement raciste?

Manifestation de soutien aux victimes de l'attentat contre une mosquée de Québec, à Montréal, janvier 2017. SIPA. AP22007645_000005

Au Québec, plusieurs évènements récents ont créé un tel climat de tension que certains acteurs politiques se sentent autorisés à prôner un grand nettoyage. L’actualité a effectivement contribué à faire sortir de l’ombre une gauche régressive qui se montre plus intolérante que jamais envers ses adversaires, mais dont le mandat est évidemment de prôner la tolérance sur toutes les tribunes.

Deux concepts servent maintenant à justifier la javellisation idéologique du Québec : le « racisme systémique » et la « culture du viol ». Si les deux notions n’entretiennent en apparence aucun rapport, elles n’en demeurent pas moins liées par un objectif commun : celui de purifier la société québécoise. Les représentants de la vertu tentent d’imposer de nouvelles mesures d’hygiène sociale à un peuple qu’il faudrait dompter comme un animal sauvage.

Le « racisme systémique »

La tuerie qui a fait six victimes dans une mosquée de Québec le 29 janvier dernier a permis à certains milieux d’intenter un procès médiatique à l’ensemble du peuple québécois pour racisme et xénophobie. Même le Premier ministre du Québec, Philippe Couillard, a sauté sur l’occasion pour accuser le principal parti d’opposition (le Parti québécois) d’avoir engendré un climat de haine propice aux dérapages « ethno-nationalistes ». En Chambre, Couillard a accusé le Parti québécois d’être « l’auteur » de ces « évènements malheureux» en raison de son scepticisme par rapport au multiculturalisme, ce qui a immédiatement suscité l’indignation chez les souverainistes.

Pour témoigner de sa bonne foi en matière de diversité culturelle, le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, avait pourtant proposé quelques jours après le drame que des inspecteurs soient chargés de surveiller les employeurs qui pourraient faire preuve de discrimination à l’embauche. Ce n’est pas dans un ancien État confédéré des États-Unis que cette initiative a vu le jour, mais bien au Québec. Le débat est si intense et la réalité si déformée que des observateurs étrangers pourraient penser que le Canada français pratique la ségrégation raciale.

À en croire certains idéologues qui occupent des chaires de recherche dans les universités, le Québec serait structurellement raciste. En fait, tout l’imaginaire québécois serait marqué par une tentation génocidaire, laquelle se serait d’abord manifestée contre les autochtones lors de la conquête de l’Amérique. Le racisme serait une pulsion tribale qui coulerait dans les veines de tout Québécois « de souche » attaché un tant soit peu à son héritage culturel.

La « culture du viol »

Des histoires de harcèlement sexuel impliquant des personnalités publiques et des cas de viols malheureux perpétrés sur un campus universitaire ont également convaincu certaines personnalités de parler d’un phénomène congénital affectant l’ensemble de la société. La députée du parti de gauche Québec solidaire, Manon Massée, considère que la lutte contre culture du viol doit être une priorité gouvernementale. Non seulement le Québec serait structurellement raciste, mais il serait structurellement violeurPour faire face à la situation, l’Université Laval, à Québec, a annoncé la semaine dernière que des brigades allaient être créées pour chaperonner les soirées étudiantes susceptibles de mener à des dérives sexuelles.

La gauche régressive n’attend d’ailleurs jamais que la justice fasse son travail avant de lyncher, dans un style moyenâgeux, toute personne soupçonnée de ce genre d’inconduite. L’histoire de la dénommée Alice Paquet en témoigne : en octobre 2016, à l’occasion d’un évènement à caractère féministe, la jeune fille s’est empressée de prendre la parole pour dénoncer l’agression sexuelle qu’un député était censé lui avoir fait subir. Elle a mis le feu aux poudres et de grandes marches de soutien à toutes les victimes de viol ont suivi sa dénonciation. Aucune accusation n’a pour le moment été retenue contre le député en question, mais les radicaux l’assurent : il est coupable !

Ce sont bien sûr les mêmes féministes qui nous invitent à changer notre rapport à la sexualité et nous interdisent d’émettre la moindre réserve au sujet des coutumes machistes et rétrogrades que certaines personnes issues des communautés culturelles entretiennent au nom de leur religion. Jusqu’à aujourd’hui, aucune grande manifestation n’a été organisée pour protester contre les mariages forcés qui se multiplient dans les grandes villes.

La gauche régressive peut bien prétendre combattre tous les préjugés du monde, elle devra réaliser que son propre projet s’inscrit dans une démarche de purification de la société aux velléités totalitaires. Son but : la création de ce qu’elle appelle des « safe spaces », c’est-à-dire des espaces totalement hermétiques où toute liberté d’expression (et même d’action) est soigneusement encadrée par des gardiens de la morale.

 

Genre démodé

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Tenue unisexe anti-UV. SIPA. 00790846_000001

Ça va swinguer dans les dressings. Ce qui n’était jusqu’à présent qu’une tendance de niche parmi d’autres est en phase de devenir un trend, c’est-à-dire un mouvement fondamental et de longue durée. Place au « gender-fluid » !

D’après The Metropolist, la revue la plus branchée d’outre-Manche, « la fluidité du genre » consiste à « offrir la liberté égale de s’habiller à tout un chacun, quels que soient ses chromosomes ». En pratique, le phénomène consiste à supprimer, doucement mais sûrement, les rayons « hommes » et « femmes » au profit d’espaces « unisex ». À Londres, Selfridges a d’ores et déjà aménagé trois étages dédiés à la mode « neutre ». Le géant Zara suit timidement, proposant sa première collection « Ungendered », articulée autour des essentiels de la garde-robe casual : tee-shirts, jeans, joggings et sweat-shirts.

Adeptes des cloisonnements vestimentaires préhistoriques, sachez que votre combat est perdu d’avance. Selon un sondage publié par les universitaires Philip Cowley et Robert Ford dans leur ouvrage More Sex, Lies and the Ballot Box, à peine 48 % des hommes en Grande-Bretagne et 32 % en France et en Allemagne se sentiraient pleinement « mâles ». La situation serait encore plus troublante chez les dames : seulement[access capability= »lire_inedits »] 7 % des citoyennes britanniques se définissent en tant que « femmes » à 100 %, contre 4 % des Allemandes et 5 % des Françaises.

Patric DiCaprio, le jeune gourou new-yorkais de la mode post-genre et fondateur de Vaquera, marque leader de ce secteur, y a trouvé de quoi renforcer son propos : « Je m’intéresse aux gens normaux en dessinant mes vêtements car Vaquera s’inspire de leur quotidien. » On ne l’aurait jamais deviné, en admirant son petit copain paré d’une robe blanche de mariée à la fin du défilé de l’été dernier…[/access]

Meklat, Théo, Traoré: la lumpenisation des esprits

theo adama traore mehdi meklat

Finalement ce que raconte l’épisode du fameux Mehdi Meklat, c’est une vieille histoire. Marx (toujours lui) nous en parlait déjà, en 1852, dans le 18 brumaire de Louis-Napoléon. C’est l’utilisation du « lumpenprolétariat » à son profit exclusif par l’oligarchie et les dominants.

Au contraire de Bakounine fasciné par la pègre, Marx n’y allait pas par quatre chemins, écoutons le décrire la petite masse de manœuvre dont s’était servi Louis-Napoléon pour son coup d’État : « des roués ruinés n’ayant ni ressources ni origine connues… […] les rebuts et laissés pour compte de toutes les classes sociales, vagabonds, soldats renvoyés de l’armée, échappés des casernes et des bagnes, escrocs, voleurs à la roulotte, saltimbanques, escamoteurs et pickpockets, joueurs, maquereaux, patrons de bordels, portefaix, écrivassiers, joueurs d’orgue de barbarie, chiffonniers, soulographes sordides, rémouleurs, rétameurs, mendiants, en un mot toute cette masse errante, fluctuante et allant de ci-de là que les Français appellent « la bohème ». »

L’alliance de la bourgeoisie et des couches moyennes privilégiées

Avec Mehdi Meklat et son compère Badrou nous avons le concentré d’un « lumpen » modernisé, des garçons qui se rattachent à cette culture et ces comportements de petits voyous violents et sans cervelle. La lecture de leur tweets et de leurs grotesques bouquins en est une preuve irréfutable.

Ils sont comme ceux qui ont mis en coupe réglée des quartiers entiers, qui pourrissent la vie des gens, qui affichent des casiers judiciaires longs comme le bras, désorganisent des établissements scolaires entiers, agressent professeurs, policiers et pompiers et sont instantanément transformés en victimes par les belles âmes dès lors que la République essaie de temps en temps, de remettre un peu d’ordre. Le plus grave étant qu’ils pourrissent d’abord la vie de leurs voisins, obligeant ceux qui le peuvent à partir, et d’autres à la résignation et à l’impossibilité d’une intégration qu’ils sont pourtant nombreux à souhaiter.

Et ce sont ainsi des quartiers entiers qui doivent porter le stigmate de «sensibles» ou de «difficiles», que cette petite pègre a classiquement retourné pour en faire un étendard. Et que les  duettistes brandissent fièrement sous le regard énamouré de petits-bourgeois avides de sensations.

Un prolétariat de substitution

Parce que ce pourrissement ne gêne en rien les couches dominantes, cette alliance de la bourgeoisie et des couches moyennes privilégiées qui, calfeutrées dans leurs métropoles connectées, savent qu’elles ont besoin d’éboueurs, de livreurs, de femmes de ménage, caissières à temps partiel, plongeur dans les restos branchés. Payées au lance-pierre, si possible au noir, toutes ces activités de services  rendent la vie dans les centres de ces grandes villes si agréable. Et puis c’est pratique, on ne les voit pas, les éboueurs et les femmes de ménage, c’est tôt le matin, les plongeurs c’est tard le soir, et pour circuler c’est sous la terre comme à Paris, parce que les pauvres n’y ont pas le droit de rouler en surface. On voit d’ailleurs se dessiner une ethnographie particulière de cette immigration de service. Les nouveaux domestiques des habitants des villes mondialisées sont en général originaires d’Asie, Pakistan, Inde, Sri Lanka, Philippines, et d’Afrique subsaharienne aussi. L’immigration maghrébine y est peu présente, et dans sa partie désocialisée vit assez mal cette cohabitation dans les cités. Les asiatiques en savent quelque chose.

Que ces gens vivent dans une périphérie dégradée et sous la coupe de la pègre et de la racaille, les bourgeois bohèmes pourraient s’en moquer, mais en fait ça les arrange. Ceux qui vivent dans ces ghettos sont trop exploités, trop divisés, trop fatigués pour se révolter, mais comme on ne sait jamais, on va laisser le gauchisme culturel et politique et sa bêtise crasse porter au pinacle la part désocialisées et violentes de ces populations. Jamais on n’entend un mot des belles âmes quand un chinois se fait massacrer, un Pakistanais agresser, ou une Philippine violer. En revanche c’est un concert de glapissements dès lors que l’on effleure un de leurs protégés.

Voilà des gens, mélange de jobards et de Marie-Chantal, que le matérialisme rebute, que les couches populaires révulsent, et qui passent leur temps à se chercher des prolétariats de substitution pour faire genre, et surtout pour que rien ne change. Dans leur jargon, Foucault et le dernier Deleuze nous disaient déjà il y a un moment, que c’était les fous, les psychopathes, et les tueurs qui étaient les rédempteurs. Aujourd’hui, ce sont des abrutis acculturés violents et des religieux intégristes qui seraient le sel de la terre. Il suffit de lire les invraisemblables défenses et justifications de Meklat, toutes de contorsions ridicules, que nous ont délivré ses soutiens, pour mesurer la gravité du mal.

La révolte gronde

Malheureusement, cette passion pour Meklat se rattache à deux précédents récents, ceux des affaires Adama Traoré et Théo. Les Français n’aiment pas leur police, c’est une tradition culturelle, on le sait depuis François Villon en passant par Georges Brassens et Renaud. C’est en jouant sur ce réflexe qu’on a monté en épingle ces deux affaires en veillant à mettre le plus d’huile possible sur le feu. Des informations fiables établissent que Traoré était un de ces petits caïds au casier judiciaire chargé redouté dans son quartier, décédé au moment d’une arrestation sans que jusqu’à présent les causes de sa mort puissent être rattachées à des violences commises par les gendarmes à cette occasion. Pour bien connaître la façon dont se passe une information judiciaire, brandir le « mensonge d’État » pour faire instantanément de Traoré un héros martyr, relève du réflexe pavlovien. Concernant Théo, l’IGPN qui n’est pas connue pour être tendre avec les flics, a retenu la thèse de l’accident confortée par des témoignages et des images de vidéosurveillance. De toute façon une information judiciaire a été ouverte et l’auteur du coup à l’origine d’une blessure grave a été mis en examen pour viol. Mais de la même façon, Théo a immédiatement été canonisé saint et martyr, sans que les informations sur son comportement, les causes de son interpellation, et son passé, n’intéressent grand monde.

Mais ce qui est grave, comme le soutien apporté à Meklat, c’est l’attitude des belles âmes. Le président de la République en fonction (?), à ce titre patron de la police, n’a pas jugé bon de se déplacer au chevet des deux policiers grands brûlés à Viry-Châtillon. Cela ne l’a pas empêché de se précipiter au chevet du jeune Théo, prenant ainsi parti par cette provocation indigne, dans une affaire dont la justice était pourtant saisie. Que dire des appels à la manifestation de Bobigny dont on savait très bien qu’elle dégénérerait grâce à la petite pègre, de cette obscène pétition des artistes, de l’attitude de la presse nationale ?

Mais enfin, ne voyez-vous pas cette insurrection qui monte, ces couches populaires qui sont en rage et ne vous supportent plus ? Cette police aujourd’hui hors de contrôle, cette gendarmerie dont les études assez fines montrent que ses membres votent majoritairement Front national, Marine Le Pen annoncée à près de 30 % au premier tour de la présidentielle ? Vous ne sentez pas que cela pourrait très mal tourner ? Vous pensez vraiment que l’élection de Macron va vous permettre de continuer comme si de rien n’était ? Et c’est pour cela que vous continuez à jouer les boutefeux ?  Mais enfin, mesurez-vous votre responsabilité ?

Comme d’habitude, on voit à quoi sert cette alliance millimétrée de l’oligarchie et des gauchistes culturels ou politiques, les libéraux et libertaires main dans la main. Qui rêvent d’une société acculturée, communautarisée, divisée et segmentée, gibier facile pour l’exploitation,  au sein de laquelle on laisse se développer, voire porter aux nues, une délinquance violente chronique, que l’on va actionner pour contrôler ou déconsidérer ceux qui auraient vraiment envie de se révolter face au sort qui leur est fait et à celui qui les attend.

Ils se révolteront quand même, et pas sûr que cela soit festif.

Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte

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Marine Le Pen a bien fait de refuser de se voiler

Marine Le Pen refuse de porter le voile qui lui est tendu à Beyrouth, février 2017. SIPA. AP22017146_000001

Grand scandale, disent les officiels libanais. Opération de com’, fulminent les journaux bien-pensants français. Marine Le Pen a refusé de se voiler pour rencontrer le mufti — sur lui « sottise et bénédiction », comme dit Voltaire. Walid Joumblatt éructe : « Une insulte envers le peuple libanais et le peuple syrien » ! C’est peut-être là la clé, comme le remarque au passage l’Orient le Jour : la présidente du FN a soutenu Assad dans sa guerre contre les islamistes, sans doute un crime originel dans l’Orient compliqué.

Il y a deux façons d’analyser le refus de MLP — l’une et l’autre au regard du proverbe fameux, « à Rome, fais comme les Romains ». Soit elle devait porter le voile pour se conformer aux coutumes locales — mais alors, elle est dans son droit lorsqu’elle condamne le port du voile en France, parce qu’il n’est pas dans les coutumes françaises d’arborer dans la rue des signes de superstition et de soumission. Soit elle a bien fait de ne pas le porter (et de Michelle Obama, en 2015, à Angela Merkel, en 2010, en passant par Madeleine Albright — en 1999 —, elle a un bon nombre d’illustres devancières qui, à chaque fois, ont été encensées par les mêmes bien-pensants français), parce qu’elle défend le droit pour les femmes de porter haut la tête, et alors il faut l’interdire en France, pays des Droits de l’homme et de l’égalité des sexes.

Dans tous les cas…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Le prédicat, un nivellement par le bas

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Cahier de grammaire d un écolier, Sarthe, mars 2016. SIPA. 00749347_000010

Comme l’a très bien montré Ingrid Riocreux, certains journalistes n’ont pas hésité, tout en se muant en spécialistes auto-proclamés de l’enseignement du français, à reprocher à ceux qui s’indignaient de l’apparition du prédicat de s’attacher à un détail. On pourrait inversement se demander si d’autres ne se sont pas servis du prédicat pour faire oublier tout le reste. Tout comme on a accusé les pourfendeurs de la réforme d’être réfractaires à tout changement, dans le seul but d’éviter le débat. Pour ne jamais traiter des problèmes de l’islamisme, on taxe d’islamophobie. Pour ne jamais remettre en cause les réformes de l’école, on taxe désormais d’« antipédagogisme ».

En effet, si le prédicat a depuis plusieurs semaines polarisé le débat dans les médias, on est en droit de se demander si, dans les nouveaux programmes de français du cycle 3 (du CM1 à la sixième), le plus aberrant n’est pas l’abandon d’une immense partie du programme au motif que « c’est trop compliqué ». Jugez plutôt : L’étude de l’impératif et du passé composé relégués en cinquième (alors même qu’il doit être abordé lors de l’accord du participe passé, c’est-à dire en CM1), le passé simple réservé à la 3ème personne du singulier, disparition des sous-catégories des déterminants et des pronoms, sans même parler des types et formes de phrases, du plus que parfait, du futur antérieur, du conditionnel et enfin des fameux compléments.

L’obsession de la simplification

Les enseignants de collège – dont j’ai fait partie pendant longtemps – se plaignent sans cesse que les élèves arrivent avec d’immenses lacunes en français en 6ème et qu’il est déjà trop tard. L’Education nationale a résolu le problème : pour réduire les lacunes, on évite d’en apprendre trop. Imparable.

« Inscrivez dans l’enseignement un outil permettant d’aborder les phrases de manière plus simple et concrète et vous serez accusé de vouloir décerveler les enfants » écrivait, sans aucun parti pris, le journaliste Frantz Durupt dans Libération le 19 janvier, sans se demander un seul instant en quoi la simplification était nécessairement un gain et pas plutôt une perte. Non, pour lui, l’absence de simplification est obligatoirement suspecte et ne peut être motivée que par la volonté de construire « une école qui sert à faire barrage à une grande partie de la population pour sélectionner une élite » comme l’affirme le sociolinguiste Philippe Blanchet.

Quel peut bien être l’intérêt de simplifier des choses qui n’ont jamais été compliquées ? Pour ne parler que de ce que je connais, s’il y a bien une chose que les élèves savent faire assez facilement, c’est repérer les COD, les COI et tous les compléments en général dans une phrase. Quant à l’abandon de plus en plus généralisé de l’enseignement des conjugaisons, il illustre parfaitement l’impasse où nous a conduits peu à peu le renoncement au « par cœur », certes inutile quand il est utilisé pour apprendre bêtement des leçons sans les comprendre, mais indispensable pour les savoirs de base, comme conjuguer et savoir compter. Seulement cela demande un effort et cela requiert également un accompagnement à la maison. Doublement inenvisageable dans cette école égalitariste et soumise au diktat du confort des parents, qui n’a trouvé d’autre moyen pour instaurer un semblant d’égalité que d’abaisser le niveau des uns pour déculpabiliser les autres.

« On doit enseigner une grammaire rentable »

Les inventeurs de ces nouveaux programmes semblent également avoir oublié à quel point l’apprentissage de la grammaire aide à l’apprentissage de l’orthographe, et pas seulement pour l’accord du COD placé avant le verbe. En outre, l’analyse grammaticale un peu poussée est excellente pour développer la logique et le raisonnement et n’est pas non plus très éloignée de l’arithmétique.

Mais que peut-on encore attendre d’une école qui depuis des années cherche à en apprendre moins aux enfants que ce qu’elle a appris ? Ce raisonnement qui consiste à penser à la fois que les élèves apprendront mieux si on leur en apprend moins et qu’il ne faut leur enseigner que ce qui leur sera nécessaire n’est pas seulement réducteur, il est également totalement contre-productif. Il oublie tout le plaisir qu’il peut y avoir à comprendre des choses complexes, à résoudre des problèmes, à maîtriser une discipline. La visée finale de l’école n’est plus de transmettre une culture, de former des esprits libres, capables de penser par eux-mêmes mais de n’enseigner que le strict nécessaire afin de former une classe d’âge qui sera apte à s’intégrer au marché du travail.

« La grammaire est inutilement compliquée ! » écrivait Danièle Manesse, professeur de sciences du langage, pourtant loin d’être aussi radicale que certains des cerveaux qui ont pondu la réforme. Puis celle-ci d’ajouter : « on doit enseigner une grammaire rentable ». Elle a été exaucée au-delà de ses espérances.

Pour aller travailler, les Français préfèrent polluer

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vélo transport en commun Paris bobo
Selfie de Tony Estanguet avec Valérie Pecresse et Anne Hidalgo (Sipa : 00774804_000001)

C’est avec la froideur propre aux statistiques que l’Insee nous révèle cette donnée inavouable : à peine 2 % des Français vont au travail à vélo ! Intraitable, l’Institut des Chiffres estime leur nombre exact à 500 000, soit environ 1,9 % des « actifs », et dresse leur portrait-robot.

Le travailleur vertueux est plutôt diplômé, souvent cadre, habite en centre-ville et son trajet quotidien ne dépasse pas les quatre kilomètres (faut pas exagérer quand même). Il gagne sa vie par une « activité récréative », dans les arts ou le spectacle, mais il s’en trouve aussi dans l’administration publique, l’enseignement et la communication. Vous risquez d’en croiser surtout en Isère, en Gironde, en Haute-Garonne, dans le Haut et le Bas-Rhin, ainsi qu’en Guyane et bien évidemment à Paris.

Banlieusards, artisans et ouvriers ne semblent pas savoir pédaler, et[access capability= »lire_inedits »] seul 1 % des agriculteurs utiliseraient leur bicyclette. L’étude nous apprend aussi que les Français sont d’indécrottables pollueurs puisqu’ils sont encore 70,6 % à préférer la voiture pour se rendre au turbin, quand trop peu (14,8 %) de bons citoyens privilégient la socialisation dans les transports en commun aux heures de pointe.

Quant aux rollers, aux skates et aux trottinettes, l’Insee ne les évoque même pas, sans doute pour cause de chiffre infinitésimal. Décidément, ce pays est trop vieux.[/access]

Pologne-UE: la carotte est le bâton

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Manifestation étudiante en faveur de liens plus étroits entre la Pologne et l'Union européenne, janvier 2017. SIPA. AP22005235_000006

« Permettez-nous d’agir en accord avec notre Constitution et non pas avec votre vision de notre Constitution. ». Telle a été, en substance, la conclusion imposée par le ministre polonais des Affaires étrangères, Witold Waszczykowski, à un vif échange qui l’a opposé à Frans Timmermans, vice-président de la Commission européenne, lors de la dernière conférence sur la sécurité de Munich. Bien que le Polonais ait eu tort, dans la mesure où les agissements de l’actuel gouvernement de Droit et Justice sont anticonstitutionnels, il serait difficile de critiquer sa réaction. Le conflit entre la Commission européenne et la Pologne, au sujet du fonctionnement du Tribunal constitutionnel polonais, dure depuis un an. Et depuis un bon moment déjà, plus personne n’est dupe quant à son issue. D’un côté, la Pologne ne sortira pas de l’Union européenne, malgré les vagues menaces des diplomates polonais qui n’hésitent pas à multiplier les allusions au Brexit. De l’autre, Bruxelles ne déclenchera pas à l’encontre de la Pologne « la procédure de l’article 7 », c’est-à-dire une sanction gravissime et à ce titre jamais employée, prévue dans le cas du non-respect de l’état de droit par un pays-membre.

Cette impuissante Union européenne

Si un éventuel Polexit ne peut pas entrer en ligne de compte, c’est parce que la majorité des Polonais demeure farouchement euro-enthousiaste. Et si l’Union européenne ne privera pas la Pologne de son droit de vote au sein du Conseil européen, c’est parce que la Hongrie s’y opposerait, compromettant ainsi l’unanimité requise dans ce cas de situation. Par ailleurs, le grand paradoxe de l’affaire réside dans le fait que les deux pays-membres de l’UE les plus critiqués par les eurocrates, la Pologne et la Hongrie, restent les plus favorables à cette institution avec, respectivement, 72% et 62% des citoyens satisfaits d’en faire partie, selon un sondage du Pew Research Center de juin 2016. Bruxelles n’aurait-elle pas tout intérêt à abandonner le rêve d’une union politique, à revoir ses compétences à la baisse et à laisser à ses membres une marge de manœuvre plus large que ne le prévoit le Traité de Lisbonne ? Avant de tenter d’y répondre, il nous faut revenir sur les éléments- clés du désaccord entre la Commission européenne et la Pologne.

Parler de « désaccord » supposerait en outre qu’il y ait eu un dialogue, alors que c’est précisément ce qui a fait défaut dans les rapports tendus entre Bruxelles et Varsovie. La crise a commencé en novembre 2015 lorsque le nouveau parti au pouvoir, Droit et Justice dirigé par Jaroslaw Kaczynski, a entrepris de se soumettre le Tribunal constitutionnel en modifiant, dans le cadre d’une procédure accélérée, la loi le concernant. Ainsi a été introduite la possibilité d’annuler les désignations de juges effectuées par l’assemblée précédente, dans laquelle les députés de la libérale Plateforme civique avaient la majorité, et de proposer de nommer cinq nouveaux juges. Les modifications ont également réduit  la durée des mandats du président et du vice-président du Tribunal. Le sénateur de Droit et Justice, Stanislaw Piotrowicz, anciennement illustre membre du Parti ouvrier et responsable notamment de la condamnation d’un activiste de l’opposition démocratique pendant l’état de guerre en 1981, a expliqué cette atteinte par la nécessité de « réformer » le pays. Un Tribunal constitutionnel dans lequel les juges élus par la Plateforme civique auraient gardé leurs sièges, rendrait l’ambitieux projet impossible. Inutile de s’étendre sur le caractère autocratique d’un tel raisonnement, que la légitimité de Droit et Justice de mener les réformes en vertu de la victoire électorale, ne suffirait à justifier. Le parti de Kaczynski a réussi à restreindre drastiquement les prérogatives et l’indépendance du Tribunal vis-à-vis de l’exécutif, suscitant l’indignation y compris parmi ses propres électeurs.

La Commission européenne a réagi presque immédiatement en demandant des explications au gouvernement polonais. C’était la chose à faire, vu l’ampleur des manifestations qui ont paralysé toutes les grandes villes polonaises. Le gouvernement s’est néanmoins hâté de publier dans le journal officiel le texte de la nouvelle loi sur le Tribunal constitutionnel et, au lieu de répondre à la Commission, a envoyé la Première ministre Beata Szydlo à Bruxelles. Sans surprise, elle a pu y compter uniquement sur le soutien de deux eurodéputés du FN. A cet exemple, Nicolas Bay a taxé de « scandaleuses » les accusations des eurocrates et a encouragé le gouvernement polonais à poursuivre ses réformes. Le souci c’est qu’il n’y avait rien de « scandaleux » dans la demande d’explications adressée aux Polonais. Comme l’a justement remarqué Guy Verhofstadt, qui préside les démocrates et les libéraux au Parlement européen, le démantèlement du Tribunal constitutionnel ne figurait pas au programme électoral de Droit et Justice. Pas plus que les « réformes » dans le domaine des organismes publics de radiodiffusion d’où ont été virés tous les journalistes soupçonnés de sympathie pour les partis de l’opposition. Par contre, ce qu’on pouvait qualifier de scandaleux c’était le débat-même à Bruxelles, lors duquel les leçons de morale et les comparaisons entre la Pologne de Kaczynski et la Russie de Poutine avaient de quoi rendre europhobe. Reste que Droit et Justice aurait pu éviter cet affront, tout d’abord en respectant les Polonais qui méritent de vivre dans un état de droit, ensuite en renonçant aux mesures controversées. Car en effet, en mars de l’année dernière, le Tribunal a jugé la nouvelle loi anticonstitutionnelle. Toutefois, jusqu’à présent, son arrêté n’a pas été publié au journal officiel conformément à une décision de madame Szydlo. La Commission européenne a de nouveau réagi et le gouvernement polonais a de nouveau feint de l’ignorer.

« Vous avez voulu la démocratie, alors vous avez la démocratie. »

L’aspect le plus triste de ce feuilleton, du moins pour les 72% de Polonais qui croient toujours dans les institutions européennes, relève de l’impuissance de celles-ci à influer sur les décisions arbitraires et illégitimes de gouvernements des pays-membres. Il est évident que l’Union ne passera pas à la dernière étape de la procédure des sanctions, au moment le plus incertain de son histoire, avec les élections prévues en France, en Allemagne et aux Pays-Bas, les négociations liées au Brexit et, pour finir, la crise des migrants laborieusement balayée sous le tapis. En soi, ce n’est pas une mauvaise nouvelle. Parce que les sanctions européennes ne toucheraient pas exclusivement Droit et Justice, mais tous les Polonais dont 48% estiment pourtant que c’est la Commission européenne qui a raison d’exiger du gouvernement polonais le respect des règles démocratiques.

Il est donc d’autant plus révoltant d’apprendre avec quel acharnement les petits soldats de la bien-pensance incitent, à coup de rapports et d’avis d’experts, la Commission européenne à sortir le bâton. Amnesty International, Human Rights Watch, Reporters Sans Frontières, la Fédération internationale des Droits de l’Homme, et on en passe, ont enjoint la Commission d’activer « la procédure de l’article 7 » dans une lettre datée du 16 février. On doute fort des bénéfices de cette action vertueuse pour la démocratie en Pologne. C’est grâce à la mobilisation des Polonais, et sans que de quelconques sanctions aient été engagées, que le gouvernement conservateur a retiré son projet de loi ultra-restrictive sur l’avortement et a maintenu l’accès des journalistes aux débats parlementaires après le leur avoir temporairement retiré. Et bien que la popularité de Droit et Justice ait baissé, elle atteint toutefois les 36%, faisant des odieux populistes le plus populaires des partis polonais. Il nous reste à citer Janusz Korwin-Mikke, eurodéputé polonais du Congrès de la Nouvelle droite : « Je déteste la démocratie ! Droit et Justice a gagné les élections. Vous avez voulu la démocratie, alors vous avez la démocratie. Et si vous croyez que Droit et Justice est un mauvais parti, je suis d’accord avec vous. Mais puisque les Polonais les ont élus, réfléchissez à quoi devait ressembler le gouvernement précédent ! ». Laissons donc aux Polonais l’opportunité de rectifier le tir lors des prochaines élections.

A la recherche du « Temps retrouvé »

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Marguerite de Valois, Scipione Vannutelli, 1862.
Marguerite de Valois, Scipione Vannutelli, 1862.

« J’ai la mémoire qui flanche / je ne me souviens plus très bien. / Voilà qu’après toutes ces nuits blanches, / il ne me reste plus rien. » On se souvient pourtant, en ce qui nous concerne, de la chanson interprétée par Jeanne Moreau dans les années 1960. Dans notre époque qui vit au rythme du présent perpétuel, le temps de l’info en continu, la mémoire est devenue un enjeu à la fois intime et, d’une certaine manière, politique. Celui qui se souvient ne laissera pas son époque parler pour lui. Dans 1984 de George Orwell, c’est en commençant à écrire un journal intime, dans un recoin de son appartement sordide surveillé par le télécran qu’il est impossible d’éteindre, que Winston Smith accomplit son premier acte de résistance et peut mettre noir sur blanc les falsifications du réel, penser la réécriture permanente de l’histoire opérée par Big Brother et faire échec, au moins pour un moment, à l’amnésie organisée qui est toujours l’arme principale des totalitarismes. Retrouver la mémoire, témoigner pour un lecteur même hypothétique, comme Winston Smith, est la seule condition pour donner un sens à la durée, c’est-à-dire à notre vie qui nous échappe à chaque instant.

C’est pour cela qu’on saluera l’arrivée en format poche de la collection « Le Temps retrouvé » du Mercure de France, qui propose depuis plusieurs décennies des mémoires, des journaux intimes, des récits de voyages, des documents dont les auteurs sont tantôt des personnages historiques, tantôt des anonymes ou des témoins oubliés qui disent leur vérité sur une époque qu’ils ont traversée et sur leur personne par la même occasion.

Les grands de ce monde n’ont pas le monopole de la mémoire

Dans cette livraison, on trouve notamment les Mémoires de Marguerite de Valois, plus connue depuis Dumas sous le nom de la Reine Margot, qui raconte les guerres de Religion et la Saint Barthélemy. Au-delà du document, Marguerite de Valois se rappelle à notre souvenir comme un des grands auteurs de la littérature française capables de dépeindre les convulsions de leur temps et d’en tirer des leçons de sciences politiques formulées avec une précision qui annonce celle des moralistes du Grand Siècle : « Comme la prudence conseillait de vivre avec ses amis comme devant être un jour ses ennemis, pour ne leur confier rien de trop, qu’aussi l’amitié venant à se rompre et pouvant nuire, elle ordonnait d’user de ses amis comme pouvant être un jour ses ennemis. »

Les Mémoires du prince de Ligne, qui avait fui la France au moment de la confiscation de ses terres wallonnes par la Révolution française, appartiennent aussi de plein droit à notre littérature. Ligne écrit, dans un français d’une incroyable pureté, son bonheur paradoxal à traverser le tragique de l’Histoire en séduisant les femmes et en parlant avec les plus grands personnages de son temps, de Voltaire à Rousseau en passant par Catherine de Russie, Marie-Thérèse d’Autriche ou encore Frédéric de Prusse, qui ne sont que quelques noms parmi tant d’autres de l’incroyable bottin mondain que nous a laissé ce guerrier amoureux, ce diplomate styliste admiré notamment, on ne s’en étonnera pas, par Paul Morand : « J’ai toujours tout fait de tout mon cœur. »

Mais les responsables du « Temps retrouvé » savent que les grands de ce monde n’ont pas le monopole de la mémoire. L’abbé Mugnier, par exemple, dont[access capability= »lire_inedits »] le Journal couvre la période 1879-1939, n’était pas un prince de l’Église, tout au plus une figure secondaire de la République des lettres. Seulement, il laisse un témoignage de première main sur une époque où la littérature française passe des symbolistes aux surréalistes, de Huysmans à Cocteau sans oublier Proust, à qui la collection a évidemment emprunté son nom : « Dîné, hier, à l’hôtel Ritz, chez la princesse Soutzo. Avec Marcel Proust, j’ai causé aubépines. » En charge de la paroisse Sainte-Clotilde, au cœur du VIIe arrondissent, en délicatesse avec ses supérieurs qui le trouvaient par trop mondain, détesté par Léon Bloy, l’abbé Mugnier mêle de manière inédite la douceur évangélique et un humour pince-sans-rire, comme lorsqu’il constate, toujours à propos de Proust qui a prévu d’offrir son livre à la princesse de Polignac : « Très flattée, la dame, mais Proust doit donner à ce livre le titre de Sodome et Gomorrhe. »

Plus inconnu encore, à l’autre bout de l’échelle sociale, en plein siècle de Louis XIV, « Le Temps retrouvé » nous fait faire la connaissance de Jean Marteilhe, galérien du Roi-Soleil dont les Mémoires d’un protestant condamné aux galères de France pour cause de religion sont le seul témoignage écrit laissé par un des 38 000 forçats qui furent emprisonnés sur les galères entre 1680 et 1715. Jean Marteilhe, fils de bonne famille protestante, capturé en 1701 alors qu’il fuit les dragonnades dans sa ville de Bergerac, restera treize ans sous la casaque rouge du galérien, avant d’être condamné à l’exil. Ce qui passionne ici, c’est autant le récit à la première personne d’un dissident de l’intérieur, traqué sur les routes de France, que la description presque ethnologique qu’il nous donne des galères, de leur fonctionnement et de la vie épouvantable qu’on y mène : « Enfin, il faut l’avoir vu pour le croire, que ces misérables rameurs puissent résister à un travail si rude ; et quiconque n’a jamais vu voguer une galère, ne se pourrait jamais imaginer, en le voyant pour la première fois, que ces malheureux pussent y tenir une demi-heure. »

Il arrive pourtant, Jeanne Moreau toujours, que la mémoire fasse franchement défaut et que le temps soit impossible à retrouver. David Carr dont les éditions Séguier publient La Nuit du revolver, n’était ni galérien ni prêtre et encore moins aristocrate. C’était un journaliste américain, né en 1956 et mort en 2015, d’un cancer du poumon qu’il avait plus ou moins caché à tout le monde, en s’effondrant dans la salle de rédaction du New York Times. Grand reporter, spécialiste des médias, Carr a aussi été, dès sa jeunesse dans le Minnesota, dealer et toxicomane, pendant des années.

David Carr enquête sur son propre passé pour récupérer une vie largement gommée par l’excès des stupéfiants de toutes sortes

Il fait paraître La Nuit du revolver en 2008 et rencontre un succès immédiat. On annonce une série tirée de ce livre qui forme des « antimémoires » où la première question est comment récupérer une vie largement gommée par l’excès proprement délirant des stupéfiants de toute sorte, David Carr ne faisant pas les choses à moitié, de l’herbe au crack avec aussi des acides pour faire bonne mesure. Le titre du livre fait allusion à ce qui a provoqué chez David Carr le déclic. Il s’aperçoit, en fait, qu’il a reconstruit ses souvenirs pour les rendre supportables et qu’il ne sait plus, à propos d’une nuit de beuverie et de défonce en 1987 avec son meilleur ami, alors qu’il vient de se faire virer du journal où il bosse, si c’est son ami qui l’a menacé d’un revolver , ce qu’il a toujours cru, ou si l’arme lui appartenait, à lui qui s’était pourtant toujours vu comme l’archétype de l’Américain de gauche : « Je ne suis pas du genre à posséder un revolver. C’est un fait certain. […] J’ai été quelquefois du mauvais côté du canon, à me tortiller en demandant aux gens de se calmer. Mais me rendre chez mon meilleur ami avec un flingue dans la poche ? Cela ne correspond pas à mon histoire, celle du garçon blanc qui s’est amusé à faire un tour du côté des habitudes les moins ragoûtantes de l’existence avant de devenir un citoyen honnête. »

Alors David Carr va faire ce qu’il sait faire le mieux. Enquêter comme un grand reporter, avec les méthodes du grand reporter, à la seule différence que le sujet de son investigation, c’est lui. Il se transforme en un Proust, cité plusieurs fois dans le livre, qui aurait échangé la madeleine trempée dans le thé et le défaut du pavage dans la cour de l’hôtel de Guermantes contre « une caméra vidéo, un magnétophone digital et un disque dur externe pour tout sauvegarder. Ces appareils allaient accomplir ce dont j’étais incapable, à savoir tout coder en 0 et en 1, l’enregistrer intégralement et me servir de témoins numériques. »

Mais ce qui fait de La Nuit du revolver un grand livre autobiographique vu au prisme destructeur de l’addiction, dans la lignée par exemple du Dernier Stade de la soif de Frederick Exley, c’est que David Carr, pour reprendre une expression de son patron du New York Times, est « un poète du journalisme ». Il ne se contente pas de nous livrer des documents bruts, il les orchestre pour faire apparaître le destin typique d’un enfant de la middle class américaine avec un père tailleur et une mère instit, déjà portés sur la boisson. Pourtant, ne nous méprenons pas : il n’est pas question pour David Carr de se chercher des excuses dans de quelconques déterminismes ou de mettre sa dérive sur le compte d’une époque encore imprégnée par l’esprit hippie. Au fil des témoignages de ses proches, des rapports de police, des avocats et des médecins, ce qu’il veut avant tout c’est retrouver la mémoire pour pouvoir dire simplement, en toute conscience, la phrase que Pablo Neruda avait choisie pour titre à sa propre autobiographie : « J’avoue que j’ai vécu. »

 

Mémoires de Marguerite de Valois, éditions du Mercure de France, 2017. Mémoires du prince de Ligne, éditions du Mercure de France, 2017. Journal 1879-1939 de l’abbé Mugnier, éditions du Mercure de France, 2017. Mémoires d’un galérien du Roi-Soleil, éditions du Mercure de France, 2017. La Nuit du revolver de David Carr, éditions Séguier, 2017.

On signalera également, dans la collection « Le Temps retrouvé », les parutions simultanées des Mémoires du Duc de Lauzun, des Actes du Tribunal révolutionnaire, des Mémoires de Madame la duchesse de Tourzel et du Journal de voyage en Égypte de Victor Shoelcher.[/access]

LA NUIT DU REVOLVER

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Mémoires de Marguerite de Valois - La Reine Margot

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Mémoires du Prince de Ligne

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Journal de l'abbé Mugnier, 1879-1939

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Mémoires d'un galérien du Roi-Soleil

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Haut les murs!

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Affiche de cinéma Nathalie Laurent Alfred Hitchcock
Affiche du film "Le Rideau déchiré" d'Alfred Hitchcock
Affiche de cinéma Nathalie Laurent Alfred Hitchcock
Affiche du film "Le Rideau déchiré" d'Alfred Hitchcock

En octobre 1977, Le Royal fermait ses portes. Clap de fin sur un cinéma du centre de Toulouse, situé au 49 rue d’Alsace-Lorraine, et disparition d’un métier : peintre d’affiches dites de façade. Il y a quarante ans, avant de se faire une toile, le spectateur n’avait pas lu d’assommantes critiques, il lui suffisait seulement de lever les yeux au ciel. Les murs de la ville clignotaient comme des appels de phares, une invitation à pénétrer dans les salles obscures. Le choix de voir tel ou tel film était dicté, en partie, par la qualité des illustrations géantes exposées en pleine rue. Couleurs saturées, force de l’action, gros plan sur un décolleté avantageux ou une bouche pulpeuse, feu des mitraillettes ou galop du cow-boy, toutes les techniques étaient bonnes pour harponner le flâneur.

La vie « en cinémascope »

Sensationnalisme et érotisme au pinceau. Et puis, des multiplexes froids et désincarnés ont envahi la périphérie, le cinéma de quartier s’est fait la malle au profit des franchisés. Banque, téléphonie et optique ont remplacé Eddie Constantine, Gregory Peck et Anita Ekberg. Partout en France, les sous-préfectures affichent désormais leur inexorable perte d’attractivité, malgré toutes les campagnes de communication. Les mêmes boutiques, les mêmes rues désespérément vides et le sentiment que les travaux de rénovation urbaine ne changent rien au paysage ambiant. La grisaille du béton plombe le moral du badaud. Le passant des années 50/70 voyait la vie en Cinémascope grâce à des artistes totalement méconnus, travaillant dans l’ombre des exploitants. En 2013, la Cinémathèque de Toulouse et les éditions Loubatières avaient publié un très beau livre Du cinéma plein les yeux réunissant 184 affiches d’un certain André Azaïs. Un ouvrage rare, toujours disponible, qui met le feu à la rétine et plonge le cinéphile dans un état proche de l’Ohio.

Pour ceux qui n’ont connu que de pâles photos dupliquées à l’infini sur l’ensemble du territoire, ces affiches peintes sur papier à l’unité, de grand format (15 X 2 mètres), révèlent un art populaire empreint d’émotion et d’imagination. André Azaïs (1918-1989) a produit près de 8 000 affiches et de très nombreux décors de fêtes foraines en 35 ans de carrière. A l’heure de la palette graphique, où même les repas de famille sont photoshopés, ce travail minutieux et inventif laisse planer un parfum de vérité. On connaissait les tailleurs de pierre, mais les couturiers sur-mesure des immeubles semblent appartenir à un épisode très éloigné de notre histoire contemporaine. A la fermeture du Royal, dans ses caves, les conservateurs de la Cinémathèque, Raymond Borde et Guy-Claude Rochemont ont sauvé de la déchetterie ces précieux témoignages. Défricheurs de trésors et raviveurs de mémoire, ils ont découvert des rouleaux à même le sol et dévoilé un univers presque féérique. De 1965 à 1973, André Azaïs aura été l’affichiste attitré du Royal utilisant différentes méthodes de travail, de la chambre claire au collage, afin de donner vie aux héros d’antan (Coplan, Zorro, Fu Manchu, Dracula ou L’Homme aux colts d’or). Il faut dire aussi que Le Royal, avec ses 1 050 places, fauteuils en velours rouge à la Mezzanine et en simili cuir à l’Orchestre tous matelassés de Dunlopillo et son écran de 10 mètres de longueur sur 6 de hauteur avait de quoi donner le vertige. Dès les années 60, cette salle mythique a accueilli des distributions de moindre envergure. Un cinéma de genre (policier, western, fantastique, érotique) où André Azaïs pouvait donner libre cours à son génie pictural.

« Je fais des gueules de Fernandel, des cuisses de vedettes »

Il s’appuyait alors sur les kits fournis par les productions (affiches originales, photographies, pressbook, etc…). Le résultat est à couper le souffle. Paul Newman et Julie Andrews semblent tétanisés dans Le rideau déchiré d’Alfred Hitchcock. André Azaïs a opéré un cadrage plus resserré fixant l’attention du spectateur sur la main tenant le couteau et le regard perdu des deux acteurs. La série des films interdits aux moins de 18 ans (La Possédée, L’Ecole du sexe ou Mon petit oiseau s’appelle Percy, il va beaucoup mieux, merci !) fait remonter à la surface des souvenirs enfouis. Notamment, ce passage du roman Les pas perdus (1954) de René Fallet où le personnage principal, Georges Guinard, occupe justement la profession de peintre d’affiches : « Moi, je bosse à Cinédécor, rue de Rome. […] Je fais des gueules de Fernandel, des cuisses de vedettes. C’est toujours moi qui peins les seins pour l’extérieur du Midi-Minuit, vous savez ce ciné des boulevards qui s’ingénie à être interdit aux moins de seize ans d’un bout de l’année à l’autre ». A l’intérieur ou à l’extérieur, c’était drôlement chouette le cinéma de papa !

Du cinéma plein les yeux – affiches de façades peintes par André Azaïs – sous la direction de Nathalie Laurent – La Cinémathèque de Toulouse/Loubatières.

Les pas perdus

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Polanski est un grand cinéaste, point final

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Roman Polanski lors de la remise du prix Lumière à Catherine Deneuve, octobre 2016, Lyon. SIPA. 00776810_000043
Roman Polanski lors de la remise du prix Lumière à Catherine Deneuve, octobre 2016, Lyon. SIPA. 00776810_000043

Elles ont eu non sa peau (mais elles aimeraient bien), mais au moins la peau de sa nomination comme président des prochains César. L’un des plus grands cinéastes aujourd’hui vivants, le metteur en scène de Cul-de-sac, Rosemary’s babyChinatown, Tess, The Ghost Writer et j’en passe, est tricard aux yeux d’une bande de pseudo-féministes qui cherchent à faire parler d’elles en accablant les autres, faute de créer quoi que ce soit qui arrive à la cheville des œuvres du Polonais maudit.

Polanski est demandé depuis les années 1970 par un procureur californien avide de publicité pour une affaire qualifiée de viol où une fille mineure a été offerte par sa mère, et avec son consentement, à un cinéaste adulte. Ciel ! Et la fille en question n’a jamais voulu porter plainte, et correspond toujours avec son séducteur. En France, il n’est accusé de rien du tout. Quand bien même, il y aurait belle lurette que tout cela serait tombé sous le coup de la prescription.

Mais voilà : comme le note fort bien Michel Guerrin dans le Monde, « à l’heure du numérique l’oubli n’existe plus ». « Roman Polanski, mais aussi l’acteur Casey Affleck, le cinéaste Bernardo Bertolucci, le grand Hitchcock. D’autres suivront. Pour un créateur, il n’y a plus d’oubli. Les réseaux sociaux, tel un boomerang, ressortent avec gourmandise un épisode sombre de leur vie et l’amplifient autour du thème : ces artistes ont profité de leur notoriété et de leur pouvoir pour harceler des jeunes filles, voire en abuser. Dans le débat numérique, pas de place pour le doute, la nuance, la spécificité d’une affaire. »

Mais enfin, disent les naïfs dans mon genre, il a présidé le Festival de Cannes en 1991 et celui de Venise en 1996, et ça n’a défrisé aucune des permanentées qui pétitionnent aujourd’hui ! Oui, mais la vengeance des Internautes Anonymes ne se déployait pas encore à l’époque. On pouvait vivre et créer sans craindre que des hystériques vous lynchent…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Le Québec est-il structurellement raciste?

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Manifestation de soutien aux victimes de l'attentat contre une mosquée de Québec, à Montréal, janvier 2017. SIPA. AP22007645_000005
Manifestation de soutien aux victimes de l'attentat contre une mosquée de Québec, à Montréal, janvier 2017. SIPA. AP22007645_000005

Au Québec, plusieurs évènements récents ont créé un tel climat de tension que certains acteurs politiques se sentent autorisés à prôner un grand nettoyage. L’actualité a effectivement contribué à faire sortir de l’ombre une gauche régressive qui se montre plus intolérante que jamais envers ses adversaires, mais dont le mandat est évidemment de prôner la tolérance sur toutes les tribunes.

Deux concepts servent maintenant à justifier la javellisation idéologique du Québec : le « racisme systémique » et la « culture du viol ». Si les deux notions n’entretiennent en apparence aucun rapport, elles n’en demeurent pas moins liées par un objectif commun : celui de purifier la société québécoise. Les représentants de la vertu tentent d’imposer de nouvelles mesures d’hygiène sociale à un peuple qu’il faudrait dompter comme un animal sauvage.

Le « racisme systémique »

La tuerie qui a fait six victimes dans une mosquée de Québec le 29 janvier dernier a permis à certains milieux d’intenter un procès médiatique à l’ensemble du peuple québécois pour racisme et xénophobie. Même le Premier ministre du Québec, Philippe Couillard, a sauté sur l’occasion pour accuser le principal parti d’opposition (le Parti québécois) d’avoir engendré un climat de haine propice aux dérapages « ethno-nationalistes ». En Chambre, Couillard a accusé le Parti québécois d’être « l’auteur » de ces « évènements malheureux» en raison de son scepticisme par rapport au multiculturalisme, ce qui a immédiatement suscité l’indignation chez les souverainistes.

Pour témoigner de sa bonne foi en matière de diversité culturelle, le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, avait pourtant proposé quelques jours après le drame que des inspecteurs soient chargés de surveiller les employeurs qui pourraient faire preuve de discrimination à l’embauche. Ce n’est pas dans un ancien État confédéré des États-Unis que cette initiative a vu le jour, mais bien au Québec. Le débat est si intense et la réalité si déformée que des observateurs étrangers pourraient penser que le Canada français pratique la ségrégation raciale.

À en croire certains idéologues qui occupent des chaires de recherche dans les universités, le Québec serait structurellement raciste. En fait, tout l’imaginaire québécois serait marqué par une tentation génocidaire, laquelle se serait d’abord manifestée contre les autochtones lors de la conquête de l’Amérique. Le racisme serait une pulsion tribale qui coulerait dans les veines de tout Québécois « de souche » attaché un tant soit peu à son héritage culturel.

La « culture du viol »

Des histoires de harcèlement sexuel impliquant des personnalités publiques et des cas de viols malheureux perpétrés sur un campus universitaire ont également convaincu certaines personnalités de parler d’un phénomène congénital affectant l’ensemble de la société. La députée du parti de gauche Québec solidaire, Manon Massée, considère que la lutte contre culture du viol doit être une priorité gouvernementale. Non seulement le Québec serait structurellement raciste, mais il serait structurellement violeurPour faire face à la situation, l’Université Laval, à Québec, a annoncé la semaine dernière que des brigades allaient être créées pour chaperonner les soirées étudiantes susceptibles de mener à des dérives sexuelles.

La gauche régressive n’attend d’ailleurs jamais que la justice fasse son travail avant de lyncher, dans un style moyenâgeux, toute personne soupçonnée de ce genre d’inconduite. L’histoire de la dénommée Alice Paquet en témoigne : en octobre 2016, à l’occasion d’un évènement à caractère féministe, la jeune fille s’est empressée de prendre la parole pour dénoncer l’agression sexuelle qu’un député était censé lui avoir fait subir. Elle a mis le feu aux poudres et de grandes marches de soutien à toutes les victimes de viol ont suivi sa dénonciation. Aucune accusation n’a pour le moment été retenue contre le député en question, mais les radicaux l’assurent : il est coupable !

Ce sont bien sûr les mêmes féministes qui nous invitent à changer notre rapport à la sexualité et nous interdisent d’émettre la moindre réserve au sujet des coutumes machistes et rétrogrades que certaines personnes issues des communautés culturelles entretiennent au nom de leur religion. Jusqu’à aujourd’hui, aucune grande manifestation n’a été organisée pour protester contre les mariages forcés qui se multiplient dans les grandes villes.

La gauche régressive peut bien prétendre combattre tous les préjugés du monde, elle devra réaliser que son propre projet s’inscrit dans une démarche de purification de la société aux velléités totalitaires. Son but : la création de ce qu’elle appelle des « safe spaces », c’est-à-dire des espaces totalement hermétiques où toute liberté d’expression (et même d’action) est soigneusement encadrée par des gardiens de la morale.

 

Genre démodé

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Tenue unisexe anti-UV. SIPA. 00790846_000001
Tenue unisexe anti-UV. SIPA. 00790846_000001

Ça va swinguer dans les dressings. Ce qui n’était jusqu’à présent qu’une tendance de niche parmi d’autres est en phase de devenir un trend, c’est-à-dire un mouvement fondamental et de longue durée. Place au « gender-fluid » !

D’après The Metropolist, la revue la plus branchée d’outre-Manche, « la fluidité du genre » consiste à « offrir la liberté égale de s’habiller à tout un chacun, quels que soient ses chromosomes ». En pratique, le phénomène consiste à supprimer, doucement mais sûrement, les rayons « hommes » et « femmes » au profit d’espaces « unisex ». À Londres, Selfridges a d’ores et déjà aménagé trois étages dédiés à la mode « neutre ». Le géant Zara suit timidement, proposant sa première collection « Ungendered », articulée autour des essentiels de la garde-robe casual : tee-shirts, jeans, joggings et sweat-shirts.

Adeptes des cloisonnements vestimentaires préhistoriques, sachez que votre combat est perdu d’avance. Selon un sondage publié par les universitaires Philip Cowley et Robert Ford dans leur ouvrage More Sex, Lies and the Ballot Box, à peine 48 % des hommes en Grande-Bretagne et 32 % en France et en Allemagne se sentiraient pleinement « mâles ». La situation serait encore plus troublante chez les dames : seulement[access capability= »lire_inedits »] 7 % des citoyennes britanniques se définissent en tant que « femmes » à 100 %, contre 4 % des Allemandes et 5 % des Françaises.

Patric DiCaprio, le jeune gourou new-yorkais de la mode post-genre et fondateur de Vaquera, marque leader de ce secteur, y a trouvé de quoi renforcer son propos : « Je m’intéresse aux gens normaux en dessinant mes vêtements car Vaquera s’inspire de leur quotidien. » On ne l’aurait jamais deviné, en admirant son petit copain paré d’une robe blanche de mariée à la fin du défilé de l’été dernier…[/access]

Meklat, Théo, Traoré: la lumpenisation des esprits

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theo adama traore mehdi meklat
Manifestation contre "les violences policières", Paris, février 2017. SIPA. AP22016319_000002.
theo adama traore mehdi meklat

Finalement ce que raconte l’épisode du fameux Mehdi Meklat, c’est une vieille histoire. Marx (toujours lui) nous en parlait déjà, en 1852, dans le 18 brumaire de Louis-Napoléon. C’est l’utilisation du « lumpenprolétariat » à son profit exclusif par l’oligarchie et les dominants.

Au contraire de Bakounine fasciné par la pègre, Marx n’y allait pas par quatre chemins, écoutons le décrire la petite masse de manœuvre dont s’était servi Louis-Napoléon pour son coup d’État : « des roués ruinés n’ayant ni ressources ni origine connues… […] les rebuts et laissés pour compte de toutes les classes sociales, vagabonds, soldats renvoyés de l’armée, échappés des casernes et des bagnes, escrocs, voleurs à la roulotte, saltimbanques, escamoteurs et pickpockets, joueurs, maquereaux, patrons de bordels, portefaix, écrivassiers, joueurs d’orgue de barbarie, chiffonniers, soulographes sordides, rémouleurs, rétameurs, mendiants, en un mot toute cette masse errante, fluctuante et allant de ci-de là que les Français appellent « la bohème ». »

L’alliance de la bourgeoisie et des couches moyennes privilégiées

Avec Mehdi Meklat et son compère Badrou nous avons le concentré d’un « lumpen » modernisé, des garçons qui se rattachent à cette culture et ces comportements de petits voyous violents et sans cervelle. La lecture de leur tweets et de leurs grotesques bouquins en est une preuve irréfutable.

Ils sont comme ceux qui ont mis en coupe réglée des quartiers entiers, qui pourrissent la vie des gens, qui affichent des casiers judiciaires longs comme le bras, désorganisent des établissements scolaires entiers, agressent professeurs, policiers et pompiers et sont instantanément transformés en victimes par les belles âmes dès lors que la République essaie de temps en temps, de remettre un peu d’ordre. Le plus grave étant qu’ils pourrissent d’abord la vie de leurs voisins, obligeant ceux qui le peuvent à partir, et d’autres à la résignation et à l’impossibilité d’une intégration qu’ils sont pourtant nombreux à souhaiter.

Et ce sont ainsi des quartiers entiers qui doivent porter le stigmate de «sensibles» ou de «difficiles», que cette petite pègre a classiquement retourné pour en faire un étendard. Et que les  duettistes brandissent fièrement sous le regard énamouré de petits-bourgeois avides de sensations.

Un prolétariat de substitution

Parce que ce pourrissement ne gêne en rien les couches dominantes, cette alliance de la bourgeoisie et des couches moyennes privilégiées qui, calfeutrées dans leurs métropoles connectées, savent qu’elles ont besoin d’éboueurs, de livreurs, de femmes de ménage, caissières à temps partiel, plongeur dans les restos branchés. Payées au lance-pierre, si possible au noir, toutes ces activités de services  rendent la vie dans les centres de ces grandes villes si agréable. Et puis c’est pratique, on ne les voit pas, les éboueurs et les femmes de ménage, c’est tôt le matin, les plongeurs c’est tard le soir, et pour circuler c’est sous la terre comme à Paris, parce que les pauvres n’y ont pas le droit de rouler en surface. On voit d’ailleurs se dessiner une ethnographie particulière de cette immigration de service. Les nouveaux domestiques des habitants des villes mondialisées sont en général originaires d’Asie, Pakistan, Inde, Sri Lanka, Philippines, et d’Afrique subsaharienne aussi. L’immigration maghrébine y est peu présente, et dans sa partie désocialisée vit assez mal cette cohabitation dans les cités. Les asiatiques en savent quelque chose.

Que ces gens vivent dans une périphérie dégradée et sous la coupe de la pègre et de la racaille, les bourgeois bohèmes pourraient s’en moquer, mais en fait ça les arrange. Ceux qui vivent dans ces ghettos sont trop exploités, trop divisés, trop fatigués pour se révolter, mais comme on ne sait jamais, on va laisser le gauchisme culturel et politique et sa bêtise crasse porter au pinacle la part désocialisées et violentes de ces populations. Jamais on n’entend un mot des belles âmes quand un chinois se fait massacrer, un Pakistanais agresser, ou une Philippine violer. En revanche c’est un concert de glapissements dès lors que l’on effleure un de leurs protégés.

Voilà des gens, mélange de jobards et de Marie-Chantal, que le matérialisme rebute, que les couches populaires révulsent, et qui passent leur temps à se chercher des prolétariats de substitution pour faire genre, et surtout pour que rien ne change. Dans leur jargon, Foucault et le dernier Deleuze nous disaient déjà il y a un moment, que c’était les fous, les psychopathes, et les tueurs qui étaient les rédempteurs. Aujourd’hui, ce sont des abrutis acculturés violents et des religieux intégristes qui seraient le sel de la terre. Il suffit de lire les invraisemblables défenses et justifications de Meklat, toutes de contorsions ridicules, que nous ont délivré ses soutiens, pour mesurer la gravité du mal.

La révolte gronde

Malheureusement, cette passion pour Meklat se rattache à deux précédents récents, ceux des affaires Adama Traoré et Théo. Les Français n’aiment pas leur police, c’est une tradition culturelle, on le sait depuis François Villon en passant par Georges Brassens et Renaud. C’est en jouant sur ce réflexe qu’on a monté en épingle ces deux affaires en veillant à mettre le plus d’huile possible sur le feu. Des informations fiables établissent que Traoré était un de ces petits caïds au casier judiciaire chargé redouté dans son quartier, décédé au moment d’une arrestation sans que jusqu’à présent les causes de sa mort puissent être rattachées à des violences commises par les gendarmes à cette occasion. Pour bien connaître la façon dont se passe une information judiciaire, brandir le « mensonge d’État » pour faire instantanément de Traoré un héros martyr, relève du réflexe pavlovien. Concernant Théo, l’IGPN qui n’est pas connue pour être tendre avec les flics, a retenu la thèse de l’accident confortée par des témoignages et des images de vidéosurveillance. De toute façon une information judiciaire a été ouverte et l’auteur du coup à l’origine d’une blessure grave a été mis en examen pour viol. Mais de la même façon, Théo a immédiatement été canonisé saint et martyr, sans que les informations sur son comportement, les causes de son interpellation, et son passé, n’intéressent grand monde.

Mais ce qui est grave, comme le soutien apporté à Meklat, c’est l’attitude des belles âmes. Le président de la République en fonction (?), à ce titre patron de la police, n’a pas jugé bon de se déplacer au chevet des deux policiers grands brûlés à Viry-Châtillon. Cela ne l’a pas empêché de se précipiter au chevet du jeune Théo, prenant ainsi parti par cette provocation indigne, dans une affaire dont la justice était pourtant saisie. Que dire des appels à la manifestation de Bobigny dont on savait très bien qu’elle dégénérerait grâce à la petite pègre, de cette obscène pétition des artistes, de l’attitude de la presse nationale ?

Mais enfin, ne voyez-vous pas cette insurrection qui monte, ces couches populaires qui sont en rage et ne vous supportent plus ? Cette police aujourd’hui hors de contrôle, cette gendarmerie dont les études assez fines montrent que ses membres votent majoritairement Front national, Marine Le Pen annoncée à près de 30 % au premier tour de la présidentielle ? Vous ne sentez pas que cela pourrait très mal tourner ? Vous pensez vraiment que l’élection de Macron va vous permettre de continuer comme si de rien n’était ? Et c’est pour cela que vous continuez à jouer les boutefeux ?  Mais enfin, mesurez-vous votre responsabilité ?

Comme d’habitude, on voit à quoi sert cette alliance millimétrée de l’oligarchie et des gauchistes culturels ou politiques, les libéraux et libertaires main dans la main. Qui rêvent d’une société acculturée, communautarisée, divisée et segmentée, gibier facile pour l’exploitation,  au sein de laquelle on laisse se développer, voire porter aux nues, une délinquance violente chronique, que l’on va actionner pour contrôler ou déconsidérer ceux qui auraient vraiment envie de se révolter face au sort qui leur est fait et à celui qui les attend.

Ils se révolteront quand même, et pas sûr que cela soit festif.

Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte

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Marine Le Pen a bien fait de refuser de se voiler

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Marine Le Pen refuse de porter le voile qui lui est tendu à Beyrouth, février 2017. SIPA. AP22017146_000001
Marine Le Pen refuse de porter le voile qui lui est tendu à Beyrouth, février 2017. SIPA. AP22017146_000001

Grand scandale, disent les officiels libanais. Opération de com’, fulminent les journaux bien-pensants français. Marine Le Pen a refusé de se voiler pour rencontrer le mufti — sur lui « sottise et bénédiction », comme dit Voltaire. Walid Joumblatt éructe : « Une insulte envers le peuple libanais et le peuple syrien » ! C’est peut-être là la clé, comme le remarque au passage l’Orient le Jour : la présidente du FN a soutenu Assad dans sa guerre contre les islamistes, sans doute un crime originel dans l’Orient compliqué.

Il y a deux façons d’analyser le refus de MLP — l’une et l’autre au regard du proverbe fameux, « à Rome, fais comme les Romains ». Soit elle devait porter le voile pour se conformer aux coutumes locales — mais alors, elle est dans son droit lorsqu’elle condamne le port du voile en France, parce qu’il n’est pas dans les coutumes françaises d’arborer dans la rue des signes de superstition et de soumission. Soit elle a bien fait de ne pas le porter (et de Michelle Obama, en 2015, à Angela Merkel, en 2010, en passant par Madeleine Albright — en 1999 —, elle a un bon nombre d’illustres devancières qui, à chaque fois, ont été encensées par les mêmes bien-pensants français), parce qu’elle défend le droit pour les femmes de porter haut la tête, et alors il faut l’interdire en France, pays des Droits de l’homme et de l’égalité des sexes.

Dans tous les cas…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Le prédicat, un nivellement par le bas

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Cahier de grammaire d un écolier, Sarthe, mars 2016. SIPA. 00749347_000010
Cahier de grammaire d un écolier, Sarthe, mars 2016. SIPA. 00749347_000010

Comme l’a très bien montré Ingrid Riocreux, certains journalistes n’ont pas hésité, tout en se muant en spécialistes auto-proclamés de l’enseignement du français, à reprocher à ceux qui s’indignaient de l’apparition du prédicat de s’attacher à un détail. On pourrait inversement se demander si d’autres ne se sont pas servis du prédicat pour faire oublier tout le reste. Tout comme on a accusé les pourfendeurs de la réforme d’être réfractaires à tout changement, dans le seul but d’éviter le débat. Pour ne jamais traiter des problèmes de l’islamisme, on taxe d’islamophobie. Pour ne jamais remettre en cause les réformes de l’école, on taxe désormais d’« antipédagogisme ».

En effet, si le prédicat a depuis plusieurs semaines polarisé le débat dans les médias, on est en droit de se demander si, dans les nouveaux programmes de français du cycle 3 (du CM1 à la sixième), le plus aberrant n’est pas l’abandon d’une immense partie du programme au motif que « c’est trop compliqué ». Jugez plutôt : L’étude de l’impératif et du passé composé relégués en cinquième (alors même qu’il doit être abordé lors de l’accord du participe passé, c’est-à dire en CM1), le passé simple réservé à la 3ème personne du singulier, disparition des sous-catégories des déterminants et des pronoms, sans même parler des types et formes de phrases, du plus que parfait, du futur antérieur, du conditionnel et enfin des fameux compléments.

L’obsession de la simplification

Les enseignants de collège – dont j’ai fait partie pendant longtemps – se plaignent sans cesse que les élèves arrivent avec d’immenses lacunes en français en 6ème et qu’il est déjà trop tard. L’Education nationale a résolu le problème : pour réduire les lacunes, on évite d’en apprendre trop. Imparable.

« Inscrivez dans l’enseignement un outil permettant d’aborder les phrases de manière plus simple et concrète et vous serez accusé de vouloir décerveler les enfants » écrivait, sans aucun parti pris, le journaliste Frantz Durupt dans Libération le 19 janvier, sans se demander un seul instant en quoi la simplification était nécessairement un gain et pas plutôt une perte. Non, pour lui, l’absence de simplification est obligatoirement suspecte et ne peut être motivée que par la volonté de construire « une école qui sert à faire barrage à une grande partie de la population pour sélectionner une élite » comme l’affirme le sociolinguiste Philippe Blanchet.

Quel peut bien être l’intérêt de simplifier des choses qui n’ont jamais été compliquées ? Pour ne parler que de ce que je connais, s’il y a bien une chose que les élèves savent faire assez facilement, c’est repérer les COD, les COI et tous les compléments en général dans une phrase. Quant à l’abandon de plus en plus généralisé de l’enseignement des conjugaisons, il illustre parfaitement l’impasse où nous a conduits peu à peu le renoncement au « par cœur », certes inutile quand il est utilisé pour apprendre bêtement des leçons sans les comprendre, mais indispensable pour les savoirs de base, comme conjuguer et savoir compter. Seulement cela demande un effort et cela requiert également un accompagnement à la maison. Doublement inenvisageable dans cette école égalitariste et soumise au diktat du confort des parents, qui n’a trouvé d’autre moyen pour instaurer un semblant d’égalité que d’abaisser le niveau des uns pour déculpabiliser les autres.

« On doit enseigner une grammaire rentable »

Les inventeurs de ces nouveaux programmes semblent également avoir oublié à quel point l’apprentissage de la grammaire aide à l’apprentissage de l’orthographe, et pas seulement pour l’accord du COD placé avant le verbe. En outre, l’analyse grammaticale un peu poussée est excellente pour développer la logique et le raisonnement et n’est pas non plus très éloignée de l’arithmétique.

Mais que peut-on encore attendre d’une école qui depuis des années cherche à en apprendre moins aux enfants que ce qu’elle a appris ? Ce raisonnement qui consiste à penser à la fois que les élèves apprendront mieux si on leur en apprend moins et qu’il ne faut leur enseigner que ce qui leur sera nécessaire n’est pas seulement réducteur, il est également totalement contre-productif. Il oublie tout le plaisir qu’il peut y avoir à comprendre des choses complexes, à résoudre des problèmes, à maîtriser une discipline. La visée finale de l’école n’est plus de transmettre une culture, de former des esprits libres, capables de penser par eux-mêmes mais de n’enseigner que le strict nécessaire afin de former une classe d’âge qui sera apte à s’intégrer au marché du travail.

« La grammaire est inutilement compliquée ! » écrivait Danièle Manesse, professeur de sciences du langage, pourtant loin d’être aussi radicale que certains des cerveaux qui ont pondu la réforme. Puis celle-ci d’ajouter : « on doit enseigner une grammaire rentable ». Elle a été exaucée au-delà de ses espérances.

Pour aller travailler, les Français préfèrent polluer

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vélo transport en commun Paris bobo
Selfie de Tony Estanguet avec Valérie Pecresse et Anne Hidalgo (Sipa : 00774804_000001)
vélo transport en commun Paris bobo
Selfie de Tony Estanguet avec Valérie Pecresse et Anne Hidalgo (Sipa : 00774804_000001)

C’est avec la froideur propre aux statistiques que l’Insee nous révèle cette donnée inavouable : à peine 2 % des Français vont au travail à vélo ! Intraitable, l’Institut des Chiffres estime leur nombre exact à 500 000, soit environ 1,9 % des « actifs », et dresse leur portrait-robot.

Le travailleur vertueux est plutôt diplômé, souvent cadre, habite en centre-ville et son trajet quotidien ne dépasse pas les quatre kilomètres (faut pas exagérer quand même). Il gagne sa vie par une « activité récréative », dans les arts ou le spectacle, mais il s’en trouve aussi dans l’administration publique, l’enseignement et la communication. Vous risquez d’en croiser surtout en Isère, en Gironde, en Haute-Garonne, dans le Haut et le Bas-Rhin, ainsi qu’en Guyane et bien évidemment à Paris.

Banlieusards, artisans et ouvriers ne semblent pas savoir pédaler, et[access capability= »lire_inedits »] seul 1 % des agriculteurs utiliseraient leur bicyclette. L’étude nous apprend aussi que les Français sont d’indécrottables pollueurs puisqu’ils sont encore 70,6 % à préférer la voiture pour se rendre au turbin, quand trop peu (14,8 %) de bons citoyens privilégient la socialisation dans les transports en commun aux heures de pointe.

Quant aux rollers, aux skates et aux trottinettes, l’Insee ne les évoque même pas, sans doute pour cause de chiffre infinitésimal. Décidément, ce pays est trop vieux.[/access]

Pologne-UE: la carotte est le bâton

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Manifestation étudiante en faveur de liens plus étroits entre la Pologne et l'Union européenne, janvier 2017. SIPA. AP22005235_000006
Manifestation étudiante en faveur de liens plus étroits entre la Pologne et l'Union européenne, janvier 2017. SIPA. AP22005235_000006

« Permettez-nous d’agir en accord avec notre Constitution et non pas avec votre vision de notre Constitution. ». Telle a été, en substance, la conclusion imposée par le ministre polonais des Affaires étrangères, Witold Waszczykowski, à un vif échange qui l’a opposé à Frans Timmermans, vice-président de la Commission européenne, lors de la dernière conférence sur la sécurité de Munich. Bien que le Polonais ait eu tort, dans la mesure où les agissements de l’actuel gouvernement de Droit et Justice sont anticonstitutionnels, il serait difficile de critiquer sa réaction. Le conflit entre la Commission européenne et la Pologne, au sujet du fonctionnement du Tribunal constitutionnel polonais, dure depuis un an. Et depuis un bon moment déjà, plus personne n’est dupe quant à son issue. D’un côté, la Pologne ne sortira pas de l’Union européenne, malgré les vagues menaces des diplomates polonais qui n’hésitent pas à multiplier les allusions au Brexit. De l’autre, Bruxelles ne déclenchera pas à l’encontre de la Pologne « la procédure de l’article 7 », c’est-à-dire une sanction gravissime et à ce titre jamais employée, prévue dans le cas du non-respect de l’état de droit par un pays-membre.

Cette impuissante Union européenne

Si un éventuel Polexit ne peut pas entrer en ligne de compte, c’est parce que la majorité des Polonais demeure farouchement euro-enthousiaste. Et si l’Union européenne ne privera pas la Pologne de son droit de vote au sein du Conseil européen, c’est parce que la Hongrie s’y opposerait, compromettant ainsi l’unanimité requise dans ce cas de situation. Par ailleurs, le grand paradoxe de l’affaire réside dans le fait que les deux pays-membres de l’UE les plus critiqués par les eurocrates, la Pologne et la Hongrie, restent les plus favorables à cette institution avec, respectivement, 72% et 62% des citoyens satisfaits d’en faire partie, selon un sondage du Pew Research Center de juin 2016. Bruxelles n’aurait-elle pas tout intérêt à abandonner le rêve d’une union politique, à revoir ses compétences à la baisse et à laisser à ses membres une marge de manœuvre plus large que ne le prévoit le Traité de Lisbonne ? Avant de tenter d’y répondre, il nous faut revenir sur les éléments- clés du désaccord entre la Commission européenne et la Pologne.

Parler de « désaccord » supposerait en outre qu’il y ait eu un dialogue, alors que c’est précisément ce qui a fait défaut dans les rapports tendus entre Bruxelles et Varsovie. La crise a commencé en novembre 2015 lorsque le nouveau parti au pouvoir, Droit et Justice dirigé par Jaroslaw Kaczynski, a entrepris de se soumettre le Tribunal constitutionnel en modifiant, dans le cadre d’une procédure accélérée, la loi le concernant. Ainsi a été introduite la possibilité d’annuler les désignations de juges effectuées par l’assemblée précédente, dans laquelle les députés de la libérale Plateforme civique avaient la majorité, et de proposer de nommer cinq nouveaux juges. Les modifications ont également réduit  la durée des mandats du président et du vice-président du Tribunal. Le sénateur de Droit et Justice, Stanislaw Piotrowicz, anciennement illustre membre du Parti ouvrier et responsable notamment de la condamnation d’un activiste de l’opposition démocratique pendant l’état de guerre en 1981, a expliqué cette atteinte par la nécessité de « réformer » le pays. Un Tribunal constitutionnel dans lequel les juges élus par la Plateforme civique auraient gardé leurs sièges, rendrait l’ambitieux projet impossible. Inutile de s’étendre sur le caractère autocratique d’un tel raisonnement, que la légitimité de Droit et Justice de mener les réformes en vertu de la victoire électorale, ne suffirait à justifier. Le parti de Kaczynski a réussi à restreindre drastiquement les prérogatives et l’indépendance du Tribunal vis-à-vis de l’exécutif, suscitant l’indignation y compris parmi ses propres électeurs.

La Commission européenne a réagi presque immédiatement en demandant des explications au gouvernement polonais. C’était la chose à faire, vu l’ampleur des manifestations qui ont paralysé toutes les grandes villes polonaises. Le gouvernement s’est néanmoins hâté de publier dans le journal officiel le texte de la nouvelle loi sur le Tribunal constitutionnel et, au lieu de répondre à la Commission, a envoyé la Première ministre Beata Szydlo à Bruxelles. Sans surprise, elle a pu y compter uniquement sur le soutien de deux eurodéputés du FN. A cet exemple, Nicolas Bay a taxé de « scandaleuses » les accusations des eurocrates et a encouragé le gouvernement polonais à poursuivre ses réformes. Le souci c’est qu’il n’y avait rien de « scandaleux » dans la demande d’explications adressée aux Polonais. Comme l’a justement remarqué Guy Verhofstadt, qui préside les démocrates et les libéraux au Parlement européen, le démantèlement du Tribunal constitutionnel ne figurait pas au programme électoral de Droit et Justice. Pas plus que les « réformes » dans le domaine des organismes publics de radiodiffusion d’où ont été virés tous les journalistes soupçonnés de sympathie pour les partis de l’opposition. Par contre, ce qu’on pouvait qualifier de scandaleux c’était le débat-même à Bruxelles, lors duquel les leçons de morale et les comparaisons entre la Pologne de Kaczynski et la Russie de Poutine avaient de quoi rendre europhobe. Reste que Droit et Justice aurait pu éviter cet affront, tout d’abord en respectant les Polonais qui méritent de vivre dans un état de droit, ensuite en renonçant aux mesures controversées. Car en effet, en mars de l’année dernière, le Tribunal a jugé la nouvelle loi anticonstitutionnelle. Toutefois, jusqu’à présent, son arrêté n’a pas été publié au journal officiel conformément à une décision de madame Szydlo. La Commission européenne a de nouveau réagi et le gouvernement polonais a de nouveau feint de l’ignorer.

« Vous avez voulu la démocratie, alors vous avez la démocratie. »

L’aspect le plus triste de ce feuilleton, du moins pour les 72% de Polonais qui croient toujours dans les institutions européennes, relève de l’impuissance de celles-ci à influer sur les décisions arbitraires et illégitimes de gouvernements des pays-membres. Il est évident que l’Union ne passera pas à la dernière étape de la procédure des sanctions, au moment le plus incertain de son histoire, avec les élections prévues en France, en Allemagne et aux Pays-Bas, les négociations liées au Brexit et, pour finir, la crise des migrants laborieusement balayée sous le tapis. En soi, ce n’est pas une mauvaise nouvelle. Parce que les sanctions européennes ne toucheraient pas exclusivement Droit et Justice, mais tous les Polonais dont 48% estiment pourtant que c’est la Commission européenne qui a raison d’exiger du gouvernement polonais le respect des règles démocratiques.

Il est donc d’autant plus révoltant d’apprendre avec quel acharnement les petits soldats de la bien-pensance incitent, à coup de rapports et d’avis d’experts, la Commission européenne à sortir le bâton. Amnesty International, Human Rights Watch, Reporters Sans Frontières, la Fédération internationale des Droits de l’Homme, et on en passe, ont enjoint la Commission d’activer « la procédure de l’article 7 » dans une lettre datée du 16 février. On doute fort des bénéfices de cette action vertueuse pour la démocratie en Pologne. C’est grâce à la mobilisation des Polonais, et sans que de quelconques sanctions aient été engagées, que le gouvernement conservateur a retiré son projet de loi ultra-restrictive sur l’avortement et a maintenu l’accès des journalistes aux débats parlementaires après le leur avoir temporairement retiré. Et bien que la popularité de Droit et Justice ait baissé, elle atteint toutefois les 36%, faisant des odieux populistes le plus populaires des partis polonais. Il nous reste à citer Janusz Korwin-Mikke, eurodéputé polonais du Congrès de la Nouvelle droite : « Je déteste la démocratie ! Droit et Justice a gagné les élections. Vous avez voulu la démocratie, alors vous avez la démocratie. Et si vous croyez que Droit et Justice est un mauvais parti, je suis d’accord avec vous. Mais puisque les Polonais les ont élus, réfléchissez à quoi devait ressembler le gouvernement précédent ! ». Laissons donc aux Polonais l’opportunité de rectifier le tir lors des prochaines élections.