« On avait fait, l’hiver précédent, plusieurs masques de cire de personnes de la cour, au naturel, qui les portaient sous d’autres masques, en sorte qu’en se démasquant on y était trompé en prenant le second masque pour le visage, et c’en était un véritable, tout différent, dessous ; on s’amusa fort à cette badinerie. » (Duc de Saint-Simon, Mémoires, , année 1704).
Le bel Emmanuel regarda le miroir, qui réfléchit un court instant et choisit de lui renvoyer son image. Il était jeune, il était beau, il souriait avec désinvolture, il avait le verbe facile d’un télévangéliste américain.
Lentement, sans trop savoir ce qu’il faisait, Emmanuel porta la main à son menton, fouilla avec les ongles et arracha délicatement sa première peau.
La marionnette laissait enfin apparaître le manipulateur…
Le miroir refléta ce qu’on lui proposait — l’image légèrement brouillée de Manuel Valls. La conscience d’Emmanuel, qui subsistait sous le masque, grimaça quelque peu — et le jeune homme se débarrassa prestement de l’apparence de l’ancien premier ministre…
… ce fut pour retrouver, successivement, le crâne chauve de Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense de Hollande, qui devint le crâne déplumé de Bernard Poignant, puis la bouche sans lèvres de Gérard Collomb, le maire PS de Lyon, puis le visage parcheminé de Bertrand Delanoë, puis les yeux fendus et la mèche en bataille de François Bayrou, puis…
Masque après masque, le jeune candidat n’en finissait plus d’arracher les multiples apparences qui lui avaient donné, au départ, une certaine densité. Peu à peu, ses traits s’affinaient, — bientôt il ne resterait qu’une ombre. Jacques Attali lui prêta un instant sa barbe mal taillée, Robert Hue son collier poivre et sel, Erik Orsenna sa moustache mélancolique, Pierre Bergé ses rides d’octogénaire — et toujours le PS tout entier défilait dans le miroir, chaque image laissant la place à une image toujours plus dérisoire. Pour certains, le masque n’était lui-même que le prête-nom d’un autre masque, dissimulé sus la dissimulation — ainsi Patrick Drahi feignait-il de s’appeler Bernard Mourad… « Ciel, pensa Emmanuel, être François de Rugy — non, non ! Non, pas Douste-Blazy ! »
Quand enfin apparut le visage poupon de François H***, il sut que son calvaire d’écorché prenait fin. La marionnette laissait enfin apparaître le manipulateur…
… puis le manipulateur du manipulateur — et Emmanuel se désola quand même de porter les traits, un court instant, de Jean-Pierre Jouyet…
Mais le masque de Jouyet s’arracha à son tour. Dessous…
L'hémicycle de l'Assemblée nationale, janvier 2017. SIPA. 00788019_000043
La VIe République est à nos portes ! Pas celle dont Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon se font les chantres afin de mettre fin à « la monarchie constitutionnelle » instaurée selon eux par la Ve République. Mais la très possible élection d’Emmanuel Macron devrait modifier profondément le fonctionnement de nos institutions. À tort ou à raison, personne n’imagine en effet que son éventuelle victoire à la présidentielle puisse se doubler d’un raz de marée d’En marche !, la formation qu’il a créée, aux élections législatives. Selon toute probabilité, Macron président devra donc chercher des partenaires à gauche et à droite pour former un gouvernement de coalition.
Pour une révolution, ce serait une révolution ! Depuis 2002, et l’effet combiné de l’adoption du quinquennat et du couplage présidentielle-législatives, c’était automatique : le parti du président élu a toujours disposé à l’Assemblée d’une majorité absolue. Chirac, Sarkozy et Hollande ont tous les trois eu les mains libres pour gouverner. Même après un premier tour faiblard à la présidentielle. En avril 2002, Chirac n’a pas atteint la barre des 20 %. Huit semaines plus tard, l’UMP a raflé plus de 60 % des sièges. Mécaniquement : avec le couplage, les législatives sont devenues une simple réplique, amplifiée, de la présidentielle.
La France est coupée en quatre
Une ère Macron rapprocherait la France du modèle européen, exception faite de la Grande-Bretagne. Pour disposer d’une majorité à l’Assemblée, le président devrait négocier un accord politique avec d’autres partis que le sien. Selon le camp Fillon, ce serait son talon d’Achille : l’élection de Macron déboucherait sur une véritable « crise de régime ». Il risquerait non seulement d’être dans l’incapacité d’appliquer son programme mais même de gouverner. Aux yeux des héritiers du général de Gaulle, foin de la VIe République ! Il s’agirait d’un retour pur et simple à la IVe !
Quelques éléments pour éclairer ce débat qui va devenir incontournable. Il y a d’abord un paradoxe français. Nous sommes supposés avoir les meilleures institutions d’Europe, et la plupart de nos voisins sont censés être englués dans un régime désuet, le régime parlementaire, et paralysés par un mode de scrutin délétère, la proportionnelle. Et pourtant ce sont nos voisins qui ont mené ces dernières années des réformes qui leur ont permis d’aller mieux, en particulier de faire reculer sensiblement le chômage. En regard, le bilan du trio Chirac, Sarkozy, Hollande apparaît navrant. Ils disposaient de toutes les manettes, mais aucun d’eux n’est parvenu à améliorer la situation de l’emploi qui reste le problème numéro un aux yeux des Français.
Nos formidables institutions pèchent du point de vue de l’efficacité. Pour mener des réformes qui modifieraient l’ADN de l’Hexagone – moins d’État, plus de libertés pour les entreprises, ou encore définir la place et les modes d’expression de l’islam –, il ne suffit pas d’une majorité à l’Assemblée. Il faut obtenir si ce n’est un consensus, du moins un consentement large dans l’opinion.
Or, et c’est le deuxième élément de réflexion, plus aucun parti n’est désormais en état d’y parvenir seul. La représentation politique a éclaté. Elle ne se résume plus à une opposition droite-gauche. Désormais la France est coupée en quatre, en quatre camps d’importance assez égale. Le FN, la gauche radicale, les progressistes – pour reprendre une formulation macronienne – et la droite parlementaire. Aucun camp n’est plus légitime qu’un autre pour accaparer tous les pouvoirs. Que Fillon et les leaders des Républicains y prétendent encore constitue un véritable déni de démocratie.
Un retour à l’esprit de la Ve République ?
Dernier élément de réflexion : un gouvernement de coalition ne ressemblerait en rien aux gouvernements de cohabitation que la France a connus du temps de François Mitterrand et de Jacques Chirac. En 1986 et en 1993, pour le premier, et en 1997 pour le second, ils ont perdu l’essentiel de leurs prérogatives dans le domaine de la politique intérieure parce qu’ils avaient été désavoués à l’occasion d’élections législatives intervenues au cours de leurs mandats. Le pouvoir a retraversé la Seine, pour s’établir à Matignon. S’il est élu en mai, Macron ne pourra en aucun cas faire figure de président désavoué en juin, quel que soit le résultat des élections législatives. Même si En marche ! ne comptait que très peu de députés.
Dans cette hypothèse, Macron restera le patron incontestable de l’exécutif. Mais sa première tâche sera de bâtir une coalition majoritaire afin de pouvoir gouverner. Osons un paradoxe : ni IVe République ni VIe, il s’agira plutôt d’un retour à l’esprit de la Ve République fondé sur la notion de majorité présidentielle. Une notion sur laquelle viennent de s’asseoir successivement les trois derniers présidents. En 2012, la majorité présidentielle c’étaient les 51,5 % d’électeurs qui avaient voté pour Hollande au premier tour, pas les seuls électeurs socialistes du premier tour.
Alors, bien sûr, ça va tanguer dans un premier temps. Mais Macron a de la chance : les deux partis dits de gouvernement, le PS et Les Républicains, sont en voie d’implosion. La mort du premier paraît programmée. Cinq ans de quinquennat Hollande ont montré qu’il n’y avait plus grand-chose en commun entre les sociaux-démocrates du PS, dont la figure de proue est Manuel Valls, et les frondeurs, dont le chef de file est Benoît Hamon. Le mauvais score prévisible du second devrait « libérer » les premiers. Côté Les Républicains, c’est le pari de Chirac en 2002 – réunir la droite et le centre au sein de l’UMP – qui semble perdu. Après le Penelope Gate, Fillon n’a guère été soutenu que par la droite tradi. Les centristes et les recentrés (les juppéistes, Le Maire, NKM, etc.) ne devraient pas faire de difficultés pour travailler avec Macron.
La nouvelle mort des « rois »
Il ne faut pas exclure cependant que les vieilles structures résistent, au moins dans un premier temps. Dans ce cas, le nouveau président devra en passer par elles. Avec une possibilité de compromis : il existe deux formes de coalition, à l’allemande et à la suédoise. Dans le premier cas, les partis qui la nouent rentrent tous au gouvernement. Dans le second, un accord est passé sur quelques grandes réformes, mais des partis peuvent rester en dehors du gouvernement et s’opposer à lui sur les autres dossiers.
Il ne faut pas exclure non plus que Fillon fasse, comme lors de la primaire de la droite, une remontée in extremis et gagne la présidentielle. Il ne faut pas même exclure, bien que ce soit très peu vraisemblable, que Marine Le Pen l’emporte. Quitte à être accusés d’esprit de système, nous pensons qu’eux aussi devront en passer par la constitution d’une coalition. S’il était élu, Fillon devrait pouvoir compter sur une majorité absolue pour son parti. Mais comment imaginer qu’il se conduise comme Chirac en 2002 ? D’autant qu’il aura beaucoup adouci son discours entre les deux tours afin d’amadouer les électeurs de gauche. Quant à Marine Le Pen, elle ne disposerait sûrement pas d’une majorité parlementaire FN. Elle aussi devrait donc chercher des alliés…
En mai et en juin, la France va changer non seulement de visage, mais aussi de mode de fonctionnement. Le temps des « omni-présidents » et des « moi, président » va prendre fin. Pourquoi s’en plaindre ?
Par qui aurais-je aimé être dévoré ou incendié ? À cette question, Michel Marmin répond instantanément : par Louise Brooks. Son magnétisme sexuel est irrésistible. Elle happe votre corps. Elle vous ramène aux sources du vivant. Selon moi, ajoute Michel Marmin, dans la vie comme au cinéma, la femme originelle est plutôt brune, plutôt mince, la peau quasi translucide, comme de la porcelaine, le regard que l’on ne peut longtemps soutenir sans défaillir. Par quel étrange tour du destin, me suis-je alors demandé, cette « femme originelle » (l’expression est de Raymond Abellio ) a-t-elle choisi de s’installer chez moi et de me dévorer : je n’en sais toujours rien. Et, à vrai dire, je ne tiens pas à le savoir.
Merci les Mac-Mahon!
En revanche, je suis fasciné par les entretiens que Michel Marmin a donnés à Ludovic Maubreuil : j’y retrouve mes années d’apprentissage en cinéphilie, les films que j’ai aimés, certains maîtres qui m’ont formé – Henri Agel, par exemple – et même des metteurs en scène qui, avec les années, sont devenus des amis comme Pascal Thomas. Le Mac-Mahonisme aussi, bien sûr, dont on ne dira jamais assez l’importance… Merci Michel Mourlet, Alfred Eibel et Jean Curtelin.
On se souvient peut-être qu’à ses débuts Jean-Luc Godard était désigné par George Sadoul et Freddy Buache comme un fasciste à abattre. Aujourd’hui, Michel Marmin se demande si les vieux staliniens n’avaient pas raison, à condition de s’entendre sur les mots. » Des films tels que À bout de souffle, Le Petit Soldat » et Pierrot le fou relèvent bel et bien du fascisme par leur romantisme morbide et leur mépris de la vie bourgeoise, par leur insolence, par leur dédain de la raison. » Marmin avait même esquissé dans sa chronique du Figaro un parallèle entre Godard et Ezra Pound.
Inconditionnellement godardien
Or, non seulement Godard ne l’a pas démenti, mais lui a donné quitus dans une lettre quelques jours plus tard. On comprend que par la suite Marmin soit devenu inconditionnellement godardien au point d’écrire que le jour où Godard disparaîtra , ce sera un peu la fin du monde et du cinéma. J’aurais plutôt tendance à penser que la fin du cinéma remonte à Rio Bravo de Howard Hawks. C’est l’un des bonheurs de ces entretiens avec Michel Marmin que de pouvoir poursuivre des conversations qui finissaient souvent en pugilats (je me souviens avoir giflé un spectateur qui troublait la projection d’Hiroshima, mon amour). C’est toute une culture qui renaît à la lecture de Marmin.
Encore un dernier point : il est convenu aujourd’hui que le populisme est abject. Michel Marmin qui n’est pas né de la dernière pluie, rappelle à juste titre que des films tournés dans les années soixante en France étaient des chefs d’œuvre de populisme cinématographique. Il cite à cet égard, outre les premiers films de Pascal Thomas, Adieu Philippine de Jacques Rozier sorti en 1963 qui est ou devrait être encore dans toutes les mémoires.
Marmin avoue même revoir avec plaisir une comédie comme : Papa, maman, la bonne et moi de Jean-Paul Le Chanois avec Robert Lamoureux. Il ne va quand même pas jusqu’à réhabiliter Jean Boyer… Dommage !
Le trouble nous emporte à la lecture de ces « Histoires incertaines » exhumées par L’Éveilleur, maison élégante à la fibre nostalgique. On ne dira jamais assez l’importance de tenir entre ses mains un bel objet, à la finition soignée, préliminaire essentiel au plaisir de lecture. En couverture, le photochrome de 1905 représentant le Grand Canal et la basilique Santa Maria della Salute nous plonge dans une atmosphère mordorée, entre songes et brumes, à une époque indéfinie. Chaque texte est accompagné d’estampes de l’artiste américain James Abbott McNeill Whistler (1834-1903) donnant à l’ensemble un charme rétro intrigant, propageant un climat où tous nos repères habituels se brouillent. Le voyage à travers les âges peut alors commencer.
Dans sa préface éclairante, Bernard Quiriny avoue sa réticence à partager ces trois nouvelles de Henri de Régnier (1864-1936) avec le public : « J’aimais que ce joyau fût un secret, connu seulement d’un petit cercle ». Comme on le comprend, c’est un réflexe naturel, il y a certains livres que l’on préfère garder pour soi, à l’abri des regards indiscrets et des mains baladeuses. Cet onanisme littéraire tient autant de l’orgueil de l’esthète que du secret de la correspondance. Entre un lecteur et un auteur se noue une étrange relation, intime et obscure, qui ne supporte pas le battage médiatique. Tel un amant éconduit, il arrive parfois que le succès posthume d’un écrivain longtemps ignoré par la critique pousse à de terribles crises de jalousie. Comme si la trahison mise en lumière par une soudaine célébrité enlevait tout talent à l’auteur jadis adulé. La passion pour les textes rares est ainsi traversée par des sentiments contradictoires : l’envie de crier au génie d’une plume oubliée et la hantise de la déflorer. La littérature n’est pas un buffet à volonté, elle se déguste par fines couches qui se superposent. Cette sédimentation sied parfaitement à l’écriture démodée de Régnier dont les affèteries de langage distillent une inquiétude pesante et persistante.
Des mondes parallèles
Chez cet écrivain et poète, instigateur du Club des Longues moustaches, académicien durant vingt-cinq ans, le passé nourrit le présent, il irrigue l’imagination pour faire éclore des mondes parallèles. Les trois « Histoires incertaines » qui composent ce recueil ouvrent des portes vers l’inconnu, le mystère et les flous de l’existence. Ces interstices temporels prennent racine sur des terres hautement chargées d’imaginaire, c’est le cas à Venise, lieu crépusculaire par nature de la première nouvelle intitulée « L’Entrevue ». Le héros épuisé par les affres du cœur se réfugie dans la Sérénissime. Il s’installe dans le Palais Altinengo à la fois « si noble et si piteux », « si lépreux et si morose » guidé par la signora Verana « méfiante et taciturne ».
Dans ce Palazzo à bout de souffle, d’inexplicables phénomènes se produiront comme ce miroir qui ne reflète plus l’image de son locataire. « Le Pavillon fermé », seconde nouvelle, nous amène au château de Nailly, propriété du marquis de Lauturières, éminent sinologue accaparé par ses travaux de linguistique extrême-orientale. Le narrateur qui étudie la vie galante au XVIIIème siècle tombe, par hasard, chez un marchand d’autographes sur les traces de la Comtesse de Nailly, Sabine de son prénom, dont Louis XV s’était follement épris. Ayant eu connaissance de ce désir ardent, le mari de la belle aristocrate décida alors de soustraire son épouse à la vue du roi et de la contraindre à demeurer recluse. Les lettres chinées indiquent qu’elle aimait à se retirer dans un pavillon construit au bout des jardins où « elle avait fait placer son portrait, peint au pastel par La Tour quelques temps avant son enlèvement ». Par l’entremise d’un camarade de jeunesse, l’historien de la « petite histoire » va tenter de retrouver ce modeste tableau, fragile témoignage de cette « love story » et ainsi mieux comprendre les passerelles entre rêve et réalité. Henri de Régnier réussit très habilement cette mise en abime. Quant à la dernière nouvelle « Marceline ou la punition fantastique », je vous laisse la découvrir à la lueur d’une bougie, pour sentir le frisson de l’inexplicable.
Histoires incertaines de Henri de Régnier – Préface de Bernard Quiriny – Editions L’Éveilleur
Plus le temps passe, plus Alexandre Vialatte se rapproche de l’immortalité : on en parle partout, on le cite partout, ses textes sont présents dans les vitrines de toutes les librairies. On sait ce qui attend le divin auvergnat dans un avenir proche : la célébration globale et continue, des rues Vialatte dans toutes les villes de France, toutes, la diffusion massive des textes de Vialatte dans les programmes scolaires, des émissions sur l’écrivain à des heures de grande écoute chaque samedi, l’érection (on dit comme ça) sur la place de la Nation à Paris d’une statue géante de 12 mètres de haut représentant l’auteur des Fruits du Congo dans une pause sobre suggérant qu’il vient de terrasser l’ennui, prenant la forme d’un monstre mythologie d’allégorie. (Notez qu’il existe déjà une statue de Vialatte, à Ambert, représentant le visage du divin auvergnat perché sur un monticule de terre surveillé par un oiseau doré, ayant lui-même le visage de l’écrivain. C’est l’œuvre de Kaeppelin, des spots ont été ajoutés pour faire des effets de lumière et ça fait un merveilleux lieu de culte). Mais tout ça c’est pour le moyen-terme. Pour ce qui est de l’actualité, un volume regroupant des textes inédits ou difficiles à trouver vient de paraître, Résumons-nous ; venant compléter la série Vialatte initiée par la collection Bouquins au début des années 2000 avec la publication des chroniques de La Montagne. Prenons le train avec Vialatte, sur la trace de ces nouvelles chroniques…
1ère arrêt : Mayence (Allemagne). L’histoire d’amour entre l’Allemagne et Vialatte sera fructueuse, et donnera de beaux enfants. D’abord c’est une rencontre avec la langue de Goethe, et Vialatte sera un infatigable traducteur (de Kafka, bien sûr, mais aussi de Nietzsche ou Thomas Mann). Ensuite c’est une rencontre avec le pays. De 1922 à 1929 Alexandre est rédacteur à la Revue Rhénane, basée à Mayence. C’est une revue, pour aller vite, qui entend faciliter les relations culturelles entre les français et les allemands. Le jeune homme va de l’émerveillement à l’inquiétude, en cette période où monte déjà un grand ressentiment, portant des mouvements mortifères qui aboutiront aux drames futurs que l’on sait. Tous les textes de la période allemande avaient déjà été repris ça et là dans un volume titré délicieusement Les bananes de Königsberg. On y retrouve aussi les articles que Vialatte, correspondant de guerre, a consacrés aux procès des tortionnaires du camp nazi de Bergen-Belsen. Alexandre nous offre une leçon de journalisme. S’il excelle à rendre l’atmosphère générale de ces prétoires historiques, c’est la psychologie des bourreaux qu’il parvient encore mieux à percer à jour. Tel Josef Kramer, commandant SS du camp, qui s’étend ça et là sur ses hobbies, Vialatte souligne : « ‘J’étais en train de jardiner avec ma femme…’, nous dit Kramer, et la violence artistique de ce mot, parti d’un cœur brutalement saisi entre les exigences contradictoires de la scarole et du four crématoire, donne une insupportable idée de variété des possibilités humaines ». Décrivant la situation misérable des suppliciés, l’écrivain donne cette image magnifique : « Il y en avait qui mourraient de faim en caressant une poire qu’ils n’avaient pas encore osé manger et qui était déjà pourrie ». Vialatte, après les années 40, ne reviendra plus en Allemagne. Il avait emmagasiné assez d’Allemagne pour tout le reste de sa vie…
2ème arrêt : le Dauphiné. De 1932 à 1944, Vialatte écrit régulièrement dans le quotidien Le Petit Dauphinois, édité à Grenoble. Il y tient une chronique libre, sur les sujets de son choix, sans toujours de rapport direct avec l’actualité. Toute la verve humoristique et poétique des chroniques de La Montagne est déjà là. Ce volume propose un choix de textes, parmi ceux que l’écrivain a conservé. C’est dire si l’archéologie vialatienne dans les archives de presse a encore de beaux jours devant elle… Vialatte recherche l’insolite, le bizarre, le loufoque… comme dans ce papier de 1932, que nous mettrons en exergue : « La gazette du pôle nord » dans lequel il évoque l’existence d’un journal composé d’images, paraissant une fois par an en Laponie, distribué aux populations par des traineaux. Dans cette ode à la presse, Vialatte souligne « Fumer la pipe et lire le journal font, au fond, les grandes différences qui distinguent l’homme de l’animal après le repas : on imagine malaisément une vipère bourrant sa pipe, un crapaud lisant Les Débats ». Les collaborations du divin auvergnat avec la presse ne cesseront plus jusqu’à sa mort…
3ème arrêt : le Royaume farfelu. Dans les années 60, Vialatte donne au mensuel féminin Marie-Claire une hilarante chronique, prenant souvent la forme d’un almanach de fantaisie. Ces textes, peut-être les plus espiègles de l’écrivain, ont déjà été réunis sous le titre L’almanach des quatre saisons. Cela se situe quelque part entre Pierre Dac, Les Travaux et les Jours d’Hésiode et une parodie affectueuse de l’Almanach Vermot. N’oublions pas non plus la proximité toujours nécessaire du catalogue ManuFrance. On y lit des choses comme… « Mai se compose essentiellement de trente et un jours si habilement distribués qu’ils forment tous les ans le cinquième mois de l’année. Il tire son nom de Maïa, mais les Anciens l’avaient placé sous la protection d’Apollon. Apollon en était ravi, car c’est le plus joli mois de l’année. » En été : « Le mois d’août date de la plus haute antiquité. Il se caractérise par une chaleur atroce. Il faut l’avoir vécu soi-même pour s’en faire une idée. Le sergent de ville colle au bitume de la chaussée. L’Auvergnat ne porte plus que trois ou quatre lainages ». Quant aux natifs de Mars ils ont la nuque forte et l’œil parfois nostalgique… Sachez-le.
4ème arrêt : le cinéma. Belle surprise de ce recueil, d’inattendues critiques ciné de 1950 pour l’éphémère revue Bel amour des foyers – « L’hebdomadaire de la famille heureuse ». Tout un programme… C’est sous pseudonyme (Serge Sergent !), et discrètement, que le divin auvergnat s’aventure sur ce terrain. Le cinéma intéresse Vialatte depuis toujours. Il est né avec. Il a suivi la mue incongrue du cinématographe, d’attraction foraine à Art n°7. Il a même su avoir de vrais amours cinéphiles, et chanter Fellini comme personne dans La Montagne. Ici on peut s’amuser – mais avec tendresse ! – des films oubliés (et oubliables ?) dont il est question… Alexandre les a-t-il tous vu d’ailleurs ? Qu’importe ! Au sujet de l’hollywoodien Autant en emporte le vent, après un long plaidoyer contre la machine de guerre publicitaire accompagnant sa sortie, le critique célèbre l’humanité du film et glisse du La Rochefoucauld. Il n’était franchement pas obligé.
5ème et dernier arrêt. Retour à Paris, train de nuit. Les trains vont et viennent dans l’œuvre de Vialatte, comme dans la vie de tout un chacun. La chronique montagnarde du divin auvergnat a longtemps paru le mardi, il la confiait au dernier train postal du dimanche en partance pour Clermont. Mais de 1962 à sa mort (en 1971) Alexandre a aussi collaboré au mensuel Le Spectacle du Monde. Ces textes fermant Résumons-nous avaient déjà été publiés jadis dans un volume titré Dernières nouvelles de l’homme. Dans son excellente préface Pierre Jourde nous apprend que les chroniques avaient alors été expurgées, dans ce premier recueil, de leurs saillies politiques. Nous les retrouvons, là, dans leur intégralité succulente. Le divin auvergnat y chante l’abominable homme de Chaval, Sempé, son compère Pourrat, Astérix ( ! ), Paris évidemment insolite, le tourisme, les HLM, le néon, la publicité, la solitude, l’art, la vie… mais s’emporte aussi contre la France, lâchant les pieds-noirs en Algérie, et abandonnant l’Algérie de manière générale. La tonalité générale est poétique, certes. Mais sombre. Le poète peste ça et là contre l’art abstrait (incapable de rendre la grâce du crocodile !) et a un sens sublime des années qui passent… « Vingt fois j’ai voulu dire adieu à ma jeunesse. Vingt fois j’ai craint de me montrer ridicule ». La chronique est titrée : « Le train du soir ». En ces pages, ailleurs, il rend un hommage homérique à Sarah Bernhardt. Alexandre avait tout compris des actrices. Il avait donc tout compris à la vie. Comme par un effet de hasard, Vialatte meurt six mois après le Général de Gaulle. Terminus provisoire. C’est déchirant ces chênes qu’on abat…
Rien que la scène d’ouverture – une description clinique d’un abattoir de porcs – est un morceau de bravoure. Et la fable qui suit, une journée particulière dans la halle de Marrec, dans les faubourgs de Paris, fait aussi dans le réalisme froid.
Marrec, donc, sa butte, sa halle, son petit peuple… Julien, le narrateur, « Don Juan de la cochonnaille », y vend du saucisson artisanal. Artisanal « du terroir », tu parles, mon cochon ! 100 % pure tromperie et foutage de gueule, oui ! L’industrie la plus dégueulasse, le libéralisme le plus extravagant, aiment désormais se parer d’un faux nez vert ou rouge.
« Green is god »
Après un cours de force de vente (ou de vente forcée) supposé faire son effet sur le « consommateur alternatif et responsable à fort pouvoir d’achat », Julien nous présente ses collègues, ces « fantassins du Moyen Âge ». Triste humanité, pas si moche que cela d’ailleurs. Rien que des déclassés, des recalés, des « louzes » de la mondialisation, qui se tiennent à peine les coudes. Pêle-mêle : un Roumain jouant les « Latin lovers » devant son perco, un gitan givré chargé de la sécurité, un Bosniaque alcoolo à peine plus frais que le poisson de son étal. Manqueraient plus qu’un Argentin de Carcassonne et du « ouiski » de Clermont-Ferrand pour que le tableau (très Bosch, Jérôme) de cette cour des miracles, de cette Babel new age, soit complet.
Au-dessus des stands, des caisses qu’on remplit et des putasseries quotidiennes, on trouve la galerie de Fouad. Celle-ci vit ses derniers instants, devant sous peu être remplacée par une grande enseigne végétalienne (slogan : « Green is god ». Réfrigérant, non ?).
A la halle, on s’inquiète de l’arrivée prochaine de la grande distribution. En même temps, tout le monde, à l’exception de Julien, qui est parvenu à partager un peu son intimité, le déteste, ce Fouad. Trop pur, trop poète, trop anar, trop nostalgique, ce peintre syrien. Les pauvres et fous : très mauvais pour le biz, comme le dit toujours Patrick M. l’ignoble boss du narrateur. On a déjà du mal à contenir les clodos comme ce Vercingétorix, qui vient parfois foutre la panique dans le cérémonial, on aimerait bien que l’Arabe quitte la scène sans faire d’esclandre…
Soleil perçant des fumées clandestines
Pour s’évader de la halle, on fume pas mal de kif. Ce qui nous vaut quelques beaux paragraphes sur les « vapeurs de shit, où dansent les mirages en couleurs d’un futur idéal ». Seulement, comme le dit Julien, « nous n’avions pas vu que le vrai futur serait le contrôle, l’hygiène, l’aseptisation, l’ordre et la peur. »
Seul soleil perçant les fumées clandestines, la belle Alma Constanza, libraire de la halle, princesse de vieille noblesse sicilienne, qui se frotte encore à la vie pour en faire jaillir les dernières étincelles. Julien en pince pour cette déesse un peu sorcière aux yeux verts et à la bouche aussi vermillon que ses bottes en latex.
Le style sec, dégraissé (comment pourrait il en être autrement, vu le contexte ?) de Julien Syrac, 28 ans, fait souvent mouche : « Il faudrait creuser les nuages à le pelleteuse pour apercevoir un jour le ciel. Les gueules sont du même gris. Les gens n’achètent pas. Les ventes stagnent. Quelque part en banlieue, un type se défenestre. Les autres se saoulent à mort. Cela porte un nom : février.»
Syrac sait faire du grand avec du tout petit. N’est-ce pas la définition, ou l’ambition, de toute bonne littérature ? Bonne nouvelle en tout cas : de jeunes gens savent encore désespérer jusqu’au bout de ce monde où les cochons de la ferme d’Orwell, Napoléons de sous-préfecture et d’une Europe misérable, ont pris le pouvoir.
Un étonnant et peu délicat(essen) premier roman, maîtrisé jusque dans sa violence.
Elections législatives à Hénin-Beaumont, 2012. SIPA. 00638740_000009
La Nuit du second tour d’Éric Pessan est, à sa manière, une exception. Il faut savoir qu’en ces temps de campagne présidentielle, le roman « électoral » est devenu un genre en soi. Le problème, c’est que ces dizaines de livres oscillent entre le documentaire, le roman à clefs, le tract antifasciste vintage, le fantasme extrême droitier de guerre ethnique, et que la littérature n’y trouve pas vraiment son compte. Pire, que ces produits seront périmés dès la mi-mai 2017 et parfois le sont déjà. Il faut donc lire La Nuit du second tour parce que ce roman est d’abord et surtout une exploration des enjeux intimes que peut provoquer le simple geste de mettre un bulletin dans l’urne. Ou, pour le dire autrement, comment la grande histoire fait l’amour, plutôt mal d’ailleurs, avec la petite.
Éric Pessan suit deux personnages, un homme et une femme, durant la nuit où l’on peut penser que le Front national a gagné les élections. Mais l’intelligence de l’auteur, c’est de ne jamais nommer la chose, plutôt d’en faire une toile de fond oppressante, légèrement désespérée, qui pourrait être la même ailleurs et à une autre époque. Une toile de fond sur laquelle se débattent David et Mina qui se sont aimés naguère. David, cadre à bout de souffle, solitaire, ne rentre pas chez lui ce soir-là, va au cinéma et retrouve sa voiture brûlée dans les émeutes. Mina, elle, a quitté David. Elle s’est embarquée, au même moment, sur un cargo. Elle a emporté Cervantès et Henri Michaux, et elle fait semblant de croire, avec le poète, que « la mer résout toutes les difficultés ». Ce qu’elle emporte avec elle, surtout, c’est la même mélancolie que David, c’est-à-dire le sentiment d’avoir raté sa vie, sans que l’on sache au juste si c’est à cause d’un défaut de fabrication que l’on portait en soi ou si c’est la conséquence de la vie dans la France d’aujourd’hui. Une France de petites soumissions quotidiennes dans des décors désenchantés, habités par une violence latente qui ne demande qu’à se déchaîner.
Éric Pessan ne répond pas à[access capability= »lire_inedits »] cette question sans doute parce qu’il n’y a pas de réponse possible. Et ce qui fait de La Nuit du second tour un grand roman politique en même temps qu’une belle histoire d’amour, c’est la mise en scène sensible de cette absence de réponse, de cette hésitation.
La Nuit du second tour, Éric Pessan, éditions Albin Michel, 2017.
Emmanuel Macron aux Mureaux, mars 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00796685_000001.
Pendant longtemps, disjointes ou non, deux déclinaisons du libéralisme occupaient à elles seules le terrain : le libéralisme en politique (« libéralisme politique ») et en économie (« libéralisme économique »). Mais voici que depuis quelque temps, une nouvelle venue vient de manière insistante complexifier la situation : le « libéralisme culturel » . Apparemment non réductible aux deux premiers, celui-ci est volontiers présenté comme la traduction sociétale d’une dimension plus morale du libéralisme, ou d’un libéralisme « philosophique » jusqu’alors demeuré en retrait dans le débat public – auquel les évolutions géoculturelles du monde contemporain donneraient une brûlante et croissante actualité. D’une grande acuité donc, le problème qu’il pose est double : tel qu’il est de plus en plus idéologiquement préconisé dans ses applications, ce « libéralisme culturel » ne tend-il pas à se confondre avec ce qu’on appelle désormais le « gauchisme culturel », et du coup à sérieusement gauchir et corrompre les requêtes du libéralisme classique ?
La société ouverte a bon dos
Les prises de position des parangons les plus médiatisés de cette extension de l’idée libérale au champ culturel (Manent, Sorman, Institut Montaigne, de Madelin à… Macron) sont à cet égard des plus significatives. Invoquant l’idéal de la « société ouverte », elles se caractérisent par l’hostilité aux frontières nationales et à toute véritable limitation d’une immigration invasive, à la laïcité « à la française » (qualifiée de « laïcisme revanchard », par opposition à une prétendue conception « libérale » de la laïcité, tellement ouverte et accomodante), aux mesures « sécuritaires » anti-islamistes et ripostes « identitaires » au voile islamiste à l’université et au « burkini ». La responsabilité du djihadisme guerrier est reportée sur une société française « raciste » et ségrégationniste, tandis que brillent par leur absence des mises en cause de l’islamisme sociétal transformant certains quartiers en micro-califats, du recours au terme « islamophobie » pour prohiber toute critique de l’islam radical. Et que jamais ne soit envisagé un soutien effectif aux dissidents de l’islam et autres musulmans sécularisés.
Mais en quoi sur tous ces points le « libéralisme culturel » qui devrait logiquement être requalifié de libéralisme… multiculturel ou même bi-culturel (puisque seule la culture islamiste est en cause) se distingue-t-il du « gauchisme culturel » dominant (Le Goff) et des injonctions du « parti de l’Autre » (Finkielkraut) ? Même sans-frontiérisme, même « immigrationnisme » (Taguieff), même complaisance pour le communautarisme insoucieuse de la mise en « insécurité culturelle » (L. Bouvet) de nos compatriotes, mêmes dénonciations des « laïcards », même adhésion à l’idéologie de l’excuse, et même aveuglement volontaire face à la signification militante du port du hijab et au caractère mondial d’une offensive islamiste amorcée dès 1928 avec la naissance des « Frères musulmans » : la liste est longue de tout ce qui atteste d’une convergence manifeste. Confirmation factuelle en a d’ailleurs été administrée lorsque des groupuscules « libéraux » ont cru devoir faire cause commune avec le très gauchiste Syndicat de la Magistrature et le pro-islamiste Collectif contre l’islamophobie pour s’insurger contre l’état d’urgence et la déchéance de nationalité des djihadistes « français ». Force est donc bien de conclure à l’existence paradoxale d’un… islamo-libéralisme, version soft de l’islamo-gauchisme. Seule différence entre eux : l’adhésion du premier au libéralisme en économie, plus précisément dans la version extrême d’un libre circulation étendue sans restriction des biens marchands aux personnes, quand bien même celles-ci peuvent constituer le vecteur idéal de l’intrusion d’une immigration radicalement alterculturelle.
Auto-apartheid
D’un point de vue purement formel et quelque peu éthéré, cette complaisance envers un islam politique (faux-nez du djihadisme culturel et de la promotion de l’islamisme sociétal) peut sembler en adéquation avec les principes historiques du libéralisme en politique : pluralisme, tolérance, société ouverte et respect sacro-saint de la liberté individuelle. En réalité, elle illustre bien plutôt à quelles dérives et inconséquences peuvent aboutir des valeurs libérales décontextualisées et hyperbolisées, poussées à leurs limites sinon au-delà : des idées libérales devenues folles. La tolérance s’y mue en « hypertolérance » à l’intolérance obscurantiste, le pluralisme des opinions dégénère en « diversité » accueillante à des mœurs patriarcales et théocratiques liberticides, la liberté individuelle se dévoie en plat et pauvre laisser-faire tandis que les droits individuels s’enflent jusqu’à s ‘affranchir du droit commun, et la société ouverte n’y est plus qu’un espace banalisé abonné à des opérations « portes ouvertes » permanentes la transformant en « ville ouverte » aux irruptions de squatteurs et conquérants hostiles. Excellente occasion de rappeler aux libéraux multiculturalistes que le père intellectuel de la notion de « société ouverte », le libéral de gauche Karl Popper, ne la concevait que par opposition à ses ennemis (cf. le titre de son immortel opus, La société ouverte et ses ennemis), à savoir la société « close », tribale et collectiviste. Mais que sont actuellement en France les territoires occupés par l’islamisme sociétal où d’ailleurs tout libre culturel est banni, sinon des micro-sociétés closes et retribalisées en proie à l’auto-apartheid et au collectivisme moral ? Ce qu’une véritable société ouverte ne peut certainement pas accepter sans renier ses idéaux et aller vers l’autodestruction.
Qu’est-il donc arrivé au libéralisme pour qu’en s’élargissant au culturel, il ait pu ainsi dégénérer en progressisme post-moderne satisfaisant aux canons d’un « politiquement correct » à requalifier en…gauchistement correct ? Sans doute l’effet conjugué d’une dérive de type « le ver était dans le fruit », dès lors que sont oubliés les garde-fous et l’éthique de responsabilité devant nécessairement accompagner l’exercice de la tolérance, du pluralisme, et de la liberté individuelle – et de la soumission démagogique à une tentation « libertaire » (voir à ce sujet la mise au point prémonitoire de Raymond Aron dans le texte « Liberté, libérale ou libertaire » dans ses Études politiques de 1972) qui dévoie le libéralisme en « liberalism » à l’américaine, ce bouillon de culture historique du multiculturalisme et de la « political correctness ».
Toujours est-il que ces glissements accentués du libéralisme culturel vers un gauchisme bien-pensant finissent par nuire au libéralisme bien compris et malencontreusement justifier les accusations de laxisme et de relativisme lancées contre lui par les ultra-conservateurs et les tenants du national-populisme. De quoi faire se retourner dans sa tombe un Jean-François Revel, lui qui fut si attaché à montrer qu’un engagement libéral rigoureux et cohérent impliquait nécessairement un vigoureux combat laïque et républicain contre toutes les formes revêtues par le totalitarisme islamique conquérant et ses complices – « idiots utiles » et collabos délibérés. Car la liberté individuelle, ça se défend sans états d’âme culpabilisés. Et sa vraie logique veut que plus nos sociétés évoluées s’ouvrent et se libéralisent, plus il faut parallèlement en resserrer les boulons en se fermant à ce qui en nie ou corrompt les principes fondateurs.
« On avait fait, l’hiver précédent, plusieurs masques de cire de personnes de la cour, au naturel, qui les portaient sous d’autres masques, en sorte qu’en se démasquant on y était trompé en prenant le second masque pour le visage, et c’en était un véritable, tout différent, dessous ; on s’amusa fort à cette badinerie. » (Duc de Saint-Simon, Mémoires, , année 1704).
Le bel Emmanuel regarda le miroir, qui réfléchit un court instant et choisit de lui renvoyer son image. Il était jeune, il était beau, il souriait avec désinvolture, il avait le verbe facile d’un télévangéliste américain.
Lentement, sans trop savoir ce qu’il faisait, Emmanuel porta la main à son menton, fouilla avec les ongles et arracha délicatement sa première peau.
La marionnette laissait enfin apparaître le manipulateur…
Le miroir refléta ce qu’on lui proposait — l’image légèrement brouillée de Manuel Valls. La conscience d’Emmanuel, qui subsistait sous le masque, grimaça quelque peu — et le jeune homme se débarrassa prestement de l’apparence de l’ancien premier ministre…
… ce fut pour retrouver, successivement, le crâne chauve de Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense de Hollande, qui devint le crâne déplumé de Bernard Poignant, puis la bouche sans lèvres de Gérard Collomb, le maire PS de Lyon, puis le visage parcheminé de Bertrand Delanoë, puis les yeux fendus et la mèche en bataille de François Bayrou, puis…
Masque après masque, le jeune candidat n’en finissait plus d’arracher les multiples apparences qui lui avaient donné, au départ, une certaine densité. Peu à peu, ses traits s’affinaient, — bientôt il ne resterait qu’une ombre. Jacques Attali lui prêta un instant sa barbe mal taillée, Robert Hue son collier poivre et sel, Erik Orsenna sa moustache mélancolique, Pierre Bergé ses rides d’octogénaire — et toujours le PS tout entier défilait dans le miroir, chaque image laissant la place à une image toujours plus dérisoire. Pour certains, le masque n’était lui-même que le prête-nom d’un autre masque, dissimulé sus la dissimulation — ainsi Patrick Drahi feignait-il de s’appeler Bernard Mourad… « Ciel, pensa Emmanuel, être François de Rugy — non, non ! Non, pas Douste-Blazy ! »
Quand enfin apparut le visage poupon de François H***, il sut que son calvaire d’écorché prenait fin. La marionnette laissait enfin apparaître le manipulateur…
… puis le manipulateur du manipulateur — et Emmanuel se désola quand même de porter les traits, un court instant, de Jean-Pierre Jouyet…
Mais le masque de Jouyet s’arracha à son tour. Dessous…
L'hémicycle de l'Assemblée nationale, janvier 2017. SIPA. 00788019_000043
L'hémicycle de l'Assemblée nationale, janvier 2017. SIPA. 00788019_000043
La VIe République est à nos portes ! Pas celle dont Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon se font les chantres afin de mettre fin à « la monarchie constitutionnelle » instaurée selon eux par la Ve République. Mais la très possible élection d’Emmanuel Macron devrait modifier profondément le fonctionnement de nos institutions. À tort ou à raison, personne n’imagine en effet que son éventuelle victoire à la présidentielle puisse se doubler d’un raz de marée d’En marche !, la formation qu’il a créée, aux élections législatives. Selon toute probabilité, Macron président devra donc chercher des partenaires à gauche et à droite pour former un gouvernement de coalition.
Pour une révolution, ce serait une révolution ! Depuis 2002, et l’effet combiné de l’adoption du quinquennat et du couplage présidentielle-législatives, c’était automatique : le parti du président élu a toujours disposé à l’Assemblée d’une majorité absolue. Chirac, Sarkozy et Hollande ont tous les trois eu les mains libres pour gouverner. Même après un premier tour faiblard à la présidentielle. En avril 2002, Chirac n’a pas atteint la barre des 20 %. Huit semaines plus tard, l’UMP a raflé plus de 60 % des sièges. Mécaniquement : avec le couplage, les législatives sont devenues une simple réplique, amplifiée, de la présidentielle.
La France est coupée en quatre
Une ère Macron rapprocherait la France du modèle européen, exception faite de la Grande-Bretagne. Pour disposer d’une majorité à l’Assemblée, le président devrait négocier un accord politique avec d’autres partis que le sien. Selon le camp Fillon, ce serait son talon d’Achille : l’élection de Macron déboucherait sur une véritable « crise de régime ». Il risquerait non seulement d’être dans l’incapacité d’appliquer son programme mais même de gouverner. Aux yeux des héritiers du général de Gaulle, foin de la VIe République ! Il s’agirait d’un retour pur et simple à la IVe !
Quelques éléments pour éclairer ce débat qui va devenir incontournable. Il y a d’abord un paradoxe français. Nous sommes supposés avoir les meilleures institutions d’Europe, et la plupart de nos voisins sont censés être englués dans un régime désuet, le régime parlementaire, et paralysés par un mode de scrutin délétère, la proportionnelle. Et pourtant ce sont nos voisins qui ont mené ces dernières années des réformes qui leur ont permis d’aller mieux, en particulier de faire reculer sensiblement le chômage. En regard, le bilan du trio Chirac, Sarkozy, Hollande apparaît navrant. Ils disposaient de toutes les manettes, mais aucun d’eux n’est parvenu à améliorer la situation de l’emploi qui reste le problème numéro un aux yeux des Français.
Nos formidables institutions pèchent du point de vue de l’efficacité. Pour mener des réformes qui modifieraient l’ADN de l’Hexagone – moins d’État, plus de libertés pour les entreprises, ou encore définir la place et les modes d’expression de l’islam –, il ne suffit pas d’une majorité à l’Assemblée. Il faut obtenir si ce n’est un consensus, du moins un consentement large dans l’opinion.
Or, et c’est le deuxième élément de réflexion, plus aucun parti n’est désormais en état d’y parvenir seul. La représentation politique a éclaté. Elle ne se résume plus à une opposition droite-gauche. Désormais la France est coupée en quatre, en quatre camps d’importance assez égale. Le FN, la gauche radicale, les progressistes – pour reprendre une formulation macronienne – et la droite parlementaire. Aucun camp n’est plus légitime qu’un autre pour accaparer tous les pouvoirs. Que Fillon et les leaders des Républicains y prétendent encore constitue un véritable déni de démocratie.
Un retour à l’esprit de la Ve République ?
Dernier élément de réflexion : un gouvernement de coalition ne ressemblerait en rien aux gouvernements de cohabitation que la France a connus du temps de François Mitterrand et de Jacques Chirac. En 1986 et en 1993, pour le premier, et en 1997 pour le second, ils ont perdu l’essentiel de leurs prérogatives dans le domaine de la politique intérieure parce qu’ils avaient été désavoués à l’occasion d’élections législatives intervenues au cours de leurs mandats. Le pouvoir a retraversé la Seine, pour s’établir à Matignon. S’il est élu en mai, Macron ne pourra en aucun cas faire figure de président désavoué en juin, quel que soit le résultat des élections législatives. Même si En marche ! ne comptait que très peu de députés.
Dans cette hypothèse, Macron restera le patron incontestable de l’exécutif. Mais sa première tâche sera de bâtir une coalition majoritaire afin de pouvoir gouverner. Osons un paradoxe : ni IVe République ni VIe, il s’agira plutôt d’un retour à l’esprit de la Ve République fondé sur la notion de majorité présidentielle. Une notion sur laquelle viennent de s’asseoir successivement les trois derniers présidents. En 2012, la majorité présidentielle c’étaient les 51,5 % d’électeurs qui avaient voté pour Hollande au premier tour, pas les seuls électeurs socialistes du premier tour.
Alors, bien sûr, ça va tanguer dans un premier temps. Mais Macron a de la chance : les deux partis dits de gouvernement, le PS et Les Républicains, sont en voie d’implosion. La mort du premier paraît programmée. Cinq ans de quinquennat Hollande ont montré qu’il n’y avait plus grand-chose en commun entre les sociaux-démocrates du PS, dont la figure de proue est Manuel Valls, et les frondeurs, dont le chef de file est Benoît Hamon. Le mauvais score prévisible du second devrait « libérer » les premiers. Côté Les Républicains, c’est le pari de Chirac en 2002 – réunir la droite et le centre au sein de l’UMP – qui semble perdu. Après le Penelope Gate, Fillon n’a guère été soutenu que par la droite tradi. Les centristes et les recentrés (les juppéistes, Le Maire, NKM, etc.) ne devraient pas faire de difficultés pour travailler avec Macron.
La nouvelle mort des « rois »
Il ne faut pas exclure cependant que les vieilles structures résistent, au moins dans un premier temps. Dans ce cas, le nouveau président devra en passer par elles. Avec une possibilité de compromis : il existe deux formes de coalition, à l’allemande et à la suédoise. Dans le premier cas, les partis qui la nouent rentrent tous au gouvernement. Dans le second, un accord est passé sur quelques grandes réformes, mais des partis peuvent rester en dehors du gouvernement et s’opposer à lui sur les autres dossiers.
Il ne faut pas exclure non plus que Fillon fasse, comme lors de la primaire de la droite, une remontée in extremis et gagne la présidentielle. Il ne faut pas même exclure, bien que ce soit très peu vraisemblable, que Marine Le Pen l’emporte. Quitte à être accusés d’esprit de système, nous pensons qu’eux aussi devront en passer par la constitution d’une coalition. S’il était élu, Fillon devrait pouvoir compter sur une majorité absolue pour son parti. Mais comment imaginer qu’il se conduise comme Chirac en 2002 ? D’autant qu’il aura beaucoup adouci son discours entre les deux tours afin d’amadouer les électeurs de gauche. Quant à Marine Le Pen, elle ne disposerait sûrement pas d’une majorité parlementaire FN. Elle aussi devrait donc chercher des alliés…
En mai et en juin, la France va changer non seulement de visage, mais aussi de mode de fonctionnement. Le temps des « omni-présidents » et des « moi, président » va prendre fin. Pourquoi s’en plaindre ?
Par qui aurais-je aimé être dévoré ou incendié ? À cette question, Michel Marmin répond instantanément : par Louise Brooks. Son magnétisme sexuel est irrésistible. Elle happe votre corps. Elle vous ramène aux sources du vivant. Selon moi, ajoute Michel Marmin, dans la vie comme au cinéma, la femme originelle est plutôt brune, plutôt mince, la peau quasi translucide, comme de la porcelaine, le regard que l’on ne peut longtemps soutenir sans défaillir. Par quel étrange tour du destin, me suis-je alors demandé, cette « femme originelle » (l’expression est de Raymond Abellio ) a-t-elle choisi de s’installer chez moi et de me dévorer : je n’en sais toujours rien. Et, à vrai dire, je ne tiens pas à le savoir.
Merci les Mac-Mahon!
En revanche, je suis fasciné par les entretiens que Michel Marmin a donnés à Ludovic Maubreuil : j’y retrouve mes années d’apprentissage en cinéphilie, les films que j’ai aimés, certains maîtres qui m’ont formé – Henri Agel, par exemple – et même des metteurs en scène qui, avec les années, sont devenus des amis comme Pascal Thomas. Le Mac-Mahonisme aussi, bien sûr, dont on ne dira jamais assez l’importance… Merci Michel Mourlet, Alfred Eibel et Jean Curtelin.
On se souvient peut-être qu’à ses débuts Jean-Luc Godard était désigné par George Sadoul et Freddy Buache comme un fasciste à abattre. Aujourd’hui, Michel Marmin se demande si les vieux staliniens n’avaient pas raison, à condition de s’entendre sur les mots. » Des films tels que À bout de souffle, Le Petit Soldat » et Pierrot le fou relèvent bel et bien du fascisme par leur romantisme morbide et leur mépris de la vie bourgeoise, par leur insolence, par leur dédain de la raison. » Marmin avait même esquissé dans sa chronique du Figaro un parallèle entre Godard et Ezra Pound.
Inconditionnellement godardien
Or, non seulement Godard ne l’a pas démenti, mais lui a donné quitus dans une lettre quelques jours plus tard. On comprend que par la suite Marmin soit devenu inconditionnellement godardien au point d’écrire que le jour où Godard disparaîtra , ce sera un peu la fin du monde et du cinéma. J’aurais plutôt tendance à penser que la fin du cinéma remonte à Rio Bravo de Howard Hawks. C’est l’un des bonheurs de ces entretiens avec Michel Marmin que de pouvoir poursuivre des conversations qui finissaient souvent en pugilats (je me souviens avoir giflé un spectateur qui troublait la projection d’Hiroshima, mon amour). C’est toute une culture qui renaît à la lecture de Marmin.
Encore un dernier point : il est convenu aujourd’hui que le populisme est abject. Michel Marmin qui n’est pas né de la dernière pluie, rappelle à juste titre que des films tournés dans les années soixante en France étaient des chefs d’œuvre de populisme cinématographique. Il cite à cet égard, outre les premiers films de Pascal Thomas, Adieu Philippine de Jacques Rozier sorti en 1963 qui est ou devrait être encore dans toutes les mémoires.
Marmin avoue même revoir avec plaisir une comédie comme : Papa, maman, la bonne et moi de Jean-Paul Le Chanois avec Robert Lamoureux. Il ne va quand même pas jusqu’à réhabiliter Jean Boyer… Dommage !
Le trouble nous emporte à la lecture de ces « Histoires incertaines » exhumées par L’Éveilleur, maison élégante à la fibre nostalgique. On ne dira jamais assez l’importance de tenir entre ses mains un bel objet, à la finition soignée, préliminaire essentiel au plaisir de lecture. En couverture, le photochrome de 1905 représentant le Grand Canal et la basilique Santa Maria della Salute nous plonge dans une atmosphère mordorée, entre songes et brumes, à une époque indéfinie. Chaque texte est accompagné d’estampes de l’artiste américain James Abbott McNeill Whistler (1834-1903) donnant à l’ensemble un charme rétro intrigant, propageant un climat où tous nos repères habituels se brouillent. Le voyage à travers les âges peut alors commencer.
Dans sa préface éclairante, Bernard Quiriny avoue sa réticence à partager ces trois nouvelles de Henri de Régnier (1864-1936) avec le public : « J’aimais que ce joyau fût un secret, connu seulement d’un petit cercle ». Comme on le comprend, c’est un réflexe naturel, il y a certains livres que l’on préfère garder pour soi, à l’abri des regards indiscrets et des mains baladeuses. Cet onanisme littéraire tient autant de l’orgueil de l’esthète que du secret de la correspondance. Entre un lecteur et un auteur se noue une étrange relation, intime et obscure, qui ne supporte pas le battage médiatique. Tel un amant éconduit, il arrive parfois que le succès posthume d’un écrivain longtemps ignoré par la critique pousse à de terribles crises de jalousie. Comme si la trahison mise en lumière par une soudaine célébrité enlevait tout talent à l’auteur jadis adulé. La passion pour les textes rares est ainsi traversée par des sentiments contradictoires : l’envie de crier au génie d’une plume oubliée et la hantise de la déflorer. La littérature n’est pas un buffet à volonté, elle se déguste par fines couches qui se superposent. Cette sédimentation sied parfaitement à l’écriture démodée de Régnier dont les affèteries de langage distillent une inquiétude pesante et persistante.
Des mondes parallèles
Chez cet écrivain et poète, instigateur du Club des Longues moustaches, académicien durant vingt-cinq ans, le passé nourrit le présent, il irrigue l’imagination pour faire éclore des mondes parallèles. Les trois « Histoires incertaines » qui composent ce recueil ouvrent des portes vers l’inconnu, le mystère et les flous de l’existence. Ces interstices temporels prennent racine sur des terres hautement chargées d’imaginaire, c’est le cas à Venise, lieu crépusculaire par nature de la première nouvelle intitulée « L’Entrevue ». Le héros épuisé par les affres du cœur se réfugie dans la Sérénissime. Il s’installe dans le Palais Altinengo à la fois « si noble et si piteux », « si lépreux et si morose » guidé par la signora Verana « méfiante et taciturne ».
Dans ce Palazzo à bout de souffle, d’inexplicables phénomènes se produiront comme ce miroir qui ne reflète plus l’image de son locataire. « Le Pavillon fermé », seconde nouvelle, nous amène au château de Nailly, propriété du marquis de Lauturières, éminent sinologue accaparé par ses travaux de linguistique extrême-orientale. Le narrateur qui étudie la vie galante au XVIIIème siècle tombe, par hasard, chez un marchand d’autographes sur les traces de la Comtesse de Nailly, Sabine de son prénom, dont Louis XV s’était follement épris. Ayant eu connaissance de ce désir ardent, le mari de la belle aristocrate décida alors de soustraire son épouse à la vue du roi et de la contraindre à demeurer recluse. Les lettres chinées indiquent qu’elle aimait à se retirer dans un pavillon construit au bout des jardins où « elle avait fait placer son portrait, peint au pastel par La Tour quelques temps avant son enlèvement ». Par l’entremise d’un camarade de jeunesse, l’historien de la « petite histoire » va tenter de retrouver ce modeste tableau, fragile témoignage de cette « love story » et ainsi mieux comprendre les passerelles entre rêve et réalité. Henri de Régnier réussit très habilement cette mise en abime. Quant à la dernière nouvelle « Marceline ou la punition fantastique », je vous laisse la découvrir à la lueur d’une bougie, pour sentir le frisson de l’inexplicable.
Histoires incertaines de Henri de Régnier – Préface de Bernard Quiriny – Editions L’Éveilleur
Plus le temps passe, plus Alexandre Vialatte se rapproche de l’immortalité : on en parle partout, on le cite partout, ses textes sont présents dans les vitrines de toutes les librairies. On sait ce qui attend le divin auvergnat dans un avenir proche : la célébration globale et continue, des rues Vialatte dans toutes les villes de France, toutes, la diffusion massive des textes de Vialatte dans les programmes scolaires, des émissions sur l’écrivain à des heures de grande écoute chaque samedi, l’érection (on dit comme ça) sur la place de la Nation à Paris d’une statue géante de 12 mètres de haut représentant l’auteur des Fruits du Congo dans une pause sobre suggérant qu’il vient de terrasser l’ennui, prenant la forme d’un monstre mythologie d’allégorie. (Notez qu’il existe déjà une statue de Vialatte, à Ambert, représentant le visage du divin auvergnat perché sur un monticule de terre surveillé par un oiseau doré, ayant lui-même le visage de l’écrivain. C’est l’œuvre de Kaeppelin, des spots ont été ajoutés pour faire des effets de lumière et ça fait un merveilleux lieu de culte). Mais tout ça c’est pour le moyen-terme. Pour ce qui est de l’actualité, un volume regroupant des textes inédits ou difficiles à trouver vient de paraître, Résumons-nous ; venant compléter la série Vialatte initiée par la collection Bouquins au début des années 2000 avec la publication des chroniques de La Montagne. Prenons le train avec Vialatte, sur la trace de ces nouvelles chroniques…
1ère arrêt : Mayence (Allemagne). L’histoire d’amour entre l’Allemagne et Vialatte sera fructueuse, et donnera de beaux enfants. D’abord c’est une rencontre avec la langue de Goethe, et Vialatte sera un infatigable traducteur (de Kafka, bien sûr, mais aussi de Nietzsche ou Thomas Mann). Ensuite c’est une rencontre avec le pays. De 1922 à 1929 Alexandre est rédacteur à la Revue Rhénane, basée à Mayence. C’est une revue, pour aller vite, qui entend faciliter les relations culturelles entre les français et les allemands. Le jeune homme va de l’émerveillement à l’inquiétude, en cette période où monte déjà un grand ressentiment, portant des mouvements mortifères qui aboutiront aux drames futurs que l’on sait. Tous les textes de la période allemande avaient déjà été repris ça et là dans un volume titré délicieusement Les bananes de Königsberg. On y retrouve aussi les articles que Vialatte, correspondant de guerre, a consacrés aux procès des tortionnaires du camp nazi de Bergen-Belsen. Alexandre nous offre une leçon de journalisme. S’il excelle à rendre l’atmosphère générale de ces prétoires historiques, c’est la psychologie des bourreaux qu’il parvient encore mieux à percer à jour. Tel Josef Kramer, commandant SS du camp, qui s’étend ça et là sur ses hobbies, Vialatte souligne : « ‘J’étais en train de jardiner avec ma femme…’, nous dit Kramer, et la violence artistique de ce mot, parti d’un cœur brutalement saisi entre les exigences contradictoires de la scarole et du four crématoire, donne une insupportable idée de variété des possibilités humaines ». Décrivant la situation misérable des suppliciés, l’écrivain donne cette image magnifique : « Il y en avait qui mourraient de faim en caressant une poire qu’ils n’avaient pas encore osé manger et qui était déjà pourrie ». Vialatte, après les années 40, ne reviendra plus en Allemagne. Il avait emmagasiné assez d’Allemagne pour tout le reste de sa vie…
2ème arrêt : le Dauphiné. De 1932 à 1944, Vialatte écrit régulièrement dans le quotidien Le Petit Dauphinois, édité à Grenoble. Il y tient une chronique libre, sur les sujets de son choix, sans toujours de rapport direct avec l’actualité. Toute la verve humoristique et poétique des chroniques de La Montagne est déjà là. Ce volume propose un choix de textes, parmi ceux que l’écrivain a conservé. C’est dire si l’archéologie vialatienne dans les archives de presse a encore de beaux jours devant elle… Vialatte recherche l’insolite, le bizarre, le loufoque… comme dans ce papier de 1932, que nous mettrons en exergue : « La gazette du pôle nord » dans lequel il évoque l’existence d’un journal composé d’images, paraissant une fois par an en Laponie, distribué aux populations par des traineaux. Dans cette ode à la presse, Vialatte souligne « Fumer la pipe et lire le journal font, au fond, les grandes différences qui distinguent l’homme de l’animal après le repas : on imagine malaisément une vipère bourrant sa pipe, un crapaud lisant Les Débats ». Les collaborations du divin auvergnat avec la presse ne cesseront plus jusqu’à sa mort…
3ème arrêt : le Royaume farfelu. Dans les années 60, Vialatte donne au mensuel féminin Marie-Claire une hilarante chronique, prenant souvent la forme d’un almanach de fantaisie. Ces textes, peut-être les plus espiègles de l’écrivain, ont déjà été réunis sous le titre L’almanach des quatre saisons. Cela se situe quelque part entre Pierre Dac, Les Travaux et les Jours d’Hésiode et une parodie affectueuse de l’Almanach Vermot. N’oublions pas non plus la proximité toujours nécessaire du catalogue ManuFrance. On y lit des choses comme… « Mai se compose essentiellement de trente et un jours si habilement distribués qu’ils forment tous les ans le cinquième mois de l’année. Il tire son nom de Maïa, mais les Anciens l’avaient placé sous la protection d’Apollon. Apollon en était ravi, car c’est le plus joli mois de l’année. » En été : « Le mois d’août date de la plus haute antiquité. Il se caractérise par une chaleur atroce. Il faut l’avoir vécu soi-même pour s’en faire une idée. Le sergent de ville colle au bitume de la chaussée. L’Auvergnat ne porte plus que trois ou quatre lainages ». Quant aux natifs de Mars ils ont la nuque forte et l’œil parfois nostalgique… Sachez-le.
4ème arrêt : le cinéma. Belle surprise de ce recueil, d’inattendues critiques ciné de 1950 pour l’éphémère revue Bel amour des foyers – « L’hebdomadaire de la famille heureuse ». Tout un programme… C’est sous pseudonyme (Serge Sergent !), et discrètement, que le divin auvergnat s’aventure sur ce terrain. Le cinéma intéresse Vialatte depuis toujours. Il est né avec. Il a suivi la mue incongrue du cinématographe, d’attraction foraine à Art n°7. Il a même su avoir de vrais amours cinéphiles, et chanter Fellini comme personne dans La Montagne. Ici on peut s’amuser – mais avec tendresse ! – des films oubliés (et oubliables ?) dont il est question… Alexandre les a-t-il tous vu d’ailleurs ? Qu’importe ! Au sujet de l’hollywoodien Autant en emporte le vent, après un long plaidoyer contre la machine de guerre publicitaire accompagnant sa sortie, le critique célèbre l’humanité du film et glisse du La Rochefoucauld. Il n’était franchement pas obligé.
5ème et dernier arrêt. Retour à Paris, train de nuit. Les trains vont et viennent dans l’œuvre de Vialatte, comme dans la vie de tout un chacun. La chronique montagnarde du divin auvergnat a longtemps paru le mardi, il la confiait au dernier train postal du dimanche en partance pour Clermont. Mais de 1962 à sa mort (en 1971) Alexandre a aussi collaboré au mensuel Le Spectacle du Monde. Ces textes fermant Résumons-nous avaient déjà été publiés jadis dans un volume titré Dernières nouvelles de l’homme. Dans son excellente préface Pierre Jourde nous apprend que les chroniques avaient alors été expurgées, dans ce premier recueil, de leurs saillies politiques. Nous les retrouvons, là, dans leur intégralité succulente. Le divin auvergnat y chante l’abominable homme de Chaval, Sempé, son compère Pourrat, Astérix ( ! ), Paris évidemment insolite, le tourisme, les HLM, le néon, la publicité, la solitude, l’art, la vie… mais s’emporte aussi contre la France, lâchant les pieds-noirs en Algérie, et abandonnant l’Algérie de manière générale. La tonalité générale est poétique, certes. Mais sombre. Le poète peste ça et là contre l’art abstrait (incapable de rendre la grâce du crocodile !) et a un sens sublime des années qui passent… « Vingt fois j’ai voulu dire adieu à ma jeunesse. Vingt fois j’ai craint de me montrer ridicule ». La chronique est titrée : « Le train du soir ». En ces pages, ailleurs, il rend un hommage homérique à Sarah Bernhardt. Alexandre avait tout compris des actrices. Il avait donc tout compris à la vie. Comme par un effet de hasard, Vialatte meurt six mois après le Général de Gaulle. Terminus provisoire. C’est déchirant ces chênes qu’on abat…
Rien que la scène d’ouverture – une description clinique d’un abattoir de porcs – est un morceau de bravoure. Et la fable qui suit, une journée particulière dans la halle de Marrec, dans les faubourgs de Paris, fait aussi dans le réalisme froid.
Marrec, donc, sa butte, sa halle, son petit peuple… Julien, le narrateur, « Don Juan de la cochonnaille », y vend du saucisson artisanal. Artisanal « du terroir », tu parles, mon cochon ! 100 % pure tromperie et foutage de gueule, oui ! L’industrie la plus dégueulasse, le libéralisme le plus extravagant, aiment désormais se parer d’un faux nez vert ou rouge.
« Green is god »
Après un cours de force de vente (ou de vente forcée) supposé faire son effet sur le « consommateur alternatif et responsable à fort pouvoir d’achat », Julien nous présente ses collègues, ces « fantassins du Moyen Âge ». Triste humanité, pas si moche que cela d’ailleurs. Rien que des déclassés, des recalés, des « louzes » de la mondialisation, qui se tiennent à peine les coudes. Pêle-mêle : un Roumain jouant les « Latin lovers » devant son perco, un gitan givré chargé de la sécurité, un Bosniaque alcoolo à peine plus frais que le poisson de son étal. Manqueraient plus qu’un Argentin de Carcassonne et du « ouiski » de Clermont-Ferrand pour que le tableau (très Bosch, Jérôme) de cette cour des miracles, de cette Babel new age, soit complet.
Au-dessus des stands, des caisses qu’on remplit et des putasseries quotidiennes, on trouve la galerie de Fouad. Celle-ci vit ses derniers instants, devant sous peu être remplacée par une grande enseigne végétalienne (slogan : « Green is god ». Réfrigérant, non ?).
A la halle, on s’inquiète de l’arrivée prochaine de la grande distribution. En même temps, tout le monde, à l’exception de Julien, qui est parvenu à partager un peu son intimité, le déteste, ce Fouad. Trop pur, trop poète, trop anar, trop nostalgique, ce peintre syrien. Les pauvres et fous : très mauvais pour le biz, comme le dit toujours Patrick M. l’ignoble boss du narrateur. On a déjà du mal à contenir les clodos comme ce Vercingétorix, qui vient parfois foutre la panique dans le cérémonial, on aimerait bien que l’Arabe quitte la scène sans faire d’esclandre…
Soleil perçant des fumées clandestines
Pour s’évader de la halle, on fume pas mal de kif. Ce qui nous vaut quelques beaux paragraphes sur les « vapeurs de shit, où dansent les mirages en couleurs d’un futur idéal ». Seulement, comme le dit Julien, « nous n’avions pas vu que le vrai futur serait le contrôle, l’hygiène, l’aseptisation, l’ordre et la peur. »
Seul soleil perçant les fumées clandestines, la belle Alma Constanza, libraire de la halle, princesse de vieille noblesse sicilienne, qui se frotte encore à la vie pour en faire jaillir les dernières étincelles. Julien en pince pour cette déesse un peu sorcière aux yeux verts et à la bouche aussi vermillon que ses bottes en latex.
Le style sec, dégraissé (comment pourrait il en être autrement, vu le contexte ?) de Julien Syrac, 28 ans, fait souvent mouche : « Il faudrait creuser les nuages à le pelleteuse pour apercevoir un jour le ciel. Les gueules sont du même gris. Les gens n’achètent pas. Les ventes stagnent. Quelque part en banlieue, un type se défenestre. Les autres se saoulent à mort. Cela porte un nom : février.»
Syrac sait faire du grand avec du tout petit. N’est-ce pas la définition, ou l’ambition, de toute bonne littérature ? Bonne nouvelle en tout cas : de jeunes gens savent encore désespérer jusqu’au bout de ce monde où les cochons de la ferme d’Orwell, Napoléons de sous-préfecture et d’une Europe misérable, ont pris le pouvoir.
Un étonnant et peu délicat(essen) premier roman, maîtrisé jusque dans sa violence.
Elections législatives à Hénin-Beaumont, 2012. SIPA. 00638740_000009
Elections législatives à Hénin-Beaumont, 2012. SIPA. 00638740_000009
La Nuit du second tour d’Éric Pessan est, à sa manière, une exception. Il faut savoir qu’en ces temps de campagne présidentielle, le roman « électoral » est devenu un genre en soi. Le problème, c’est que ces dizaines de livres oscillent entre le documentaire, le roman à clefs, le tract antifasciste vintage, le fantasme extrême droitier de guerre ethnique, et que la littérature n’y trouve pas vraiment son compte. Pire, que ces produits seront périmés dès la mi-mai 2017 et parfois le sont déjà. Il faut donc lire La Nuit du second tour parce que ce roman est d’abord et surtout une exploration des enjeux intimes que peut provoquer le simple geste de mettre un bulletin dans l’urne. Ou, pour le dire autrement, comment la grande histoire fait l’amour, plutôt mal d’ailleurs, avec la petite.
Éric Pessan suit deux personnages, un homme et une femme, durant la nuit où l’on peut penser que le Front national a gagné les élections. Mais l’intelligence de l’auteur, c’est de ne jamais nommer la chose, plutôt d’en faire une toile de fond oppressante, légèrement désespérée, qui pourrait être la même ailleurs et à une autre époque. Une toile de fond sur laquelle se débattent David et Mina qui se sont aimés naguère. David, cadre à bout de souffle, solitaire, ne rentre pas chez lui ce soir-là, va au cinéma et retrouve sa voiture brûlée dans les émeutes. Mina, elle, a quitté David. Elle s’est embarquée, au même moment, sur un cargo. Elle a emporté Cervantès et Henri Michaux, et elle fait semblant de croire, avec le poète, que « la mer résout toutes les difficultés ». Ce qu’elle emporte avec elle, surtout, c’est la même mélancolie que David, c’est-à-dire le sentiment d’avoir raté sa vie, sans que l’on sache au juste si c’est à cause d’un défaut de fabrication que l’on portait en soi ou si c’est la conséquence de la vie dans la France d’aujourd’hui. Une France de petites soumissions quotidiennes dans des décors désenchantés, habités par une violence latente qui ne demande qu’à se déchaîner.
Éric Pessan ne répond pas à[access capability= »lire_inedits »] cette question sans doute parce qu’il n’y a pas de réponse possible. Et ce qui fait de La Nuit du second tour un grand roman politique en même temps qu’une belle histoire d’amour, c’est la mise en scène sensible de cette absence de réponse, de cette hésitation.
La Nuit du second tour, Éric Pessan, éditions Albin Michel, 2017.
Emmanuel Macron aux Mureau, mars 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00796685_000001.
Emmanuel Macron aux Mureaux, mars 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00796685_000001.
Pendant longtemps, disjointes ou non, deux déclinaisons du libéralisme occupaient à elles seules le terrain : le libéralisme en politique (« libéralisme politique ») et en économie (« libéralisme économique »). Mais voici que depuis quelque temps, une nouvelle venue vient de manière insistante complexifier la situation : le « libéralisme culturel » . Apparemment non réductible aux deux premiers, celui-ci est volontiers présenté comme la traduction sociétale d’une dimension plus morale du libéralisme, ou d’un libéralisme « philosophique » jusqu’alors demeuré en retrait dans le débat public – auquel les évolutions géoculturelles du monde contemporain donneraient une brûlante et croissante actualité. D’une grande acuité donc, le problème qu’il pose est double : tel qu’il est de plus en plus idéologiquement préconisé dans ses applications, ce « libéralisme culturel » ne tend-il pas à se confondre avec ce qu’on appelle désormais le « gauchisme culturel », et du coup à sérieusement gauchir et corrompre les requêtes du libéralisme classique ?
La société ouverte a bon dos
Les prises de position des parangons les plus médiatisés de cette extension de l’idée libérale au champ culturel (Manent, Sorman, Institut Montaigne, de Madelin à… Macron) sont à cet égard des plus significatives. Invoquant l’idéal de la « société ouverte », elles se caractérisent par l’hostilité aux frontières nationales et à toute véritable limitation d’une immigration invasive, à la laïcité « à la française » (qualifiée de « laïcisme revanchard », par opposition à une prétendue conception « libérale » de la laïcité, tellement ouverte et accomodante), aux mesures « sécuritaires » anti-islamistes et ripostes « identitaires » au voile islamiste à l’université et au « burkini ». La responsabilité du djihadisme guerrier est reportée sur une société française « raciste » et ségrégationniste, tandis que brillent par leur absence des mises en cause de l’islamisme sociétal transformant certains quartiers en micro-califats, du recours au terme « islamophobie » pour prohiber toute critique de l’islam radical. Et que jamais ne soit envisagé un soutien effectif aux dissidents de l’islam et autres musulmans sécularisés.
Mais en quoi sur tous ces points le « libéralisme culturel » qui devrait logiquement être requalifié de libéralisme… multiculturel ou même bi-culturel (puisque seule la culture islamiste est en cause) se distingue-t-il du « gauchisme culturel » dominant (Le Goff) et des injonctions du « parti de l’Autre » (Finkielkraut) ? Même sans-frontiérisme, même « immigrationnisme » (Taguieff), même complaisance pour le communautarisme insoucieuse de la mise en « insécurité culturelle » (L. Bouvet) de nos compatriotes, mêmes dénonciations des « laïcards », même adhésion à l’idéologie de l’excuse, et même aveuglement volontaire face à la signification militante du port du hijab et au caractère mondial d’une offensive islamiste amorcée dès 1928 avec la naissance des « Frères musulmans » : la liste est longue de tout ce qui atteste d’une convergence manifeste. Confirmation factuelle en a d’ailleurs été administrée lorsque des groupuscules « libéraux » ont cru devoir faire cause commune avec le très gauchiste Syndicat de la Magistrature et le pro-islamiste Collectif contre l’islamophobie pour s’insurger contre l’état d’urgence et la déchéance de nationalité des djihadistes « français ». Force est donc bien de conclure à l’existence paradoxale d’un… islamo-libéralisme, version soft de l’islamo-gauchisme. Seule différence entre eux : l’adhésion du premier au libéralisme en économie, plus précisément dans la version extrême d’un libre circulation étendue sans restriction des biens marchands aux personnes, quand bien même celles-ci peuvent constituer le vecteur idéal de l’intrusion d’une immigration radicalement alterculturelle.
Auto-apartheid
D’un point de vue purement formel et quelque peu éthéré, cette complaisance envers un islam politique (faux-nez du djihadisme culturel et de la promotion de l’islamisme sociétal) peut sembler en adéquation avec les principes historiques du libéralisme en politique : pluralisme, tolérance, société ouverte et respect sacro-saint de la liberté individuelle. En réalité, elle illustre bien plutôt à quelles dérives et inconséquences peuvent aboutir des valeurs libérales décontextualisées et hyperbolisées, poussées à leurs limites sinon au-delà : des idées libérales devenues folles. La tolérance s’y mue en « hypertolérance » à l’intolérance obscurantiste, le pluralisme des opinions dégénère en « diversité » accueillante à des mœurs patriarcales et théocratiques liberticides, la liberté individuelle se dévoie en plat et pauvre laisser-faire tandis que les droits individuels s’enflent jusqu’à s ‘affranchir du droit commun, et la société ouverte n’y est plus qu’un espace banalisé abonné à des opérations « portes ouvertes » permanentes la transformant en « ville ouverte » aux irruptions de squatteurs et conquérants hostiles. Excellente occasion de rappeler aux libéraux multiculturalistes que le père intellectuel de la notion de « société ouverte », le libéral de gauche Karl Popper, ne la concevait que par opposition à ses ennemis (cf. le titre de son immortel opus, La société ouverte et ses ennemis), à savoir la société « close », tribale et collectiviste. Mais que sont actuellement en France les territoires occupés par l’islamisme sociétal où d’ailleurs tout libre culturel est banni, sinon des micro-sociétés closes et retribalisées en proie à l’auto-apartheid et au collectivisme moral ? Ce qu’une véritable société ouverte ne peut certainement pas accepter sans renier ses idéaux et aller vers l’autodestruction.
Qu’est-il donc arrivé au libéralisme pour qu’en s’élargissant au culturel, il ait pu ainsi dégénérer en progressisme post-moderne satisfaisant aux canons d’un « politiquement correct » à requalifier en…gauchistement correct ? Sans doute l’effet conjugué d’une dérive de type « le ver était dans le fruit », dès lors que sont oubliés les garde-fous et l’éthique de responsabilité devant nécessairement accompagner l’exercice de la tolérance, du pluralisme, et de la liberté individuelle – et de la soumission démagogique à une tentation « libertaire » (voir à ce sujet la mise au point prémonitoire de Raymond Aron dans le texte « Liberté, libérale ou libertaire » dans ses Études politiques de 1972) qui dévoie le libéralisme en « liberalism » à l’américaine, ce bouillon de culture historique du multiculturalisme et de la « political correctness ».
Toujours est-il que ces glissements accentués du libéralisme culturel vers un gauchisme bien-pensant finissent par nuire au libéralisme bien compris et malencontreusement justifier les accusations de laxisme et de relativisme lancées contre lui par les ultra-conservateurs et les tenants du national-populisme. De quoi faire se retourner dans sa tombe un Jean-François Revel, lui qui fut si attaché à montrer qu’un engagement libéral rigoureux et cohérent impliquait nécessairement un vigoureux combat laïque et républicain contre toutes les formes revêtues par le totalitarisme islamique conquérant et ses complices – « idiots utiles » et collabos délibérés. Car la liberté individuelle, ça se défend sans états d’âme culpabilisés. Et sa vraie logique veut que plus nos sociétés évoluées s’ouvrent et se libéralisent, plus il faut parallèlement en resserrer les boulons en se fermant à ce qui en nie ou corrompt les principes fondateurs.