Meeting de Marine Le Pen à Perpignan, avril 2017. SIPA. 00802473_000003
Ce dernier dimanche d’avant l’élection présidentielle, dans L’Esprit de l’escalier, Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut ont eu raison de rejeter les procès d’intention suscités par les propos de Marine le Pen sur le Vel’ d’Hiv’. Ils ont eu raison de dire que le problème posé par ces propos, ce n’est ni le négationnisme ni le pétainisme.
Mais ils ont eu tort de faire comme si ces propos ne posaient aucun vrai problème.
Sous prétexte que Marine le Pen prétend revenir à la position gaullienne selon laquelle Vichy n’était pas la France, Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut ont eu tort d’en conclure que ceux qui critiquent la position de Marine le Pen sur le Vel’ d’Hiv’ s’en prennent à De Gaulle et à la France résistante.
On peut admirer la France résistante et De Gaulle tout en rejetant le mythe gaullien d’une France entièrement résistante et donc entièrement innocente des crimes de Vichy.
Ce mythe a été utile pour que la France retrouve son indépendance, fasse partie du camp des vainqueurs, et occupe même un siège permanent au conseil de sécurité de l‘ONU, comme si la France avait gagné la guerre.
Mais la part du feu de ce déni de la vérité historique a été la reconnaissance officielle de ce que la France de Vichy a fait aux Juifs, qui est tombée aux oubliettes.
En réalité, la différence fondamentale entre la position de Marine le Pen et celle de Chirac ne porte pas sur l’expression « La France a commis l’irréparable ».
Si c’était le cas, Marine le Pen aurait précisé : « Si je suis élue présidente, je ne dirai pas comme Chirac « La France a commis l’irréparable », mais je reconnaîtrai au nom de la France que l’État français de Vichy est responsable de persécutions et de crimes contre les Juifs de France, et particulièrement de la rafle du Vel’ d’Hiv’. ».
Elle n’a pas dit cela.
Elle a même dit le contraire.
Sous couvert d’une querelle sémantique roublarde sur l’expression « La France », Marine le Pen nous prévient. « La France a été malmenée dans les esprits depuis des années. On a montré à nos enfants qu’ils avaient toutes les raisons de la critiquer. De n’en voir que les aspects historiques les plus sombres. Je veux qu’ils soient à nouveau fiers de la France. Ce lien d’amour est fondamental. »
Elle nous fait ainsi savoir qu’elle entend effacer la condamnation des crimes de Vichy des discours officiels, de la mémoire nationale, voire des programmes scolaires.
Ce retour à un demi-siècle de déni et de refoulement rouvrirait la blessure que le discours de Chirac a refermée. Vichy redeviendrait un passé qui ne passe pas.
Ce n’est évidemment pas ce que souhaitent Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut.
Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan en campagne. SIPA. 00801611_000013 / 00801640_000008 / 00801611_000013
Jamais, depuis Maastricht, autant de candidats à l’élection présidentielle n’avaient fait de la question de l’indépendance de la France à l’égard de Bruxelles un axe majeur de leur programme.
Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan, Jean-Luc Mélenchon ou encore François Asselineau. Parmi les onze prétendants à la magistrature suprême qui sont parvenus à obtenir les 500 parrainages nécessaires, quatre ont fait de la reconquête de la souveraineté de la France leur base programmatique. De fait, rarement le souverainisme n’aura obtenu pareille tribune lors d’une élection présidentielle en France et remis à l’ordre du jour un concept honni par la majorité des médias hexagonaux et les élites.
Même Fillon s’y met…
Pour autant, avec près de 45% du corps électoral séduit par les quatre candidats précités, force est de constater que la question de l’indépendance de la France en Europe interpelle les Français. Il suffit d’ailleurs pour s’en convaincre de jeter un rapide coup d’œil au classement des 10 meilleures ventes des livres politiques sur Amazon, que L’avenir en commun de Jean-Luc Mélenchon et Mon agenda de président de Nicolas Dupont-Aignan ne quittent pas depuis plusieurs semaines.
Même François Fillon, qui n’a pourtant jamais véritablement remis en cause les transferts de souveraineté aux institutions européennes, ne s’est pas fait prier lundi dernier à Nantes pour faire l’éloge du souverainisme, affirmant que « défendre notre souveraineté, c’est défendre l’idée que l’indépendance du peuple est aussi indispensable à nos concitoyens qu’elle l’est au monde ». Véritable résurgence gaulliste de la part de l’ancien dauphin de Philippe Séguin, ou obscur calcul électoraliste au moment où Theresa May adressait à Bruxelles sa lettre de rupture avec l’Union européenne ? Sans doute un peu des deux…
Toujours est-il que ce sursaut et cette critique à l’égard de Bruxelles interviennent dans un contexte européen marqué depuis plusieurs mois par un sentiment d’insécurité culturelle.
Inutile de rappeler ici que la crise migratoire, sur fond d’absence de frontières, a été perçue en France comme un symptôme des revendications multiculturelles, dans un pays où l’assimilation fait figure de socle inébranlable sur lequel repose l’unité républicaine.
Ainsi, si outre-Manche le succès du Brexit s’est construit sur l’idée selon laquelle la démocratie est indissociable de la souveraineté nationale, les Français assistent dans le même temps au dépérissement de leur État au nom d’un idéal européen galvaudé.
Vent debout contre Bruxelles !
Dans un sondage Elabe – Les Échos paru le 16 mars dernier, près de 60 % d’entre eux déclaraient d’ailleurs que l’influence de la France en Europe et dans le monde s’était dégradée au cours des cinq dernières années. Il faut dire aussi que les atermoiements du gouvernement sur les sujets majeurs comme la crise syrienne, ou le camouflet infligé par l’Allemagne lors de l’afflux des migrants, ont cruellement matérialisé l’atrophie de la parole diplomatique française sur la scène européenne et internationale.
En outre, comme l’écrivait Guillaume Bigot en décembre dans les colonnes du FigaroVox, « au vingtième siècle, c’est la toute-puissance de l’État qui a tué. Au vingt et unième, c’est l’impuissance de l’État et le débordement du politique par le religieux (islamisme) ou par l’économique (libéralisme) qui tueront ». Il est vrai que depuis un quart de siècle, la négation de la nation a conduit au délitement politique et social et n’a entraîné aucune amélioration significative des conditions économiques.
Tout le génie de Marine Le Pen, de Nicolas Dupont-Aignan et de Jean-Luc Mélenchon réside d’ailleurs dans cette capacité à refuser – du moins dans leurs discours – toute renonciation du pouvoir étatique face à Bruxelles et à structurer leur programme par une cohérence économique et politique en faisant de la souveraineté, bâtie autour de la nation, le seul et unique horizon possible et souhaitable dans le monde contemporain.
Unis dans la diversité
Affirmer toutefois que le concept de souveraineté défendu par ces candidats est identique, reviendrait à nier des différences fondamentales qui relèvent du clivage politique traditionnel droite-gauche. Si pour le Front national la souveraineté nationale est structurellement liée à l’identité fondée sur des valeurs culturelles communes, le candidat de la France insoumise préfère parler d’une « France universaliste », dans laquelle le pouvoir de décision serait donné à « chaque citoyen, qu’il soit de nationalité française ou détenteur d’un titre de séjour ».
Il y a entre ces deux candidats aux accents souverainistes un clivage socio-politique entre une « nation ethnie », fondée sur les racines chrétiennes de la France, et une « nation peuple », qui retire sa légitimité dans le libre déploiement des droits. Au centre de ces deux conceptions antinomiques de la nation demeure toutefois notre modèle républicain basé sur le concept d’État-nation, concept de plus en plus dévoyé sous les coups de boutoir des communautarismes, des transferts de souveraineté et du pouvoir désormais exorbitant des multinationales.
Une situation que dénonce depuis longtemps Nicolas Dupont-Aignan, rappelant que la France ne fut jamais aussi grande que lorsqu’elle sut seule influencer les grandes orientations du monde à travers sa culture et ses idées.
De fait, à l’heure où américains et britanniques renouent avec le protectionnisme en jouant sur la fibre patriotique, où la souveraineté nationale apparaît comme le seul garant légitime de l’indépendance de la nation, l’ensemble des candidats précités ont au moins un même mérite, celui de défendre un projet politique permettant à la France de s’affirmer de nouveau comme un État décidé à redevenir maître de son destin.
Et si en 2017, le souverainisme cessait enfin d’être un gros mot voué aux gémonies d’un glorieux passé ?
Il y a d’abord la question de la pérennité même du gouvernement de Pyongyang vis à vis de son actuel dirigeant qui est mise en jeu. La population nord-coréenne a de plus en plus de doute sur son chef. Ce dernier, nommé à la hâte, n’avait pas les faveurs du parti : il n’a pas participé à la guerre de Corée, et n’a pas eu de carrière militaire comme son père et son grand père. Il a été élevé en Suisse et n’a pas grandi avec les armes. Contraste absolu d’un pays dont le premier employeur est l’armée.
Mais à sa nomination, Kim Jong Un, a mis un point d’honneur à « nettoyer les doutes », ce qui pourrait expliquer la crise actuelle et ces démonstrations de force outrancières.
Car dans la foulée du « nettoyage », il y a eu des impairs : dans la vision confucéenne des pays d’Extrême-Orient, le respect dû à la famille a son importance. Il faut se rappeler que Kim Jong Un a fait assassiner plusieurs membres de son clan comme son frère Kim Jong Nam en 2017 et son oncle Jang Song-Taek en 2013. Cela a laissé dubitatif plusieurs membres du parti qui l’avaient à la bonne. Mais à l’instar du chef d’état-major Ri Yong-il le 21 février dernier, ils ont aussi été assassinés.
Les assassinats n’ont rien de nouveau dans le régime. Mais ceux ordonnés par le père et le grand père se faisaient autrefois dans la discrétion d’un accident de voiture ou d’une « crise cardiaque ». Cette manière de procéder, à savoir les procès suivi d’exécutions spectaculaires, est une façon de prouver à sa population, que le leader veille au grand jour. Mais cela aussi est un impair : il est très mal vu de montrer sa colère dans la tradition coréenne, même si la société est communiste. Et les procès en trahison ne font que faire planer le doute au sein du parti et de la population.
Tous ces facteurs conduisent Kim Jong Un à une fuite en avant pour prouver qu’il est digne du pouvoir. Mais la crise a aussi d’autres origines.
La peur du vide
En effet, 40% de l’économie nord-coréenne est tournée vers la vente d’armes : principalement des missiles à l’Iran, comme les anti-aériens HT-16PGJ. Mais avec la levée des sanctions, le pays des ayatollahs a décidé de suspendre ses achats pour redorer son image auprès de la communauté internationale et préfère dorénavant traiter avec les Russes pour son armement. Les leurs sont plus perfectionnés et moins onéreux.
Autre aspect, l’agriculture. L’objectif de la Corée du Nord en la matière est l’autosuffisance. Mais cette dernière reste encore fortement soumise aux aléas climatiques. Dans un rapport de 2005, à la suite d’inondations torrentielles ayant causé de nombreux dommages, la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) a souligné que «les catastrophes naturelles constituent une menace sérieuse pour la Corée du Nord. Les dommages causés par les inondations, qui s’ajoutent à ceux de la sécheresse et de l’érosion peuvent causer des pertes économiques évaluées entre 1 et 15 milliards de dollars chaque année »
De plus, le pays affiche un déficit commercial important depuis 1990. Conséquence directe : la dépendance à la Chine, seul allié du régime nord coréen. Le taux de dépendance du commerce nord-coréen vis-à-vis de l’empire du Milieu, premier partenaire commercial est en constante augmentation : 78,5 % de son commerce extérieur en 2009. Cette dépendance se fait surtout sentir sur les ressources minières du pays qui profitent à l’industrie chinoise des nouvelles technologies.
Mais avec un gouvernement chinois qui commence à regarder ailleurs, à savoir en Afrique où elle trouve les mêmes ressources dans des pays moins sulfureux, et une Russie qui n’est plus communiste, la panique de Pyongyang de se retrouver seule se fait sentir.
Tout l’enjeux de cette démonstration de force serait, selon certains experts comme Paik Hak-Sun, directeur de l’institut Séjong, une manière de négocier une sortie de l’embargo économique imposé par les Etats-Unis.
La guerre serait trop dangereuse pour la stabilité de la région : personne ne voudra des millions de réfugiés du régime nord-coréen, pas plus que d’une escalade militaire pouvant déboucher sur l’utilisation d’armes nucléaires, la contamination des poids lourds de l’économie de la région (le Japon et sa pêche) ou la déstabilisation du régime sud-coréen.
Charlie Chaplin dans Le Dictateur, 1940. SIPA. 00518593_000004
« Si les gens ne savent pas de quoi ils parlent, le concept d’opinion perd beaucoup de sa signification. » Dixit Adorno. Mais les sociologues, surtout s’ils sont psychosociologues, possèdent l’art de faire dire aux gens ce qu’ils ignorent eux-mêmes.
L’on identifie l’antisémite extrême au fait qu’il « ne peut tout simplement pas s’arrêter »
Au cours de cette enquête réalisée par Theodor Adorno en 1944-1945, quelque deux mille personnes ont été invitées à remplir un questionnaire, suivi par un interview approfondi (examen clinique). L’échantillon était constitué de « groupes-clefs » (étudiants, cercles d’entraide, détenus…). L’examen des réponses a permis d’établir des « échelles » mesurant plusieurs paramètres : antisémitisme, ethnocentrisme, conservatisme économique et politique et « fascisme potentiel ». Les signes de ce dernier sont le conventionnalisme, la soumission à l’autorité, l’agressivité autoritaire, l’animosité à l’égard des individus imaginatifs, la superstition et la stéréotypie, la dureté, le cynisme, la projectivité (des émotions personnelles), le souci exagéré du contact sexuel. Personne ne souhaiterait avoir un score élevé sur de telles échelles et, de fait, peu nombreux sont ceux qui souhaitent être caractérisés de fascistes. Encore faudrait-il savoir interpréter sans ambiguïté, par exemple, l’énoncé n°17 du questionnaire : « La familiarité engendre le mépris. » Ou le n°32 : « Pour apprendre à travailler de manière efficace, il est nécessaire que nos enseignants ou nos chefs expliquent en détail ce qu’il faut faire, et comment le faire. »
Néanmoins, l’analyse est judicieuse à plus d’un égard. Adorno remarque ainsi que l’on identifie l’antisémite extrême au fait qu’il « ne peut tout simplement pas s’arrêter ». Il évite l’identification du fascisme avec la réaction, aborde avec prudence l’idée de « conserver le mode de vie américain » (à cette époque, il s’agissait encore de le conserver) et fait preuve de nuance en forgeant le concept de « pseudo-conservatisme » qui vise l’abolition des valeurs qu’il prétend défendre et qui, associé au « pseudo-socialisme », conduit à un « antilibéralisme » servant de « déguisement démocratique aux désirs antidémocratiques ». En attaquant les « abus » de la démocratie (tous pourris!), on finit par l’abolir.
Tout est question de mesure, sans doute. D’ailleurs, Adorno termine l’étude en s’appuyant sur des concepts psychanalytiques (syndrome conventionnel, manipulateur) dont on sait qu’ils mettent l’accent sur la notion de déséquilibre (dévoiement du surmoi, extraversion du ça, résolution sadomasochiste du complexe d’œdipe). Pourquoi donc, tout ce travail ?
Critique de la raison sociologique
Le thème de l’enquête est jugé si délicat que l’organisateur n’a « jamais informé les sujets de l’objet particulier du questionnaire ». On pouvait ainsi répondre positivement à un énoncé comportant des préjugés « tout en continuant à croire que l’on n’a pas de préjugé ». De plus, les enquêteurs ont eu recours à des « chefs » qui eux étaient informés. Toute proportion gardée, cela évoque le cas désagréable du kapo. Certes, celui qui n’a rien à cacher ne craint pas la police, même de la pensée. Du reste, on a évité d’interroger des groupes au sein desquels les minorités sont majoritaires (sans doute les minorités ne sont-elles pas fascistes ?).
Ces questions méthodologiques ont parfois une portée insoupçonnée. Et inversement : un interviewer s’aperçoit tardivement que l’admiration d’un personne envers la Russie tient au fait qu’elle veut mettre son mari en colère. Pour un mystère élucidé, combien sont restés dans l’ombre ? Il arrive aussi que l’on soit parvenu à expliquer les contradictions d’un sujet après avoir effectué, par hasard, un trajet privé en voiture avec lui. Ici, le problème, en termes juridiques, serait la recevabilité de la preuve. D’ailleurs, à défaut de preuve, il suffit de se convaincre au gré des besoins. Une lapalissade apparaît quand Adorno évoque le mauvais conventionnalisme qui favorise le fascisme et le bon qui en protège.
De fait, cette enquête a quelques points communs avec le fascisme (potentiel) qu’elle dénonce. La confusion et les approximations conduisent à la tautologie. La manipulation et la dissimulation dévoilent une intention d’influence. Ajoutons le risque d’assignation (définitive ?) et la médicalisation qui réfutent toute marge de liberté, par exemple celle d’être fasciste le matin et pas le soir. Le principe lui-même de l’enquête pose un dilemme qui consiste à analyser des cas individuels pour expliquer un phénomène collectif. Dès lors, auquel de ces deux niveaux le problème doit-il être résolu ?
Que faire ?
Sur ce plan, les organisateurs sont peu spécifiques, mais lucides. Le score élevé des ouvriers « ne surprendra que ceux qui considèrent l’ouvrier comme le véhicule principal des idées libérales. » (Aujourd’hui, avec Terra Nova, remplaçons ouvrier par islamiste?). D’ailleurs, l’expérience directe de l’étranger ne semble pas suffisante pour préserver des préjugés et peut même, souligne Adorno, « renforcer la stéréotypie ». Le philosophe souhaite plutôt « reconstituer la capacité d’avoir des expériences. » Il propose de concevoir des programmes qui ne se limitent pas aux instruments destinés à « manipuler les gens pour qu’ils se comportent de manière démocratique », mais aussi à « développer la conscience de soi qui rend toute manipulation impossible ». On apprécie la nuance.
D’autre part, l’enjeu n’est peut-être pas dans les grands projets étatiques. La personnalité « libérale authentique » apparaît en effet fortement liée « à l’ouverture d’esprit des parents et à l’amour de la mère pour les enfants. » Conclusion d’Adorno : c’est dans la famille que se joue le développement de la personnalité autoritaire. Ce qui convient, notons-le, à son approche psychanalytique à la condition de combiner les facteurs conscients et inconscients.
Autre combinaison : les facteurs subjectifs et objectifs
L’enquête cherche à donner un contenu au préjugé antidémocratique, mais nulle part n’est donnée une définition de la démocratie. On suppose le consensus à ce propos. Au demeurant, pourquoi se torturer les méninges, s’il « apparaît clairement que la propagande antidémocratique ne deviendra une force dominante dans ce pays que si les intérêts économiques les plus puissants le décident. […] Sur cette question la grande majorité de la population a peu de voix au chapitre. » Ah ? La population d’une grande démocratie « n’a pas voix au chapitre ».
L’enquête accorde peu de place, non seulement à la réalité immédiate, mais surtout aux siècles de réalité accumulés par l’histoire. Et pourtant, Adorno semble partagé entre son tempérament démocrate et un vieux tropisme marxiste. En soulignant, d’une part, que la démocratie est livrée aux puissants, d’autre part, qu’il ne faut pas « négliger les forces sociales objectives », ne risque-t-il pas – comme un « pseudo-conservateur » – de retirer à celle-ci toute sa substance ?
Pseudo-autocritique et littérature
Adorno reconnaît que certains énoncés ont été formulés de manière « peu claire, ambiguë » et admet surtout le caractère « potentiellement fasciste » de toute typologie. Mais il argue que « l’on est fondé à chercher des types psychologiques, parce que le monde dans lequel nous vivons est typé […]. C’est seulement en identifiant les traits stéréotypiques chez les êtres humains modernes, et non en niant leur existence, qu’il est possible de s’opposer à la tendance pernicieuse à une classification et subsomption générale. » Le remède du mal dans le mal, en somme. Adorno accorde un privilège exagéré à ceux qui font un usage scientifique de la typologie.[1. Theodor Adorno (dir.), Etudes sur la personnalité autoritaire, Allia, 2017, 435 pages (traduction abrégée de l’édition complète en anglais publiée en 1950)] Par ailleurs, il s’accuse, par inadvertance, du fatalisme qu’il reproche aux fascistes potentiels (inutile de lutter contre la nature humaine).
Plutôt que d’établir une science des degrés fascistes, une attitude humaniste encouragerait à chercher, jusqu’au dernier homme, ce qui en lui fait de l’autre un être libre. Le fait que l’objectif de l’enquête ne soit pas divulgué jette une lumière étrange à cet égard. Ajoutons encore la rationalisation, l’impression que le problème est traité comme extérieur, maîtrisé : n’est-ce pas le signe d’une mentalité autoritaire ?
Une véritable autocritique et donc une empathie avec le sujet serait possible si l’exercice était littéraire. En 1945, Georges Orwell a publié la Ferme des animaux. Il a décrit un monde qu’il a vu en lui-même, dans son imagination, et qu’il a rejeté. De toute son âme, il conjure son lecteur de ne pas se conduire comme un cochon. Pour lutter contre le fascisme, la littérature semble aussi bien armée que la sociologie, dont les contradictions sèment le trouble. Mais cette opinion est peut-être le signe d’un anti-intellectualisme suspect ? Du reste, pour ceux qui craignent de se reconnaître en fasciste (potentiel) ou en libéral (authentique), n’ayez pas peur, le doute sur soi est un trait typique des bonnes natures…
Theodor Adorno (dir.), Etudes sur la personnalité autoritaire, Allia, 2017, 435 pages (traduction abrégée de l’édition complète en anglais publiée en 1950).
Fondée en 1944, La Table Ronde est une grande maison d’édition. Celle des Hussards. Le port d’attache de la revue littéraire éponyme créée en 1948 pour lutter contre le « terrorisme intellectuel » de son époque. L’heure est à la parution d’une série de romans noirs dans la collection La Petite Vermillon. Lancée en 1992 par Tillinac, la collection de poche accueille des trésors littéraires. Comme les écrivains mythiques de la maison, Blondin, Nimier, Haedens, Morand, Chardonne ou Déon. Écrivains anticonformistes et sulfureux de leur vivant. Au catalogue, il y a des noms du « néo-polar », Fajardie et Manchette. La maison va plus loin en lançant une série « carte noire » pour rééditer des romans noirs méritant de retrouver une véritable audience. Éditer du noir à La Table Ronde, dans La Petite Vermillon, c’est affirmer qu’il fait partie de la Littérature avec un « L » majuscule. Point barre et anticonformisme.
« Littérature populaire » ? Un titre de noblesse
« Carte noire » est confiée à l’écrivain Jérôme Leroy, membre de la rédaction de Causeur, auteur du Bloc, roman qui a inspiré Chez nous de Lucas Belvaux. Les 4 premiers titres : La nuit myope d’A.D.G, La princesse de Crève de Kââ, La langue chienne d’Hervé Prudon et Le sourire contenu de Serge Quadruppani. Présentation de la série par Leroy : « Une démarche qui allie l’exigence du style au souci de raconter une bonne histoire. En leur rendant justice [aux auteurs], et en les habillant des très belles couvertures de Stéphane Trapier, « Carte noire » est aussi l’occasion de préciser ce qu’est le roman noir, un genre parfois difficile à définir car il est souvent confondu avec le roman policier ou le thriller ». Chez les auteurs de la série, « il n’y a aucune certitude sur le bien et le mal. Les personnages sont des anti-héros aux motivations complexes, ni victimes, ni coupables ou alors les deux à la fois. Ils n’espèrent pas sauver le monde parce qu’ils sont plutôt occupés à sauver leur peau. On notera aussi chez ces auteurs une forte propension à l’humour (noir, évidemment) et au mauvais esprit ». Chaque roman est brièvement présenté par Leroy de façon truculente.
« Dans ce qu’il a été convenu d’appeler le « néo-polar » qui renouvela le genre dans les années 70 et 80 sous l’impulsion de Jean-Patrick Manchette, A.D.G occupa une place à part. Ses Séries Noires mettaient en scène des paysans berrichons alliés à des hippies pour faire face à des truands ou encore un avocat ancien para et un journaliste ivrogne qui transformaient Blois en décor de western » (présentation). Écrivain aux positions politiques droitières dans un monde noir gauchisant, A.D.G a donné de nombreux livres pittoresques et sérieux. Dont La Nuit myope, « Odyssée à l’envers d’un Ulysse ivre qui quitterait Pénélope pour retrouver Calypso mais qui en sera empêché parce qu’il est myope et qu’il a cassé ses lunettes en repassant de nuit au domicile conjugal » (présentation). Le lecteur suit les errances de Domi dans le Paris du début des années 80, à l’heure où les jets d’eau nettoient la nuit. Alcool, jolie fille blonde, rêves d’aventure à la Stevenson qui se prolonge en traversée lunettes brisées de Paris. Grande vadrouille dans un quotidien perdant âme : la France des années 80. Au bout de l’épopée ? Armelle dont il n’a que l’adresse et le désir sur un paquet de cigarettes. Retrouver la gouaille et le talent d’A.D.G dans ce court roman, l’un de ses plus beaux, plutôt dérive situationniste que « polar noir », en des pages qui aiment Paris, est un bonheur.
La princesse de crève, cavale, Kââ et jolies femmes en rafales
La princesse de crève est le second roman de Kââ, pseudonyme de Pascal Marignac. Présentation : « On suivra, dans cette France du début des années 80, un tueur gastronome, lecteur de théologie médiévale, amateur de peinture flamande, conducteur de grosses cylindrées, allemandes de préférence, qui sait lire une carte des vins et remonter un pistolet automatique avec la même compétence ». Un gars qui, pour être tueur, lit Gilson et apprécie le magret de canard au poivre vert ne saurait être un mauvais bougre. Les beautés blondes et brunes, parfois lesbiennes et armées, qui l’accompagnent au gré des rebondissements laissent un souvenir genré fort agréable. On a beaucoup tué pour des femmes de cette trempe. La princesse de crève ne mégote pas sur les codes du noir, dont Kââ jouait en virtuose. On passe les frontières, flingues dans la poche, motards dans le viseur, on tue, il n’y a guère de repos Celui du guerrier. Les voleurs et les assassins ont de l’éthique. La princesse de crève file sur fond d’affaires politico-financières. Road-movie, « roman d’action », cavale écrite en rafales. Ce n’est pas pour rien que Kââ était considéré par nombre de ses pairs comme le meilleur d’entre eux.
La langue chienne, Prudon, minima sociaux et humiliations : bienvenue chez nous
Prudon a la réputation d’un romancier noir à part. Manchette lui trouvait de la « furia ». Celle d’une France qui n’allait déjà plus bien. La même, où un homme mou déguisé en président dit « tout va mieux » à des gens, nous, qui n’en peuvent plus. La langue chienne n’est pas un roman d’hier mais un livre de maintenant. Noir, comme c’est chez nous. « La langue chienne, au départ, est une histoire inspirée d’un fait divers réel, bien noir, dont la banalité confine au sordide : un homme est brûlé vif par sa femme et l’amant de sa femme à Franconville après avoir été pendant des mois leur souffre-douleur » (présentation). C’est Tintin, amoureux de Gina, humilié par Franck qui couche dans son lit et baise sa femme. « Ducon », « Bourvil », on lui marche dessus, c’est Tintin, il dort avec le chien. L’univers de Prudon c’est le retour de Céline. Liberté, égalité, fraternité ? Pauvreté, injustice, souffrance. Sans-dents. La vie qu’on nous fait, La langue chienne qu’on nous parle. Nos humiliations, la paupér-ubérisation organisée. À toi Macron, et à tes potes, on te le dit : tu liras ce roman et ta grande bouche de mots creux tu fermeras. La langue chienne, c’est la France « en marche » sur le dos des chiens battus que nous sommes. À lire en votant.
Le sourire contenu de Quadruppani voyage au bout de la mondialisation
Factures, chômage, haine de soi partout. République, nulle part. Promesses non tenues de la France giscardo-mitterrandienne. Merci, m’sieurs dames, on est plongés dedans. Libéral libertarisme et pauvreté à tous les étages. Je me souviens d’une France qui avait ses clochards mais pas un SDF devant chaque boulangerie. On craignait les chars russes, on a eu Fabius et consorts. Depuis 1981, film noir quotidien intégral. « Dans ce roman noir qui s’attache autant à un monde finissant qu’au sort des cochons en Asie du Sud-Est, Serge Quadruppani était, tout comme son héros, en quête d’une « Shelter Island », d’une île-abri où le goût de la précision serait l’ennemi des simplifications assassines ». Les années 80 se terminent avec peine et Mark Senders se retrouve « vautré comme un SDF dans un parc new-yorkais, en train d’écouter un homme qui décrit avec précision le crépuscule sur la baie de l’Hudson ». Le chemin sera alors celui du « sourire contenu » d’une femme nue aux yeux violets. On rêve de Bogart, romans noirs et femmes. La vie, la poésie. Des photos de Doisneau, tout ce qui manque à la France actuelle. Lauren Bacall. Embarqué malgré lui dans un jeu d’échecs palpitant qui le dépasse, Senders, sujet aux paradis artificiels, conduit son lecteur au long cours de péripéties à l’échelle mondialisée.
Le roman noir, cela parle de nous. C’est la part de vérité, le cri : nous sommes les gueules cassées de la mondialisation « heureuse ». De ce désenchantement, ces 4 titres en forme de « carte noire » en annonçaient la venue. Chacun à sa manière.
La nuit myope d’ADG
La princesse de Crêve de Kââ
Le sourire contenu de Serge Quadruppani
La langue chienne d’Hervé Prudon
(La Petite Vermillon « Carte noire à Jérôme Leroy », 2017)
Si les principaux thèmes de campagne (Emploi, Sécurité, Europe,…) constituent le fond (et le cœur) des (d)ébats présidentiels, dans quelle mesure la forme, je veux parler du style et de l’allure des hommes politiques, a-t-elle, ou non, une influence sur leur image, et, plus concrètement, une incidence sur le vote des électeurs ?
Pour tenter d’y répondre, les deux soirées (télé)visuelles des 20 mars et 4 avril se révèlent un bon indicateur stylistique.
Pour chaque candidat, c’est une opportunité (une aubaine ?) de porter la tenue idoine, en cohérence avec sa ligne programmatique, d’imprimer un style, socle d’une image assumée, et de susciter, sinon l’adhésion, du moins une envie… motrice du bulletin le 23 avril prochain. L’effort peut paraître futile mais s’avérer utile. Tour d’horizon vestimentaire le 20 mars dernier!
« Avoir du style, c’est trouver son style »
Limité au quatuor des « ON » (Fillon, Hamon, Macron et Mélenchon) – si l’on oublie Marine Le Pen – le 1er débat n’a fait ressortir qu’une monotonie de bon aloi, entre les trois premiers (se seraient-ils concertés avant ?), portant le sempiternel costume bleu marine-chemise bleu clair-cravate bleu marine, propre mais sans caractère. Tenue convenable pour éviter toute déconvenue (l’image de la cravate de travers de François Hollande hante encore les esprits) !
Cette uniformisation, proche du mimétisme, n’est-elle pas au fond symptomatique d’un manque de singularité des programmes de chaque candidat ? Les idées fortes deviennent moyennes… comme les looks de ceux qui les défendent ! Le fond révèle la forme… et inversement.
C’est donc naturellement Mélenchon qui tira, lors de ce débat, son épingle du jeu, arborant un look mi bobo-mi prolo (veste noire de travail de la marque « le laboureur » – ça ne s’invente pas ! -, chemise blanche et cravate lie-de-vin, plus noble que le rouge) réussissant l’exploit d’avoir adopté une tenue en harmonie avec un électorat, pourtant hétérogène. Etre proche des ouvriers, comme des cadres supérieurs… mais avec style et élégance.
Et quid de ce lien, de cet équilibre entre le style et les idées de chaque prétendant ? Là encore, le fondateur de « la France insoumise » s’en sort avec les honneurs : il a su faire évoluer son image au fil des ans (rappelez-vous son costume noir endimanché qu’il portait en 2012 !) pour trouver une réelle identité. Sa coiffure, légèrement hirsute, vient parachever ce look de frondeur soigné, tendance « intellectuel de gauche » tranchant volontairement avec celle, beaucoup plus lisse et attendue, de ses concurrents les plus sérieux (les 3 autres « ON »).
Ainsi, Emmanuel Macron, chantre et héraut d’un renouveau économique et social, et dont on attendait une certaine originalité stylistique, s’est étonnamment fondu dans une image très policée et aseptisée que ses costumes bleu marine à revers étroit, coupés correctement mais sans relief, lui confèrent.
Tenue assez similaire de celle de Benoît Hamon… qui avait, lui aussi, opté pour un costume très formel et une cravate bleue marine. On regrettera toutefois que le combat cravate rouge, apanage de la gauche, contre cravate bleue, préférence plutôt droitière, n’ait pas eu lieu.
François Fillon, quant à lui, reste fidèle, depuis des lustres, au revers cranté de ses (fameux) costumes d’Arnys, tailleur germanopratin que la France entière a découvert il y a quelques semaines, synonyme d’élégance française un brin surannée, plutôt en phase avec une partie de son électorat traditionaliste. En ces temps de turbulences judiciaires, changer d’image serait peut-être risqué ou, qui sait, salvateur !
Trois semaines plus tard : le débat réunit cette fois, non plus 4 mais 9 candidats masculins. Comment se distinguer au sein de cet aréopage élargi ? Nos 4 principaux prétendants vont-ils changer de tenue ou miser sur une constance stylistique ?
La réponse est plurielle : si Mélenchon et Macron, surfant sur des sondages prometteurs, n’ont strictement rien modifié à leur tenue initiale, François Fillon a simplement troqué sa chemise bleue contre une blanche (à la recherche d’une image virginale ou rédemptrice ?). Mais c’est le candidat socialiste, en quête de sursaut électoral, qui a le plus « cassé » son image : une cravate parme a remplacé la bleu marine, le costume bleu marine s’est mué en noir pour un look plus coloré, autrement plus accrocheur. Certes, on n’atteint pas le parangon de l’élégance (l’association noir-parme est un peu hasardeuse) mais l’effet est plutôt réussi : image plus dynamique, look tonique.
Des cinq autres « petits » candidats masculins, c’est sans nul doute Philippe Poutou qui fit sensation, nanti d’un modeste tee-shirt gris à manches longues à boutons (façon tunisienne), symbole populaire d’un discours désinvolte, parfois irrespectueux. En cohérence parfaite avec ses électeurs et ses idées, il s’est ainsi démarqué, entouré du souverainiste Dupont-Aignan, au look bleu-blanc rouge très patriotique… et des iconoclastes Cheminade, Asselineau et Lassalle.
Hormis ces quelques exceptions, comment expliquer cette frilosité vestimentaire ?
D’abord, la fonction présidentielle incite au manque d’audace : nos hommes politiques actuels sont écartelés entre la volonté naturelle de se distinguer par leur image, au risque de déstabiliser une partie de leur électorat et la nécessité impérieuse, presque obsessionnelle, de plaire au plus grand nombre, de véhiculer une image consensuelle… qui les contraint à la banaliser en optant pour un look très conventionnel et conformiste.
En second lieu, l’absence de culture vestimentaire qui fait tant défaut au landerneau politique français : épaule naturelle ou rembourrée, revers de veste large ou plus étroit, poche à rabat (avec ou sans ticket) ou poche plaquée, veste deux boutons ou faux trois boutons, chemise à col français ou cutaway…? Autant de détails qu’il faut maîtriser selon son physique et qui conditionnent un style, une allure.
Certains de leurs prédécesseurs ont fait fi de cette morosité bien française pour affirmer un vrai style, en adoptant des tenues immédiatement identifiables tant par leur coupe, à l’instar d’Edouard Balladur, portant un très ajusté et très british costume 3 boutons à poche-ticket de Savile Row, que par l’association des motifs et couleurs comme Jack Lang avec ses duos chemises vichy rose (ou mauve) à col anglais, cravate noire et étroite, portées sous ses costumes noirs soigneusement choisis chez Mugler. Plus récemment, c’est l’actuel Premier ministre, Bernard Cazeneuve, qui portait, il y a quelques jours, une splendide cravate verte du meilleur effet associée à une chemise bleu clair et un costume, bien coupé, bleu marine… rehaussé d’une pochette blanche. Fidèle à lui-même : classique mais toujours chic, ajusté et raffiné. Trois références masculines, trois sources d’inspiration, bien au-delà du strict cadre politique.
Lacan prétendait que « le style, c’est l’homme même ». Force est de constater qu’y inclure l’homme politique français relève presque de la gageure.
Nos représentants sont, en matière de style, très prudents ; leur impéritie stylistique n’est pas tant d’en manquer (on peut leur pardonner)… mais de ne pas oser en avoir !
Endosser l’habit de président de la République n’est certes pas chose aisée, mais la solennité de la fonction ne doit pas empêcher pour autant le futur hôte de l’Elysée de gouverner « stylé ».
Exposition à la A. Galerie. Crédit photo : Sonia Sieff.
Dans une France coincée entre pudibonderie religieuse et voyeurisme marchand, le corps des femmes disparaît derrière le rideau des convenances et des peurs. Les discours idéologiques l’emportent dorénavant sur le grain des peaux. La fausse perfection esthétique imposée par l’industrie balaye les infinies variations de la beauté jusqu’à leur nier une quelconque réalité. Nos yeux habitués à cette nudité calibrée dans les rues, dans les magazines, au cinéma ont perdu leur acuité, leur film sensible.
Nous redonner foi dans l’émotion d’une courbe, l’allure d’une épaule, le galbe d’un sein, le profil d’un visage s’apparente, en fait, à une démarche artistique très osée. Sonia Sieff, parisienne de tempérament, fille de Barbara et JeanLoup, élevée dans les secrets de la chambre noire, devait relever deux défis : oublier l’image tutélaire du père, immense styliste de la photo, et renouveler le genre si dévoyé du nu. Accepter son atavisme sans imiter tout en imposant son regard sans tricher. La frontière entre érotisme libidineux et naturalisme froid est parfois ténue. La focale tient à un fil. Il est si facile de tomber dans l’exagération des chairs, dans l’outrance du désir et d’en oublier l’essentiel, c’est-à-dire l’expression d’une liberté sans fard, ni vêtements.
Une exposition sereine et éclatante
Sonia le prouve d’une façon éclatante et sereine, en exposant ses photographies à la A. Galerie dans le XVIème arrondissement jusqu’au 29 avril et en publiant son premier livre « Les Françaises » chez Rizzoli New-York. Dans sa préface, Boris Bergmann écrit que « Sonia Sieff ne masque pas, elle laisse les corps à vif, retrace les vies, chuchote leur dialectes intimes ». Cette recherche de l’intimité donc de la singularité de chaque femme en les dénudant totalement n’est pas anodine dans une époque cadenassée. La trentenaire passée par Vogue, Vanity Fair oule Telegraph fait fi des interdits. Il y a une forme de résistance et d’engagement politique qui démontrent, s’il fallait en douter, de l’audace des Françaises. Insoumises et désirables. Secrètes et impudiques.
Puissantes et graciles. Elles n’abdiquent pas. Elles revendiquent juste le droit de poser sans aucun artifice, c’est leur manière à elles de faire taire les obscurantismes. Tous les modèles anonymes ou célèbres ont fait preuve, à la fois d’un courage et d’un abandon ce qui revient finalement au même. Se montrer nu relève plus de la psychologie que de la sexualité. Mais dans les arts comme ailleurs, entre la volonté du créateur et la réalisation concrète de son œuvre, en l’espèce des clichés, il peut y avoir des zones de friction. Sonia Sieff ne s’est pas laissée submerger par son sujet, sa technique parfaite, notamment son travail très délicat sur les ombres et les lignes de fuite, a fait le reste. Chez elle, la maîtrise n’occulte jamais l’émotion. Ses Françaises s’appellent Alba, Alix, Lubna, Marie, Pauline ou Zoé, elles sont plutôt jeunes et mystérieuses. On reconnait quelques actrices ou chanteuses, Elodie, Cécile ou encore Hélène.
Mise à nu, leur notoriété s’efface, elle n’est qu’un voile de malentendu. Mieux que certains réalisateurs, Sonia Sieff a rendu uniques toutes ces femmes avec un simple appareil. Chaque inconnue qui défile devant son objectif, irradie vraiment comme si la photographe avait su capturer leur moi profond. Boudeuses ou moqueuses, éthérées ou solaires, provocantes ou effacées, toute la palette des caractères et des sentiments se fixe sur le papier. Un rai de lumière dévoile Sara en jouant subtilement sur le quadrillage d’une chaise ajourée. A Porquerolles, Zoé ressemble à la Vénus de Botticelli. A Beaulieu, de dos, Allégria et son chignon font penser à une sculpture de Lorenzo Bartolini. A Paris, Constance déplie ses longues jambes et soutient son regard vers l’objectif. Ophélie suspend le temps tandis qu’en Normandie, sur la Côte d’Albâtre, la silhouette de Charlène se dessine sur les falaises crayeuses. Les Françaises possèdent un charme indéfinissable et Sonia Sieff, beaucoup de talent.
Hommage aux victimes de la famille Dupont de Ligonnès à Nantes, avril 2011. SIPA. 00618057_000038
En 2011, la famille Dupont de Ligonnès, mère, enfants et chiens, a été retrouvée morte et enterrée sous la terrasse de sa maison nantaise. Le père s’est volatilisé. Il bénéficie toujours de la présomption d’innocence, il est le seul suspect, et mort ou vif, il est introuvable.
Le scénariste Samuel Doux lui consacre non une enquête – elles pullulent sur internet – mais un roman-reconstitution, une biographie d’un homme que ses voisins qualifièrent de « sans histoires ». Il en raconte pourtant beaucoup.
Un environnement catholique traditionaliste
Xavier est l’aîné d’une famille catholique traditionaliste. Sa mère affirmait recevoir et transcrire des messages du Christ, son père multipliait les aventures. C’est une histoire de dualité irréconciliable. D’un côté, le christianisme dans sa version tridentine : messes en latin, flagellations, Dieu de colère, prêtres vengeurs et inquisiteurs du pêché, de l’autre, les années 1960, 1970 et 1980, l’appel du large, la séduction que le jeune homme exerce sur les femmes, sa passion pour les États-Unis. Quand il s’attarde sur l’enfance de Xavier, Samuel Doux parle de « stigmates ». On ne peut douter de l’influence qu’une liturgie aussi dramatique et violente exerce sur un esprit d’enfant. Ainsi, en 2011, après les faits, les enquêteurs se sont penchés sur ce qu’ils appellent la « piste mystique » : ayant perdu la foi, le père de famille postait pourtant régulièrement des messages sur des forums de discussion en ligne, catholiques, où il évoquait le sacrifice humain et son approbation par Dieu. De là à un passage à l’acte, il ne manquait que des éléments de tragédie moderne. La suite de l’histoire les apporte.
Privé de référent masculin, élevé dans un « gynécée versaillais », Xavier manque d’air. Il tente sa chance aux États-Unis, il parcourt le pays de long en large avec santiags et Stetson, imite l’accent des rednecks, il s’y sent chez lui, mais n’y fera pas affaire. D’une manière générale, les comptes de la famille révèlent que Xavier n’a jamais réussi dans le rôle de père à l’ancienne qu’il s’était attribué. Criblé de dettes, mais arrogant, menteur, infidèle, irritable, « il adorait ses enfants ». Dans des passages que l’auteur a à peine imaginés, il apparaît insouciant devant les obstacles terrestres, sûr de lui, même et surtout devant la mort qui n’est pour lui qu’un mauvais moment à passer pour atteindre le Paradis des catholiques. Fort de l’idée qu’il possédait un « destin », Xavier Dupont de Ligonnès fait le lien et le grand écart entre la Contre-Réforme et Doctissimo, entre la religion du Christ et celle de l’argent ; on est tenté de conclure que c’est là l’air du temps.
Un homme clivé et pris au piège
Les indices dont disposent les enquêteurs et le grand public, que nous découvrons dans le livre de Samuel Doux et sur les écrans, forment le portrait d’un homme clivé, d’une manière si caricaturale que les crimes dont il est suspect répondent à une logique accablante, et surtout, d’un homme pris au piège. Cela ne veut pas dire que tous les ratés deviennent des assassins, cela ne veut pas dire que la « société », dans son sens péjoratif, la société comme usine à dettes et à petits propriétaires châtrés, fabrique des bombes à retardement. Cela veut dire que Xavier Dupont de Ligonnès en est le symbole involontaire et parfait.
« Pourvu qu’on ne le retrouve jamais », souhaite l’auteur de L’éternité de Xavier Dupont de Ligonnès, et le lecteur avec lui. La justice des hommes ne peut rien, ni pour, ni contre lui. « Comme tout bon cow-boy, il sait qu’il ne lui reste plus qu’une chose à faire : une balle dans la tête et une caresse sur le flanc, pas nécessairement dans cet ordre. »
Samuel Doux, L’éternité de Xavier Dupont de Ligonnès – Julliard, 336 pages.
Meeting de Marine Le Pen à Perpignan, avril 2017. SIPA. 00802473_000003
Meeting de Marine Le Pen à Perpignan, avril 2017. SIPA. 00802473_000003
Ce dernier dimanche d’avant l’élection présidentielle, dans L’Esprit de l’escalier, Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut ont eu raison de rejeter les procès d’intention suscités par les propos de Marine le Pen sur le Vel’ d’Hiv’. Ils ont eu raison de dire que le problème posé par ces propos, ce n’est ni le négationnisme ni le pétainisme.
Mais ils ont eu tort de faire comme si ces propos ne posaient aucun vrai problème.
Sous prétexte que Marine le Pen prétend revenir à la position gaullienne selon laquelle Vichy n’était pas la France, Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut ont eu tort d’en conclure que ceux qui critiquent la position de Marine le Pen sur le Vel’ d’Hiv’ s’en prennent à De Gaulle et à la France résistante.
On peut admirer la France résistante et De Gaulle tout en rejetant le mythe gaullien d’une France entièrement résistante et donc entièrement innocente des crimes de Vichy.
Ce mythe a été utile pour que la France retrouve son indépendance, fasse partie du camp des vainqueurs, et occupe même un siège permanent au conseil de sécurité de l‘ONU, comme si la France avait gagné la guerre.
Mais la part du feu de ce déni de la vérité historique a été la reconnaissance officielle de ce que la France de Vichy a fait aux Juifs, qui est tombée aux oubliettes.
En réalité, la différence fondamentale entre la position de Marine le Pen et celle de Chirac ne porte pas sur l’expression « La France a commis l’irréparable ».
Si c’était le cas, Marine le Pen aurait précisé : « Si je suis élue présidente, je ne dirai pas comme Chirac « La France a commis l’irréparable », mais je reconnaîtrai au nom de la France que l’État français de Vichy est responsable de persécutions et de crimes contre les Juifs de France, et particulièrement de la rafle du Vel’ d’Hiv’. ».
Elle n’a pas dit cela.
Elle a même dit le contraire.
Sous couvert d’une querelle sémantique roublarde sur l’expression « La France », Marine le Pen nous prévient. « La France a été malmenée dans les esprits depuis des années. On a montré à nos enfants qu’ils avaient toutes les raisons de la critiquer. De n’en voir que les aspects historiques les plus sombres. Je veux qu’ils soient à nouveau fiers de la France. Ce lien d’amour est fondamental. »
Elle nous fait ainsi savoir qu’elle entend effacer la condamnation des crimes de Vichy des discours officiels, de la mémoire nationale, voire des programmes scolaires.
Ce retour à un demi-siècle de déni et de refoulement rouvrirait la blessure que le discours de Chirac a refermée. Vichy redeviendrait un passé qui ne passe pas.
Ce n’est évidemment pas ce que souhaitent Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut.
Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan en campagne. SIPA. 00801611_000013 / 00801640_000008 / 00801611_000013
Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan en campagne. SIPA. 00801611_000013 / 00801640_000008 / 00801611_000013
Jamais, depuis Maastricht, autant de candidats à l’élection présidentielle n’avaient fait de la question de l’indépendance de la France à l’égard de Bruxelles un axe majeur de leur programme.
Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan, Jean-Luc Mélenchon ou encore François Asselineau. Parmi les onze prétendants à la magistrature suprême qui sont parvenus à obtenir les 500 parrainages nécessaires, quatre ont fait de la reconquête de la souveraineté de la France leur base programmatique. De fait, rarement le souverainisme n’aura obtenu pareille tribune lors d’une élection présidentielle en France et remis à l’ordre du jour un concept honni par la majorité des médias hexagonaux et les élites.
Même Fillon s’y met…
Pour autant, avec près de 45% du corps électoral séduit par les quatre candidats précités, force est de constater que la question de l’indépendance de la France en Europe interpelle les Français. Il suffit d’ailleurs pour s’en convaincre de jeter un rapide coup d’œil au classement des 10 meilleures ventes des livres politiques sur Amazon, que L’avenir en commun de Jean-Luc Mélenchon et Mon agenda de président de Nicolas Dupont-Aignan ne quittent pas depuis plusieurs semaines.
Même François Fillon, qui n’a pourtant jamais véritablement remis en cause les transferts de souveraineté aux institutions européennes, ne s’est pas fait prier lundi dernier à Nantes pour faire l’éloge du souverainisme, affirmant que « défendre notre souveraineté, c’est défendre l’idée que l’indépendance du peuple est aussi indispensable à nos concitoyens qu’elle l’est au monde ». Véritable résurgence gaulliste de la part de l’ancien dauphin de Philippe Séguin, ou obscur calcul électoraliste au moment où Theresa May adressait à Bruxelles sa lettre de rupture avec l’Union européenne ? Sans doute un peu des deux…
Toujours est-il que ce sursaut et cette critique à l’égard de Bruxelles interviennent dans un contexte européen marqué depuis plusieurs mois par un sentiment d’insécurité culturelle.
Inutile de rappeler ici que la crise migratoire, sur fond d’absence de frontières, a été perçue en France comme un symptôme des revendications multiculturelles, dans un pays où l’assimilation fait figure de socle inébranlable sur lequel repose l’unité républicaine.
Ainsi, si outre-Manche le succès du Brexit s’est construit sur l’idée selon laquelle la démocratie est indissociable de la souveraineté nationale, les Français assistent dans le même temps au dépérissement de leur État au nom d’un idéal européen galvaudé.
Vent debout contre Bruxelles !
Dans un sondage Elabe – Les Échos paru le 16 mars dernier, près de 60 % d’entre eux déclaraient d’ailleurs que l’influence de la France en Europe et dans le monde s’était dégradée au cours des cinq dernières années. Il faut dire aussi que les atermoiements du gouvernement sur les sujets majeurs comme la crise syrienne, ou le camouflet infligé par l’Allemagne lors de l’afflux des migrants, ont cruellement matérialisé l’atrophie de la parole diplomatique française sur la scène européenne et internationale.
En outre, comme l’écrivait Guillaume Bigot en décembre dans les colonnes du FigaroVox, « au vingtième siècle, c’est la toute-puissance de l’État qui a tué. Au vingt et unième, c’est l’impuissance de l’État et le débordement du politique par le religieux (islamisme) ou par l’économique (libéralisme) qui tueront ». Il est vrai que depuis un quart de siècle, la négation de la nation a conduit au délitement politique et social et n’a entraîné aucune amélioration significative des conditions économiques.
Tout le génie de Marine Le Pen, de Nicolas Dupont-Aignan et de Jean-Luc Mélenchon réside d’ailleurs dans cette capacité à refuser – du moins dans leurs discours – toute renonciation du pouvoir étatique face à Bruxelles et à structurer leur programme par une cohérence économique et politique en faisant de la souveraineté, bâtie autour de la nation, le seul et unique horizon possible et souhaitable dans le monde contemporain.
Unis dans la diversité
Affirmer toutefois que le concept de souveraineté défendu par ces candidats est identique, reviendrait à nier des différences fondamentales qui relèvent du clivage politique traditionnel droite-gauche. Si pour le Front national la souveraineté nationale est structurellement liée à l’identité fondée sur des valeurs culturelles communes, le candidat de la France insoumise préfère parler d’une « France universaliste », dans laquelle le pouvoir de décision serait donné à « chaque citoyen, qu’il soit de nationalité française ou détenteur d’un titre de séjour ».
Il y a entre ces deux candidats aux accents souverainistes un clivage socio-politique entre une « nation ethnie », fondée sur les racines chrétiennes de la France, et une « nation peuple », qui retire sa légitimité dans le libre déploiement des droits. Au centre de ces deux conceptions antinomiques de la nation demeure toutefois notre modèle républicain basé sur le concept d’État-nation, concept de plus en plus dévoyé sous les coups de boutoir des communautarismes, des transferts de souveraineté et du pouvoir désormais exorbitant des multinationales.
Une situation que dénonce depuis longtemps Nicolas Dupont-Aignan, rappelant que la France ne fut jamais aussi grande que lorsqu’elle sut seule influencer les grandes orientations du monde à travers sa culture et ses idées.
De fait, à l’heure où américains et britanniques renouent avec le protectionnisme en jouant sur la fibre patriotique, où la souveraineté nationale apparaît comme le seul garant légitime de l’indépendance de la nation, l’ensemble des candidats précités ont au moins un même mérite, celui de défendre un projet politique permettant à la France de s’affirmer de nouveau comme un État décidé à redevenir maître de son destin.
Et si en 2017, le souverainisme cessait enfin d’être un gros mot voué aux gémonies d’un glorieux passé ?
Il y a d’abord la question de la pérennité même du gouvernement de Pyongyang vis à vis de son actuel dirigeant qui est mise en jeu. La population nord-coréenne a de plus en plus de doute sur son chef. Ce dernier, nommé à la hâte, n’avait pas les faveurs du parti : il n’a pas participé à la guerre de Corée, et n’a pas eu de carrière militaire comme son père et son grand père. Il a été élevé en Suisse et n’a pas grandi avec les armes. Contraste absolu d’un pays dont le premier employeur est l’armée.
Mais à sa nomination, Kim Jong Un, a mis un point d’honneur à « nettoyer les doutes », ce qui pourrait expliquer la crise actuelle et ces démonstrations de force outrancières.
Car dans la foulée du « nettoyage », il y a eu des impairs : dans la vision confucéenne des pays d’Extrême-Orient, le respect dû à la famille a son importance. Il faut se rappeler que Kim Jong Un a fait assassiner plusieurs membres de son clan comme son frère Kim Jong Nam en 2017 et son oncle Jang Song-Taek en 2013. Cela a laissé dubitatif plusieurs membres du parti qui l’avaient à la bonne. Mais à l’instar du chef d’état-major Ri Yong-il le 21 février dernier, ils ont aussi été assassinés.
Les assassinats n’ont rien de nouveau dans le régime. Mais ceux ordonnés par le père et le grand père se faisaient autrefois dans la discrétion d’un accident de voiture ou d’une « crise cardiaque ». Cette manière de procéder, à savoir les procès suivi d’exécutions spectaculaires, est une façon de prouver à sa population, que le leader veille au grand jour. Mais cela aussi est un impair : il est très mal vu de montrer sa colère dans la tradition coréenne, même si la société est communiste. Et les procès en trahison ne font que faire planer le doute au sein du parti et de la population.
Tous ces facteurs conduisent Kim Jong Un à une fuite en avant pour prouver qu’il est digne du pouvoir. Mais la crise a aussi d’autres origines.
La peur du vide
En effet, 40% de l’économie nord-coréenne est tournée vers la vente d’armes : principalement des missiles à l’Iran, comme les anti-aériens HT-16PGJ. Mais avec la levée des sanctions, le pays des ayatollahs a décidé de suspendre ses achats pour redorer son image auprès de la communauté internationale et préfère dorénavant traiter avec les Russes pour son armement. Les leurs sont plus perfectionnés et moins onéreux.
Autre aspect, l’agriculture. L’objectif de la Corée du Nord en la matière est l’autosuffisance. Mais cette dernière reste encore fortement soumise aux aléas climatiques. Dans un rapport de 2005, à la suite d’inondations torrentielles ayant causé de nombreux dommages, la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) a souligné que «les catastrophes naturelles constituent une menace sérieuse pour la Corée du Nord. Les dommages causés par les inondations, qui s’ajoutent à ceux de la sécheresse et de l’érosion peuvent causer des pertes économiques évaluées entre 1 et 15 milliards de dollars chaque année »
De plus, le pays affiche un déficit commercial important depuis 1990. Conséquence directe : la dépendance à la Chine, seul allié du régime nord coréen. Le taux de dépendance du commerce nord-coréen vis-à-vis de l’empire du Milieu, premier partenaire commercial est en constante augmentation : 78,5 % de son commerce extérieur en 2009. Cette dépendance se fait surtout sentir sur les ressources minières du pays qui profitent à l’industrie chinoise des nouvelles technologies.
Mais avec un gouvernement chinois qui commence à regarder ailleurs, à savoir en Afrique où elle trouve les mêmes ressources dans des pays moins sulfureux, et une Russie qui n’est plus communiste, la panique de Pyongyang de se retrouver seule se fait sentir.
Tout l’enjeux de cette démonstration de force serait, selon certains experts comme Paik Hak-Sun, directeur de l’institut Séjong, une manière de négocier une sortie de l’embargo économique imposé par les Etats-Unis.
La guerre serait trop dangereuse pour la stabilité de la région : personne ne voudra des millions de réfugiés du régime nord-coréen, pas plus que d’une escalade militaire pouvant déboucher sur l’utilisation d’armes nucléaires, la contamination des poids lourds de l’économie de la région (le Japon et sa pêche) ou la déstabilisation du régime sud-coréen.
Charlie Chaplin dans Le Dictateur, 1940. SIPA. 00518593_000004
Charlie Chaplin dans Le Dictateur, 1940. SIPA. 00518593_000004
« Si les gens ne savent pas de quoi ils parlent, le concept d’opinion perd beaucoup de sa signification. » Dixit Adorno. Mais les sociologues, surtout s’ils sont psychosociologues, possèdent l’art de faire dire aux gens ce qu’ils ignorent eux-mêmes.
L’on identifie l’antisémite extrême au fait qu’il « ne peut tout simplement pas s’arrêter »
Au cours de cette enquête réalisée par Theodor Adorno en 1944-1945, quelque deux mille personnes ont été invitées à remplir un questionnaire, suivi par un interview approfondi (examen clinique). L’échantillon était constitué de « groupes-clefs » (étudiants, cercles d’entraide, détenus…). L’examen des réponses a permis d’établir des « échelles » mesurant plusieurs paramètres : antisémitisme, ethnocentrisme, conservatisme économique et politique et « fascisme potentiel ». Les signes de ce dernier sont le conventionnalisme, la soumission à l’autorité, l’agressivité autoritaire, l’animosité à l’égard des individus imaginatifs, la superstition et la stéréotypie, la dureté, le cynisme, la projectivité (des émotions personnelles), le souci exagéré du contact sexuel. Personne ne souhaiterait avoir un score élevé sur de telles échelles et, de fait, peu nombreux sont ceux qui souhaitent être caractérisés de fascistes. Encore faudrait-il savoir interpréter sans ambiguïté, par exemple, l’énoncé n°17 du questionnaire : « La familiarité engendre le mépris. » Ou le n°32 : « Pour apprendre à travailler de manière efficace, il est nécessaire que nos enseignants ou nos chefs expliquent en détail ce qu’il faut faire, et comment le faire. »
Néanmoins, l’analyse est judicieuse à plus d’un égard. Adorno remarque ainsi que l’on identifie l’antisémite extrême au fait qu’il « ne peut tout simplement pas s’arrêter ». Il évite l’identification du fascisme avec la réaction, aborde avec prudence l’idée de « conserver le mode de vie américain » (à cette époque, il s’agissait encore de le conserver) et fait preuve de nuance en forgeant le concept de « pseudo-conservatisme » qui vise l’abolition des valeurs qu’il prétend défendre et qui, associé au « pseudo-socialisme », conduit à un « antilibéralisme » servant de « déguisement démocratique aux désirs antidémocratiques ». En attaquant les « abus » de la démocratie (tous pourris!), on finit par l’abolir.
Tout est question de mesure, sans doute. D’ailleurs, Adorno termine l’étude en s’appuyant sur des concepts psychanalytiques (syndrome conventionnel, manipulateur) dont on sait qu’ils mettent l’accent sur la notion de déséquilibre (dévoiement du surmoi, extraversion du ça, résolution sadomasochiste du complexe d’œdipe). Pourquoi donc, tout ce travail ?
Critique de la raison sociologique
Le thème de l’enquête est jugé si délicat que l’organisateur n’a « jamais informé les sujets de l’objet particulier du questionnaire ». On pouvait ainsi répondre positivement à un énoncé comportant des préjugés « tout en continuant à croire que l’on n’a pas de préjugé ». De plus, les enquêteurs ont eu recours à des « chefs » qui eux étaient informés. Toute proportion gardée, cela évoque le cas désagréable du kapo. Certes, celui qui n’a rien à cacher ne craint pas la police, même de la pensée. Du reste, on a évité d’interroger des groupes au sein desquels les minorités sont majoritaires (sans doute les minorités ne sont-elles pas fascistes ?).
Ces questions méthodologiques ont parfois une portée insoupçonnée. Et inversement : un interviewer s’aperçoit tardivement que l’admiration d’un personne envers la Russie tient au fait qu’elle veut mettre son mari en colère. Pour un mystère élucidé, combien sont restés dans l’ombre ? Il arrive aussi que l’on soit parvenu à expliquer les contradictions d’un sujet après avoir effectué, par hasard, un trajet privé en voiture avec lui. Ici, le problème, en termes juridiques, serait la recevabilité de la preuve. D’ailleurs, à défaut de preuve, il suffit de se convaincre au gré des besoins. Une lapalissade apparaît quand Adorno évoque le mauvais conventionnalisme qui favorise le fascisme et le bon qui en protège.
De fait, cette enquête a quelques points communs avec le fascisme (potentiel) qu’elle dénonce. La confusion et les approximations conduisent à la tautologie. La manipulation et la dissimulation dévoilent une intention d’influence. Ajoutons le risque d’assignation (définitive ?) et la médicalisation qui réfutent toute marge de liberté, par exemple celle d’être fasciste le matin et pas le soir. Le principe lui-même de l’enquête pose un dilemme qui consiste à analyser des cas individuels pour expliquer un phénomène collectif. Dès lors, auquel de ces deux niveaux le problème doit-il être résolu ?
Que faire ?
Sur ce plan, les organisateurs sont peu spécifiques, mais lucides. Le score élevé des ouvriers « ne surprendra que ceux qui considèrent l’ouvrier comme le véhicule principal des idées libérales. » (Aujourd’hui, avec Terra Nova, remplaçons ouvrier par islamiste?). D’ailleurs, l’expérience directe de l’étranger ne semble pas suffisante pour préserver des préjugés et peut même, souligne Adorno, « renforcer la stéréotypie ». Le philosophe souhaite plutôt « reconstituer la capacité d’avoir des expériences. » Il propose de concevoir des programmes qui ne se limitent pas aux instruments destinés à « manipuler les gens pour qu’ils se comportent de manière démocratique », mais aussi à « développer la conscience de soi qui rend toute manipulation impossible ». On apprécie la nuance.
D’autre part, l’enjeu n’est peut-être pas dans les grands projets étatiques. La personnalité « libérale authentique » apparaît en effet fortement liée « à l’ouverture d’esprit des parents et à l’amour de la mère pour les enfants. » Conclusion d’Adorno : c’est dans la famille que se joue le développement de la personnalité autoritaire. Ce qui convient, notons-le, à son approche psychanalytique à la condition de combiner les facteurs conscients et inconscients.
Autre combinaison : les facteurs subjectifs et objectifs
L’enquête cherche à donner un contenu au préjugé antidémocratique, mais nulle part n’est donnée une définition de la démocratie. On suppose le consensus à ce propos. Au demeurant, pourquoi se torturer les méninges, s’il « apparaît clairement que la propagande antidémocratique ne deviendra une force dominante dans ce pays que si les intérêts économiques les plus puissants le décident. […] Sur cette question la grande majorité de la population a peu de voix au chapitre. » Ah ? La population d’une grande démocratie « n’a pas voix au chapitre ».
L’enquête accorde peu de place, non seulement à la réalité immédiate, mais surtout aux siècles de réalité accumulés par l’histoire. Et pourtant, Adorno semble partagé entre son tempérament démocrate et un vieux tropisme marxiste. En soulignant, d’une part, que la démocratie est livrée aux puissants, d’autre part, qu’il ne faut pas « négliger les forces sociales objectives », ne risque-t-il pas – comme un « pseudo-conservateur » – de retirer à celle-ci toute sa substance ?
Pseudo-autocritique et littérature
Adorno reconnaît que certains énoncés ont été formulés de manière « peu claire, ambiguë » et admet surtout le caractère « potentiellement fasciste » de toute typologie. Mais il argue que « l’on est fondé à chercher des types psychologiques, parce que le monde dans lequel nous vivons est typé […]. C’est seulement en identifiant les traits stéréotypiques chez les êtres humains modernes, et non en niant leur existence, qu’il est possible de s’opposer à la tendance pernicieuse à une classification et subsomption générale. » Le remède du mal dans le mal, en somme. Adorno accorde un privilège exagéré à ceux qui font un usage scientifique de la typologie.[1. Theodor Adorno (dir.), Etudes sur la personnalité autoritaire, Allia, 2017, 435 pages (traduction abrégée de l’édition complète en anglais publiée en 1950)] Par ailleurs, il s’accuse, par inadvertance, du fatalisme qu’il reproche aux fascistes potentiels (inutile de lutter contre la nature humaine).
Plutôt que d’établir une science des degrés fascistes, une attitude humaniste encouragerait à chercher, jusqu’au dernier homme, ce qui en lui fait de l’autre un être libre. Le fait que l’objectif de l’enquête ne soit pas divulgué jette une lumière étrange à cet égard. Ajoutons encore la rationalisation, l’impression que le problème est traité comme extérieur, maîtrisé : n’est-ce pas le signe d’une mentalité autoritaire ?
Une véritable autocritique et donc une empathie avec le sujet serait possible si l’exercice était littéraire. En 1945, Georges Orwell a publié la Ferme des animaux. Il a décrit un monde qu’il a vu en lui-même, dans son imagination, et qu’il a rejeté. De toute son âme, il conjure son lecteur de ne pas se conduire comme un cochon. Pour lutter contre le fascisme, la littérature semble aussi bien armée que la sociologie, dont les contradictions sèment le trouble. Mais cette opinion est peut-être le signe d’un anti-intellectualisme suspect ? Du reste, pour ceux qui craignent de se reconnaître en fasciste (potentiel) ou en libéral (authentique), n’ayez pas peur, le doute sur soi est un trait typique des bonnes natures…
Theodor Adorno (dir.), Etudes sur la personnalité autoritaire, Allia, 2017, 435 pages (traduction abrégée de l’édition complète en anglais publiée en 1950).
Fondée en 1944, La Table Ronde est une grande maison d’édition. Celle des Hussards. Le port d’attache de la revue littéraire éponyme créée en 1948 pour lutter contre le « terrorisme intellectuel » de son époque. L’heure est à la parution d’une série de romans noirs dans la collection La Petite Vermillon. Lancée en 1992 par Tillinac, la collection de poche accueille des trésors littéraires. Comme les écrivains mythiques de la maison, Blondin, Nimier, Haedens, Morand, Chardonne ou Déon. Écrivains anticonformistes et sulfureux de leur vivant. Au catalogue, il y a des noms du « néo-polar », Fajardie et Manchette. La maison va plus loin en lançant une série « carte noire » pour rééditer des romans noirs méritant de retrouver une véritable audience. Éditer du noir à La Table Ronde, dans La Petite Vermillon, c’est affirmer qu’il fait partie de la Littérature avec un « L » majuscule. Point barre et anticonformisme.
« Littérature populaire » ? Un titre de noblesse
« Carte noire » est confiée à l’écrivain Jérôme Leroy, membre de la rédaction de Causeur, auteur du Bloc, roman qui a inspiré Chez nous de Lucas Belvaux. Les 4 premiers titres : La nuit myope d’A.D.G, La princesse de Crève de Kââ, La langue chienne d’Hervé Prudon et Le sourire contenu de Serge Quadruppani. Présentation de la série par Leroy : « Une démarche qui allie l’exigence du style au souci de raconter une bonne histoire. En leur rendant justice [aux auteurs], et en les habillant des très belles couvertures de Stéphane Trapier, « Carte noire » est aussi l’occasion de préciser ce qu’est le roman noir, un genre parfois difficile à définir car il est souvent confondu avec le roman policier ou le thriller ». Chez les auteurs de la série, « il n’y a aucune certitude sur le bien et le mal. Les personnages sont des anti-héros aux motivations complexes, ni victimes, ni coupables ou alors les deux à la fois. Ils n’espèrent pas sauver le monde parce qu’ils sont plutôt occupés à sauver leur peau. On notera aussi chez ces auteurs une forte propension à l’humour (noir, évidemment) et au mauvais esprit ». Chaque roman est brièvement présenté par Leroy de façon truculente.
« Dans ce qu’il a été convenu d’appeler le « néo-polar » qui renouvela le genre dans les années 70 et 80 sous l’impulsion de Jean-Patrick Manchette, A.D.G occupa une place à part. Ses Séries Noires mettaient en scène des paysans berrichons alliés à des hippies pour faire face à des truands ou encore un avocat ancien para et un journaliste ivrogne qui transformaient Blois en décor de western » (présentation). Écrivain aux positions politiques droitières dans un monde noir gauchisant, A.D.G a donné de nombreux livres pittoresques et sérieux. Dont La Nuit myope, « Odyssée à l’envers d’un Ulysse ivre qui quitterait Pénélope pour retrouver Calypso mais qui en sera empêché parce qu’il est myope et qu’il a cassé ses lunettes en repassant de nuit au domicile conjugal » (présentation). Le lecteur suit les errances de Domi dans le Paris du début des années 80, à l’heure où les jets d’eau nettoient la nuit. Alcool, jolie fille blonde, rêves d’aventure à la Stevenson qui se prolonge en traversée lunettes brisées de Paris. Grande vadrouille dans un quotidien perdant âme : la France des années 80. Au bout de l’épopée ? Armelle dont il n’a que l’adresse et le désir sur un paquet de cigarettes. Retrouver la gouaille et le talent d’A.D.G dans ce court roman, l’un de ses plus beaux, plutôt dérive situationniste que « polar noir », en des pages qui aiment Paris, est un bonheur.
La princesse de crève, cavale, Kââ et jolies femmes en rafales
La princesse de crève est le second roman de Kââ, pseudonyme de Pascal Marignac. Présentation : « On suivra, dans cette France du début des années 80, un tueur gastronome, lecteur de théologie médiévale, amateur de peinture flamande, conducteur de grosses cylindrées, allemandes de préférence, qui sait lire une carte des vins et remonter un pistolet automatique avec la même compétence ». Un gars qui, pour être tueur, lit Gilson et apprécie le magret de canard au poivre vert ne saurait être un mauvais bougre. Les beautés blondes et brunes, parfois lesbiennes et armées, qui l’accompagnent au gré des rebondissements laissent un souvenir genré fort agréable. On a beaucoup tué pour des femmes de cette trempe. La princesse de crève ne mégote pas sur les codes du noir, dont Kââ jouait en virtuose. On passe les frontières, flingues dans la poche, motards dans le viseur, on tue, il n’y a guère de repos Celui du guerrier. Les voleurs et les assassins ont de l’éthique. La princesse de crève file sur fond d’affaires politico-financières. Road-movie, « roman d’action », cavale écrite en rafales. Ce n’est pas pour rien que Kââ était considéré par nombre de ses pairs comme le meilleur d’entre eux.
La langue chienne, Prudon, minima sociaux et humiliations : bienvenue chez nous
Prudon a la réputation d’un romancier noir à part. Manchette lui trouvait de la « furia ». Celle d’une France qui n’allait déjà plus bien. La même, où un homme mou déguisé en président dit « tout va mieux » à des gens, nous, qui n’en peuvent plus. La langue chienne n’est pas un roman d’hier mais un livre de maintenant. Noir, comme c’est chez nous. « La langue chienne, au départ, est une histoire inspirée d’un fait divers réel, bien noir, dont la banalité confine au sordide : un homme est brûlé vif par sa femme et l’amant de sa femme à Franconville après avoir été pendant des mois leur souffre-douleur » (présentation). C’est Tintin, amoureux de Gina, humilié par Franck qui couche dans son lit et baise sa femme. « Ducon », « Bourvil », on lui marche dessus, c’est Tintin, il dort avec le chien. L’univers de Prudon c’est le retour de Céline. Liberté, égalité, fraternité ? Pauvreté, injustice, souffrance. Sans-dents. La vie qu’on nous fait, La langue chienne qu’on nous parle. Nos humiliations, la paupér-ubérisation organisée. À toi Macron, et à tes potes, on te le dit : tu liras ce roman et ta grande bouche de mots creux tu fermeras. La langue chienne, c’est la France « en marche » sur le dos des chiens battus que nous sommes. À lire en votant.
Le sourire contenu de Quadruppani voyage au bout de la mondialisation
Factures, chômage, haine de soi partout. République, nulle part. Promesses non tenues de la France giscardo-mitterrandienne. Merci, m’sieurs dames, on est plongés dedans. Libéral libertarisme et pauvreté à tous les étages. Je me souviens d’une France qui avait ses clochards mais pas un SDF devant chaque boulangerie. On craignait les chars russes, on a eu Fabius et consorts. Depuis 1981, film noir quotidien intégral. « Dans ce roman noir qui s’attache autant à un monde finissant qu’au sort des cochons en Asie du Sud-Est, Serge Quadruppani était, tout comme son héros, en quête d’une « Shelter Island », d’une île-abri où le goût de la précision serait l’ennemi des simplifications assassines ». Les années 80 se terminent avec peine et Mark Senders se retrouve « vautré comme un SDF dans un parc new-yorkais, en train d’écouter un homme qui décrit avec précision le crépuscule sur la baie de l’Hudson ». Le chemin sera alors celui du « sourire contenu » d’une femme nue aux yeux violets. On rêve de Bogart, romans noirs et femmes. La vie, la poésie. Des photos de Doisneau, tout ce qui manque à la France actuelle. Lauren Bacall. Embarqué malgré lui dans un jeu d’échecs palpitant qui le dépasse, Senders, sujet aux paradis artificiels, conduit son lecteur au long cours de péripéties à l’échelle mondialisée.
Le roman noir, cela parle de nous. C’est la part de vérité, le cri : nous sommes les gueules cassées de la mondialisation « heureuse ». De ce désenchantement, ces 4 titres en forme de « carte noire » en annonçaient la venue. Chacun à sa manière.
La nuit myope d’ADG
La princesse de Crêve de Kââ
Le sourire contenu de Serge Quadruppani
La langue chienne d’Hervé Prudon
(La Petite Vermillon « Carte noire à Jérôme Leroy », 2017)
Si les principaux thèmes de campagne (Emploi, Sécurité, Europe,…) constituent le fond (et le cœur) des (d)ébats présidentiels, dans quelle mesure la forme, je veux parler du style et de l’allure des hommes politiques, a-t-elle, ou non, une influence sur leur image, et, plus concrètement, une incidence sur le vote des électeurs ?
Pour tenter d’y répondre, les deux soirées (télé)visuelles des 20 mars et 4 avril se révèlent un bon indicateur stylistique.
Pour chaque candidat, c’est une opportunité (une aubaine ?) de porter la tenue idoine, en cohérence avec sa ligne programmatique, d’imprimer un style, socle d’une image assumée, et de susciter, sinon l’adhésion, du moins une envie… motrice du bulletin le 23 avril prochain. L’effort peut paraître futile mais s’avérer utile. Tour d’horizon vestimentaire le 20 mars dernier!
« Avoir du style, c’est trouver son style »
Limité au quatuor des « ON » (Fillon, Hamon, Macron et Mélenchon) – si l’on oublie Marine Le Pen – le 1er débat n’a fait ressortir qu’une monotonie de bon aloi, entre les trois premiers (se seraient-ils concertés avant ?), portant le sempiternel costume bleu marine-chemise bleu clair-cravate bleu marine, propre mais sans caractère. Tenue convenable pour éviter toute déconvenue (l’image de la cravate de travers de François Hollande hante encore les esprits) !
Cette uniformisation, proche du mimétisme, n’est-elle pas au fond symptomatique d’un manque de singularité des programmes de chaque candidat ? Les idées fortes deviennent moyennes… comme les looks de ceux qui les défendent ! Le fond révèle la forme… et inversement.
C’est donc naturellement Mélenchon qui tira, lors de ce débat, son épingle du jeu, arborant un look mi bobo-mi prolo (veste noire de travail de la marque « le laboureur » – ça ne s’invente pas ! -, chemise blanche et cravate lie-de-vin, plus noble que le rouge) réussissant l’exploit d’avoir adopté une tenue en harmonie avec un électorat, pourtant hétérogène. Etre proche des ouvriers, comme des cadres supérieurs… mais avec style et élégance.
Et quid de ce lien, de cet équilibre entre le style et les idées de chaque prétendant ? Là encore, le fondateur de « la France insoumise » s’en sort avec les honneurs : il a su faire évoluer son image au fil des ans (rappelez-vous son costume noir endimanché qu’il portait en 2012 !) pour trouver une réelle identité. Sa coiffure, légèrement hirsute, vient parachever ce look de frondeur soigné, tendance « intellectuel de gauche » tranchant volontairement avec celle, beaucoup plus lisse et attendue, de ses concurrents les plus sérieux (les 3 autres « ON »).
Ainsi, Emmanuel Macron, chantre et héraut d’un renouveau économique et social, et dont on attendait une certaine originalité stylistique, s’est étonnamment fondu dans une image très policée et aseptisée que ses costumes bleu marine à revers étroit, coupés correctement mais sans relief, lui confèrent.
Tenue assez similaire de celle de Benoît Hamon… qui avait, lui aussi, opté pour un costume très formel et une cravate bleue marine. On regrettera toutefois que le combat cravate rouge, apanage de la gauche, contre cravate bleue, préférence plutôt droitière, n’ait pas eu lieu.
François Fillon, quant à lui, reste fidèle, depuis des lustres, au revers cranté de ses (fameux) costumes d’Arnys, tailleur germanopratin que la France entière a découvert il y a quelques semaines, synonyme d’élégance française un brin surannée, plutôt en phase avec une partie de son électorat traditionaliste. En ces temps de turbulences judiciaires, changer d’image serait peut-être risqué ou, qui sait, salvateur !
Trois semaines plus tard : le débat réunit cette fois, non plus 4 mais 9 candidats masculins. Comment se distinguer au sein de cet aréopage élargi ? Nos 4 principaux prétendants vont-ils changer de tenue ou miser sur une constance stylistique ?
La réponse est plurielle : si Mélenchon et Macron, surfant sur des sondages prometteurs, n’ont strictement rien modifié à leur tenue initiale, François Fillon a simplement troqué sa chemise bleue contre une blanche (à la recherche d’une image virginale ou rédemptrice ?). Mais c’est le candidat socialiste, en quête de sursaut électoral, qui a le plus « cassé » son image : une cravate parme a remplacé la bleu marine, le costume bleu marine s’est mué en noir pour un look plus coloré, autrement plus accrocheur. Certes, on n’atteint pas le parangon de l’élégance (l’association noir-parme est un peu hasardeuse) mais l’effet est plutôt réussi : image plus dynamique, look tonique.
Des cinq autres « petits » candidats masculins, c’est sans nul doute Philippe Poutou qui fit sensation, nanti d’un modeste tee-shirt gris à manches longues à boutons (façon tunisienne), symbole populaire d’un discours désinvolte, parfois irrespectueux. En cohérence parfaite avec ses électeurs et ses idées, il s’est ainsi démarqué, entouré du souverainiste Dupont-Aignan, au look bleu-blanc rouge très patriotique… et des iconoclastes Cheminade, Asselineau et Lassalle.
Hormis ces quelques exceptions, comment expliquer cette frilosité vestimentaire ?
D’abord, la fonction présidentielle incite au manque d’audace : nos hommes politiques actuels sont écartelés entre la volonté naturelle de se distinguer par leur image, au risque de déstabiliser une partie de leur électorat et la nécessité impérieuse, presque obsessionnelle, de plaire au plus grand nombre, de véhiculer une image consensuelle… qui les contraint à la banaliser en optant pour un look très conventionnel et conformiste.
En second lieu, l’absence de culture vestimentaire qui fait tant défaut au landerneau politique français : épaule naturelle ou rembourrée, revers de veste large ou plus étroit, poche à rabat (avec ou sans ticket) ou poche plaquée, veste deux boutons ou faux trois boutons, chemise à col français ou cutaway…? Autant de détails qu’il faut maîtriser selon son physique et qui conditionnent un style, une allure.
Certains de leurs prédécesseurs ont fait fi de cette morosité bien française pour affirmer un vrai style, en adoptant des tenues immédiatement identifiables tant par leur coupe, à l’instar d’Edouard Balladur, portant un très ajusté et très british costume 3 boutons à poche-ticket de Savile Row, que par l’association des motifs et couleurs comme Jack Lang avec ses duos chemises vichy rose (ou mauve) à col anglais, cravate noire et étroite, portées sous ses costumes noirs soigneusement choisis chez Mugler. Plus récemment, c’est l’actuel Premier ministre, Bernard Cazeneuve, qui portait, il y a quelques jours, une splendide cravate verte du meilleur effet associée à une chemise bleu clair et un costume, bien coupé, bleu marine… rehaussé d’une pochette blanche. Fidèle à lui-même : classique mais toujours chic, ajusté et raffiné. Trois références masculines, trois sources d’inspiration, bien au-delà du strict cadre politique.
Lacan prétendait que « le style, c’est l’homme même ». Force est de constater qu’y inclure l’homme politique français relève presque de la gageure.
Nos représentants sont, en matière de style, très prudents ; leur impéritie stylistique n’est pas tant d’en manquer (on peut leur pardonner)… mais de ne pas oser en avoir !
Endosser l’habit de président de la République n’est certes pas chose aisée, mais la solennité de la fonction ne doit pas empêcher pour autant le futur hôte de l’Elysée de gouverner « stylé ».
Exposition à la A. Galerie. Crédit photo : Sonia Sieff.
Exposition à la A. Galerie. Crédit photo : Sonia Sieff.
Dans une France coincée entre pudibonderie religieuse et voyeurisme marchand, le corps des femmes disparaît derrière le rideau des convenances et des peurs. Les discours idéologiques l’emportent dorénavant sur le grain des peaux. La fausse perfection esthétique imposée par l’industrie balaye les infinies variations de la beauté jusqu’à leur nier une quelconque réalité. Nos yeux habitués à cette nudité calibrée dans les rues, dans les magazines, au cinéma ont perdu leur acuité, leur film sensible.
Nous redonner foi dans l’émotion d’une courbe, l’allure d’une épaule, le galbe d’un sein, le profil d’un visage s’apparente, en fait, à une démarche artistique très osée. Sonia Sieff, parisienne de tempérament, fille de Barbara et JeanLoup, élevée dans les secrets de la chambre noire, devait relever deux défis : oublier l’image tutélaire du père, immense styliste de la photo, et renouveler le genre si dévoyé du nu. Accepter son atavisme sans imiter tout en imposant son regard sans tricher. La frontière entre érotisme libidineux et naturalisme froid est parfois ténue. La focale tient à un fil. Il est si facile de tomber dans l’exagération des chairs, dans l’outrance du désir et d’en oublier l’essentiel, c’est-à-dire l’expression d’une liberté sans fard, ni vêtements.
Une exposition sereine et éclatante
Sonia le prouve d’une façon éclatante et sereine, en exposant ses photographies à la A. Galerie dans le XVIème arrondissement jusqu’au 29 avril et en publiant son premier livre « Les Françaises » chez Rizzoli New-York. Dans sa préface, Boris Bergmann écrit que « Sonia Sieff ne masque pas, elle laisse les corps à vif, retrace les vies, chuchote leur dialectes intimes ». Cette recherche de l’intimité donc de la singularité de chaque femme en les dénudant totalement n’est pas anodine dans une époque cadenassée. La trentenaire passée par Vogue, Vanity Fair oule Telegraph fait fi des interdits. Il y a une forme de résistance et d’engagement politique qui démontrent, s’il fallait en douter, de l’audace des Françaises. Insoumises et désirables. Secrètes et impudiques.
Puissantes et graciles. Elles n’abdiquent pas. Elles revendiquent juste le droit de poser sans aucun artifice, c’est leur manière à elles de faire taire les obscurantismes. Tous les modèles anonymes ou célèbres ont fait preuve, à la fois d’un courage et d’un abandon ce qui revient finalement au même. Se montrer nu relève plus de la psychologie que de la sexualité. Mais dans les arts comme ailleurs, entre la volonté du créateur et la réalisation concrète de son œuvre, en l’espèce des clichés, il peut y avoir des zones de friction. Sonia Sieff ne s’est pas laissée submerger par son sujet, sa technique parfaite, notamment son travail très délicat sur les ombres et les lignes de fuite, a fait le reste. Chez elle, la maîtrise n’occulte jamais l’émotion. Ses Françaises s’appellent Alba, Alix, Lubna, Marie, Pauline ou Zoé, elles sont plutôt jeunes et mystérieuses. On reconnait quelques actrices ou chanteuses, Elodie, Cécile ou encore Hélène.
Mise à nu, leur notoriété s’efface, elle n’est qu’un voile de malentendu. Mieux que certains réalisateurs, Sonia Sieff a rendu uniques toutes ces femmes avec un simple appareil. Chaque inconnue qui défile devant son objectif, irradie vraiment comme si la photographe avait su capturer leur moi profond. Boudeuses ou moqueuses, éthérées ou solaires, provocantes ou effacées, toute la palette des caractères et des sentiments se fixe sur le papier. Un rai de lumière dévoile Sara en jouant subtilement sur le quadrillage d’une chaise ajourée. A Porquerolles, Zoé ressemble à la Vénus de Botticelli. A Beaulieu, de dos, Allégria et son chignon font penser à une sculpture de Lorenzo Bartolini. A Paris, Constance déplie ses longues jambes et soutient son regard vers l’objectif. Ophélie suspend le temps tandis qu’en Normandie, sur la Côte d’Albâtre, la silhouette de Charlène se dessine sur les falaises crayeuses. Les Françaises possèdent un charme indéfinissable et Sonia Sieff, beaucoup de talent.
Hommage aux victimes de la famille Dupont de Ligonnès à Nantes, avril 2011. SIPA. 00618057_000038
Hommage aux victimes de la famille Dupont de Ligonnès à Nantes, avril 2011. SIPA. 00618057_000038
En 2011, la famille Dupont de Ligonnès, mère, enfants et chiens, a été retrouvée morte et enterrée sous la terrasse de sa maison nantaise. Le père s’est volatilisé. Il bénéficie toujours de la présomption d’innocence, il est le seul suspect, et mort ou vif, il est introuvable.
Le scénariste Samuel Doux lui consacre non une enquête – elles pullulent sur internet – mais un roman-reconstitution, une biographie d’un homme que ses voisins qualifièrent de « sans histoires ». Il en raconte pourtant beaucoup.
Un environnement catholique traditionaliste
Xavier est l’aîné d’une famille catholique traditionaliste. Sa mère affirmait recevoir et transcrire des messages du Christ, son père multipliait les aventures. C’est une histoire de dualité irréconciliable. D’un côté, le christianisme dans sa version tridentine : messes en latin, flagellations, Dieu de colère, prêtres vengeurs et inquisiteurs du pêché, de l’autre, les années 1960, 1970 et 1980, l’appel du large, la séduction que le jeune homme exerce sur les femmes, sa passion pour les États-Unis. Quand il s’attarde sur l’enfance de Xavier, Samuel Doux parle de « stigmates ». On ne peut douter de l’influence qu’une liturgie aussi dramatique et violente exerce sur un esprit d’enfant. Ainsi, en 2011, après les faits, les enquêteurs se sont penchés sur ce qu’ils appellent la « piste mystique » : ayant perdu la foi, le père de famille postait pourtant régulièrement des messages sur des forums de discussion en ligne, catholiques, où il évoquait le sacrifice humain et son approbation par Dieu. De là à un passage à l’acte, il ne manquait que des éléments de tragédie moderne. La suite de l’histoire les apporte.
Privé de référent masculin, élevé dans un « gynécée versaillais », Xavier manque d’air. Il tente sa chance aux États-Unis, il parcourt le pays de long en large avec santiags et Stetson, imite l’accent des rednecks, il s’y sent chez lui, mais n’y fera pas affaire. D’une manière générale, les comptes de la famille révèlent que Xavier n’a jamais réussi dans le rôle de père à l’ancienne qu’il s’était attribué. Criblé de dettes, mais arrogant, menteur, infidèle, irritable, « il adorait ses enfants ». Dans des passages que l’auteur a à peine imaginés, il apparaît insouciant devant les obstacles terrestres, sûr de lui, même et surtout devant la mort qui n’est pour lui qu’un mauvais moment à passer pour atteindre le Paradis des catholiques. Fort de l’idée qu’il possédait un « destin », Xavier Dupont de Ligonnès fait le lien et le grand écart entre la Contre-Réforme et Doctissimo, entre la religion du Christ et celle de l’argent ; on est tenté de conclure que c’est là l’air du temps.
Un homme clivé et pris au piège
Les indices dont disposent les enquêteurs et le grand public, que nous découvrons dans le livre de Samuel Doux et sur les écrans, forment le portrait d’un homme clivé, d’une manière si caricaturale que les crimes dont il est suspect répondent à une logique accablante, et surtout, d’un homme pris au piège. Cela ne veut pas dire que tous les ratés deviennent des assassins, cela ne veut pas dire que la « société », dans son sens péjoratif, la société comme usine à dettes et à petits propriétaires châtrés, fabrique des bombes à retardement. Cela veut dire que Xavier Dupont de Ligonnès en est le symbole involontaire et parfait.
« Pourvu qu’on ne le retrouve jamais », souhaite l’auteur de L’éternité de Xavier Dupont de Ligonnès, et le lecteur avec lui. La justice des hommes ne peut rien, ni pour, ni contre lui. « Comme tout bon cow-boy, il sait qu’il ne lui reste plus qu’une chose à faire : une balle dans la tête et une caresse sur le flanc, pas nécessairement dans cet ordre. »
Samuel Doux, L’éternité de Xavier Dupont de Ligonnès – Julliard, 336 pages.