Philippe Manoeuvre file backstage

Les promesses n’engagent que ceux qui les tiennent. En France, il ne reste guère que Juppé pour tenir les siennes. Ainsi, Philippe Manoeuvre vient d’annoncer qu’il jette l’éponge dans l’édito de son dernier Rock&Folk en qualité de rédacteur en chef (numéro daté Mars 2017, avec les Cure en couverture). Désormais, il ne sera plus qu’un lecteur lambda tous les mois. Lui qui avait affirmé il y a quelques années sur Canal Plus qu’il arrêterait en même temps que les Stones… Pas Stone et Charden, non, pas Stone Temple Pilots, non non, les vrais Stones : Mick et Keith ! Jagger et Richards ! Ceux qui viennent de sortir un album de Blues, frais comme au premier jour. Nos papys du rock connaissent la musique, Mick joggeur ayant passé un pacte faustien avec l’éternité quand son âme damnée, Keith Richards, moins sportif, s’est contenté de changer son sang dans une clinique suisse. Eux, ils arrêteront les tournées quand le monde s’arrêtera de tourner.
L’heure du bilan a sonné
L’heure du bilan a donc sonné pour celui qui a repris les rênes du mensuel Rock&Folk en 1993, avec une couverture sur Aerosmith. Après avoir multiplié les Unes sur les Stones, Iggy, Led Zep, Iggy, les Stones, Led Zep, les Stooges, Iggy, etc., Manoeuvre a considéré qu’il avait fait le tour de sa sainte Trinité rock. A l’heure d’un premier bilan dans les années 2000, il confessait un seul regret : avoir consacré une couverture à Daft Punk. C’était avant le grand retour du binôme casqué avec Nile Rodgers en guest de luxe, événement qui valu au groupe français… sa seconde couverture de Rock&Folk. Keep rocking!
Poursuivons le bilan : avec ses couvertures sur les parfaits inconnus Naast et non moins parfaites inconnues Plastiscines, numéros sortis successivement en février et mars 2007, PhilMan – pour les intimes – a fait coup double : les ventes du magazine se sont envolées pendant deux mois d’affilée… à Versailles, fief des deux groupes. Keep rocking!
Malgré tout, ce rock versaillais ne révolutionnera pas vraiment le genre, se contentant de recycler les vieux plans éculés du rock’n’roll à papa, en mode bobos yéyés.
Exploits et audace
On remarquera aussi l’audace de la couverture très « constructivisme russe » des Pussy Riot, les Femen du rock, dont on attend toujours l’album. Le titre de ce numéro sorti en 2012 : « Ni Poutine, ni soumises ». Ni Trump aujourd’hui, à en croire leur nouveau clip, « Make American Great Again ». Pour les amateurs de contorsionnisme russe :
En outre, Manoeuvre a réussi l’exploit d’imposer Les Enfants du rock en prime time, près de 30 ans après la création de l’émission culte, avec pour seule concession le changement du titre : Nouvelle Star, d’où a émergé… Lio ! Et accessoirement « le nouveau Kurt Cobain » (dixit Manoeuvre) : Steeve Estatof. Keep rocking!
Les Enfants Du Rock – Michael Jackson – 1988 par teledantan
L’ex-rédacteur en chef a aussi signé la biographie de JoeyStarr (le James Brown français) et de Michel Polnareff, qui partage un point commun avec les Pussy Riot : on attend toujours l’album ! (ses fans, surtout). Keep rocking!
Certaines mauvaises langues, au vu de ce pedigree, diront que Philippe Manoeuvre aurait mieux fait d’arrêter en même temps que les Beatles. Un peu comme McCartney d’ailleurs, mais ce n’est pas le sujet.
Last but not least, il décernait dans les pages de Rock&Folk, en 2008, la palme du meilleur album de l’année à… Second Sex (groupe ami des Naast et des Plastiscines) ! Keep rocking!
Rappelons qu’en 2008 sont sortis, entre autres, les albums Bleu pétrole de Bashung et Forth de The Verve.
Un vide incommensurable
Reste son œuvre littéraire : son ouvrage référence, Rock’n’roll : La discothèque rock idéale (idéale pour lui donc) et Rock français : De Johnny à BB Brunes, 123 albums essentiels, parmi lesquels figurent Izia, Naast et… Lio. Essentiels, c’est le mot. Par manque de place probablement, les Second Sex sont absents de cette sélection. Keep rocking!
Pas étonnant, au final, qu’il ait reçu au fil des années le charmant sobriquet de Phil « Mad » Manœuvre. Maintenant qu’il se retire du jeu, laissant un vide incommensurable dans la société du spectacle « rock », la question brûle toutes les lèvres : les Rolling Stones vont-ils arrêter ?
Yves Charnet, la maladie d’amour

Qu’il est bon de retrouver cet écrivain discret, de replonger dans les mots de ce virtuose de l’indécence, ce styliste qui avance sur un fil, tel un improbable funambule. On sait, par expérience, que cette rencontre laissera des traces. Il n’est pas de ceux qu’on lit innocemment pour s’endormir au coin du feu. Son lamento colle longtemps à la peau. Voyager en sa compagnie n’est pas de tout repos. Il impose son rythme, son désordre intérieur et son impossible quiétude nous interroge sur le sens même de l’existence. Sa prose brutale, parfois instable, cabossée par endroits, lumineuse à d’autres, perce les secrets d’une âme vagabonde. L’abîme est son âtre.
Un écrivain sans filtre
Tous les jours, il souffle sur ce brasier. Nous brûlons avec lui de lire tant d’intimité dévoilée. Nous perdons pied dans cette bacchanale déchirante. Charnet est un cas à part dans le paysage littéraire français. Un poète égaré dans un monde de l’édition qui préfère les auteurs phraseurs et sentencieux. Il ne chasse pas en meute comme certains de ses confrères, ne se donne jamais le beau rôle et ne croit pas aux vertus du divertissement. Il fuit les faux-semblants. Sa transgression est de tout nous raconter, notamment le détail de ses histoires d’amour. Mais là où les mystificateurs à grosses paluches nous écœureraient, nous suivons Charnet le délicat, dans ses excès, avec l’espoir fou, qui sait, de le protéger de ses propres démons. Le lecteur n’est-il pas le meilleur médecin de l’auteur, son unique bouée de sauvetage, son phare dans la longue nuit ? Livre après livre, ce quinquagénaire qui a déjà publié à la Table Ronde et Au Diable Vauvert, écrit toujours sans filtre, il ne s’interdit aucune outrance, ne se cache pas derrière un obscur personnage de fiction, il se présente, je dirais même qu’il s’offre à nous, sans le masque et les frusques du narrateur bête et discipliné.
Charnet construit son récit avec une violence et une sincérité qui nous touchent et nous émeuvent. Il ne truque jamais sa phrase, il a la volonté farouche d’en extraire toute sa force vitale, virale même. Les écorchés solitaires qui font le pari d’une littérature originale, qui mettent leur peau sur la table de travail sont précieux et rares. Couvons-les et encourageons-les en les lisant tout simplement. A travers cette détresse sublimée, cette errance désordonnée ou cette débauche de sexe, le lecteur perçoit la lumière crue de la vérité. Dans sa dernière autofiction, autobiographie ou mémoires, peu importe le genre, Charnet laboure le fond, avec ardeur. « Dans son regard aux lèvres rouges » vient de sortir aux éditions Le Bateau Ivre, agrémenté d’une postface de Jean Delabroy. Le nivernais de naissance nous invite à partager une liaison « pornographique » entre lui, professeur célibataire et Romy, « une petite fille de 40 ans ». « Une âme de gosse dans un corps de femmes mûres » dont la candeur insolente et la jouissance extrême qu’elle lui procure, deviennent une prison des sentiments. Entre le quinqua avide de cette chair tendre et la quadra en perte d’équilibre, la sarabande des corps s’accélère dans un tourbillon infernal.
Le récit d’une passion dévastatrice
Charnet a choisi comme bande-son de cet amour & désamour, les chansons populaires de Bécaud, Sardou, Lama et Montand. Il ressasse ses deux années d’une passion exclusive et dévastatrice. « J’étais toujours affamé de cette femme mariée » dit-il. Leurs corps se consumaient éperdument dans le creux d’un lit improvisé, à Toulouse, Paris ou ailleurs. Les draps d’un hôtel Ibis ne suffisaient pas à étancher leur soif de plénitude. Romy, blonde désirable, épouse effacée d’un ingénieur transparent, mère de deux enfants, qui s’éprend de Yves, intello débonnaire, amateur de Sautet. Cet adultère flaubertien n’a rien de banal chez Charnet, le charnel, qui cherche obstinément un sens à la vie. Il se met, une fois de plus, à nu. On l’avait quitté sur les bords de la Loire, vers la Charité où il égrenait les maux de son enfance dans un précédent livre. Il nous revient encore plus désarticulé, l’amertume des grands perdants est un horizon sans fin. La littérature de qualité y puise son ferment.
Yves Charnet, Dans son regard aux lèvres rouges, Editions Le Bateau Ivre (Postface de Jean Delabroy)
Alexandre Tharaud: la modestie des grands artistes

Chez le pianiste star Alexandre Tharaud, interprète reconnu de Ravel, Rachmaninov et Bach, les portraits des illustres solistes sont cantonnés aux murs des toilettes. Toujours en voyage, ce grand jeune homme pâle aux « bras allumettes », aux coudes tranchants et à l’appétit d’ogre possède huit valises, une maison en poupées russes, mais pas de piano. C’est un sacrifice auquel il a consenti pour affermir ses programmes et ses enregistrements, ne pas céder à la tentation de déchiffrer le trésor inépuisable de la musique classique.
Un interprète hors du commun
Alexandre Tharaud n’est pas un interprète comme les autres. Avec une grande délicatesse – mais qu’attendre de plus d’un pianiste ? – il effleure l’histoire de son métier, né au milieu du XIXème siècle romantique dans les salons Pleyel, et de son instrument, pas si vieux que cela, changeant, capricieux, dont il ignore, à l’instar de ses collègues interprètes, les secrets de mécanique. Tharaud a fait le pari d’interpréter des pièces pour clavecin, celles de Couperin, au piano, on le lui a reproché mais il séduit. Il séduit son public, fervent jusqu’à lui offrir des cadeaux encombrants, des conseils de grand-mère, des confitures. Il séduit aussi parce que, depuis les années 1850 et la gloire du grand Franz Liszt, les solistes font se pâmer les femmes. Il évoque les caprices du pianiste, ceux du vaniteux Dussek, tout en jabots et gestes grandiloquents, qui déplaça de trois quarts son instrument pour offrir aux dames du premier rang son meilleur profil.
スカルラッティ Alexandre THARAUD – Scarlatti, Sonate… par dontanine
Fils d’une danseuse classique et d’un chanteur baryton reconverti en garagiste, Alexandre Tharaud a débuté dans des restaurants chics où personne ne l’écoutait, il se changeait dans les toilettes, il a joué chez Régine et dans des cabarets où son nom était écorché sur les programmes, il accompagnait des films muets, particulièrement ému par Le dernier des hommes de Murnau, se déplaçait parfois à ses frais pour jouer (« dire » disait-on au temps de Chopin) son répertoire devant personne, pour le plaisir, la joie extatique d’être sur scène.
Un livre à cœur ouvert
Il ouvre au lecteur la porte de ses petites manies, des longueurs de piscine pour évacuer le décalage horaire jusqu’aux granules homéopathiques qui emplissent sa valise, et surtout, ses trous de mémoire. Tharaud ne joue plus, et ne jouera jamais plus de mémoire, terrorisé par le noir qu’il a plusieurs fois vécu, et horrifié plus encore à la perspective qu’il se manifeste de nouveau. C’est sans doute l’un des chapitres les plus pittoresque de ces mémoires de pianiste, celui consacré aux petites mains des tourneurs de page, ce métier de spectre. Tous ne se valent pas. Certains oublient de se doucher, d’autres manquent leur moment d’une seconde, les perles des vieilles dames cliquettent, les ongles des vieux messieurs s’enduisent de salive, mais qu’importe.
Le pianiste et désormais écrivain Alexandre Tharaud embrasse les jolis et les moins reluisants aspects de sa vie tout entière concentrée dans ses mains. Montrez-moi vos mains lui enjoint-on lors des cocktails qu’il abhorre. Il aimerait, mais il n’ose pas, user du mot du soliste Christian Ivaldi : « Je ne vous serre pas la main, elles sont pleines de fausses notes. »
Alexandre Tharaud, Montrez-moi vos mains – Grasset, 216 pages.
La guerre d’indépendance a rendu impossible la rupture entre la France et l’Algérie

Gil Mihaely. Votre livre mêle petite et grande histoire à travers le récit autobiographique de votre enfance pendant la guerre d’Algérie. Vous y décrivez votre village de fellahs kabyles, avec un regard quasi ethnographique. Ce n’est pas uniquement l’histoire d’une rencontre entre un gamin et un monde en guerre mais celle de deux anthropologies…
Slimane Zeghidour[1. Journaliste et éditorialiste pour TV5, Slimane Zeghidour a dernièrement publié Sors, la Route t’attend, mon village en Kabylie 1953-1962 (Les Arènes, 2017).]. C’est qu’à nos yeux d’alors le hameau, dans le djebel où j’ai vu le jour, n’est pas qu’un débris épars de l’univers ; c’est l’univers tout court. J’y ai grandi sans imaginer qu’il puisse en exister d’autre. Et le relief naturel y contribue à l’envi : la Kabylie des Babors, ce pentu pays qui est le mien, est un massif tourmenté, hérissé de monts, creusé de ravins, truffé de cavernes, le tout recouvert de maquis luxuriants, le décor idéal pour des insurgés en mal de sanctuaires. Normal, il y pleut trois fois plus qu’à Brest : jusqu’à 18 00 mm par an ! Sur ce sol tout en replis, un village, implanté toujours au somment d’un éperon, n’abrite qu’un clan, à l’instar du nôtre où il n’y a que des Zeghidour ; jaloux de son « sang », de son autonomie. Aussi, hameau, famille, maquis, clairière, champs, vergers, arbres, sources y forment un seul corps, et avec quel esprit de corps ! Le village y est perçu comme une seule maison dont les ruelles seraient les couloirs et les maisons des pièces. Cette perception de soi et de l’univers, qui plonge dans les tréfonds de la Méditerranée, va voler en éclat dès le premier coup de feu de la guerre. J’aurai été, à mon corps défendant, le témoin direct du naufrage d’un univers immémorial.
Après cent vingt-cinq ans de présence française en Algérie, la métropole fait enfin irruption chez les Zeghidour en 1956 et tout change donc profondément et durablement en l’espace de six ans ?
Oui, c’est exactement cela ! Il a fallu que j’écrive ce récit pour réaliser que les Français, pourtant maîtres des lieux depuis la prise d’Alger l’été 1830, auront attendu 23 ans avant de se risquer à « pacifier » la Petite-Kabylie. Ils sont venus fin 1853 « soumettre » le djebel, avec le fer et le feu, conduits par les futurs maréchaux de France, Mac-Mahon, Bosquet et Saint-Arnaud, jusqu’à notre hameau. Puis ils sont repartis, sans laisser d’adresse, et on ne les a plus jamais revus dans nos parages, jusqu’à… la Toussaint 1954 ! Cent ans de solitude, dans une France que la Méditerranée traverse comme la Seine traverse Paris, selon le slogan officiel.
En 1956, deux ans après le début du conflit, voici que les Français réapparaissent. Ce sont aussi des soldats, mais cette fois-ci ils cherchent moins, au rebours de leurs aïeux, à conquérir le djebel qu’à reconquérir les cœurs de son peuple de fellahs. Il fallait nous extirper de notre bled, un, afin de nous soustraire à l’emprise du FLN qui y a établi ses quartiers, deux, pour nous « moderniser », soit nous faire basculer du statut de « sujet » à celui de « citoyen » français. En un mot comme en mille, nous étions le véritable enjeu de la guerre, c’était à qui nous rallierait à sa cause, l’intégration ou l’indépendance, l’Algérie ou la France.
Ont-ils vidé le village ?
Non seulement notre village mais tous les hameaux et bourgs enclavés, là où l’armée ne pouvait pénétrer avec des véhicules ! En tout, plus de 16 000 villages mechtas et douars, soit un exode qui a du jour au lendemain a transbahuté 2,5 millions d’un univers à l’autre ! Il y aura eu jusqu’à mille camps dits de regroupement, pour accueillir à peu près un tiers de la population algérienne et presque la moitié de la paysannerie. Je me suis ainsi retrouvé un beau matin dans une baraque, au milieu d’un camp immense, entouré de barbelés, soumis au couvre-feu. Ainsi que je l’ai déjà dit, l’intention de l’état-major n’était pas d’en faire un lieu de relégation mais un laboratoire à ciel ouvert de « modernisation »…
Effectivement, en vous lisant, on se rend compte qu’il s’agissait de camps de transformation anthropologique, d’usines à fabriquer des Français…
Exact, je parlerais même de francisation accélérée. La France, réveillée en sursaut par les explosions de la Toussaint, réalisait que ce bon peuple du djebel qu’elle avait abandonné à son sort plus d’un siècle durant était sur le point de basculer sans retour dans le camp de l’insurrection, qu’il abritait déjà et nourrissait. Il y allait donc de l’avenir de la France en Algérie. Il fallait y remédier vaille que vaille. De fait, dès 1955, le gouverneur général, l’ethnologue spécialiste des Aztèques, Jacques Soustelle, lançait le concept d’Intégration, aujourd’hui si galvaudé. Sous le mot d’ordre « instruire et construire », il préconisait d’intégrer les « musulmans » instruits, selon le jargon officiel, à tous les échelons de la fonction publique, à hauteur de 10% !
C’était pathétique cet effort titanesque, qui aura vu la France investir sur nous en six ans davantage qu’elle ne l’avait fait en 125 ans. J’avais ainsi pu aller à l’école, sous une guitoune installée par l’armée et avec des appelés métropolitains pour instituteurs, en uniforme s’il vous plaît. On avait alors vu les écoles jaillir du sol, des routes s’ouvrir, des dispensaires se multiplier, non point en dépit mais en raison, justement, de la guerre. Chez nous, c’était la construction du plus grand complexe hydro-électrique d’Algérie, tout à proximité du camp, ce qui avait permis à tous les adultes du camp, soit 1500, de s’y faire embaucher en tant qu’ouvriers. Cette ferveur édificatrice sur fond de combats féroces, de rafles, d’assassinats et de napalm, avait un nom officiel : le plan de Constantine. Il consistait à développer ce massif aussi ingrat que somptueux afin de l’amarrer une fois pour toutes au pays utile. Et pour en finir aussi un bled rebelle qui avait depuis abrité depuis l’Antiquité les insurrections les plus dévastatrices du bassin méditerranéen.
Et cet exode transforme la vie de ces fellahs qui deviennent des travailleurs salariés…
Des prolos, qui mangent du « pain français » et aux oreilles de qui le mot « fellah » ne tardera pas à passer pour une insulte…
Plus généralement, c’est une communauté qui s’organise en familles nucléaires et laisse derrière elle ses morts, le monde des esprits.
Vous parlez d’une perte immense, d’un deuil impossible ! Avec le recul, je dirais que le principal culte que nous célébrions c’était celui des Ancêtres, des morts dont l’esprit survivait parmi nous, veillant sur les vivants, bénissant les récoltes et les troupeaux. Je me souviens que quand je « priais », je ne pensais qu’à mes aïeux et au premier d’entre eux, l’ancêtre et saint patron de notre douar, le vénérable Sidi-Ali que je me représentais avec un fin visage orné d’une barbe soyeuse, la silhouette drapée dans un burnous immaculé, un santon qu’on dirait sorti d’une gravure de Gustave Doré. Il y a même des gens qui croient, aujourd’hui encore, que ces esprits que nous avions abandonné sur place y errent toujours, solitaires et orphelins de leurs ouailles. D’aucuns, en concluent qu’ils nous auraient maudit, d’où la désolation de notre bled et l’exil qui nous a éparpillé aux quatre horizons de l’univers.
Comment s’est donc reconstruite la communauté dans le camp ?
Notre camp regroupait plusieurs hameaux, y compris des clans rivaux. Les santons locaux, les chefs de villages et les édicules de marabouts étaient remplacés au pied levé par les tours de guet, les supplétifs issus du bled et les officiers des Sections administratives spécialisées ou S.A.S, des agents qui parlaient le kabyle et l’arabe. Ils écumaient le camp du matin ou soir, aidant un tel à remplir un formulaire, conduisant tel autre chez l’infirmier, tâtant le pouls de tout un chacun, bref, un modèle de « travail » de terrain, ce qui n’excluait nullement la franche amitié sinon la solidarité agissante, à la barbe de la hiérarchie. Le camp était subdivisé en pâtés de gourbis, surtout des paillottes aux murs et aux toits de chaume, abritant chacun un clan tout uniment.
Chacun était chez soi donc, seul l’unique point d’eau drainait toutes les femmes pour le rituel magique du remplissage des jarres. Un vrai spectacle ! La vie s’écoulait, au rythme des combats, mais c‘était une vie double, le jour nous avions les officiers de la SAS, la nuit, les « frères » du FLN, plutôt de l’ALN, l’Armée de libération nationale, son bras armé. Nous vivions dans un camp retranché, ravitaillé par avion ; j’aurai ainsi découvert l’avion avant le vélo ou la brouette. Nous n’avions pas de poste radio et n’écoutions donc pas La Voix des Arabes émettant depuis Le Caire. Il fallait alors composer, louvoyer, s’exténuer à éviter de prêter le flanc au soupçon des uns et des autres qui s’épiaient jour et nuit. Je n’apprendrais qu’une fois adulte jusqu’à quel point le FLN avait noyauté les habitants du camp, y compris via de vrais faux-harkis.
Les officiers SAS n’étaient pas en reste. Ils faisaient du renseignement au ras du quotidien, qui consistait à aller chaque matin serrer la main de tout le monde, y voyant le meilleur moyen de pressentir, à travers un regard fuyant ou une voix hésitante, qu’un coup était dans l’air du camp. Il y avait aussi, par chez nous, une sorte de division du travail militaire : les Français de France, les « vrais Français » disions-nous, n’étaient pas affectés dans les unités combattantes mais servaient de médecins, d’infirmiers ou d’instituteurs. C’étaient vraiment de braves gars et ce sont eux qui ont fait que la relation avec la France devait résister aux horreurs du conflit. Nous avions donc les « bons » Français, qui n’étaient pas armés, et il y avait les autres, les « mauvais », les légionnaires, à moitié allemands et hongrois, et les tirailleurs sénégalais qui se chargeaient du combat, du ratissage, des rafles…
Comment se déroulait la vie quotidienne dans cette usine à fabriquer des français ?
Les hommes travaillaient dans le barrage. Nous avions bien de la chance, nous, car tous les camps ne disposaient pas d’un chantier tout à côté. Grâce à quoi, mon père qui était cultivateur et métayer avait réussi à ouvrir un petit magasin dans le souk du camp ; plus tard il achètera un camion pour aller écouler ses produits dans d’autres camps qui en étaient dépourvus. Une mission de vendeur itinérant qui n’avait pas échappé aux officiers du FLN… Notre exil se soldait ainsi par une élévation du niveau de vie, d’autant que ma sœur et moi avions pu y aller à l’école, sans oublier les soins que m’avaient prodigué des médecins militaires pour me guérir du bacille de Koch et de l’ascaris, qui n’y auront pas moins fauché la vie d’un enfant sur dix !
C’était l’intégration sans société d’accueil…
A l’époque, ce n’était pas à nous de faire l’effort d’adopter un modèle républicain qui ne nous avait du reste jamais été proposé, mais c’était d’abord à la République de nous faire une place en son sein. Germaine Tillion avait qualifié ce souci d’élévation bien tardif mais réel de « discrimination réparatrice » en faveur des « musulmans ». Et le point d’orgue de ce processus devait survenir à l’automne 1958 : le référendum du 28 septembre pour la Ve République, au bout duquel nous devenions enfin des citoyens français à part entière. En vertu de quoi, nous nous étions réveillé le 29 septembre au matin, en tant que citoyens Français complets !
J’y repense avec beaucoup d’émotion, car ce référendum, c’était la première et l’ultime consultation à laquelle feux mes braves parents auront participé. Et moi-même je me souviens de ce jour où le chef de la région militaire était venu en grand arroi et qu’un soldat m’avait donné un petit drapeau tricolore et une poignée de bonbons… Je pourrais invoquer un lien familial, intime, avec cette Vème sous laquelle nous vivons toujours vous et moi.
Même Jean-Marie Le Pen ne pensait pas l’islam incompatible avec la République…
En 29 janvier 1958 il avait en effet prononcé à l’Assemblée nationale une véritable ode à la fusion de l’islam et de la République, des musulmans et des Européens. « J’affirme que dans la religion musulmane, rien ne s’oppose à faire du croyant ou du pratiquant musulman un citoyen français complet », avait-il déclamé. Un plaidoyer inimaginable aujourd’hui. Néanmoins, la République qui, d’une main, nous accueillait en tant que Français, entamait, de l’autre, des contacts secrets avec le FLN, lequel exigeait la « libération » totale de l’Algérie. La France nous adoptait en tant que citoyens français et ce au moment même où elle se résignait à nous voir devenir des citoyens algériens !
Peut-être les camps vous ont-ils davantage transformé en consommateurs individualistes occidentaux qu’en citoyens français…
L’un n’excluait pas l’autre ; après tout notre pauvreté était aussi corrélée à notre statut de sujets non-citoyens. Je raconte dans le livre, comment j’avais découvert, dans le camp, des fruits et légumes jamais vu jusqu’alors, carottes, bananes, poires, aubergines… Une fois dans le camp, nous nous étions mis à consommer des produits finis, alors qu’au village nous produisions l’essentiel de notre ordinaire, orge, sorgho, ail et oignons, lait, beurre, figues sèches, mais aussi étoffes de laine, burnous, savates… La seule chose que nous achetions, c’était le pétrole pour la lampe, le café, le tabac à chiquer et le sucre.
Dans le camp, on ne produisait plus rien, mais avec l’argent gagné par nos ouvriers de parents, on s’offrait du « pain français », on buvait de la limonade, on découvrait la sardine en boîte et le thé, les biscuits et les oranges… Je n’avais jusqu’alors jamais vu d’oranges ! On mangeait du coup plus souvent de la viande ; plus besoin à cette fin d’attendre une grande occasion –mariage, naissance, circoncision, décès- pour immoler un bélier, il suffisait de passer chez le boucher du souk.
Pourquoi la mayonnaise n’a-t-elle pas pris ? Pourquoi vous n’êtes-vous pas devenus des Français comme les paysans bretons un siècle plus tôt ?
Il y a une phrase d’Oscar Wilde que je répète souvent à propos du couple franco-algérien : « Le propre des bonnes résolutions est qu’on les prend toujours trop tard ». La mayonnaise aurait pu prendre si la IIè République qui avait annexé début 1848 l’Algérie à la France avait du même geste étendu la citoyenneté à tous les habitants du pays conquis. Cette décision ne sera prise qu’un siècle plus tard, d’un seul coup et en catastrophe, dans un sursaut désespéré de rattraper le temps perdu.
Durant tout ce temps, un lourd contentieux, cumul explosif de mauvais souvenirs, de peurs et de rancœurs, s’était installé entre Européens et musulmans. Pourtant, les Pieds noirs, surtout ceux du bled, vivaient, le privilège de la citoyenneté près, en bon voisinage avec les « cousins » musulmans, je dis cousins, car la majorité d’entre eux venaient de terres jadis conquises par les Arabes, Malte, la Sicile, l’Andalousie, sans parler des Juifs, issus, eux, de la même souche berbère que nous. Germaine Tillion avait écrit à ce propos que ces « Européens » avaient de ce fait sans doute plus de « sang arabe » que leurs voisins kabyles.
Il n’empêche, ils étaient à la fois plus complices avec nous –il n’y a pas une famille du bled qui n’ait eu son quart d’heure de fraternité avec des pieds noirs !- mais moins enclins à souhaiter notre accès au statut de citoyen, à parité avec eux. Aux yeux de beaucoup de braves et humbles « petits blancs », qualifiés de « Français à 61 centimes », -allusion au prix du formulaire de naturalisation-, ce statut de citoyen était au fond un privilège, leur unique luxe.
La décision de nous hisser à leur niveau ne pouvait donc venir que de Paris. Ce statut de citoyen que les nationalistes n’avaient eu de cesse de réclamer depuis l’aube du XXè siècle, survenait finalement quand plus personne ne s’y attendait. Et surtout pas le FLN, lequel avait le vent de l’Histoire en poupe, après avoir réussi à porter la guerre du djebel à Alger, puis de là en France avant d’aller plaider sa cause à Pékin, Bonn, Rome, Londres et Washington. A cet égard, rien n’était plus pathétique que la journée de la « Fraternisation » organisée peu avant le referendum par l’armée à Alger, où l’on avait vu des dizaines de milliers d’Européens donner l’accolade à leurs –je cite- « frères musulmans ». Ce moment-là était comme un carnaval, une parenthèse où, ainsi que le dit le poète brésilien Vinicius de Moraes dans la célèbre samba « Felicidade », « Le roi, le pirate et le jardin » communient jusqu’au mercredi soir, qui clôt la kermesse.
Sauf que ce carnaval vous a définitivement changés…
Et comment ! Nous avions vite réalisé que le retour à la vie d’antan n’était plus possible. En six ans, nous avions fait un bond d’un siècle. Nous étions quand même retournés au hameau, juste après l’annonce du cessez-le-feu, le 19 mars, et je me souviens encore combien nous y étions perdus, au milieu de nos gourbis sans portes, envahis de ronces et d’herbes folles. Mon père en avait vite conclu que le bled c’était fini, que nous ne pouvions plus renoncer au dispensaire, à l’école. Le charme était rompu, l’univers des vénérables aïeux caduc. Il fallait donc, de nouveau, repartir, avec nos baluchons, mais pour Alger cette fois-ci et sans espoir de retour au village soudain désenchanté. Le déracinement, entamé par la guerre, devait inexorablement continuer en dépit, sinon en raison même, du retour à dans la paix.
Je repense à une phrase attribuée à de Gaulle qui aurait déclaré : « L’Algérie restera française comme la Gaulle est restée romaine. » C’est-à-dire que les Gaulois avaient eu beau avoir chassé les Romains ils n’en avaient pas moins capté leur langue en héritage, le latin, ancêtre de notre français. Tout s’était passé comme si le général tenait à laisser au FLN une population aussi francisée que possible. En tout état de cause, le processus de francisation enclenché par la guerre ne pouvait plus s’arrêter, et l’indépendance, loin de le juguler ne lui en donnera que plus de vigueur !
Malgré l’arabisation forcée impulsée par Boumediene et les autres tentatives de rupture des gouvernements algériens successifs ?
Tout à fait ! Tenez, avant l’indépendance, Alger n’avait que quatre quotidiens en français ; aujourd’hui, 55 ans plus tard, on en trouve 27 chaque matin, soit à peu près trois fois plus qu’à Paris ! Des dizaines de maisons d’édition y éditent pièces de théâtre, romans et essais, dans la langue de Camus. Dix fois plus qu’il n’y en avait à l’époque française. Plus encore, Il n’y avait, au début de la guerre, que 14% des enfants algériens qui allaient à l’école française. De nos jours, l’enseignement du français est obligatoire dès la deuxième année du primaire… Au bilan, il y a plus d’Algériens francisés aujourd’hui qu’il y en avait à l’époque de l’Algérie française.
Si on suit votre récit, on arrive à la conclusion paradoxale que la guerre d’indépendance algérienne a rendu la rupture avec la France impossible…
Exactement. C’est que la guerre avait jeté d’un coup, et pour la première fois, l’une contre l’autre, la France profonde, celle des 2, 5 millions d’appelés accourus du Vaucluse, d’Alsace ou du Midi, et l’Algérie profonde, celle des 2, 5 millions de fellahs déplacés. Aucun des deux peuples n’en est ressorti indemne, pour le pire mais aussi, oui, je le crois, le meilleur. La seule solution, désormais, c’est d’accepter pleinement cet héritage et de vivre avec, car il est irréversible, quand bien même il ne manque pas d’esprits ici et là-bas qui croient encore possible de s’en « purifier ». C’est seulement avec une Algérie un peu française et une France un peu algérienne qu’on pourrait établir des relations un tant soit peu apaisées.
Swann, communiste fatigué

Et tout d’un coup, en 2017, lui qui avait aimé la politique, et même son jeu, ses intrigues, ses machiavélismes, à la façon dilettante dont on peut aimer les échecs ; lui qui l’avait aimée, aussi, parce qu’elle était en quelque sorte l’incarnation fraîche et parfois menteuse comme une jeune fille, de son engagement communiste ; il se sentit pris d’une immense lassitude, d’un immense désintérêt qu’il attribuait tantôt à l’âge qui rendait moins vif le feu des passions amoureuses comme celui des idées politiques, feux parfois similaires à l’extrême, – et il s’aperçut d’ailleurs à cette occasion qu’il avait moins souffert de ne plus aimer Odette que s’il avait eu dix ans de moins – ; moitié au spectacle effectivement dégoûtant de la stupidité propre à l’Ordre Moral mêlé au libéralisme déjà vainqueur puisque accepté de fait par tous ces jeunes gens ubérisés, semblables à ces oiseaux pris dans la glu, grives macronisées sans le savoir, acceptant leur servitude à condition qu’on leur laissât et même qu’on les encourageât à l’appeler liberté, nomadisme, ouverture à l’autre, agentivité.
Un Swann désabusé et épuisé
Swann comprenait, de même qu’Odette n’était plus désormais qu’un pincement de loin en loin, n’était que l’image passagère d’un visage enfoui dans un oreiller qui lui souriait le matin ou, nue, mettant sa chemise à lui jetée sur le parquet la veille au soir et allant préparer le thé, ou encore une certaine manière de s’encadrer en lunettes noires dans une fenêtre transformée en tableau comme lors de l’un de leurs derniers voyages à Balbec, Swann comprenait, donc, que son goût pour la politique allait disparaître en s’estompant, ne revenant que de loin en loin, comme Odette revenait dans quelques situations emblématiques, mais de plus en plus nimbées de l’irréalité des souvenirs, irréalité qui grandissait avec leur éloignement dans le Temps, comme à l’époque où Swann avait cru tout à nouveau possible avec le Front de Gauche, vers 2009.
Et, comme les hommes désabusés mais autrefois enthousiastes, qui ne veulent plus être embarrassés quand on parle devant eux de leur passé, il affectait de plus en plus une forme d’ironie détachée en espérant qu’elle passât pour une forme supérieure d’esprit ou de lucidité alors qu’en son for intérieur, le communisme, qui restait la grande affaire de sa vie mais dont plus personne ne voulait parler ou ne pouvait penser dans ses implications réelles, aussi réelles qu’un bain de mer au printemps dans la Manche encore glacée mais qui fait naître une jeunesse nouvelle, le communisme donc qu’il aimait d’un amour désespéré, presque poétique, allait faire de lui, avait fait déjà de lui, un de ces personnages de Balzac, comme dans le Cabinet des Antiques ou de Barbey d’Aurevilly dans le Chevalier des Touches, qui vieillissent avec leurs rêves épiques et impossibles de sociétés disparues, de sociétés qui n’ont peut-être même jamais existé que dans leur imagination, et se retrouvent dans les salons de sous-préfectures endormies où l’on parle tard à voix basse, dans une atmosphère à la fois douillette, confortable comme un fauteuil Voltaire, et discrètement désespérée alors qu’on ressert un dernier cognac car il est déjà minuit.
Christine engueule

À en croire Eric Naulleau, dans son Petit livre noir du roman contemporain, qu’il cosigna avec Pierre Jourde, Christine Angot aurait un jour, lors d’un entretien journalistique, prononcé cette phrase pleine de lucidité : « Il y a des gens qui se marrent en me lisant ». C’est possible et même très probable : cela m’est arrivé. En l’écoutant parler par contre, pas trop.
Délivrez-la du mal!
Hier soir par exemple, face à François Fillon, si Mme Angot cherchait à faire rire, il faut lui dire que c’est raté. Un vrai bide. Mais c’est qu’hier soir, Christine Angot s’est confrontée au mal pur. A la hideur incarnée : un homme qui, le salaud, a employé sa famille et accepté des cadeaux. Pris par la patrouille médiatique, cet homme avait encore l’outrecuidance de ne pas retirer sa candidature et de ne pas retourner se terrer, honteux, dans sa province, persistant même à polluer de sa présence le Paris de Mme Angot. Celle-ci trouvait aussi, dans une de ses récentes chroniques, à la faveur d’un de ces raisonnements chaotiques et obscurs dont elle a le secret, que Pénélope Fillon était, « sous ses airs timides », aussi violente que Mehdi Meklat… Toutes ces horreurs, c’était trop pour Mme Angot, et c’est ainsi qu’elle déplaça son austère personne jusque dans le poste de télévision, pour venir rendre elle-même la justice, sous les spotlights.
Dans ses romans, Christine Angot dit beaucoup « je », mais à la télé, Christine Angot dit « nous ». A l’unisson de Mme Angot, il paraît que « nous » sommes indignés, nous autres qui ne sommes pas dans le poste, par la « malhonnêteté »de François Fillon. « Nous » devrions comme elle être tout remplis de notre bonne conscience et de notre colère, contents d’être qui nous sommes, et de ne pas être lui. Il paraît que « nous » devrions même nous sentir représentés par Mme Angot qui sérieuse comme un pape d’autrefois, pourfend devant nous les forces du mal. Eh bien non, not in my name, comme disent les musulmans que j’aime. Mme Angot et ses diatribes de bigotes déchaînées ne me représentent pas.
Une persécutrice de notre temps
Mme la procureure Angot ne représente que ce qu’il y a de plus sinistre dans la mentalité persécutrice de notre temps. Sa bonne conscience et son esprit de sérieux. Toute de noire vêtue, sourcils froncés, fulminante, dressée, elle pointe des doigts accusateurs et semble invoquer la colère des dieux, pour pourfendre l’ennemi de la religion du jour, et du genre humain, convoqué devant son tribunal. C’est à peu près comme ça que je me représente le Grand Inquisiteur dans l’Espagne de Torquemada, mais j’ai peur de céder ainsi aux clichés les plus anticatholiques de notre belle république. Se réclamant de la foule des anonymes en colère, Mme Angot fut cependant désarçonnée par quelques huées venant du public. Incapable de boire quelques gouttes de la potion amère qu’elle voulait faire ingurgiter à François Fillon, Christine Angot se retire alors rapidement, mais prétend, en quittant le plateau, avoir courageusement incarné la voix vengeresse non seulement de la foule anonyme et vindicative, mais aussi des journalistes eux-mêmes…
La représentativité ne s’improvise ni ne se décrète. Fort heureusement, Mme Angot n’a aucune légitimité pour dire « nous ». Qu’elle se contente de son dérisoire nombril, qu’elle expose complaisamment dans ses illisibles romans. Si quelqu’un me représentait hier soir, c’était François Fillon, cet homme blessé et doutant visiblement de lui-même et de ses choix, mais qui dans ses doutes et ses blessures manifeste plus d’humanité que la furie pleine d’elle-même qui lui faisait face. Si quelqu’un doit porter ma voix, ce sera lui, et non Mme Angot.
Anvers: et voici comment la France rayonne à l’étranger!

Les échanges entre la France et la Belgique se portent à merveille. Il y a quelque temps, les Belges avaient envoyé chez nous des habitants de Molenbeek désireux de connaître les terrasses de café parisiennes et d’assister aux concerts du Bataclan. En signe de réciprocité, nous leurs avons adressé un Français qui voulait découvrir les charmes architecturaux d’Anvers et le savoir-faire de ses diamantaires. Ce touriste a été arrêté par la police belge.
Ils sont fous ces Belges!
François Hollande, qui ne s’exprime que dans les grandes occasions, a confirmé qu’il s’agissait bien d’un « Français, qui voulait commettre un attentat ou créer un événement dramatique ». S’il s’était agi d’un non-Français, le président de la République aurait certainement parlé d’un « individu résidant sur notre territoire ». Pris sans doute par le temps, il n’a pas fourni d’autres précisions. Ces précisions, les voici telles que les a communiquées la police belge. Et là, SVP, éloignez vos enfants de l’écran… Et vous, âmes sensibles, promptes à l’émotion, détournez votre regard… Selon les policiers belges, manifestement islamophobes et racistes, l’individu arrêté s’était livré à un exercice assez routinier : foncer dans la foule avec sa voiture. Toujours d’après les Belges, l’homme s’appelle Mohamed S. Il portait une tenue camouflée et avait des bidons d’essence dans le coffre de son véhicule. Et les mêmes policiers ont jugé bon d’indiquer qu’il était « d’origine nord-africaine ». Ils sont fous, ces Belges !
Pourquoi ne se sont-ils pas contentés de dire, comme Hollande, qu’il s’agissait d’un Français ? Pourquoi ont-ils eu l’outrecuidance de salir l’image de communes aussi paisibles que Molenbeek et Saint-Denis ? Oui, pourquoi ? Il se murmure que François Hollande, très contrarié, a failli envoyer un message blâmant le chef de la police d’Anvers. Mais un de ses conseillers a stoppé cet élan d’indignation. « Monsieur le président, vous êtes le président de la République française. Pas le roi des Belges ! »
Pour le moment, l’affaire en est là. Force est de constater que les échanges franco-belges restent fortement déséquilibrés. Un seul Français contre de nombreux Belges venus sur notre territoire. Ces visites avaient amené un provocateur du nom de Zemmour à demander qu’on bombarde Molenbeek. Nous ne l’avons pas fait. Mais les Belges, si l’on en juge par la teneur dénonciatrice des propos de leurs policiers, n’hésiteront certainement pas à bombarder Saint-Denis…
Affaire Fillon: Canard qui s’en dédit…
Il est des oies dont on bourre le foie et des canards dont on bourre le mou. Mais quelle torture a-t-on bien pu faire subir à Didier Hassoux, le journaliste du Canard enchaîné, pour lui faire ainsi changer de ton ? Gêné aux entournures par « l’instrumentalisation politique » de son bouquin par la cible privilégiée de son employeur, le co-auteur de Bienvenue Place Beauvau n’a pas attendu plus tard qu’hier soir pour en faire l’autodafé. « On n’a pas écrit ça », a éructé le journaliste. Ecrit quoi ? Qu’il existe un « cabinet noir » à la main de François Hollande susceptible d’être à l’origine de l’interminable affaire Fillon. Accusation portée par ce dernier, sur la base de l’enquête du journaliste, sur le plateau de « L’Emission politique » hier soir.
Je mets en cause le président de la République. pic.twitter.com/lXDrOWE3Rj
— François Fillon (@FrancoisFillon) 23 mars 2017
«La seule personne qui croit qu’il y a un cabinet noir à l’Élysée, c’est François Fillon », s’aventure même notre volatile, très vite devenu bien tatillon. Comparons.
«Derrière ces ennuis à répétition qui ciblent les principaux rivaux du président sortant, difficile de ne pas voir la patte de Hollande», écrit celui qui dénonce (dénonçait ?) dans son livre « les secrets inavouables d’un quinquennat ». On pourrait s’arrêter là. Mais, bon public, continuons. « Pour orchestrer les affaires judiciaires il existe une mécanique complexe aussi efficace que redoutable. Hollande a su en tirer profit. D’abord il y a Tracfin, le service de renseignement de Bercy, le ministère piloté durant tout le quinquennat par Michel Sapin, un ami de quarante ans du Président[sic]. La plupart des affaires judiciaires qui ont empoisonné Sarko et les siens ont trouvé leurs racines ici, dans cet immeuble ultra-sécurisé du 9e arrondissement de Paris, entièrement classé secret-défense. Là, cent vingt fonctionnaires sont habilités à fourrer leur nez dans les comptes en banque de n’importe qui. » Encore ? « Depuis l’arrivée de Hollande au pouvoir, c’est comme si une malédiction judicaire s’était abattue sur son prédécesseur. » Une dernière : un « cabinet noir » ? « Il n’est pas possible d’en apporter la preuve formelle. Comme il n’est pas possible de prouver le contraire ! » Mais il existe une « addition d’indices troubles et de témoignages étonnants ».
Je suis justement en train de lire le livre dont on parle à #LEmissionPolitique 1/2 pic.twitter.com/YYhMDxIcxG
— Aliocha Karamazov (@Plumedaliocha) 23 mars 2017
#LEmissionPolitique extrait de Bienvenue Place Beauvau 2/2 #fillon pic.twitter.com/g8jWe0ArMF
— Aliocha Karamazov (@Plumedaliocha) 23 mars 2017
En effet, Didier Hassoux « n’a pas dit ça ». Mieux, on déduit de la lecture de son enquête que François Hollande serait à l’origine de toutes les affaires qui ont touché le camp adverse pendant son mandat, sauf de celle-là. C’est vrai quoi, François Fillon on n’y touche pas. La preuve, le président l’a (re)dit lui-même ce matin: « il n’y a pas de cabinet noir à l’Elysée » (il n’a pas parlé de Bercy). C’est clair ? « Macron c’est moi » mais François Fillon c’est pas moi ! Si le malheur de l’un fait le bonheur de mon poulain c’est totalement fortuit. « Moi président de la République, je ferai en sorte que mon comportement soit en chaque instant exemplaire. […] Moi président de la République, je ferai fonctionner la justice de manière indépendante. […]Moi président de la République, je ne traiterai pas mon Premier ministre de collaborateur. » J’utiliserai seulement comme tel celui de mon prédécesseur pour mieux faire en sorte de choisir mon successeur. Ah non pardon, ça non plus il ne l’a pas dit…
Bienvenue Place Beauvau: Police: les secrets inavouables d'un quinquennat
Price: ---
0 used & new available from
Attentat de Londres: la faute à la laïcité?

Depuis combien d’années entendons-nous l’idée que la laïcité est un facteur de radicalisation en France ? Depuis un peu trop longtemps, des dizaines d’universitaires et de chroniqueurs de gauche ne cessent de répandre cette opinion. Par ses politiques laïques, le modèle républicain serait totalement désuet. Il faudrait plutôt fonder une Sixième République en harmonie avec le communautarisme religieux.
Un modèle de non-intégration
L’attentat de Londres témoigne pourtant d’un fait : la laïcité ne peut pas être tenue responsable de la « discrimination » dont souffriraient quotidiennement les musulmans du Royaume-Uni. La raison est bien simple : dans ce pays, la laïcité n’existe pas. L’attaque survenue dans le métro londonien en juillet 2005, qui a causé 56 morts, ne peut pas non plus être rapprochée d’une quelconque volonté de séparation de la religion et de l’État.
Bien au contraire, le Royaume-Uni applique des politiques communautaristes qui accordent une latitude démesurée aux fanatiques religieux et aux prêcheurs de haine. Comme le Canada de Justin Trudeau, le Royaume-Uni ferme les yeux sur la prolifération d’une multitude de courants extrémistes de l’islam sans jamais vraiment remettre en question son modèle de non-intégration. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si le Canada applique le même genre de politiques suicidaires que le Royaume-Uni : il est l’héritier direct de Westminster, autant sur le plan historique que sur le plan idéologique.
Le Royaume-Uni peut bien se targuer d’avoir quitté l’Europe pour retrouver son indépendance et renouer avec ses origines. Grand bien lui fasse. Cependant, le communautarisme dont il fait encore aujourd’hui la promotion ne pourra pas éternellement durer dans un monde où les tensions identitaires mettent en péril l’équilibre des sociétés. À quoi bon sortir de l’Europe si le multiculturalisme dévore votre société ? Drôle de conservatisme que celui d’un peuple anglais désirant à la fois défendre son autonomie et la fragmentation sociale. Il y a beaucoup d’incohérence dans cette vision des choses.
La laïcité n’a rien à voir avec la montée de l’islamisme
Dans un langage académique, cette interprétation loufoque du rôle de la laïcité dans l’avènement du terrorisme islamique serait appelée « erreur d’échantillonnage ». En sciences sociales, cette erreur survient lorsque des chercheurs sélectionnent une série d’événements de manière arbitraire sans se soucier d’obtenir un échantillon représentatif du phénomène qu’ils étudient. En gros, on ne peut pas accuser la laïcité d’encourager l’islamisme quand un nombre faramineux d’attentats sont commis dans des pays dont les langues ne comprennent même pas d’équivalent du mot laïcité. Le 11 septembre 2001, les djihadistes qui ont frappé les tours jumelles n’ont pas attendu que les États-Unis interdisent le port du voile intégral dans l’espace public pour abattre environ 3000 personnes.
La laïcité n’a rien à voir avec la montée de l’islamisme. Voilà une vérité qui devrait convaincre ses adversaires d’abandonner leur rhétorique sociologisante. Mais cela n’arrivera pas, car la lutte de la gauche antiraciste est tout sauf rationnelle, elle est purement idéologique. S’il fallait vraiment la convaincre de la légitimé de la laïcité française, elle trouverait une autre raison pour accuser la République de racisme et d’exclusion sociale. Quand ce ne sera plus la laïcité, ce sera autre chose : la colonisation, les banlieues, le chômage, etc. Un jour, ce sera le nom des rues, l’architecture et la couleur des vaches.
Les Emmanuel Macron de ce monde et autres apôtres de la fausse tolérance ne veulent tout simplement pas voir ce qui relève de l’évidence. Qu’ils ne souhaitent pas partir en croisade contre une religion est peut-être louable. Mais qu’ils ne réalisent pas qu’on leur fait déjà la guerre est consternant. Les vivre-ensemblistes refusent même l’autodéfense. Ce qu’ils pratiquent, c’est l’autodestruction.
Philippe Manoeuvre file backstage

Les promesses n’engagent que ceux qui les tiennent. En France, il ne reste guère que Juppé pour tenir les siennes. Ainsi, Philippe Manoeuvre vient d’annoncer qu’il jette l’éponge dans l’édito de son dernier Rock&Folk en qualité de rédacteur en chef (numéro daté Mars 2017, avec les Cure en couverture). Désormais, il ne sera plus qu’un lecteur lambda tous les mois. Lui qui avait affirmé il y a quelques années sur Canal Plus qu’il arrêterait en même temps que les Stones… Pas Stone et Charden, non, pas Stone Temple Pilots, non non, les vrais Stones : Mick et Keith ! Jagger et Richards ! Ceux qui viennent de sortir un album de Blues, frais comme au premier jour. Nos papys du rock connaissent la musique, Mick joggeur ayant passé un pacte faustien avec l’éternité quand son âme damnée, Keith Richards, moins sportif, s’est contenté de changer son sang dans une clinique suisse. Eux, ils arrêteront les tournées quand le monde s’arrêtera de tourner.
L’heure du bilan a sonné
L’heure du bilan a donc sonné pour celui qui a repris les rênes du mensuel Rock&Folk en 1993, avec une couverture sur Aerosmith. Après avoir multiplié les Unes sur les Stones, Iggy, Led Zep, Iggy, les Stones, Led Zep, les Stooges, Iggy, etc., Manoeuvre a considéré qu’il avait fait le tour de sa sainte Trinité rock. A l’heure d’un premier bilan dans les années 2000, il confessait un seul regret : avoir consacré une couverture à Daft Punk. C’était avant le grand retour du binôme casqué avec Nile Rodgers en guest de luxe, événement qui valu au groupe français… sa seconde couverture de Rock&Folk. Keep rocking!
Poursuivons le bilan : avec ses couvertures sur les parfaits inconnus Naast et non moins parfaites inconnues Plastiscines, numéros sortis successivement en février et mars 2007, PhilMan – pour les intimes – a fait coup double : les ventes du magazine se sont envolées pendant deux mois d’affilée… à Versailles, fief des deux groupes. Keep rocking!
Malgré tout, ce rock versaillais ne révolutionnera pas vraiment le genre, se contentant de recycler les vieux plans éculés du rock’n’roll à papa, en mode bobos yéyés.
Exploits et audace
On remarquera aussi l’audace de la couverture très « constructivisme russe » des Pussy Riot, les Femen du rock, dont on attend toujours l’album. Le titre de ce numéro sorti en 2012 : « Ni Poutine, ni soumises ». Ni Trump aujourd’hui, à en croire leur nouveau clip, « Make American Great Again ». Pour les amateurs de contorsionnisme russe :
En outre, Manoeuvre a réussi l’exploit d’imposer Les Enfants du rock en prime time, près de 30 ans après la création de l’émission culte, avec pour seule concession le changement du titre : Nouvelle Star, d’où a émergé… Lio ! Et accessoirement « le nouveau Kurt Cobain » (dixit Manoeuvre) : Steeve Estatof. Keep rocking!
Les Enfants Du Rock – Michael Jackson – 1988 par teledantan
L’ex-rédacteur en chef a aussi signé la biographie de JoeyStarr (le James Brown français) et de Michel Polnareff, qui partage un point commun avec les Pussy Riot : on attend toujours l’album ! (ses fans, surtout). Keep rocking!
Certaines mauvaises langues, au vu de ce pedigree, diront que Philippe Manoeuvre aurait mieux fait d’arrêter en même temps que les Beatles. Un peu comme McCartney d’ailleurs, mais ce n’est pas le sujet.
Last but not least, il décernait dans les pages de Rock&Folk, en 2008, la palme du meilleur album de l’année à… Second Sex (groupe ami des Naast et des Plastiscines) ! Keep rocking!
Rappelons qu’en 2008 sont sortis, entre autres, les albums Bleu pétrole de Bashung et Forth de The Verve.
Un vide incommensurable
Reste son œuvre littéraire : son ouvrage référence, Rock’n’roll : La discothèque rock idéale (idéale pour lui donc) et Rock français : De Johnny à BB Brunes, 123 albums essentiels, parmi lesquels figurent Izia, Naast et… Lio. Essentiels, c’est le mot. Par manque de place probablement, les Second Sex sont absents de cette sélection. Keep rocking!
Pas étonnant, au final, qu’il ait reçu au fil des années le charmant sobriquet de Phil « Mad » Manœuvre. Maintenant qu’il se retire du jeu, laissant un vide incommensurable dans la société du spectacle « rock », la question brûle toutes les lèvres : les Rolling Stones vont-ils arrêter ?
Yves Charnet, la maladie d’amour

Qu’il est bon de retrouver cet écrivain discret, de replonger dans les mots de ce virtuose de l’indécence, ce styliste qui avance sur un fil, tel un improbable funambule. On sait, par expérience, que cette rencontre laissera des traces. Il n’est pas de ceux qu’on lit innocemment pour s’endormir au coin du feu. Son lamento colle longtemps à la peau. Voyager en sa compagnie n’est pas de tout repos. Il impose son rythme, son désordre intérieur et son impossible quiétude nous interroge sur le sens même de l’existence. Sa prose brutale, parfois instable, cabossée par endroits, lumineuse à d’autres, perce les secrets d’une âme vagabonde. L’abîme est son âtre.
Un écrivain sans filtre
Tous les jours, il souffle sur ce brasier. Nous brûlons avec lui de lire tant d’intimité dévoilée. Nous perdons pied dans cette bacchanale déchirante. Charnet est un cas à part dans le paysage littéraire français. Un poète égaré dans un monde de l’édition qui préfère les auteurs phraseurs et sentencieux. Il ne chasse pas en meute comme certains de ses confrères, ne se donne jamais le beau rôle et ne croit pas aux vertus du divertissement. Il fuit les faux-semblants. Sa transgression est de tout nous raconter, notamment le détail de ses histoires d’amour. Mais là où les mystificateurs à grosses paluches nous écœureraient, nous suivons Charnet le délicat, dans ses excès, avec l’espoir fou, qui sait, de le protéger de ses propres démons. Le lecteur n’est-il pas le meilleur médecin de l’auteur, son unique bouée de sauvetage, son phare dans la longue nuit ? Livre après livre, ce quinquagénaire qui a déjà publié à la Table Ronde et Au Diable Vauvert, écrit toujours sans filtre, il ne s’interdit aucune outrance, ne se cache pas derrière un obscur personnage de fiction, il se présente, je dirais même qu’il s’offre à nous, sans le masque et les frusques du narrateur bête et discipliné.
Charnet construit son récit avec une violence et une sincérité qui nous touchent et nous émeuvent. Il ne truque jamais sa phrase, il a la volonté farouche d’en extraire toute sa force vitale, virale même. Les écorchés solitaires qui font le pari d’une littérature originale, qui mettent leur peau sur la table de travail sont précieux et rares. Couvons-les et encourageons-les en les lisant tout simplement. A travers cette détresse sublimée, cette errance désordonnée ou cette débauche de sexe, le lecteur perçoit la lumière crue de la vérité. Dans sa dernière autofiction, autobiographie ou mémoires, peu importe le genre, Charnet laboure le fond, avec ardeur. « Dans son regard aux lèvres rouges » vient de sortir aux éditions Le Bateau Ivre, agrémenté d’une postface de Jean Delabroy. Le nivernais de naissance nous invite à partager une liaison « pornographique » entre lui, professeur célibataire et Romy, « une petite fille de 40 ans ». « Une âme de gosse dans un corps de femmes mûres » dont la candeur insolente et la jouissance extrême qu’elle lui procure, deviennent une prison des sentiments. Entre le quinqua avide de cette chair tendre et la quadra en perte d’équilibre, la sarabande des corps s’accélère dans un tourbillon infernal.
Le récit d’une passion dévastatrice
Charnet a choisi comme bande-son de cet amour & désamour, les chansons populaires de Bécaud, Sardou, Lama et Montand. Il ressasse ses deux années d’une passion exclusive et dévastatrice. « J’étais toujours affamé de cette femme mariée » dit-il. Leurs corps se consumaient éperdument dans le creux d’un lit improvisé, à Toulouse, Paris ou ailleurs. Les draps d’un hôtel Ibis ne suffisaient pas à étancher leur soif de plénitude. Romy, blonde désirable, épouse effacée d’un ingénieur transparent, mère de deux enfants, qui s’éprend de Yves, intello débonnaire, amateur de Sautet. Cet adultère flaubertien n’a rien de banal chez Charnet, le charnel, qui cherche obstinément un sens à la vie. Il se met, une fois de plus, à nu. On l’avait quitté sur les bords de la Loire, vers la Charité où il égrenait les maux de son enfance dans un précédent livre. Il nous revient encore plus désarticulé, l’amertume des grands perdants est un horizon sans fin. La littérature de qualité y puise son ferment.
Yves Charnet, Dans son regard aux lèvres rouges, Editions Le Bateau Ivre (Postface de Jean Delabroy)
Alexandre Tharaud: la modestie des grands artistes

Chez le pianiste star Alexandre Tharaud, interprète reconnu de Ravel, Rachmaninov et Bach, les portraits des illustres solistes sont cantonnés aux murs des toilettes. Toujours en voyage, ce grand jeune homme pâle aux « bras allumettes », aux coudes tranchants et à l’appétit d’ogre possède huit valises, une maison en poupées russes, mais pas de piano. C’est un sacrifice auquel il a consenti pour affermir ses programmes et ses enregistrements, ne pas céder à la tentation de déchiffrer le trésor inépuisable de la musique classique.
Un interprète hors du commun
Alexandre Tharaud n’est pas un interprète comme les autres. Avec une grande délicatesse – mais qu’attendre de plus d’un pianiste ? – il effleure l’histoire de son métier, né au milieu du XIXème siècle romantique dans les salons Pleyel, et de son instrument, pas si vieux que cela, changeant, capricieux, dont il ignore, à l’instar de ses collègues interprètes, les secrets de mécanique. Tharaud a fait le pari d’interpréter des pièces pour clavecin, celles de Couperin, au piano, on le lui a reproché mais il séduit. Il séduit son public, fervent jusqu’à lui offrir des cadeaux encombrants, des conseils de grand-mère, des confitures. Il séduit aussi parce que, depuis les années 1850 et la gloire du grand Franz Liszt, les solistes font se pâmer les femmes. Il évoque les caprices du pianiste, ceux du vaniteux Dussek, tout en jabots et gestes grandiloquents, qui déplaça de trois quarts son instrument pour offrir aux dames du premier rang son meilleur profil.
スカルラッティ Alexandre THARAUD – Scarlatti, Sonate… par dontanine
Fils d’une danseuse classique et d’un chanteur baryton reconverti en garagiste, Alexandre Tharaud a débuté dans des restaurants chics où personne ne l’écoutait, il se changeait dans les toilettes, il a joué chez Régine et dans des cabarets où son nom était écorché sur les programmes, il accompagnait des films muets, particulièrement ému par Le dernier des hommes de Murnau, se déplaçait parfois à ses frais pour jouer (« dire » disait-on au temps de Chopin) son répertoire devant personne, pour le plaisir, la joie extatique d’être sur scène.
Un livre à cœur ouvert
Il ouvre au lecteur la porte de ses petites manies, des longueurs de piscine pour évacuer le décalage horaire jusqu’aux granules homéopathiques qui emplissent sa valise, et surtout, ses trous de mémoire. Tharaud ne joue plus, et ne jouera jamais plus de mémoire, terrorisé par le noir qu’il a plusieurs fois vécu, et horrifié plus encore à la perspective qu’il se manifeste de nouveau. C’est sans doute l’un des chapitres les plus pittoresque de ces mémoires de pianiste, celui consacré aux petites mains des tourneurs de page, ce métier de spectre. Tous ne se valent pas. Certains oublient de se doucher, d’autres manquent leur moment d’une seconde, les perles des vieilles dames cliquettent, les ongles des vieux messieurs s’enduisent de salive, mais qu’importe.
Le pianiste et désormais écrivain Alexandre Tharaud embrasse les jolis et les moins reluisants aspects de sa vie tout entière concentrée dans ses mains. Montrez-moi vos mains lui enjoint-on lors des cocktails qu’il abhorre. Il aimerait, mais il n’ose pas, user du mot du soliste Christian Ivaldi : « Je ne vous serre pas la main, elles sont pleines de fausses notes. »
Alexandre Tharaud, Montrez-moi vos mains – Grasset, 216 pages.
La guerre d’indépendance a rendu impossible la rupture entre la France et l’Algérie


Gil Mihaely. Votre livre mêle petite et grande histoire à travers le récit autobiographique de votre enfance pendant la guerre d’Algérie. Vous y décrivez votre village de fellahs kabyles, avec un regard quasi ethnographique. Ce n’est pas uniquement l’histoire d’une rencontre entre un gamin et un monde en guerre mais celle de deux anthropologies…
Slimane Zeghidour[1. Journaliste et éditorialiste pour TV5, Slimane Zeghidour a dernièrement publié Sors, la Route t’attend, mon village en Kabylie 1953-1962 (Les Arènes, 2017).]. C’est qu’à nos yeux d’alors le hameau, dans le djebel où j’ai vu le jour, n’est pas qu’un débris épars de l’univers ; c’est l’univers tout court. J’y ai grandi sans imaginer qu’il puisse en exister d’autre. Et le relief naturel y contribue à l’envi : la Kabylie des Babors, ce pentu pays qui est le mien, est un massif tourmenté, hérissé de monts, creusé de ravins, truffé de cavernes, le tout recouvert de maquis luxuriants, le décor idéal pour des insurgés en mal de sanctuaires. Normal, il y pleut trois fois plus qu’à Brest : jusqu’à 18 00 mm par an ! Sur ce sol tout en replis, un village, implanté toujours au somment d’un éperon, n’abrite qu’un clan, à l’instar du nôtre où il n’y a que des Zeghidour ; jaloux de son « sang », de son autonomie. Aussi, hameau, famille, maquis, clairière, champs, vergers, arbres, sources y forment un seul corps, et avec quel esprit de corps ! Le village y est perçu comme une seule maison dont les ruelles seraient les couloirs et les maisons des pièces. Cette perception de soi et de l’univers, qui plonge dans les tréfonds de la Méditerranée, va voler en éclat dès le premier coup de feu de la guerre. J’aurai été, à mon corps défendant, le témoin direct du naufrage d’un univers immémorial.
Après cent vingt-cinq ans de présence française en Algérie, la métropole fait enfin irruption chez les Zeghidour en 1956 et tout change donc profondément et durablement en l’espace de six ans ?
Oui, c’est exactement cela ! Il a fallu que j’écrive ce récit pour réaliser que les Français, pourtant maîtres des lieux depuis la prise d’Alger l’été 1830, auront attendu 23 ans avant de se risquer à « pacifier » la Petite-Kabylie. Ils sont venus fin 1853 « soumettre » le djebel, avec le fer et le feu, conduits par les futurs maréchaux de France, Mac-Mahon, Bosquet et Saint-Arnaud, jusqu’à notre hameau. Puis ils sont repartis, sans laisser d’adresse, et on ne les a plus jamais revus dans nos parages, jusqu’à… la Toussaint 1954 ! Cent ans de solitude, dans une France que la Méditerranée traverse comme la Seine traverse Paris, selon le slogan officiel.
En 1956, deux ans après le début du conflit, voici que les Français réapparaissent. Ce sont aussi des soldats, mais cette fois-ci ils cherchent moins, au rebours de leurs aïeux, à conquérir le djebel qu’à reconquérir les cœurs de son peuple de fellahs. Il fallait nous extirper de notre bled, un, afin de nous soustraire à l’emprise du FLN qui y a établi ses quartiers, deux, pour nous « moderniser », soit nous faire basculer du statut de « sujet » à celui de « citoyen » français. En un mot comme en mille, nous étions le véritable enjeu de la guerre, c’était à qui nous rallierait à sa cause, l’intégration ou l’indépendance, l’Algérie ou la France.
Ont-ils vidé le village ?
Non seulement notre village mais tous les hameaux et bourgs enclavés, là où l’armée ne pouvait pénétrer avec des véhicules ! En tout, plus de 16 000 villages mechtas et douars, soit un exode qui a du jour au lendemain a transbahuté 2,5 millions d’un univers à l’autre ! Il y aura eu jusqu’à mille camps dits de regroupement, pour accueillir à peu près un tiers de la population algérienne et presque la moitié de la paysannerie. Je me suis ainsi retrouvé un beau matin dans une baraque, au milieu d’un camp immense, entouré de barbelés, soumis au couvre-feu. Ainsi que je l’ai déjà dit, l’intention de l’état-major n’était pas d’en faire un lieu de relégation mais un laboratoire à ciel ouvert de « modernisation »…
Effectivement, en vous lisant, on se rend compte qu’il s’agissait de camps de transformation anthropologique, d’usines à fabriquer des Français…
Exact, je parlerais même de francisation accélérée. La France, réveillée en sursaut par les explosions de la Toussaint, réalisait que ce bon peuple du djebel qu’elle avait abandonné à son sort plus d’un siècle durant était sur le point de basculer sans retour dans le camp de l’insurrection, qu’il abritait déjà et nourrissait. Il y allait donc de l’avenir de la France en Algérie. Il fallait y remédier vaille que vaille. De fait, dès 1955, le gouverneur général, l’ethnologue spécialiste des Aztèques, Jacques Soustelle, lançait le concept d’Intégration, aujourd’hui si galvaudé. Sous le mot d’ordre « instruire et construire », il préconisait d’intégrer les « musulmans » instruits, selon le jargon officiel, à tous les échelons de la fonction publique, à hauteur de 10% !
C’était pathétique cet effort titanesque, qui aura vu la France investir sur nous en six ans davantage qu’elle ne l’avait fait en 125 ans. J’avais ainsi pu aller à l’école, sous une guitoune installée par l’armée et avec des appelés métropolitains pour instituteurs, en uniforme s’il vous plaît. On avait alors vu les écoles jaillir du sol, des routes s’ouvrir, des dispensaires se multiplier, non point en dépit mais en raison, justement, de la guerre. Chez nous, c’était la construction du plus grand complexe hydro-électrique d’Algérie, tout à proximité du camp, ce qui avait permis à tous les adultes du camp, soit 1500, de s’y faire embaucher en tant qu’ouvriers. Cette ferveur édificatrice sur fond de combats féroces, de rafles, d’assassinats et de napalm, avait un nom officiel : le plan de Constantine. Il consistait à développer ce massif aussi ingrat que somptueux afin de l’amarrer une fois pour toutes au pays utile. Et pour en finir aussi un bled rebelle qui avait depuis abrité depuis l’Antiquité les insurrections les plus dévastatrices du bassin méditerranéen.
Et cet exode transforme la vie de ces fellahs qui deviennent des travailleurs salariés…
Des prolos, qui mangent du « pain français » et aux oreilles de qui le mot « fellah » ne tardera pas à passer pour une insulte…
Plus généralement, c’est une communauté qui s’organise en familles nucléaires et laisse derrière elle ses morts, le monde des esprits.
Vous parlez d’une perte immense, d’un deuil impossible ! Avec le recul, je dirais que le principal culte que nous célébrions c’était celui des Ancêtres, des morts dont l’esprit survivait parmi nous, veillant sur les vivants, bénissant les récoltes et les troupeaux. Je me souviens que quand je « priais », je ne pensais qu’à mes aïeux et au premier d’entre eux, l’ancêtre et saint patron de notre douar, le vénérable Sidi-Ali que je me représentais avec un fin visage orné d’une barbe soyeuse, la silhouette drapée dans un burnous immaculé, un santon qu’on dirait sorti d’une gravure de Gustave Doré. Il y a même des gens qui croient, aujourd’hui encore, que ces esprits que nous avions abandonné sur place y errent toujours, solitaires et orphelins de leurs ouailles. D’aucuns, en concluent qu’ils nous auraient maudit, d’où la désolation de notre bled et l’exil qui nous a éparpillé aux quatre horizons de l’univers.
Comment s’est donc reconstruite la communauté dans le camp ?
Notre camp regroupait plusieurs hameaux, y compris des clans rivaux. Les santons locaux, les chefs de villages et les édicules de marabouts étaient remplacés au pied levé par les tours de guet, les supplétifs issus du bled et les officiers des Sections administratives spécialisées ou S.A.S, des agents qui parlaient le kabyle et l’arabe. Ils écumaient le camp du matin ou soir, aidant un tel à remplir un formulaire, conduisant tel autre chez l’infirmier, tâtant le pouls de tout un chacun, bref, un modèle de « travail » de terrain, ce qui n’excluait nullement la franche amitié sinon la solidarité agissante, à la barbe de la hiérarchie. Le camp était subdivisé en pâtés de gourbis, surtout des paillottes aux murs et aux toits de chaume, abritant chacun un clan tout uniment.
Chacun était chez soi donc, seul l’unique point d’eau drainait toutes les femmes pour le rituel magique du remplissage des jarres. Un vrai spectacle ! La vie s’écoulait, au rythme des combats, mais c‘était une vie double, le jour nous avions les officiers de la SAS, la nuit, les « frères » du FLN, plutôt de l’ALN, l’Armée de libération nationale, son bras armé. Nous vivions dans un camp retranché, ravitaillé par avion ; j’aurai ainsi découvert l’avion avant le vélo ou la brouette. Nous n’avions pas de poste radio et n’écoutions donc pas La Voix des Arabes émettant depuis Le Caire. Il fallait alors composer, louvoyer, s’exténuer à éviter de prêter le flanc au soupçon des uns et des autres qui s’épiaient jour et nuit. Je n’apprendrais qu’une fois adulte jusqu’à quel point le FLN avait noyauté les habitants du camp, y compris via de vrais faux-harkis.
Les officiers SAS n’étaient pas en reste. Ils faisaient du renseignement au ras du quotidien, qui consistait à aller chaque matin serrer la main de tout le monde, y voyant le meilleur moyen de pressentir, à travers un regard fuyant ou une voix hésitante, qu’un coup était dans l’air du camp. Il y avait aussi, par chez nous, une sorte de division du travail militaire : les Français de France, les « vrais Français » disions-nous, n’étaient pas affectés dans les unités combattantes mais servaient de médecins, d’infirmiers ou d’instituteurs. C’étaient vraiment de braves gars et ce sont eux qui ont fait que la relation avec la France devait résister aux horreurs du conflit. Nous avions donc les « bons » Français, qui n’étaient pas armés, et il y avait les autres, les « mauvais », les légionnaires, à moitié allemands et hongrois, et les tirailleurs sénégalais qui se chargeaient du combat, du ratissage, des rafles…
Comment se déroulait la vie quotidienne dans cette usine à fabriquer des français ?
Les hommes travaillaient dans le barrage. Nous avions bien de la chance, nous, car tous les camps ne disposaient pas d’un chantier tout à côté. Grâce à quoi, mon père qui était cultivateur et métayer avait réussi à ouvrir un petit magasin dans le souk du camp ; plus tard il achètera un camion pour aller écouler ses produits dans d’autres camps qui en étaient dépourvus. Une mission de vendeur itinérant qui n’avait pas échappé aux officiers du FLN… Notre exil se soldait ainsi par une élévation du niveau de vie, d’autant que ma sœur et moi avions pu y aller à l’école, sans oublier les soins que m’avaient prodigué des médecins militaires pour me guérir du bacille de Koch et de l’ascaris, qui n’y auront pas moins fauché la vie d’un enfant sur dix !
C’était l’intégration sans société d’accueil…
A l’époque, ce n’était pas à nous de faire l’effort d’adopter un modèle républicain qui ne nous avait du reste jamais été proposé, mais c’était d’abord à la République de nous faire une place en son sein. Germaine Tillion avait qualifié ce souci d’élévation bien tardif mais réel de « discrimination réparatrice » en faveur des « musulmans ». Et le point d’orgue de ce processus devait survenir à l’automne 1958 : le référendum du 28 septembre pour la Ve République, au bout duquel nous devenions enfin des citoyens français à part entière. En vertu de quoi, nous nous étions réveillé le 29 septembre au matin, en tant que citoyens Français complets !
J’y repense avec beaucoup d’émotion, car ce référendum, c’était la première et l’ultime consultation à laquelle feux mes braves parents auront participé. Et moi-même je me souviens de ce jour où le chef de la région militaire était venu en grand arroi et qu’un soldat m’avait donné un petit drapeau tricolore et une poignée de bonbons… Je pourrais invoquer un lien familial, intime, avec cette Vème sous laquelle nous vivons toujours vous et moi.
Même Jean-Marie Le Pen ne pensait pas l’islam incompatible avec la République…
En 29 janvier 1958 il avait en effet prononcé à l’Assemblée nationale une véritable ode à la fusion de l’islam et de la République, des musulmans et des Européens. « J’affirme que dans la religion musulmane, rien ne s’oppose à faire du croyant ou du pratiquant musulman un citoyen français complet », avait-il déclamé. Un plaidoyer inimaginable aujourd’hui. Néanmoins, la République qui, d’une main, nous accueillait en tant que Français, entamait, de l’autre, des contacts secrets avec le FLN, lequel exigeait la « libération » totale de l’Algérie. La France nous adoptait en tant que citoyens français et ce au moment même où elle se résignait à nous voir devenir des citoyens algériens !
Peut-être les camps vous ont-ils davantage transformé en consommateurs individualistes occidentaux qu’en citoyens français…
L’un n’excluait pas l’autre ; après tout notre pauvreté était aussi corrélée à notre statut de sujets non-citoyens. Je raconte dans le livre, comment j’avais découvert, dans le camp, des fruits et légumes jamais vu jusqu’alors, carottes, bananes, poires, aubergines… Une fois dans le camp, nous nous étions mis à consommer des produits finis, alors qu’au village nous produisions l’essentiel de notre ordinaire, orge, sorgho, ail et oignons, lait, beurre, figues sèches, mais aussi étoffes de laine, burnous, savates… La seule chose que nous achetions, c’était le pétrole pour la lampe, le café, le tabac à chiquer et le sucre.
Dans le camp, on ne produisait plus rien, mais avec l’argent gagné par nos ouvriers de parents, on s’offrait du « pain français », on buvait de la limonade, on découvrait la sardine en boîte et le thé, les biscuits et les oranges… Je n’avais jusqu’alors jamais vu d’oranges ! On mangeait du coup plus souvent de la viande ; plus besoin à cette fin d’attendre une grande occasion –mariage, naissance, circoncision, décès- pour immoler un bélier, il suffisait de passer chez le boucher du souk.
Pourquoi la mayonnaise n’a-t-elle pas pris ? Pourquoi vous n’êtes-vous pas devenus des Français comme les paysans bretons un siècle plus tôt ?
Il y a une phrase d’Oscar Wilde que je répète souvent à propos du couple franco-algérien : « Le propre des bonnes résolutions est qu’on les prend toujours trop tard ». La mayonnaise aurait pu prendre si la IIè République qui avait annexé début 1848 l’Algérie à la France avait du même geste étendu la citoyenneté à tous les habitants du pays conquis. Cette décision ne sera prise qu’un siècle plus tard, d’un seul coup et en catastrophe, dans un sursaut désespéré de rattraper le temps perdu.
Durant tout ce temps, un lourd contentieux, cumul explosif de mauvais souvenirs, de peurs et de rancœurs, s’était installé entre Européens et musulmans. Pourtant, les Pieds noirs, surtout ceux du bled, vivaient, le privilège de la citoyenneté près, en bon voisinage avec les « cousins » musulmans, je dis cousins, car la majorité d’entre eux venaient de terres jadis conquises par les Arabes, Malte, la Sicile, l’Andalousie, sans parler des Juifs, issus, eux, de la même souche berbère que nous. Germaine Tillion avait écrit à ce propos que ces « Européens » avaient de ce fait sans doute plus de « sang arabe » que leurs voisins kabyles.
Il n’empêche, ils étaient à la fois plus complices avec nous –il n’y a pas une famille du bled qui n’ait eu son quart d’heure de fraternité avec des pieds noirs !- mais moins enclins à souhaiter notre accès au statut de citoyen, à parité avec eux. Aux yeux de beaucoup de braves et humbles « petits blancs », qualifiés de « Français à 61 centimes », -allusion au prix du formulaire de naturalisation-, ce statut de citoyen était au fond un privilège, leur unique luxe.
La décision de nous hisser à leur niveau ne pouvait donc venir que de Paris. Ce statut de citoyen que les nationalistes n’avaient eu de cesse de réclamer depuis l’aube du XXè siècle, survenait finalement quand plus personne ne s’y attendait. Et surtout pas le FLN, lequel avait le vent de l’Histoire en poupe, après avoir réussi à porter la guerre du djebel à Alger, puis de là en France avant d’aller plaider sa cause à Pékin, Bonn, Rome, Londres et Washington. A cet égard, rien n’était plus pathétique que la journée de la « Fraternisation » organisée peu avant le referendum par l’armée à Alger, où l’on avait vu des dizaines de milliers d’Européens donner l’accolade à leurs –je cite- « frères musulmans ». Ce moment-là était comme un carnaval, une parenthèse où, ainsi que le dit le poète brésilien Vinicius de Moraes dans la célèbre samba « Felicidade », « Le roi, le pirate et le jardin » communient jusqu’au mercredi soir, qui clôt la kermesse.
Sauf que ce carnaval vous a définitivement changés…
Et comment ! Nous avions vite réalisé que le retour à la vie d’antan n’était plus possible. En six ans, nous avions fait un bond d’un siècle. Nous étions quand même retournés au hameau, juste après l’annonce du cessez-le-feu, le 19 mars, et je me souviens encore combien nous y étions perdus, au milieu de nos gourbis sans portes, envahis de ronces et d’herbes folles. Mon père en avait vite conclu que le bled c’était fini, que nous ne pouvions plus renoncer au dispensaire, à l’école. Le charme était rompu, l’univers des vénérables aïeux caduc. Il fallait donc, de nouveau, repartir, avec nos baluchons, mais pour Alger cette fois-ci et sans espoir de retour au village soudain désenchanté. Le déracinement, entamé par la guerre, devait inexorablement continuer en dépit, sinon en raison même, du retour à dans la paix.
Je repense à une phrase attribuée à de Gaulle qui aurait déclaré : « L’Algérie restera française comme la Gaulle est restée romaine. » C’est-à-dire que les Gaulois avaient eu beau avoir chassé les Romains ils n’en avaient pas moins capté leur langue en héritage, le latin, ancêtre de notre français. Tout s’était passé comme si le général tenait à laisser au FLN une population aussi francisée que possible. En tout état de cause, le processus de francisation enclenché par la guerre ne pouvait plus s’arrêter, et l’indépendance, loin de le juguler ne lui en donnera que plus de vigueur !
Malgré l’arabisation forcée impulsée par Boumediene et les autres tentatives de rupture des gouvernements algériens successifs ?
Tout à fait ! Tenez, avant l’indépendance, Alger n’avait que quatre quotidiens en français ; aujourd’hui, 55 ans plus tard, on en trouve 27 chaque matin, soit à peu près trois fois plus qu’à Paris ! Des dizaines de maisons d’édition y éditent pièces de théâtre, romans et essais, dans la langue de Camus. Dix fois plus qu’il n’y en avait à l’époque française. Plus encore, Il n’y avait, au début de la guerre, que 14% des enfants algériens qui allaient à l’école française. De nos jours, l’enseignement du français est obligatoire dès la deuxième année du primaire… Au bilan, il y a plus d’Algériens francisés aujourd’hui qu’il y en avait à l’époque de l’Algérie française.
Si on suit votre récit, on arrive à la conclusion paradoxale que la guerre d’indépendance algérienne a rendu la rupture avec la France impossible…
Exactement. C’est que la guerre avait jeté d’un coup, et pour la première fois, l’une contre l’autre, la France profonde, celle des 2, 5 millions d’appelés accourus du Vaucluse, d’Alsace ou du Midi, et l’Algérie profonde, celle des 2, 5 millions de fellahs déplacés. Aucun des deux peuples n’en est ressorti indemne, pour le pire mais aussi, oui, je le crois, le meilleur. La seule solution, désormais, c’est d’accepter pleinement cet héritage et de vivre avec, car il est irréversible, quand bien même il ne manque pas d’esprits ici et là-bas qui croient encore possible de s’en « purifier ». C’est seulement avec une Algérie un peu française et une France un peu algérienne qu’on pourrait établir des relations un tant soit peu apaisées.
Swann, communiste fatigué

Et tout d’un coup, en 2017, lui qui avait aimé la politique, et même son jeu, ses intrigues, ses machiavélismes, à la façon dilettante dont on peut aimer les échecs ; lui qui l’avait aimée, aussi, parce qu’elle était en quelque sorte l’incarnation fraîche et parfois menteuse comme une jeune fille, de son engagement communiste ; il se sentit pris d’une immense lassitude, d’un immense désintérêt qu’il attribuait tantôt à l’âge qui rendait moins vif le feu des passions amoureuses comme celui des idées politiques, feux parfois similaires à l’extrême, – et il s’aperçut d’ailleurs à cette occasion qu’il avait moins souffert de ne plus aimer Odette que s’il avait eu dix ans de moins – ; moitié au spectacle effectivement dégoûtant de la stupidité propre à l’Ordre Moral mêlé au libéralisme déjà vainqueur puisque accepté de fait par tous ces jeunes gens ubérisés, semblables à ces oiseaux pris dans la glu, grives macronisées sans le savoir, acceptant leur servitude à condition qu’on leur laissât et même qu’on les encourageât à l’appeler liberté, nomadisme, ouverture à l’autre, agentivité.
Un Swann désabusé et épuisé
Swann comprenait, de même qu’Odette n’était plus désormais qu’un pincement de loin en loin, n’était que l’image passagère d’un visage enfoui dans un oreiller qui lui souriait le matin ou, nue, mettant sa chemise à lui jetée sur le parquet la veille au soir et allant préparer le thé, ou encore une certaine manière de s’encadrer en lunettes noires dans une fenêtre transformée en tableau comme lors de l’un de leurs derniers voyages à Balbec, Swann comprenait, donc, que son goût pour la politique allait disparaître en s’estompant, ne revenant que de loin en loin, comme Odette revenait dans quelques situations emblématiques, mais de plus en plus nimbées de l’irréalité des souvenirs, irréalité qui grandissait avec leur éloignement dans le Temps, comme à l’époque où Swann avait cru tout à nouveau possible avec le Front de Gauche, vers 2009.
Et, comme les hommes désabusés mais autrefois enthousiastes, qui ne veulent plus être embarrassés quand on parle devant eux de leur passé, il affectait de plus en plus une forme d’ironie détachée en espérant qu’elle passât pour une forme supérieure d’esprit ou de lucidité alors qu’en son for intérieur, le communisme, qui restait la grande affaire de sa vie mais dont plus personne ne voulait parler ou ne pouvait penser dans ses implications réelles, aussi réelles qu’un bain de mer au printemps dans la Manche encore glacée mais qui fait naître une jeunesse nouvelle, le communisme donc qu’il aimait d’un amour désespéré, presque poétique, allait faire de lui, avait fait déjà de lui, un de ces personnages de Balzac, comme dans le Cabinet des Antiques ou de Barbey d’Aurevilly dans le Chevalier des Touches, qui vieillissent avec leurs rêves épiques et impossibles de sociétés disparues, de sociétés qui n’ont peut-être même jamais existé que dans leur imagination, et se retrouvent dans les salons de sous-préfectures endormies où l’on parle tard à voix basse, dans une atmosphère à la fois douillette, confortable comme un fauteuil Voltaire, et discrètement désespérée alors qu’on ressert un dernier cognac car il est déjà minuit.
Christine engueule


À en croire Eric Naulleau, dans son Petit livre noir du roman contemporain, qu’il cosigna avec Pierre Jourde, Christine Angot aurait un jour, lors d’un entretien journalistique, prononcé cette phrase pleine de lucidité : « Il y a des gens qui se marrent en me lisant ». C’est possible et même très probable : cela m’est arrivé. En l’écoutant parler par contre, pas trop.
Délivrez-la du mal!
Hier soir par exemple, face à François Fillon, si Mme Angot cherchait à faire rire, il faut lui dire que c’est raté. Un vrai bide. Mais c’est qu’hier soir, Christine Angot s’est confrontée au mal pur. A la hideur incarnée : un homme qui, le salaud, a employé sa famille et accepté des cadeaux. Pris par la patrouille médiatique, cet homme avait encore l’outrecuidance de ne pas retirer sa candidature et de ne pas retourner se terrer, honteux, dans sa province, persistant même à polluer de sa présence le Paris de Mme Angot. Celle-ci trouvait aussi, dans une de ses récentes chroniques, à la faveur d’un de ces raisonnements chaotiques et obscurs dont elle a le secret, que Pénélope Fillon était, « sous ses airs timides », aussi violente que Mehdi Meklat… Toutes ces horreurs, c’était trop pour Mme Angot, et c’est ainsi qu’elle déplaça son austère personne jusque dans le poste de télévision, pour venir rendre elle-même la justice, sous les spotlights.
Dans ses romans, Christine Angot dit beaucoup « je », mais à la télé, Christine Angot dit « nous ». A l’unisson de Mme Angot, il paraît que « nous » sommes indignés, nous autres qui ne sommes pas dans le poste, par la « malhonnêteté »de François Fillon. « Nous » devrions comme elle être tout remplis de notre bonne conscience et de notre colère, contents d’être qui nous sommes, et de ne pas être lui. Il paraît que « nous » devrions même nous sentir représentés par Mme Angot qui sérieuse comme un pape d’autrefois, pourfend devant nous les forces du mal. Eh bien non, not in my name, comme disent les musulmans que j’aime. Mme Angot et ses diatribes de bigotes déchaînées ne me représentent pas.
Une persécutrice de notre temps
Mme la procureure Angot ne représente que ce qu’il y a de plus sinistre dans la mentalité persécutrice de notre temps. Sa bonne conscience et son esprit de sérieux. Toute de noire vêtue, sourcils froncés, fulminante, dressée, elle pointe des doigts accusateurs et semble invoquer la colère des dieux, pour pourfendre l’ennemi de la religion du jour, et du genre humain, convoqué devant son tribunal. C’est à peu près comme ça que je me représente le Grand Inquisiteur dans l’Espagne de Torquemada, mais j’ai peur de céder ainsi aux clichés les plus anticatholiques de notre belle république. Se réclamant de la foule des anonymes en colère, Mme Angot fut cependant désarçonnée par quelques huées venant du public. Incapable de boire quelques gouttes de la potion amère qu’elle voulait faire ingurgiter à François Fillon, Christine Angot se retire alors rapidement, mais prétend, en quittant le plateau, avoir courageusement incarné la voix vengeresse non seulement de la foule anonyme et vindicative, mais aussi des journalistes eux-mêmes…
La représentativité ne s’improvise ni ne se décrète. Fort heureusement, Mme Angot n’a aucune légitimité pour dire « nous ». Qu’elle se contente de son dérisoire nombril, qu’elle expose complaisamment dans ses illisibles romans. Si quelqu’un me représentait hier soir, c’était François Fillon, cet homme blessé et doutant visiblement de lui-même et de ses choix, mais qui dans ses doutes et ses blessures manifeste plus d’humanité que la furie pleine d’elle-même qui lui faisait face. Si quelqu’un doit porter ma voix, ce sera lui, et non Mme Angot.
Anvers: et voici comment la France rayonne à l’étranger!


Les échanges entre la France et la Belgique se portent à merveille. Il y a quelque temps, les Belges avaient envoyé chez nous des habitants de Molenbeek désireux de connaître les terrasses de café parisiennes et d’assister aux concerts du Bataclan. En signe de réciprocité, nous leurs avons adressé un Français qui voulait découvrir les charmes architecturaux d’Anvers et le savoir-faire de ses diamantaires. Ce touriste a été arrêté par la police belge.
Ils sont fous ces Belges!
François Hollande, qui ne s’exprime que dans les grandes occasions, a confirmé qu’il s’agissait bien d’un « Français, qui voulait commettre un attentat ou créer un événement dramatique ». S’il s’était agi d’un non-Français, le président de la République aurait certainement parlé d’un « individu résidant sur notre territoire ». Pris sans doute par le temps, il n’a pas fourni d’autres précisions. Ces précisions, les voici telles que les a communiquées la police belge. Et là, SVP, éloignez vos enfants de l’écran… Et vous, âmes sensibles, promptes à l’émotion, détournez votre regard… Selon les policiers belges, manifestement islamophobes et racistes, l’individu arrêté s’était livré à un exercice assez routinier : foncer dans la foule avec sa voiture. Toujours d’après les Belges, l’homme s’appelle Mohamed S. Il portait une tenue camouflée et avait des bidons d’essence dans le coffre de son véhicule. Et les mêmes policiers ont jugé bon d’indiquer qu’il était « d’origine nord-africaine ». Ils sont fous, ces Belges !
Pourquoi ne se sont-ils pas contentés de dire, comme Hollande, qu’il s’agissait d’un Français ? Pourquoi ont-ils eu l’outrecuidance de salir l’image de communes aussi paisibles que Molenbeek et Saint-Denis ? Oui, pourquoi ? Il se murmure que François Hollande, très contrarié, a failli envoyer un message blâmant le chef de la police d’Anvers. Mais un de ses conseillers a stoppé cet élan d’indignation. « Monsieur le président, vous êtes le président de la République française. Pas le roi des Belges ! »
Pour le moment, l’affaire en est là. Force est de constater que les échanges franco-belges restent fortement déséquilibrés. Un seul Français contre de nombreux Belges venus sur notre territoire. Ces visites avaient amené un provocateur du nom de Zemmour à demander qu’on bombarde Molenbeek. Nous ne l’avons pas fait. Mais les Belges, si l’on en juge par la teneur dénonciatrice des propos de leurs policiers, n’hésiteront certainement pas à bombarder Saint-Denis…
Affaire Fillon: Canard qui s’en dédit…

Il est des oies dont on bourre le foie et des canards dont on bourre le mou. Mais quelle torture a-t-on bien pu faire subir à Didier Hassoux, le journaliste du Canard enchaîné, pour lui faire ainsi changer de ton ? Gêné aux entournures par « l’instrumentalisation politique » de son bouquin par la cible privilégiée de son employeur, le co-auteur de Bienvenue Place Beauvau n’a pas attendu plus tard qu’hier soir pour en faire l’autodafé. « On n’a pas écrit ça », a éructé le journaliste. Ecrit quoi ? Qu’il existe un « cabinet noir » à la main de François Hollande susceptible d’être à l’origine de l’interminable affaire Fillon. Accusation portée par ce dernier, sur la base de l’enquête du journaliste, sur le plateau de « L’Emission politique » hier soir.
Je mets en cause le président de la République. pic.twitter.com/lXDrOWE3Rj
— François Fillon (@FrancoisFillon) 23 mars 2017
«La seule personne qui croit qu’il y a un cabinet noir à l’Élysée, c’est François Fillon », s’aventure même notre volatile, très vite devenu bien tatillon. Comparons.
«Derrière ces ennuis à répétition qui ciblent les principaux rivaux du président sortant, difficile de ne pas voir la patte de Hollande», écrit celui qui dénonce (dénonçait ?) dans son livre « les secrets inavouables d’un quinquennat ». On pourrait s’arrêter là. Mais, bon public, continuons. « Pour orchestrer les affaires judiciaires il existe une mécanique complexe aussi efficace que redoutable. Hollande a su en tirer profit. D’abord il y a Tracfin, le service de renseignement de Bercy, le ministère piloté durant tout le quinquennat par Michel Sapin, un ami de quarante ans du Président[sic]. La plupart des affaires judiciaires qui ont empoisonné Sarko et les siens ont trouvé leurs racines ici, dans cet immeuble ultra-sécurisé du 9e arrondissement de Paris, entièrement classé secret-défense. Là, cent vingt fonctionnaires sont habilités à fourrer leur nez dans les comptes en banque de n’importe qui. » Encore ? « Depuis l’arrivée de Hollande au pouvoir, c’est comme si une malédiction judicaire s’était abattue sur son prédécesseur. » Une dernière : un « cabinet noir » ? « Il n’est pas possible d’en apporter la preuve formelle. Comme il n’est pas possible de prouver le contraire ! » Mais il existe une « addition d’indices troubles et de témoignages étonnants ».
Je suis justement en train de lire le livre dont on parle à #LEmissionPolitique 1/2 pic.twitter.com/YYhMDxIcxG
— Aliocha Karamazov (@Plumedaliocha) 23 mars 2017
#LEmissionPolitique extrait de Bienvenue Place Beauvau 2/2 #fillon pic.twitter.com/g8jWe0ArMF
— Aliocha Karamazov (@Plumedaliocha) 23 mars 2017
En effet, Didier Hassoux « n’a pas dit ça ». Mieux, on déduit de la lecture de son enquête que François Hollande serait à l’origine de toutes les affaires qui ont touché le camp adverse pendant son mandat, sauf de celle-là. C’est vrai quoi, François Fillon on n’y touche pas. La preuve, le président l’a (re)dit lui-même ce matin: « il n’y a pas de cabinet noir à l’Elysée » (il n’a pas parlé de Bercy). C’est clair ? « Macron c’est moi » mais François Fillon c’est pas moi ! Si le malheur de l’un fait le bonheur de mon poulain c’est totalement fortuit. « Moi président de la République, je ferai en sorte que mon comportement soit en chaque instant exemplaire. […] Moi président de la République, je ferai fonctionner la justice de manière indépendante. […]Moi président de la République, je ne traiterai pas mon Premier ministre de collaborateur. » J’utiliserai seulement comme tel celui de mon prédécesseur pour mieux faire en sorte de choisir mon successeur. Ah non pardon, ça non plus il ne l’a pas dit…
Bienvenue Place Beauvau: Police: les secrets inavouables d'un quinquennat
Price: ---
0 used & new available from
Attentat de Londres: la faute à la laïcité?


Depuis combien d’années entendons-nous l’idée que la laïcité est un facteur de radicalisation en France ? Depuis un peu trop longtemps, des dizaines d’universitaires et de chroniqueurs de gauche ne cessent de répandre cette opinion. Par ses politiques laïques, le modèle républicain serait totalement désuet. Il faudrait plutôt fonder une Sixième République en harmonie avec le communautarisme religieux.
Un modèle de non-intégration
L’attentat de Londres témoigne pourtant d’un fait : la laïcité ne peut pas être tenue responsable de la « discrimination » dont souffriraient quotidiennement les musulmans du Royaume-Uni. La raison est bien simple : dans ce pays, la laïcité n’existe pas. L’attaque survenue dans le métro londonien en juillet 2005, qui a causé 56 morts, ne peut pas non plus être rapprochée d’une quelconque volonté de séparation de la religion et de l’État.
Bien au contraire, le Royaume-Uni applique des politiques communautaristes qui accordent une latitude démesurée aux fanatiques religieux et aux prêcheurs de haine. Comme le Canada de Justin Trudeau, le Royaume-Uni ferme les yeux sur la prolifération d’une multitude de courants extrémistes de l’islam sans jamais vraiment remettre en question son modèle de non-intégration. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si le Canada applique le même genre de politiques suicidaires que le Royaume-Uni : il est l’héritier direct de Westminster, autant sur le plan historique que sur le plan idéologique.
Le Royaume-Uni peut bien se targuer d’avoir quitté l’Europe pour retrouver son indépendance et renouer avec ses origines. Grand bien lui fasse. Cependant, le communautarisme dont il fait encore aujourd’hui la promotion ne pourra pas éternellement durer dans un monde où les tensions identitaires mettent en péril l’équilibre des sociétés. À quoi bon sortir de l’Europe si le multiculturalisme dévore votre société ? Drôle de conservatisme que celui d’un peuple anglais désirant à la fois défendre son autonomie et la fragmentation sociale. Il y a beaucoup d’incohérence dans cette vision des choses.
La laïcité n’a rien à voir avec la montée de l’islamisme
Dans un langage académique, cette interprétation loufoque du rôle de la laïcité dans l’avènement du terrorisme islamique serait appelée « erreur d’échantillonnage ». En sciences sociales, cette erreur survient lorsque des chercheurs sélectionnent une série d’événements de manière arbitraire sans se soucier d’obtenir un échantillon représentatif du phénomène qu’ils étudient. En gros, on ne peut pas accuser la laïcité d’encourager l’islamisme quand un nombre faramineux d’attentats sont commis dans des pays dont les langues ne comprennent même pas d’équivalent du mot laïcité. Le 11 septembre 2001, les djihadistes qui ont frappé les tours jumelles n’ont pas attendu que les États-Unis interdisent le port du voile intégral dans l’espace public pour abattre environ 3000 personnes.
La laïcité n’a rien à voir avec la montée de l’islamisme. Voilà une vérité qui devrait convaincre ses adversaires d’abandonner leur rhétorique sociologisante. Mais cela n’arrivera pas, car la lutte de la gauche antiraciste est tout sauf rationnelle, elle est purement idéologique. S’il fallait vraiment la convaincre de la légitimé de la laïcité française, elle trouverait une autre raison pour accuser la République de racisme et d’exclusion sociale. Quand ce ne sera plus la laïcité, ce sera autre chose : la colonisation, les banlieues, le chômage, etc. Un jour, ce sera le nom des rues, l’architecture et la couleur des vaches.
Les Emmanuel Macron de ce monde et autres apôtres de la fausse tolérance ne veulent tout simplement pas voir ce qui relève de l’évidence. Qu’ils ne souhaitent pas partir en croisade contre une religion est peut-être louable. Mais qu’ils ne réalisent pas qu’on leur fait déjà la guerre est consternant. Les vivre-ensemblistes refusent même l’autodéfense. Ce qu’ils pratiquent, c’est l’autodestruction.






