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L’art concret de Bernard Rancillac

Les Chemins du Désert, Bernard Rancillac, 1991. Crédit photo : Collection de l’artiste, Paris.

On est au début des années 1960. C’est une réunion d’artistes. Ils parlent de l’abstraction. D’après eux, cet art d’avenir serait naturellement compris et apprécié par la population. L’un cite son voisin, agriculteur, qui « comprend ». Un autre le boulanger de son quartier. Non seulement l’abstraction est en passe de devenir hégémonique dans le petit monde de l’art, mais encore, pense-t-on, la population la plébisciterait.

Un type qui est resté jusque-là un peu à l’écart prend la parole à son tour. Il dit qu’il est sociologue. Il essaye d’abord d’expliquer aux participants en quoi consiste son métier insuffisamment connu à l’époque. « La sociologie est une sorte d’art extrêmement scientifique. Nous étudions la composition de la société. Nous interrogeons des gens que personne n’interroge. »[1. Propos cités de mémoire par Bernard Rancillac.] Cet inconnu s’appelle Pierre Bourdieu. Il raconte ce qu’il a observé en ce qui concerne la réception de l’art abstrait. C’est, selon ses enquêtes, tout le contraire de ce que croient les artistes qui viennent de parler. L’art abstrait est en réalité très mal connu du grand public et encore moins compris. L’intérêt qu’on peut lui porter ne dépasse guère le microcosme artistique. Pierre Bourdieu pousse plus loin son raisonnement. Il faudrait mettre au point un art figuratif adapté à notre temps, un art tel que la population se sente concernée[2. Idem.]. Parmi les gens qui sont là, il y en a un que ces propos ne laissent pas indifférent : c’est Bernard Rancillac. Il note le nom du sociologue et va suivre ses conférences.

Un artiste figuratif en prise avec son temps

Bernard Rancillac, en réalité, était déjà convaincu de la nécessité d’imaginer un art figuratif en prise avec les hommes et les femmes de son temps. Cependant, Rancillac ne compte pas en revenir à la peinture traditionnelle, ni verser dans le réalisme socialiste en vigueur dans l’Europe de l’Est. Il veut une figuration d’un genre nouveau, s’exprimant avec des formes résolument différentes.

La solution lui est apportée fortuitement par Hervé Télémaque. Cet artiste haïtien a séjourné aux États-Unis. En 1962, il rapporte en France un appareil optique utilisé outre-Atlantique dans le domaine de la pub. Il s’agit d’un épiscope. Cet instrument permet de projeter sur une paroi l’image agrandie d’un document en papier de la taille d’une[access capability= »lire_inedits »] carte postale. À cette époque, nombre de pubs ne sont pas collées, mais peintes à même les murs. Avec un épiscope, on peut reproduire en grand et en autant de fois que nécessaire un modèle réduit fourni par une agence de pub. Hervé Télémaque, qui peint d’imagination, ne se sert pas de cet appareil. Bernard Rancillac va au contraire comprendre à partir de 1965-1966 tout le parti qu’il peut en tirer. Ce recours à l’épiscope est, en plein xxe siècle, tout à fait comparable à l’utilisation par les artistes d’autrefois de la camera obscura.

En recourant à des projections de photos, Rancillac apporte à ses compositions une empreinte véridique. Cependant, il se garde de produire des œuvres d’apparence photographique comme le font, par exemple, les hyperréalistes. En effet, il préfère développer un style volontairement épuré. Il emprunte à la publicité sa façon de simplifier l’image en la découpant en aplats recevant chacun une couleur unie. Cette esthétique de l’aplat donne à ses œuvres la facture nouvelle qu’il recherchait. Et, mine de rien, la simplification visuelle est tout un art.

Un groupe d’artistes compatibles

Il a aussi le projet de fonder un groupe. Dans ces années-là, on est davantage pris au sérieux quand on se présente comme un mouvement. Rancillac rassemble autour de lui un groupe d’artistes aux idées compatibles. Ils sont accueillis en 1964 au musée d’Art moderne de la Ville de Paris par une certaine Marie-Claude Dane. Cette grande exposition collective est intitulée « Mythologies quotidiennes », en référence au fameux ouvrage de Roland Barthes (Mythologies, 1957). Les protagonistes comprennent dans la foulée qu’il leur faut un théoricien. On cherche l’intellectuel qui pourrait faire le boulot. On fait finalement affaire avec Gérald Gassiot-Talabot, dont la plume multicarte s’illustre au service de causes variées et parfois contradictoires. C’est lui qui donne au mouvement le nom que l’histoire retiendra : la Figuration narrative.

L’année suivante, en 1965, une exposition collective est organisée en galerie. Non seulement les participants y prennent à nouveau le contre-pied de l’art abstrait, mais ils se démarquent également des épigones conceptualisants de Marcel Duchamp. Une suite de huit peintures à six mains (Aillaud, Arroyo, Recalcati), ayant valeur de manifeste, représente ainsi La Fin tragique de Marcel Duchamp. La carrière artistique de Bernard Rancillac et de ses amis est lancée.

À ce stade, il faut opérer un petit retour en arrière pour bien comprendre qui est Bernard Rancillac. Il est né en 1931 au bord du jardin du Luxembourg, à Paris. Son grand-père, doyen de la faculté de pharmacie, réside là dans un hôtel particulier, avec les siens. Les juristes et les militaires importants abondent dans cette famille de la haute bourgeoisie.. Le père de Bernard Rancillac, brillant agrégé de lettres, veut conduire ses cinq fils à marche forcée vers la réussite la plus respectable. Bernard, l’aîné, est le premier à se rebeller. Il a décidé d’être artiste. Ça déplaît, la littérature étant considérée comme nettement plus honorable. Le père refuse que Bernard aille aux Beaux-Arts. Il ne veut pas l’entretenir à se la couler douce et à dessiner des femmes nues.

Une vie entière de militant et d’artiste

Le père consent tout de même à inscrire son rejeton à la très sérieuse école d’arts graphiques Penninghen, considérée comme plus fiable. Rancillac y acquiert un excellent coup de crayon, mais il échoue à l’examen final qui lui aurait permis de devenir professeur de dessin. Cet échec semble moins lié à des compétences insuffisantes qu’à l’affirmation prématurée d’un tempérament volcanique. Le père exprime à son fils son mépris définitif et sans appel. La rupture est consommée. Le fils sera paradoxalement renforcé par la détestation qu’il voue à ce géniteur peu compréhensif et à l’ordre social qu’il représente. Cette impulsion négative donnera à Rancillac du ressort pour une vie entière de militant et d’artiste.

Il part faire son service militaire au Maroc. Il est affecté à un régiment semi-disciplinaire comportant de jeunes communistes. C’est dans ce creuset qu’il fait son éducation politique. Il dessine aussi beaucoup et fait partager à nombre de ses camarades l’amour du dessin. Il teste sur eux la force expressive de la figuration. Sa première exposition se tient à Meknès, en 1953. En rentrant à Paris, il obtient, grâce à son baccalauréat, un poste d’instituteur adjoint. Après ses cours, il file travailler à l’atelier de gravure de Stanley William Hayter (le fameux Atelier 17). C’est ainsi que commence sa vie d’artiste : pauvre, rebelle et amoureux du dessin. Il devient aussi un militant à la gauche de la gauche. Cependant, il ne se fixe durablement dans aucun parti, dans aucune tendance. Soixante ans plus tard, âgé de 86 ans, il n’a rien perdu de sa pugnacité.


Philippe Coubetergues présente Bernard… par EMA_Vitry-sur-seine

La rétrospective présentée au siège du parti communiste français embrasse donc plus d’un demi-siècle de création. Au fil des toiles, on passe en revue les conflits et événements qui ont marqué les sensibilités de gauche depuis Pinochet jusqu’à l’Afghanistan. Dans la ligne de mire de Rancillac, on voit le capitalisme et divers régimes autoritaires. On trouve également les religions qu’il tourne en dérision. Les engagements de Bernard Rancillac sont bien tranchés. Certains – et c’est parfois mon cas – pourront ici et là les trouver sommaires, voire carrément discutables, mais il faut reconnaître à cet artiste qu’il est sincère et infatigable.

Un rôle important dans l’art du XXe siècle

C’est peut-être dans ses échecs qu’il est le plus touchant. Citons cette exposition organisée à Sarajevo, dans un contexte de montée des tensions, pour laquelle ses peintures ont été refoulées en arrivant sur place. De même, en 1988, il se met en route pour Alger afin de protester contre l’assassinat du directeur de l’École des beaux-arts, mais son voyage est annulé, alors que des émeutes éclatent.

Parmi les œuvres de Rancillac, tout le monde a en tête la célèbre sérigraphie Nous sommes tous des juifs et des Allemands. On y voit, au-dessus de la fameuse inscription, la tête réjouie de Daniel Cohn-Bendit défiant un CRS. Elle a été créée par Rancillac en mai 1968 dans les ateliers de gravure de l’École des beaux-arts. Cette estampe, par sa simplicité, par sa force expressive, par la synergie texte-image et surtout par son inscription dans l’actualité, est un modèle du genre et sans doute un chef-d’œuvre.

Bernard Rancillac et la Figuration narrative ont indiscutablement eu un rôle important dans l’évolution artistique de la seconde partie du xxe siècle. Aujourd’hui, avec un peu de recul, on peut s’interroger sur ce qu’a été l’apport principal de cet artiste. Mettons de côté la question de l’engagement politique qui relève de l’opinion personnelle. L’apport décisif ne consistera probablement pas non plus dans sa manière épurée, tout en aplats. Alors que les artistes ont tendance à reprendre goût à la picturalité, cette facture très plate semble avoir pour le moment peu d’héritiers. En revanche, on ne peut lui enlever cette intuition que seule une peinture qui a quelque chose à dire peut nous concerner. Rancillac a réintroduit et actualisé le genre le plus décrié de l’art d’autrefois, je veux parler de la peinture d’histoire. Il a pratiqué une sorte de peinture d’histoire à chaud que l’on pourrait appeler peinture d’actualité. Peu importe de savoir si sa facture est suffisamment picturale, si ses sujets suscitent l’adhésion, l’important est qu’il ait contribué à rouvrir à la figuration un champ qui lui était fermé. À l’heure où l’intérêt du public pour l’art contemporain fait souvent défaut, alors oui, Rancillac a vu juste : l’art doit nous concerner d’une façon ou d’une autre.

Tibor Csernus, un autre artiste de la figuration narrative

Un mouvement artistique comporte souvent des figures beaucoup plus variées que sa définition ne le laisse présager, et c’est tant mieux. La Figuration narrative ne fait pas exception. Sa diversité est réjouissante. J’en veux pour preuve l’un des participants à l’exposition fondatrice de 1965, Tibor Csernus (1927-2007). Ce peintre atypique est passionnant à tous points de vue. Hongrois, il fuit son pays après l’écrasement de l’insurrection de 1956 et se réfugie en France. Contrairement à la plupart des membres du mouvement, il n’est nullement fasciné par le marxisme, bien au contraire. Son style de peinture est également complètement à rebours de celui de ses camarades. Formé aux Beaux-Arts de Budapest, école très ouverte à la modernité, il s’éloigne de plus en plus des courants dominants de son temps. Il est attiré par les peintres caravagesques au point de devenir l’un des leurs avec plus de trois siècles de retard. Il s’intéresse aussi à des artistes satiriques comme William Hogarth (1697-1764). Dans son atelier du Bateau-Lavoir, il peint des Conversions de saint Paul et des Atalante et Hippomène en décalage total par rapport au public de son temps. On le considère passéiste et rétrograde. Ses œuvres peinent à se vendre de son vivant.

Dix ans après sa mort, ses toiles suscitent un regain d’intérêt, en Hongrie notamment. Sa facture apparaît, en effet, d’une incroyable maturité dans une génération où le raffinement était rare. Loin d’avoir produit de discutables pastiches, on s’aperçoit qu’il a réexploré de l’intérieur la peinture d’autrefois, à l’image d’un cuisinier exhumant d’anciennes recettes. Son aventure artistique, à mille lieues d’un enfermement réactionnaire, constitue une véritable réappropriation de l’histoire de la peinture. Alors que nombre d’artistes de la figuration narrative fleurent les années 1970 et peuvent paraître un peu datés, Csernus l’intempestif n’a pas pris une ride.

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À voir absolument :

« Rancillac Rétrospective », exposition du musée de la Poste à l’espace Niemeyer, 2, place du Colonel-Fabien, 75019 Paris, jusqu’au 7 juin.

« Bernard Rancillac, Actualités », Maison Elsa Triolet-Aragon, 78730 Saint-Arnoult-en-Yvelines, jusqu’au 14 mai.

« Bernard Rancillac. Les années pop », musée de l’Abbaye Sainte-Croix, 85100 Les Sables-d’Olonne, jusqu’au 24 septembre.

 

La Ve République: le régime qui ne marche plus

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François Hollande sur le perron de l'Elysée, avril 2017. SIPA. 00802106_000012

Le doute s’est insinué au fil des élections présidentielles pour devenir aujourd’hui un sentiment assez partagé : « l’épreuve reine de notre vie politique », comme disent les commentateurs, ne fonctionne plus. Qui croit encore qu’elle donnera au pays un chef assez fort et déterminé pour prendre ses problèmes à bras-le-corps ? Il serait temps de se poser la question ! Voilà bien trente ans que la trop fameuse « course à l’Élysée » est devenue l’exact contraire de ce qu’avait voulu et institué De Gaulle : ayant perdu ses vertus initiales, elle ne montre plus que ses travers. Alors, si l’on s’avouait pour de bon la vérité : c’est le principe même du pouvoir présidentiel, donc de ce scrutin, qui est en cause.

Un seul être vous manque…

On sait comment le Général en est venu, en deux temps, à imposer cette solution. L’incurie de deux républiques l’avaient convaincu que seul un président tirant une légitimité directe du peuple lui donnerait, à l’abri des aléas parlementaires et des combinaisons de partis, la force et la liberté d’imposer, fût-ce contre les corps intermédiaires et l’opinion elle-même, les réformes dont le pays avait tant besoin après toutes ces années d’immobilisme. Inattaquable de la part des députés, en mesure d’en appeler directement au peuple par référendum, il pouvait prescrire les changements que réclamait l’intérêt général et que combattaient, puisqu’il en est toujours ainsi, les intérêts particuliers. Au-dessus des partis, selon l’expression si galvaudée, en tout cas n’ayant à leur égard souscrit aucune dette.

>> A lire aussi: Présidentielle: en marche vers une nouvelle République!

La comparaison avec le présent est tout bonnement effrayante. Surveillé, critiqué, et bientôt ligoté par une famille politique remuante, lesté de tout le poids de promesses jetées à tout-va lors d’une campagne marquée par les surenchères et les contradictions, le président fraîchement élu n’est déjà plus en mesure d’imposer la moindre réforme. Heureusement pour lui, il a touché l’héritage gaulliste : le voici protégé par les institutions, désormais garantes de son inaction ; bientôt rejeté pour son inaptitude à répondre aux aspirations du pays, il se maintient en place par la seule force du « pouvoir présidentiel ». Les commentateurs s’exclament : heureusement que nous ne sommes plus sous la Quatrième car le malheureux, du fond de son impopularité, serait depuis longtemps balayé par un vote parlementaire ! Mais il met désormais à profit sa solide position institutionnelle pour ne rien faire, pour laisser intacts les problèmes du pays, et rester en place malgré l’impopularité que lui vaut cette inaction. Le régime présidentiel est devenu le rempart des mandats pour rien.

« Si le diable est dans le confessionnal… »

Comment les conditions d’exercice d’un pouvoir efficace sont-elles devenues celles du maintien d’un exécutif impuissant ? Avec, d’ailleurs, une aggravation au fil des présidences, l’« état de grâce » cher à Mitterrand se réduisant de deux ans pour lui à six mois pour son successeur et presque rien pour les deux suivants. Tout se passe comme si, ayant épuisé toutes ses forces dans la bataille homérique menant à l’Élysée, ayant passé deux, trois décennies à assiéger le pouvoir, à couper des têtes dans le camp adverse et le sien, le candidat élu ne disposait plus de la moindre énergie pour exercer la finalité de la fonction briguée avec tant de volonté, une politique digne de ce nom.

Pour achever de comparer l’incomparable, l’intention initiale du fondateur de la Cinquième République et ce qu’est devenue l’élection présidentielle, il faut évidemment évoquer le rôle des partis. Au moins depuis 1981, le candidat se doit de tenir son « appareil », au mieux d’en être le chef, au pire d’y représenter une tendance affermie. On dira qu’à l’occasion du présent scrutin les primaires ont fait mordre la poussière aux prétendants officiels. On objectera même que, jailli du néant à la tête d’un mouvement croupion, Emmanuel Macron fournit un spectaculaire contre-exemple. Mais, outre que la messe n’est pas dite, les partis encadrent bel et bien pour le reste cette présidentielle qu’on prétendait leur arracher.

Les primaires les ont même installés au cœur d’un processus officiel de sélection, qui de surcroît aggrave les contradictions du programme, écartelé entre une campagne initiale forcément musclée (il faut séduire la base du parti, toujours plus radicale) suivie d’une nécessaire ouverture (mettre de l’eau dans son vin pour élargir son assise). Et si les partis ne verrouillent plus tout le dispositif, on ne le doit qu’à la crise qui, les secouant tous, donne une chance à quelques francs-tireurs. Or la réforme de 1962 n’avait d’autre but que de tenir les appareils à distance. Sinon, expliquait De Gaulle, ce n’est plus la même élection : « On a fait des confessionnaux, c’est pour tâcher de repousser le diable ; mais si le diable est dans le confessionnal, alors ça change tout ! »

Un conflit, un second, un troisième…

Si l’on ne remarque pas toujours ce virage à 180 degrés, on s’aveugle surtout sur les vices du scrutin présidentiel. En premier lieu celui-ci : quand l’efficacité politique, et d’abord le simple bon sens, commandent de disposer d’un pouvoir homogène, avec à sa tête un chef, la France se plaît à en compter deux. Que n’a-t-on écrit pourtant sur les bisbilles (le mot est souvent faible) entre les deux copilotes de l’exécutif, le président et son Premier ministre ? Pompidou-Chaban, Giscard-Chirac, Mitterrand-Rocard, Sarkozy-Fillon, pour ne citer que les conflits les plus avérés, illustrent des périodes où l’opacité des décisions et l’incertitude sur les choix ont été les meilleurs garants de l’inertie. Sans parler, naturellement, des périodes de cohabitation où l’affaire tourne à la farce. Se souvient-on du débat Mitterrand-Chirac de l’entre-deux-tours de 1988, cette bataille de chiffonniers sur des sujets il est vrai aussi anodins que la lutte contre le terrorisme ?

En France, le président élu nomme un chef de Gouvernement avec pour première mission de devenir, s’il le peut, le chef d’une majorité qui l’a rarement choisi. Et comme deux chefs se partagent l’exécutif, il n’est jamais interdit à un ministre perdant un arbitrage de contourner Matignon pour, si de bonnes relations le lui permettent, aller se plaindre à l’Élysée. L’on peut compter sur les entourages respectifs pour envenimer le débat, surtout si le Premier ministre (mais n’est-ce pas toujours le cas ?) ronge son frein sur l’avant-dernière marche du pouvoir en rêvant de franchir la dernière. Opacité, incertitude sur les responsabilités, sur les choix, et plus souvent sur les non-choix.

Ce conflit en appelle souvent un second, entre le faux leader de la majorité parlementaire et le vrai, le président du groupe le plus nombreux, impatient porte-parole de députés qui eux-mêmes répercutent les colères de leurs électeurs. Voire un troisième, avec le chef du parti, lorsqu’il est assez puissant pour faire valoir sa légitimité. On n’a pas oublié la lutte épique entre Laurent Fabius et Lionel Jospin qui prit naissance pendant que le premier siégeait à Matignon et le second à la tête du PS.

Une machine à diviser

De cet exécutif bicéphale découle aussi notre invraisemblable calendrier électoral. Après les deux tours de la présidentielle – ou doit-on désormais en compter quatre, avec les primaires ? -, il faut revoter aux législatives, en priant pour qu’un électorat versatile ne se déjuge pas dans l’intervalle, ce qui finira bien par arriver un jour. À comparer avec un régime parlementaire traditionnel, qui voit la majorité législative porter aussitôt son chef à la tête du Gouvernement. Au Royaume-Uni, un tour de scrutin au lieu de six. Pauvres Britanniques, qui se contentent de si peu !

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Machine à ne rien faire, à soutenir un exécutif pléthorique tirant à hue et à dia entre « proches » de celui-ci et « fidèles » de celui-là, notre constitution est aussi devenue, et là encore aux antipodes de ce que voulait De Gaulle, une machine à diviser les Français. Inutile d’épiloguer sur les ravages d’un second tour poussant (sauf en 1969 et 2002, et encore…) à l’affrontement de deux armées en campagne, se soldant en général par une pauvre victoire acquise dans les parages du 50-50. Au moment où le déclin des idéologies, l’acuité des défis économiques et technologiques, enfin la gravité des menaces pesant sur notre civilisation devraient nous inciter à rechercher des consensus, nos institutions et modes de scrutin nous poussent à entretenir une forme de guerre civile. Ce n’est pas un hasard si au cours de la décennie écoulée 19 des 28 pays membres de l’Union européenne, et non des moindres (Allemagne, bien sûr, mais aussi Italie, Belgique, Danemark, Finlande, etc.), ont été plus ou moins durablement dirigés par des gouvernements de coalition unissant, au-delà des nécessités arithmétiques, des partis opposés. Solution impossible à imaginer en France dans la foulée d’une « course à l’Élysée » qui laisse trop de plaies vives, ou réduite à de pathétiques débauchages individuels.

Ce qui change tout : la discipline de vote

Alors, instituer un vrai régime présidentiel, comme le prônent certains – surtout ceux qui n’en connaissent ni les rouages ni les limites ? Pourquoi ne pas plutôt revenir à un bon vieux système parlementaire dans lequel, en toute transparence, le parti ou l’alliance vainqueur aux législatives confie l’exécutif à son leader, devenu chef du gouvernement ? Et revenir à un président exerçant un magistère moral sans empiéter sur les choix politiques au quotidien. Un président qui en bonne logique ne serait plus élu au suffrage universel direct, quoique le cas existe dans plusieurs pays comme l’Autriche ou le Portugal.

On entend déjà les cris d’orfraie : revenir à la Quatrième, horreur ! Mais ce régime, et le précédent, ne connaissaient pas la discipline de vote, désormais entrée dans les mœurs, et voilà qui change tout. On aurait tort d’objecter le cas des « frondeurs » socialistes, car il témoigne précisément des inconvénients de la dyarchie propre à la Cinquième, qui permet au chef de l’État, à ses risques et périls, de changer de Premier ministre et de négocier un virage politique sans changer de majorité parlementaire. Accessoirement, il prouve aussi que les députés finissent toujours par se souvenir jusqu’où il ne faut pas aller. À cet égard, l’arme absolue de la dissolution serait à conserver entre les mains d’un président arbitre – vraiment arbitre.

Sinon la caricature de système politique qu’étaient la Troisième et la Quatrième, en tout cas un régime parlementaire moderne, solide, homogène, transparent, obtiendrait à coup sûr davantage de résultats, devant une montagne de réformes à entreprendre, qu’une Cinquième dont les incarnations successives n’ont survécu qu’en vendant sous ce nom, à une opinion de moins en moins dupe, les petits ajustements à court terme dont elles étaient à peine capables. L’efficacité dans l’action passe par une exigence : tout le pouvoir au Premier ministre !

« À bras ouverts », éloge de la caricature

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A bras ouverts.

À bras ouverts, dernier film de Philippe de Chauveron avec Christian Clavier, a suscité l’ire bien-pensante lors de la diffusion de sa bande-annonce. La sortie en salles ne pouvait échapper à la polémique.

L’objet du délit

De quoi s’agit-il ? D’une comédie sans prétention au chef-d’œuvre. Un film potache que chacun jugera plus ou moins drôle et plus ou moins réussi. Cela parle d’un intellectuel de gauche, Jean-Étienne Fougerole, incarné par un Christian Clavier qui a beaucoup de BHL. Le côté précieuse ridicule égotique. Figure de gauche, obsédée par les chiffres de ventes de ses livres et passant à la télé. Il réclame l’accueil des Roms, allégorie des migrants. Avec le camp du Bien décrit par Philippe Muray, une apparente bonne attention peut vite évoluer en catastrophe. Débattant face à un jeune intellectuel supposé réac, Barzach, les idées de Zemmour et la vie privée de Philippot, Fougerole se trouve mis devant le fait accompli : vous voulez aider les Roms ? Accueillez-les donc chez vous ! Piégé, il relève le défi. Sauf qu’une famille de roms vient s’installer dans son jardin. Un thème de comédie, pas de quoi en faire un fromage. D’autant que le film est surtout une apologie du « vivre-ensemble » : Fougerole, par mariage de son fils interposé, est finalement obligé de s’intégrer dans une culture différente de la sienne.

À bras ouverts ? L’esprit Charlie hebdo !

Un film « beurk » pour Le Parisien/Aujourd’hui en France, « dangereux » pour Slate, « écœurant » pour le Huffington Post, « raciste et nauséabond » pour Le Monde, « on n’aime pas » pour TéléramaLe Figaro et Valeurs Actuelles sont plus mesurés : À bras ouverts est une farce. Dans un pays, la France, où la rumeur prétend que l’on peut rigoler de tout. L’esprit Charlie hebdo. Esprit dont le film de Philippe de Chauveron ne manque pas. « Nous sommes tous des Roms ! » s’exclame Fougerole. Sauf que le blasphème ne porte pas sur une religion ou sur le populisme mais sur ceux qui manifestent dans les rues quand il s’agit de défendre le droit à la satire. D’habitude, le monde de la culture comprend la farce et la caricature. On rit de scènes de sodomie du Pape ou de Mahomet en Une de journaux satiriques. On veut avoir le droit de rire de tout. À juste titre sur le plan légal : en République, seule la loi fait limite. Alors pourquoi une telle levée de bouclier contre cette comédie ? Ce sont des intellos de gauche qui sont mis à l’épreuve du réel, Fougerole et sa femme, jouée par une Elsa Zylberstein pétillante. Ils sont caricaturaux. Comme le sont tous les personnages du film, à commencer par la famille de Roms. Mais aussi le fils des Fougerole, les jeunes étudiants manifestant aux cris de « réquisition », la jeune étudiante qui pousse son Fougerole de professeur à la prendre sur une table à la fac, le personnage réac de Barzach et son homosexualité (étonnant que le film n’ait pas été décrété homophobe…), la voisine, le maire, l’éditrice, le député, l’animateur du débat télévisé qui enclenche l’histoire… Tout dans ce film est caricature, y compris les Roms. Pas un personnage n’y échappe. Bien sûr que des membres de la communauté Rom peuvent être choqués ! Comme des musulmans ou des chrétiens le sont quand ils sont parodiés. Ou bien des intellectuels quand on les caricature en « néo réacs », ce dont les médias goûtant peu À bras ouverts se sont fait une spécialité saisonnière.

L’intolérance au nom de la tolérance

Au fond, toutes les caricatures seraient acceptables dans ce film, sauf celles de l’intello de gauche et des Roms. Le problème n’est pas le film en tant que tel. Le véritable problème de la polémique autour d’À bras ouverts réside dans la façon dont de prétendus militants de la tolérance sont devenus l’intolérance même, n’acceptant en définitive que ce qu’ils sont. Et n’admettant pas d’être mis, à l’instar de Fougerole, devant la réalité de leurs paroles creuses. Fougerole dit qu’il accueillerait des Roms et se retrouve obligé de le faire par intérêt égotique et financier (tiens… étonnant que ce film ne soit pas aussi accusé d’être antisémite car l’unique motivation de Fougerole en cette affaire est liée aux ventes de ses livres…). On peut tout caricaturer sauf les prétendus défenseurs du droit de tout caricaturer. On peut s’exprimer librement sauf contre les prétendus défenseurs du droit à l’expression libre. Le summum de l’intolérance : un tribunal de la pensée dont on ne compte plus les méfaits.

Et Boboland créa le délit de caricature

L’infamie contre cette comédie est un procès fait au droit de caricaturer. Ceux qui tombent à bras raccourcis sur ce film lui font ce que les djihadistes ont fait aux caricatures de Charlie hebdo, les kalachs en moins, et ils ne semblent pas s’en apercevoir. Que toutes ces bonnes âmes commencent en effet par balayer devant leur porte. Personnalités du monde de la culture ou simples citoyens militants, que ces bonnes et belles âmes aillent en effet au bout du chemin et accueillent concrètement des migrants chez elles, y compris au péril de la loi. L’argument est simpliste. Non pas. Que ces bonnes âmes en ayant les moyens financiers le fassent, et en profitent par la même occasion pour supprimer les digicodes de leurs immeubles, qui empêchent les SDF de dormir au chaud par moins 10 degrés en plein Paris. On meurt sous la fenêtre tandis que la pétition se signe sur internet, cocktail à portée de clic. Que tous ces individus moralisateurs parlent beaucoup mais agissent si peu, là est le vrai scandale. Et cela démontre à quel point nous sommes entrés dans une ère de virtualisation du Politique. La pratique politique usuelle ne consiste-t-elle pas théoriquement et traditionnellement à mettre ses actes et ses paroles en adéquation ? Autrement dit, à prendre des risques ? Vous me direz que j’ai la langue facile ? Non pas. Je ne suis ni une bonne ni une belle âme. Et ne me sens aucunement obligé de l’être. À toutes ces belles et bonnes âmes moralisant souvent dans l’opulence, le Père Ubu dirait un beau et bien gras « merdre » avec le ton de la farce et de la caricature. Un peu comme À bras ouverts.

Tout Ubu

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La Vie de Marie selon Boissoudy

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François-Xavier de Boissoudy

Marie est debout, droite, les mains ouvertes. Elle est seule mais c’est un dialogue. Parle-t-elle avec l’ange de l’Annonciation ? On la sent attentive. La lumière est vive qui vient de la droite : elle éclaire la jeune femme et allonge derrière elle une ombre nette. François-Xavier de Boissoudy explore la vie de Marie, mère de Dieu. Fidèle à sa manière, il scrute le texte, rien que le texte, et en livre une interprétation tout à la fois réaliste et épurée, qui ne vise que l’intime, sacrifie volontiers le décor, traque l’instant décisif plus que la scène grandiose, jette au fossé l’orientalisme pour toucher à l’universel, et refuse avec obstination à donner dans le symbolique pour être bien certain que ses grands lavis noirs (un noir nourri de quelques traces rouges ou bleues) racontent cette vérité.

Quand Marie rencontre Syméon

Son réalisme est bien sûr assez schématique : pas d’obsession du détail minutieux, pas de couleurs délicates, un éclairage expressionniste dans les œuvres les plus marquantes, un camaïeu de gris assez réduit pour les autres. Mais il sait à merveille être témoin, d’une façon troublante, et par là même nous rendre témoins : on assiste de loin à la rencontre de Marie et Syméon, petits personnages au pied d’une immense colonne. La scène est presque banale, elle devient émouvante par la simplicité voulue de la “prise de vue” : nous sommes sur le parvis, c’est presque d’un œil négligent que nous observons, un instant, cette femme qui présente un bébé au vieillard monotone. Comme dans ses toiles de la série Miséricorde, la lumière émane des personnages : un blanc éclatant réunit Syméon, l’enfant et sa mère. Il se joue là quelque chose que l’artiste a saisi sur le vif.

On sent que François-Xavier de Boissoudy retranscrit les images qui naissent quand il lit les Évangiles : il est dans la scène, il nous y amène. Le point de vue est systématiquement frontal ou latéral : on est parfaitement en face ou perpendiculaire, spectateurs privilégiés, parfois tout près. Nous sommes dans la rue qui débouche sur la maison de Marie quand l’ange toque à sa porte, passant regardant un ange sans ailes (de ces anges bonhommes qui parcourent tranquillement toute la Bible) – et cette Annonciation sans fracas ni dorures dégage une telle impression de simplicité, de limpidité, d’évidence qu’elle emporte l’adhésion. Nous sommes aussi juste de l’autre côté de l’âne quand Marie accouche, met bas, en fait, accroupie et observant le nouveau-né qui apparaît entre ses jambes – et là encore l’émotion est vive à proportion que la scène est débarrassée de l’appareil pittoresque, l’émotion est intense à proportion que Marie est normale. Le cadrage caravagesque (nous observons entre les pattes de l’âne) nous met au ras du sol, là où Dieu tient à être.

Visages de la Vierge

Ne rien marquer de l’extraordinaire est le plus sûr moyen que Boissoudy a de nous stupéfier. Tous les lieux communs retrouvent une virginité. Ces passages si connus, ces scènes si codées, ces moments si attendus sont à nouveau révélés. On en est même parfois décontenancé. Si Marie assise, regardant avec un amour teinté de respect et de surprise son nourrisson qu’elle tient face à elle, illustre avec bonheur « Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur. » (Luc 2, 19), d’autres scènes (un Magnificat, une sainte famille) sont convenues, sans force ; justes sans doute, mais juste tièdes.

Ces moments sont rares et la plupart des grandes œuvres (la galerie expose aussi de petites toiles qui sont plus des recherches, des mises en place) ont cette qualité unique de vision qui interpelle depuis deux ans les spectateurs, cette capacité à nous projeter. Cette Marie seule, debout, plongée dans sa prière, laisse respectueux et méditatif. Elle étend les bras, accepte plus qu’elle n’implore. Peut-être est-ce l’ange en face d’elle ; ou peut-être est-ce Marie jeune fille, Stabat Puella, vierge consacrée, immaculée conception, parlant avec le dieu invisible mais évidemment présent ; ou peut-être sommes-nous entre l’annonciation et la nativité. Nous sommes en tout cas en sa présence.

« Marie, la vie d’une femme », à la galerie Guillaume, 32 rue de Penthièvre, 75008, Paris, jusqu’au 3 juin 2017.

L’étrange silence autour de la mort de Lucie Halimi

Manifestation de soutien aux victimes des attentats de janvier 2015 en France. SIPA. AP21675165_000185

Si l’affaire Al-Dura a marqué une étape importante dans la fabrication par les médias français d’un récit mythique du conflit israélo-arabe, dans le cadre duquel les Palestiniens ont été érigés en victimes absolues, l’affaire Lucie Halimi marquera peut-être une étape supplémentaire dans l’exclusion concomitante des Juifs (et plus seulement des Israéliens) du statut de victimes par ce même récit médiatique.

Dans l’affaire Al-Dura, rappelons-le, un enfant palestinien soi-disant tué par des balles de soldats israéliens, mourrait « en direct » devant les yeux des téléspectateurs français du Journal de 20 heures, convoqués par Charles Enderlin et par France 2 à assister à ce spectacle diffusé en boucle, offert par la suite aux téléspectateurs du monde entier, puis recyclé par la propagande arabo-musulmane et palestinienne à travers d’innombrables discours et sous-produits de ce récit, servant de prétexte et de justification à des attentats, des manifestations anti-juives, etc. Il a fallu l’opiniâtreté de Philippe Karsenty et de quelques autres pour établir que ce « reportage » était une manipulation, voire une pure et simple mise en scène.

Doublement victime

Quinze ans plus tard, l’assassinat de Lucie (Sarah) Halimi atteste que la situation des Juifs en France, qui avait commencé à se dégrader de manière significative à l’époque de la « Deuxième Intifada » – les images de l’agonie de Mohamed Al-Dura ayant largement contribué à importer dans les banlieues françaises le conflit entre Israël et les Palestiniens – a atteint un nouveau stade. Cette femme juive, défenestrée par un voisin musulman après des années de persécutions antisémites à l’encontre de sa famille de la part de son assassin, est en effet doublement victime. Non seulement elle est assassinée de manière particulièrement horrible, mais on lui refuse ensuite le statut de victime, sa mort étant reléguée, comme celle du jeune Sébastien Sellam il y a quelques années, au rang de fait divers ou plutôt de non-événement.

Le procureur de la République déclare immédiatement que les mobiles du crime ne sont apparemment pas antisémites, en contradiction avec les témoignages explicites de membres de la famille de la victime, déclaration répercutée par les institutions juives officielles pour « calmer l’atmosphère ». L’attitude des institutions juives, dans le contexte pré-électoral potentiellement explosif que traverse la France, alors que les candidats des deux extrêmes ont de bonnes chances d’arriver au second tour, s’explique par la volonté de « ne pas jeter de l’huile sur le feu » et de ne pas introduire dans la campagne électorale un élément juif qui la rendrait encore plus explosive (élément qui a été entretemps apporté par la candidate Marine Le Pen, en utilisant la question de la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs à des fins politiciennes).

Mais la réalité est plus profonde et plus dramatique encore : dans la nouvelle configuration médiatique créée depuis le début des années 2000, dont l’affaire Al-Dura a été le point culminant, les Juifs n’ont quasiment plus droit au statut de victimes, sauf lorsque ce statut est conforme à l’idéologie dominante partagée par la plupart des grands médias. On imagine aisément quelle place l’affaire Lucie Halimi aurait pu occuper dans les médias si l’assassin, au lieu d’être un musulman « radicalisé », avait été un militant d’extrême-droite. On aurait alors assisté à une manifestation comme à l’époque de Carpentras, tous les candidats de la gauche à l’extrême-gauche défilant en tête de cortège, de la Nation à République…

Un tabou électoral?

Ce qui est en jeu dans l’affaire (ou la non-affaire) Halimi, c’est évidemment l’antisémitisme musulman, nouveau grand tabou de la société et de la politique française. Il n’est pas anodin à cet égard que la sortie de Marine Le Pen sur le Vel’ d’Hiv surgisse précisément au moment où les médias français refusent de parler de l’assassinat de Lucie Halimi. Le message est clair : alors que l’antisémitisme nazi et ses collaborateurs en France font aujourd’hui l’objet d’un consensus, grâce aux efforts de nombreux historiens, militants de la mémoire et au revirement opéré par le président Chirac, rompant avec la tradition instaurée par De Gaulle et perpétuée jusqu’à Mitterrand, l’antisémitisme musulman, lui, demeure un sujet tabou.

Le récent procès intenté à l’historien Georges Bensoussan, spécialiste reconnu de la Shoah, a illustré de manière éclatante l’existence de ce tabou, au moins aussi prégnant – et plus lourd de conséquences – que ne l’a été autrefois celui de la collaboration des gendarmes de Vichy à la déportation des Juifs de France. Si le procureur (c’est-à-dire le représentant de l’Etat) a jugé utile de traîner en justice un historien respecté, avec le soutien des associations antiracistes, c’était tout autant pour punir des propos considérés comme « coupables », que pour dissuader d’autres historiens d’aborder le sujet de l’antisémitisme musulman… Dans le procès Bensoussan, comme dans l’assassinat de Lucie Halimi, les médias et la justice ont consacré, chacun à sa manière et dans son ressort de compétence, l’existence de ce nouveau tabou de la vie politique française.

La boucle est ainsi bouclée. Après avoir construit un récit mythique du Palestinien victime et d’un Israël toujours coupable, récit dont Mohamed Al-Dura était une des icônes les plus visibles, les médias français ont progressivement et totalement exclu les Juifs du statut de victimes. Le jeune Al-Dura, mort à Gaza dans des circonstances non élucidées, est devenu la victime par excellence, figure mythique et quasiment christique de la « Nouvelle Passion » racontée par France 2 et par son apôtre Charles Enderlin. Lucie Halimi, assassinée par un voisin musulman au cœur de Paris, est une victime inexistante, comme les Juifs expulsés des pays arabes. Elle a été tuée deux fois : la première par son voisin, la seconde, lorsque les médias ont recouvert ce crime d’une chape de silence.

Une France soumise - Les voix du refus

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Les territoires perdus de la République

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La trahison des clercs d'Israël

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Dupont-Aignan: « Ceux qui n’acceptent pas le pacte républicain ne sont pas les bienvenus »

Nicolas Dupont-Aignan. Photo: Hannah Assouline

Causeur. Après-guerre, la construction européenne a été engagée essentiellement pour dépasser la nation jugée porteuse de violence et fauteuse de trouble. De fait, nous avons connu un demi-siècle de paix et de relative prospérité. Aujourd’hui que l’Europe se disloque, comment éviter le repli des peuples sur un nationalisme obtus ?

Nicolas Dupont-Aignan. Ce n’est pas l’Union européenne qui a fait la paix mais la réconciliation franco-allemande. L’Europe des nations s’est ensuite transformée en grand ensemble bureaucratique et ultra-financiarisé, ni fédéral ni national. Cette Union européenne, aux dirigeants non élus, soumise aux forces des lobbies, du marché et des intérêts étrangers, a tué les nations et leur capacité à organiser leur démocratie sans pour autant créer de cadre européen stabilisateur. Nous sommes au milieu du gué. À partir de là, il y a trois solutions :

– la dislocation de l’UE qui aboutirait au retour des nationalismes et des haines ;

– la tentation fédérale, qui signerait la fin de la démocratie sur le modèle chinois : une économie ultra-capitaliste et un parti unique se manifestant en Europe par deux forces politiques qui ne sont que deux détaillants s’approvisionnant chez le même grossiste ;

– la voie que je propose, capable de réconcilier la démocratie, qui s’effectue dans le cadre national et une coordination européenne afin de développer des coopérations très concrètes (lutte contre le cancer et la maladie d’Alzheimer, projets de voiture propre, aide à l’Afrique…).

>> A lire aussi: Macron: « La France n’a jamais été et ne sera jamais une nation multiculturelle »

En tant que gaulliste attaché à la souveraineté nationale, vous aimez citer Ernest Renan qui voyait dans la nation un « plébiscite de tous les jours ». Mais ce grand esprit assumait également l’héritage historique et culturel que charrie toute nation. Quelle est votre définition de l’identité nationale ?

Je compare la nation à un arbre dont l’identité formerait les racines. L’identité française est à la fois gréco-latine, chrétienne et héritière de l’esprit des Lumières. La pensée unique qui nous gouverne commet la folie de nier le legs chrétien, pourtant fondamental en ce qu’il fait le lien entre l’héritage gréco-latin et les Lumières. Mais on ne peut pas limiter l’arbre à[access capability= »lire_inedits »] ses racines. Aussi ne suis-je pas hostile à l’enrichissement de la nation française par des apports extérieurs, mais ils doivent rester mesurés et contrôlés, de manière à pouvoir être assimilés. Sans quoi le modèle français, forgé à partir d’une population restée relativement stable durant des siècles, se déréglerait comme on l’a vu ces trente dernières années.

Pour s’assimiler, encore faut-il reconnaître l’existence d’une culture majoritaire à laquelle les nouveaux Français doivent s’agréger. Qu’est-ce qui constitue cette culture ?

La culture, c’est d’abord une langue. Quand on perd l’habitude de s’exprimer dans sa langue, et quand on emprunte la langue d’autrui, on ne pense plus soi-même. J’attache une énorme importance à l’école républicaine, où s’effectue l’apprentissage de la langue, et je suis le seul candidat à proposer de passer de neuf heures de français par semaine à quinze heures. Second point : la littérature. La culture française est un état d’esprit qui renvoie aussi à notre patrimoine et à nos terroirs. Dans la République, chacun est libre de croire ce qu’il veut, mais on ne peut pas dissocier la France de cette épaisseur.

Cette « épaisseur » n’est pas du goût de certains de nos compatriotes d’origine étrangère qui voient dans l’assimilation une domination culturelle. Dans ce contexte de crise, comment relancer la machine à fabriquer des Français ?

Il faut être fier de ce qu’on est. Parmi les nouveaux arrivants, ceux qui n’acceptent pas le pacte républicain ne sont pas les bienvenus. Mais on ne peut pas accuser les enfants d’immigrés nés en France de ne pas vouloir s’assimiler si l’école républicaine et la nation n’éduquent plus. Il faut enseigner la langue, l’histoire de France, le patrimoine national, non pas pour cultiver une nostalgie mais afin de reconstruire un socle qui évoluera en fonction des apports extérieurs.

Quand on crée une dynamique, les gens s’y agrègent. Contrairement à ce qu’on dit, la très grande majorité des jeunes Français d’origine étrangère n’ont qu’une envie : épouser le beau modèle républicain. Ils veulent réussir et gagner leur vie, sans être sous la coupe des barbus ou des grands frères.

Un certain nombre de Français dits « de souche » s’estiment pourtant menacés par la montée de l’islam radical, tandis que certains de nos compatriotes musulmans se disent « stigmatisés » et dénoncent une montée de l’islamophobie. Que répondez-vous à tous ces Français ?

Je peux comprendre le Français dit « de souche » qui se sent menacé, comme je peux comprendre le Français musulman qui aimerait pratiquer sa foi tranquillement sans être amalgamé aux terroristes ou aux trafiquants de drogue. Ce sont la lâcheté et la faiblesse de l’État qui ont créé ce climat de reproches réciproques. On a laissé gangréner et diviser notre pays par des activistes et des propagandistes islamistes. Plus on attend, plus on risque d’avoir des sentiments malsains renvoyant aux ghettos et à la guerre civile. S’agissant de l’islam de France, je ferai signer aux imams un contrat en six points avec la République. Et j’expulserai les imams radicaux étrangers.

Vaste programme ! Notre question finale n’est pas moins ambitieuse : comment faire aimer la France à tous les Français ?

En la projetant dans l’avenir tout en restant fiers de nos racines. Il faut redonner un sens commun, rassembler les Français vers de grands objectifs : liberté, égalité, fraternité. Mon cap est très simple. D’abord, j’imposerai le respect de l’ordre public. Puis j’offrirai la possibilité à chacun de recouvrer sa dignité et un emploi, ce que j’appelle le « travail universel ». Enfin, je construirai une société plus juste et moins fragmentée.

Et pour tenir ces trois objectifs, il faudra rebâtir une vraie démocratie, avec des référendums d’initiative populaire associant les citoyens. Si vous organisez un référendum sur la laïcité, la réforme éducative, la politique pénale, la petite minorité brailleuse ne pourra pas faire grève contre 90 % de la population ![/access]

 

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Marine Le Pen, une aventure française

marine le pen laicite france
Marine Le Pen. Sipa. Numéro de reportage : AP22038952_000030.

Les pays sans esprit d’aventure seront condamnés à mourir de froid. Et en effet, ne le nions pas, Marine Le Pen est une aventure. Mais une aventure sans doute dans le grand sens du terme, où ce qui advient est aussi ce qui hausse, ce qui enseigne, ce qui délivre. L’aventure restera de toute façon, rassurons les inquiets, limitée : Marine Le Pen est tellement inscrite dans l’esprit gaullien, ô paradoxe pour l’héritière de cette droite dont l’acte de naissance est l’Algérie française, qu’il est bien entendu qu’elle ne touchera mie aux institutions de la République, dont la forme ultra-présidentielle lui convient d’ailleurs parfaitement.

La porte-parole de la France périphérique

Les principales péripéties de l’aventure sont connues : maîtrise des frontières, réforme de l’accès à la nationalité, diminution des flux d’immigration, négociations avec Bruxelles pour obtenir un statut dérogatoire avec en ligne de mire une sortie de l’euro, protectionnisme, préservation des acquis sociaux, politique étrangère rééquilibrée, sévérité accrue avec les criminels et les délinquants, inscription du patrimoine culturel dans la constitution. Rien d’extraordinaire finalement dans cette reconstruction des moyens régaliens de la France. Car ce ne sont que des moyens, et leur validation par le référendum d’initiative populaire, conforte leur caractère éminemment démocratique. Non, ce qui peut être extraordinaire, et ce qui fait précisément frémir le bourgeois mondialisé à l’avance, c’est la réhabilitation et la poursuite de l’esprit français, qui est plus fait d’honneur que de comptabilité. On n’a jamais vu historiquement que quiconque redressât en assainissant seulement ses comptes. L’aventure entraîne, et les comptes suivent.

La France est évidemment née pour le monde, et non pas le monde pour la France. La France, ce miracle d’équilibre politique, architectural, gastronomique, littéraire, artistique, demeure après tout la seule grande puissance qui illumina le monde non d’abord par les instruments de la guerre, mais par ceux de l’éducation. La seule grande puissance qui n’ait jamais génocidé personne, mais dont la conquête du monde fut d’abord une conquête des cœurs. Puissance d’équilibre et de mesure, autre Athènes, de ses pays, de ses petites patries, de ses peuples, elle configura une mosaïque admirable, et c’est peut-être seulement sur ce point-ci que l’on pourrait contester la vision de Marine Le Pen : la France n’a jamais gagné à une centralisation excessive, à un jacobinisme tyrannique, et la porte-parole de la France périphérique devrait plus que tout autre le savoir. On ne refera pas un peuple en homogénéisant le territoire, mais au contraire en rendant à qui de droit, localement, des prérogatives aussi anciennes que notre histoire.

La France, une civilisation

Que le péril islamique se soit surajouté à une histoire déjà complexe de cohabitation des deux pouvoirs, le spirituel et le temporel, nul ne l’ignore. Pourtant la défense des libertés françaises ne se fera pas en imposant une fausse laïcité, de celles qui persécutent par principe, mais d’abord par la réaffirmation des principes civilisationnels infrangibles qui fondent, plus loin que la France seule d’ailleurs, l’Europe et tout l’occident : liberté de religion, liberté des femmes, liberté des consciences, promotion de la raison en tant qu’ouverture à ce qui la dépasse.

Il est évident qu’en tant que Français nous sommes naturellement multiculturels, puisque constitués de ces innombrables régions et provinces venues de l’histoire et de la géographie. En revanche nous ne sommes, ni ne pourrons jamais être, multi-civilisationnels. Peu nous chaut que l’on préfère le béret ou le chapeau, la bière ou le vin, le plain-chant ou le jazz. Tant que l’on fabrique des hommes libres, et libres par l’exercice de l’esprit et de la raison.

L’immense nouveauté de Marine Le Pen, dans ce monde formaté, est sa rencontre avec le peuple, et le peuple souffrant. C’est aussi en cela qu’elle est une aventure. Seul Jean-Luc Mélenchon serait aujourd’hui capable de lui disputer cette aura s’il ne continuait de sacrifier aux vieilles lunes immigrationnistes et progressistes sur le plan de mœurs, s’il ne souhaitait d’assister ce peuple jusque dans le suicide. Ainsi, au-delà des candidats convenus des centres, le choix est restreint pour qui veut continuer l’aventure. Car la France est une aventure. C’est même pour nous, temporellement, la seule aventure.

Présidentielle: pourquoi les baromètres des médias ne servent à rien

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Les onze candidats à l'élection présidentielle 2017. SIPA. 00799340_000002

S’il est habituel de pester contre les sondages, il me semble que l’on devrait commencer par prohiber tous les classements qui nous disent qui est « en hausse » et qui est « en baisse », sur la base de critères différents pour chaque individu évalué.

Ces baromètres qui ne rendent compte que de l’humeur et des opinions de ceux qui les établissent ne se donnent pas, contrairement aux sondages, l’excuse de la scientificité. Mais ils s’en donnent l’aspect, avec de grosses flèches péremptoires.

Pour un même propos, telle personne sera jugée « en hausse » dans certains journaux et « en baisse », dans d’autres, selon que l’on considérera sa phrase comme « courageuse » ou « choquante », le critère déterminant étant la ligne idéologique du média. Il va de soi que, dans ce cas, le baromètre n’a strictement aucun intérêt, si ce n’est celui de flatter l’ego du lecteur en lui donnant l’impression que sa propre appréciation est validée par un dispositif d’allure rigoureuse, et donc par des experts.

Mais que dire quand des médias aussi peu engagés, théoriquement, qu’un quotidien gratuit distribué dans le métro proposent des baromètres de ce type, en décalage manifeste avec la perception commune des événements ? Voici un baromètre trouvé dans CNews Matin le mercredi 5 avril, soit le lendemain du fameux débat :

Il ne s’agit nullement d’évaluer des intentions de vote. Les grosses flèches indiquent des mouvements, somme toute, assez circonscrits. C’est la première observation que l’on peut faire.

Ensuite, on constate que l’évaluation de François Fillon repose sur les données d’une enquête d’opinion menée par l’Ifop. C’est le regard des citoyens sur le candidat qui a été interrogé, sous un angle particulier, celui de la « stature de président ». Il est surprenant de voir que l’on note avec tant d’emphase que Fillon « s’envole » chez les sympathisants de droite alors que l’on pourrait, à l’inverse, constater que près de 20% d’entre eux considèrent que…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux

Syrie: armes chimiques et chimères stratégiques

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Donald trump poutine
Donald Trump et Vladimir Poutine. Sipa. Numéro de reportage : AP22038923_000044 et AP22039589_000064.

Le dernier épisode de la guerre de Syrie, déclenché par le bombardement par l’armée syrienne à Khan Sheikhoun ayant provoqué la mort de dizaines de civiles victimes de gaz de combat, et suivi par une frappe américaine contre la base aérienne d’où étaient partis les avions de l’armée syrienne, est un concentré de cette crise. Intérêts géostratégiques de premier plan, acteurs locaux, régionaux et superpuissances créent un cocktail explosif et trouble que l’hypermédiatisation, les réseaux sociaux et les « vérités alternatives » ne font qu’aggraver. Il n’est donc pas inutile de dégager quelques éléments pouvant servir de base factuelle raisonnable sur l’interminable crise syrienne.

Syrie, Iran et Russie ne mentent-ils jamais?

Commençons par la question des faits. C’est une évidence qu’il faut rappeler : nous n’avons pas d’accès direct à la vérité et sommes donc obligés de passer par des filtres « naturels » (du fait que deux témoins de la même scène ne racontent pas forcément la même histoire) mais aussi par des préjugés et des filtres militants ou idéologiques, voire de la propagande. Churchill a déjà dit qu’en temps de guerre, la vérité est si précieuse qu’elle devrait être protégée par un rempart de mensonges (« a body-guard of lies »). Sauf que pour des acteurs comme des Etats, des hommes politiques et des entreprises, la guerre réelle ou métaphorique est permanente, ce qui rend leur parole toujours suspecte. Ces acteurs ont des objectifs légitimes (gagner de l’argent, accéder au pouvoir ou l’exercer) mais qui font de la vérité un outil et non une fin en soi. Pour aller vite, ceux qui veulent nous vendre quelque chose, gagner des élections ou défendre nos intérêts nationaux disent la vérité uniquement si cela leur est utile.

Cependant, nous disposons d’éléments permettant de donner plus ou moins de crédibilité à certains acteurs. Prenons l’exemple des Etats-Unis. Il est aujourd’hui établi qu’en 2002-2003, Washington a menti pour justifier la guerre en Irak. Cela justifie amplement la méfiance mais est-ce que cela signifie que les Américains mentent toujours et sur tout ? En revanche, en ce qui concerne la crédibilité américaine, il faut prendre en compte la multiplicité des voix et le débat public. Si on sait aujourd’hui que les Etats-Unis ont menti, c’est surtout grâce aux Américains – journalistes, hommes politiques et universitaires – qui ont pu en faire la démonstration. Qui plus est, en 2002-2003 les services de renseignements, tout comme les médias, les politiques et les opinions publiques de la France, de l’Allemagne et d’autre pays occidentaux n’ont pas partagé l’analyse américaine et n’en ont pas fait mystère.

Peut-on en dire autant des Russes, des Syriens ou des Iraniens ? Ils ont tous menti par le passé mais contrairement au traitement réservé dans le débat public aux Américains et plus généralement aux Occidentaux, on en fait rarement mention. Quand un officiel américain parle, on rigole en se rappelant l’échantillon d’uranium brandi par Colin Powell devant le Conseil de sécurité des Nation-Unies. Quand Assad nie des bombardements par barils d’explosifs sur des zones urbaines (un milieu exigeant l’utilisation d’armes de très grande précision) par son armée, cela ne semble pas le discréditer aussi catégoriquement. On lui accorde même un certain crédit quand il nie l’emploi d’armes chimiques. Rappelons que les rares voix discordantes en Syrie ne sont pas considérées de la même façon que les voix discordantes aux Etats-Unis. L’opposition syrienne est biaisée car militante et financée par les monarchies sunnites.  Très bien. Et Assad ? Ainsi, par un tour de passe-passe, la méfiance justifiée, légitime et nécessaire vis-à-vis de la parole américaine se transforme en crédit injustement donné à la parole russe et syrienne.

Où sont les médias russes qui contestent la version russe sur la Ghouta ou Khan Sheikhoun, comme l’ont fait les médias américains sur l’Irak ? Où sont les députés syriens ou russes qui, à l’instar de M. Mariani, porte une parole libre et contradictoire face à la voix officielle de la France ? Quand pour la dernière fois, la Syrie ou la Russie ont-elles reconnu une erreur ou une bavure de leur part ? Quand se sont-elles, comme l’ont fait les Etats-Unis à multiples reprises, excusées pour une bavure ? N’est-ce pas étrange que, contrairement aux autres puissances, les Russes, les Syriens et les Iraniens ne commettent jamais d’erreurs, disent toujours la vérité et parlent d’une seule et unique voix rarement perturbée par une vision ou une opinion contradictoire venant de l’intérieur ? N’est pas important de signaler que les services français qui n’étaient pas d’accord avec les Américains sur la situation en Irak en 2002-2003 partagent aujourd’hui leurs analyses sur la question des armes chimiques en Syrie ?

Assad or not Assad…

Ainsi, il est essentiel pour pouvoir parler de la Syrie de s’armer de prudence et d’esprit critique face à tous les belligérants, a fortiori face aux acteurs dont le système politique empêche un débat contradictoire interne. Quant à l’analyse globale de la situation, deux visions stratégiques se dégagent. Pour la Russie – et jusqu’il y a quelques jours pour Trump aussi – la seule force capable de tenir la Syrie est le régime d’Assad. Dans cette logique, pour éliminer Daech ainsi que les autres mouvements se réclamant de l’islamisme radical, il faut commencer par renforcer Assad. Le plan militaire devient simple : utiliser la force en priorité pour dégager le régime et rétablir son autorité. Ce n’est qu’ensuite, une fois le régime fermement rétabli, qu’il faudra se tourner contre les islamistes. Selon cette logique implacable, dans la phase actuelle, l’objectif stratégique est toujours d’aider le régime et donc entre une mission contre Daech et une mission contre des rebelles modérés et laïques qui menacent l’Etat syrien, on frappera brutalement et sans hésiter les seconds. Cette logique froide est possible quand l’opposition et les médias ne publient ni photos de bébés gazés ni reportages sur le sort des prisonniers, la torture et les exécutions sommaires. Quand on est carnivore, il ne faut pas visiter d’abattoirs.

En face, la position est fondée sur une autre logique : puisqu’Assad est responsable de la crise ouverte en 2011 (il a succédé à son père en 2000 qui avait le pouvoir depuis 1970), bien avant l’ingérence de puissances et groupes étrangers,  il ne peut faire partie de la solution. Car rien ne permet de penser qu’une fois victorieux, Assad ne se mettra pas aussitôt à préparer la prochaine déflagration. La solution consiste donc à faire suffisamment évoluer la Syrie – pas forcement pour devenir une démocratie libérale – en poussant le régime à s’adapter à la nouvelle société syrienne et ainsi mettre fin à la crise actuelle et empêcher autant que faire se peut la prochaine. Cette logique séduisante a deux faiblesses : le jour d’après reste flou et incertain et l’évolution ne se réalise pas toute seule. Pour le jour d’après, il faut un partenaire crédible. Or, dès 2013 il est apparu que, grâce au travail méthodique des Assad, la société syrienne n’était pas capable d’en proposer un. Il aurait donc fallu être capable de tenir un discours ferme et constant (selon lequel Assad est le problème et non la solution). Encore fallait-il faire suivre ces paroles par des actions déterminées, risquées, coûteuses et potentiellement très impopulaires dans un pays avec une presse libre, une opinion publique et une opposition politique actives.

Nous autres Tartuffe

Autrement dit, nous aurions dû faire tout, absolument tout (au même niveau d’engagement militaire, politique et économique que les Syriens, les Russes et les Iraniens) pour éliminer Assad et son Etat et faire émerger une alternative à la hauteur des enjeux. Or, tant pour la France de Sarkozy et de Hollande qu’aux yeux des Etats-Unis d’Obama, il n’en a jamais été question. Les deux pays n’ont jamais eu l’intention d’engager la volonté et les moyens nécessaires pour appliquer leur logique… Même la frappe américaine de la semaine dernière, si elle ne s’inscrit pas dans une nouvelle stratégie globale faisant de la Syrie la priorité absolue des Etats-Unis, n’y change rien.

Cependant, la France et les Etats-Unis étant des démocraties avec des opinions publiques facilement manipulables par les émotions et le discours droit-de-l’hommiste, il n’a jamais été possible de l’avouer clairement. Voilà comment la stratégie russe est restée la seule et unique option possible. L’intelligence aurait dicté de faire payer aux Russes, aux Iraniens et aux Syriens le prix le plus élevé possible en échange de notre consentement à l’inévitable. Inutile de dire que collectivement, nous n’avons pas fait ce choix.

Macron: « La France n’a jamais été et ne sera jamais une nation multiculturelle »

Emmanuel Macron, avril 2017. SIPA. AP22038491_000021

Causeur. On a souvent l’impression que vous tentez de satisfaire des aspirations opposées, ce qui est peut-être louable quand on prétend représenter et protéger l’intérêt général. Néanmoins, sur ce qui fait la cohésion culturelle de notre société, toutes les options ne sont pas conciliables. Historiquement, la France a préféré le modèle républicain (assimilation, puis intégration), qui demande aux nouveaux arrivants et à leurs enfants de s’adapter, au multiculturalisme, ce qui signifie que l’égalité entre les individus n’entraîne pas l’égalité entre les cultures. Ce modèle est-il rendu obsolète par la diversité de notre société ? Devons-nous rompre avec cette tradition pour accueillir des populations musulmanes venant de cultures plus « lointaines » ?

Emmanuel Macron. Le modèle républicain français repose sur l’intégration. Cela ne saurait être remis en cause. À son origine, il a pris pour s’imposer des mesures coercitives. Il a éliminé les parlers régionaux, uniformisé et centralisé les programmes scolaires, délégué dans les provinces nos hussards noirs. Puis, nous avons séparé l’Église et l’État pour asseoir la laïcité. Ce fut la République de conquête et de combat ; il le fallait. La victoire de la morale républicaine est passée par une certaine réécriture de l’histoire nationale, par la formation de canons littéraires un peu figés. La vision de l’identité nationale par la IIIe République, jacobine et laïque, put certes vaincre les communautarismes mais elle fit grincer des dents : l’Action Française lui opposa les beautés du félibrige et d’une France millénaire bâtie par la chrétienté. Il y a quelque miracle aujourd’hui à trouver dans le même camp des héritiers de Lavisse et des héritiers de Maurras. Les cris de joie des maurrassiens lorsque la IIIe République s’effondra devraient à jamais séparer ces lignées. Mais la crainte du multiculturalisme communautariste aujourd’hui les réunit, et notamment le communautarisme musulman. Aux uns il semble défier radicalement les lois de la République, aux autres il semble contradictoire avec les racines chrétiennes de la France. Et lorsque je dis que je ne fais pas de la laïcité une arme de combat mais une arme de liberté, lorsque je dis que la France n’existe pas uniquement par ses racines chrétiennes, je déplais simultanément à M. Finkielkraut et à M. Buisson. Je suis en butte à la fois à Jacques Julliard et à Éric Zemmour. N’est-ce pas étonnant ?

>> A lire aussi: Macron: « La langue française n’a pas à être protégée » – Notre entretien exclusif sur la France (1/2)

Mais si vous êtes un défenseur de la langue française et de la laïcité, qu’est-ce qui vous distingue d’eux ?

La différence entre eux et moi, c’est que je n’ai pas peur : je n’ai pas peur pour notre culture, je n’ai pas peur pour la France. Je crois profondément que la France n’a jamais été et ne sera jamais une nation multiculturelle. Si un risque existe qu’elle le devienne, je le combattrai en redonnant à[access capability= »lire_inedits »] notre langue sa prééminence dans l’enseignement, en sanctionnant sans transiger tous ceux qui se soustraient aux lois de la République et à ses usages, en travaillant inlassablement sur ce qui nous est commun, non pas en satisfaisant des « aspirations opposées » mais en rappelant aux Français que ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous sépare. C’est tout le sens de mon combat politique.

Tout de même, quand vous déclarez qu’il n’y a pas de culture française mais une culture en France, vous penchez vers le modèle multiculturel. Voilà ce qu’a écrit Alain Finkielkraut dans Causeur : « Les conservateurs défendent la culture française, les progressistes célèbrent la culture en France. Autrement dit, pour ceux qui se retrouvent sous cette bannière, la France n’est plus une histoire, la France n’est plus même un pays, c’est un pur espace. L’espace-France accueille la diversité et sur cette diversité des goûts, des pratiques, des musiques, des origines, nulle antériorité ne saurait prévaloir, nulle hiérarchie n’est en droit de s’exercer. Tout est égal et puisque tout est différent, tout est pareil. De “français” à “en France”, il y a la distance qui sépare une nation d’une société multiculturelle. Au nom du progrès, Emmanuel Macron nous invite à franchir ce pas. Au lieu de s’inquiéter de la désintégration française qui se produit sous nos yeux, il l’accompagne, il la conceptualise, il en recouvre la violence par l’éloge du multiple. » Que lui répondez-vous ?

Je regrette que le grand lecteur qu’est M. Finkielkraut n’ait pas fourni l’effort de lire mes propos plus attentivement. Il aurait constaté de lui-même que ce fantasme de l’égalisation culturelle, du « tout se vaut », du déracinement ne fait pas partie de mes valeurs ni de mes propositions. Il aurait vu combien le devenir de la langue française m’importe. Il m’aurait entendu dire combien j’aspire à ce que les enfants les plus éloignés de la culture s’en rapprochent – et non sous les dehors d’une culture adaptée à leur sociologie comme le rap ou le hip-hop, mais à travers le contact véritable avec les grandes œuvres. Si M. Finkielkraut m’avait lu, il saurait d’où je viens et sur quoi je fonde ma vision de la culture française. Il saurait par exemple que mon propos sur la « culture en France » s’oppose justement à la réduction par les identitaristes de notre culture à un arbre sans branches. André Chastel, dans son Introduction à l’histoire de l’art français, dit-il autre chose que cela ? Je le cite : « La France filtre. Elle reçoit et elle tamise. De tous les côtés, elle est pénétrable. Ses ouvriers, sûrs d’eux-mêmes, se servent à droite et à gauche, comme si tout leur appartenait de droit. En art, il n’y a jamais lieu d’établir des factures et de s’inquiéter de ses dus. On va de l’avant, outil en main. Cette démarche est constante dans le pays composite et riche de contraires qu’est la France. Si on la néglige, si on cherche une définition de l’art français en dehors de ces mouvements d’acquisitions et de filtrage, on n’arrive qu’à une notion pauvre et plutôt décevante, qui s’épuise vite dans la célébration de la finesse et de la clarté. » Ainsi, M. Finkielkraut a raison : je ne m’inquiète pas de la désagrégation française. Nous restons ces ouvriers sûrs d’eux-mêmes qui ne craignent pas de se dissoudre dans le divers, parce que nous avons derrière nous une histoire, un héritage, une force enfin qui nous préservent de la désagrégation. À nous de faire valoir cette force et cette volonté de poursuivre ensemble ce qui nous a fait. Craindre, s’inquiéter, redouter n’a jamais conduit à rien.

Si, à voir la réalité telle qu’elle est, y compris quand elle nous déplaît. Un certain nombre de Français pensent que notre identité collective est menacée par la montée de l’islam radical. Ont-ils tort ? Est-ce de l’islamophobie ?

Combattre l’islam radical, ce n’est pas de l’islamophobie : c’est le minimum qu’on puisse attendre de responsables politiques soucieux de préserver l’unité nationale et l’ordre public. Mais lorsque l’islam pratiqué par des millions de nos compatriotes devient lui aussi suspect de n’être pas compatible avec les lois de la République, lorsqu’on vous démontre qu’il est de la nature de l’islam d’être contraire à nos lois, alors commence l’islamophobie. Organiser et réguler l’islam de France, notamment en le coupant de ses liens consulaires, permettra de mettre un terme à ces craintes, et permettra à nos compatriotes musulmans de vivre leur foi à l’abri des suspicions. C’est mon projet, et ma détermination à cet égard est sans faille.

Cela suffira-t-il à endiguer la montée d’une forme de piété et de rigorisme qui tend à isoler du reste de la société. Au-delà du terrorisme, il y a un séparatisme pacifique. Le combattrez-vous et comment ? 

Le rôle d’un président de la République n’est pas de combattre les croyances mais de combattre les propos et les pratiques qui se placent en dehors de l’ordre public républicain. Si les courants religieux que vous décrivez aboutissent à remettre en cause l’ordre républicain, notamment dans la place qu’ils assignent à la femme, ils seront sanctionnés durement. Certains le sont déjà. Il faudra poursuivre. Pour détecter ces dérives, nous avons besoin de rétablir une police et des services de renseignements au plus proche du terrain. Je les rétablirai.

Notre pays est fracturé, là-dessus tout le monde est d’accord. Que proposez-vous pour faire aimer la France à tous les Français, ceux des banlieues et ceux de la Manif pour tous… ?

Notre société a peur. Peur d’un avenir incertain, peur des vents de la mondialisation, peur du terrorisme, peur de la montée des communautarismes radicalisés… Pourtant, nous tenons bon. La France reste un pays aux valeurs fortes, et qui sait s’unir dans l’adversité, comme elle l’a démontré lors de la vague d’attentats. Pour vaincre cette peur collective, il faut que les Français se rassurent sur leur destin dans ce monde nouveau. Nous devons retrouver la confiance dans ce que nous sommes, à savoir une nation faite pour l’universel, et non pour le repli identitaire ou communautaire, une nation entreprenante, une nation qui sait encore parler au monde et tenir son rang face aux tentations totalitaires qui renaissent. La France n’a jamais été tant aimée que lorsqu’elle portait un projet conforme à son histoire et à son génie, mobilisant tous les Français et non pas seulement une petite élite. Nous entrons dans ce monde neuf avec une histoire, des talents, une compréhension du monde qui constituent des atouts uniques. C’est de cela que je veux convaincre nos compatriotes, pour que cesse cette défiance envers nous-mêmes, qui m’est insupportable.[/access]

 

L’art concret de Bernard Rancillac

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Les Chemins du Désert, Bernard Rancillac, 1991. Crédit photo : Collection de l'artiste, Paris.
Les Chemins du Désert, Bernard Rancillac, 1991. Crédit photo : Collection de l’artiste, Paris.

On est au début des années 1960. C’est une réunion d’artistes. Ils parlent de l’abstraction. D’après eux, cet art d’avenir serait naturellement compris et apprécié par la population. L’un cite son voisin, agriculteur, qui « comprend ». Un autre le boulanger de son quartier. Non seulement l’abstraction est en passe de devenir hégémonique dans le petit monde de l’art, mais encore, pense-t-on, la population la plébisciterait.

Un type qui est resté jusque-là un peu à l’écart prend la parole à son tour. Il dit qu’il est sociologue. Il essaye d’abord d’expliquer aux participants en quoi consiste son métier insuffisamment connu à l’époque. « La sociologie est une sorte d’art extrêmement scientifique. Nous étudions la composition de la société. Nous interrogeons des gens que personne n’interroge. »[1. Propos cités de mémoire par Bernard Rancillac.] Cet inconnu s’appelle Pierre Bourdieu. Il raconte ce qu’il a observé en ce qui concerne la réception de l’art abstrait. C’est, selon ses enquêtes, tout le contraire de ce que croient les artistes qui viennent de parler. L’art abstrait est en réalité très mal connu du grand public et encore moins compris. L’intérêt qu’on peut lui porter ne dépasse guère le microcosme artistique. Pierre Bourdieu pousse plus loin son raisonnement. Il faudrait mettre au point un art figuratif adapté à notre temps, un art tel que la population se sente concernée[2. Idem.]. Parmi les gens qui sont là, il y en a un que ces propos ne laissent pas indifférent : c’est Bernard Rancillac. Il note le nom du sociologue et va suivre ses conférences.

Un artiste figuratif en prise avec son temps

Bernard Rancillac, en réalité, était déjà convaincu de la nécessité d’imaginer un art figuratif en prise avec les hommes et les femmes de son temps. Cependant, Rancillac ne compte pas en revenir à la peinture traditionnelle, ni verser dans le réalisme socialiste en vigueur dans l’Europe de l’Est. Il veut une figuration d’un genre nouveau, s’exprimant avec des formes résolument différentes.

La solution lui est apportée fortuitement par Hervé Télémaque. Cet artiste haïtien a séjourné aux États-Unis. En 1962, il rapporte en France un appareil optique utilisé outre-Atlantique dans le domaine de la pub. Il s’agit d’un épiscope. Cet instrument permet de projeter sur une paroi l’image agrandie d’un document en papier de la taille d’une[access capability= »lire_inedits »] carte postale. À cette époque, nombre de pubs ne sont pas collées, mais peintes à même les murs. Avec un épiscope, on peut reproduire en grand et en autant de fois que nécessaire un modèle réduit fourni par une agence de pub. Hervé Télémaque, qui peint d’imagination, ne se sert pas de cet appareil. Bernard Rancillac va au contraire comprendre à partir de 1965-1966 tout le parti qu’il peut en tirer. Ce recours à l’épiscope est, en plein xxe siècle, tout à fait comparable à l’utilisation par les artistes d’autrefois de la camera obscura.

En recourant à des projections de photos, Rancillac apporte à ses compositions une empreinte véridique. Cependant, il se garde de produire des œuvres d’apparence photographique comme le font, par exemple, les hyperréalistes. En effet, il préfère développer un style volontairement épuré. Il emprunte à la publicité sa façon de simplifier l’image en la découpant en aplats recevant chacun une couleur unie. Cette esthétique de l’aplat donne à ses œuvres la facture nouvelle qu’il recherchait. Et, mine de rien, la simplification visuelle est tout un art.

Un groupe d’artistes compatibles

Il a aussi le projet de fonder un groupe. Dans ces années-là, on est davantage pris au sérieux quand on se présente comme un mouvement. Rancillac rassemble autour de lui un groupe d’artistes aux idées compatibles. Ils sont accueillis en 1964 au musée d’Art moderne de la Ville de Paris par une certaine Marie-Claude Dane. Cette grande exposition collective est intitulée « Mythologies quotidiennes », en référence au fameux ouvrage de Roland Barthes (Mythologies, 1957). Les protagonistes comprennent dans la foulée qu’il leur faut un théoricien. On cherche l’intellectuel qui pourrait faire le boulot. On fait finalement affaire avec Gérald Gassiot-Talabot, dont la plume multicarte s’illustre au service de causes variées et parfois contradictoires. C’est lui qui donne au mouvement le nom que l’histoire retiendra : la Figuration narrative.

L’année suivante, en 1965, une exposition collective est organisée en galerie. Non seulement les participants y prennent à nouveau le contre-pied de l’art abstrait, mais ils se démarquent également des épigones conceptualisants de Marcel Duchamp. Une suite de huit peintures à six mains (Aillaud, Arroyo, Recalcati), ayant valeur de manifeste, représente ainsi La Fin tragique de Marcel Duchamp. La carrière artistique de Bernard Rancillac et de ses amis est lancée.

À ce stade, il faut opérer un petit retour en arrière pour bien comprendre qui est Bernard Rancillac. Il est né en 1931 au bord du jardin du Luxembourg, à Paris. Son grand-père, doyen de la faculté de pharmacie, réside là dans un hôtel particulier, avec les siens. Les juristes et les militaires importants abondent dans cette famille de la haute bourgeoisie.. Le père de Bernard Rancillac, brillant agrégé de lettres, veut conduire ses cinq fils à marche forcée vers la réussite la plus respectable. Bernard, l’aîné, est le premier à se rebeller. Il a décidé d’être artiste. Ça déplaît, la littérature étant considérée comme nettement plus honorable. Le père refuse que Bernard aille aux Beaux-Arts. Il ne veut pas l’entretenir à se la couler douce et à dessiner des femmes nues.

Une vie entière de militant et d’artiste

Le père consent tout de même à inscrire son rejeton à la très sérieuse école d’arts graphiques Penninghen, considérée comme plus fiable. Rancillac y acquiert un excellent coup de crayon, mais il échoue à l’examen final qui lui aurait permis de devenir professeur de dessin. Cet échec semble moins lié à des compétences insuffisantes qu’à l’affirmation prématurée d’un tempérament volcanique. Le père exprime à son fils son mépris définitif et sans appel. La rupture est consommée. Le fils sera paradoxalement renforcé par la détestation qu’il voue à ce géniteur peu compréhensif et à l’ordre social qu’il représente. Cette impulsion négative donnera à Rancillac du ressort pour une vie entière de militant et d’artiste.

Il part faire son service militaire au Maroc. Il est affecté à un régiment semi-disciplinaire comportant de jeunes communistes. C’est dans ce creuset qu’il fait son éducation politique. Il dessine aussi beaucoup et fait partager à nombre de ses camarades l’amour du dessin. Il teste sur eux la force expressive de la figuration. Sa première exposition se tient à Meknès, en 1953. En rentrant à Paris, il obtient, grâce à son baccalauréat, un poste d’instituteur adjoint. Après ses cours, il file travailler à l’atelier de gravure de Stanley William Hayter (le fameux Atelier 17). C’est ainsi que commence sa vie d’artiste : pauvre, rebelle et amoureux du dessin. Il devient aussi un militant à la gauche de la gauche. Cependant, il ne se fixe durablement dans aucun parti, dans aucune tendance. Soixante ans plus tard, âgé de 86 ans, il n’a rien perdu de sa pugnacité.


Philippe Coubetergues présente Bernard… par EMA_Vitry-sur-seine

La rétrospective présentée au siège du parti communiste français embrasse donc plus d’un demi-siècle de création. Au fil des toiles, on passe en revue les conflits et événements qui ont marqué les sensibilités de gauche depuis Pinochet jusqu’à l’Afghanistan. Dans la ligne de mire de Rancillac, on voit le capitalisme et divers régimes autoritaires. On trouve également les religions qu’il tourne en dérision. Les engagements de Bernard Rancillac sont bien tranchés. Certains – et c’est parfois mon cas – pourront ici et là les trouver sommaires, voire carrément discutables, mais il faut reconnaître à cet artiste qu’il est sincère et infatigable.

Un rôle important dans l’art du XXe siècle

C’est peut-être dans ses échecs qu’il est le plus touchant. Citons cette exposition organisée à Sarajevo, dans un contexte de montée des tensions, pour laquelle ses peintures ont été refoulées en arrivant sur place. De même, en 1988, il se met en route pour Alger afin de protester contre l’assassinat du directeur de l’École des beaux-arts, mais son voyage est annulé, alors que des émeutes éclatent.

Parmi les œuvres de Rancillac, tout le monde a en tête la célèbre sérigraphie Nous sommes tous des juifs et des Allemands. On y voit, au-dessus de la fameuse inscription, la tête réjouie de Daniel Cohn-Bendit défiant un CRS. Elle a été créée par Rancillac en mai 1968 dans les ateliers de gravure de l’École des beaux-arts. Cette estampe, par sa simplicité, par sa force expressive, par la synergie texte-image et surtout par son inscription dans l’actualité, est un modèle du genre et sans doute un chef-d’œuvre.

Bernard Rancillac et la Figuration narrative ont indiscutablement eu un rôle important dans l’évolution artistique de la seconde partie du xxe siècle. Aujourd’hui, avec un peu de recul, on peut s’interroger sur ce qu’a été l’apport principal de cet artiste. Mettons de côté la question de l’engagement politique qui relève de l’opinion personnelle. L’apport décisif ne consistera probablement pas non plus dans sa manière épurée, tout en aplats. Alors que les artistes ont tendance à reprendre goût à la picturalité, cette facture très plate semble avoir pour le moment peu d’héritiers. En revanche, on ne peut lui enlever cette intuition que seule une peinture qui a quelque chose à dire peut nous concerner. Rancillac a réintroduit et actualisé le genre le plus décrié de l’art d’autrefois, je veux parler de la peinture d’histoire. Il a pratiqué une sorte de peinture d’histoire à chaud que l’on pourrait appeler peinture d’actualité. Peu importe de savoir si sa facture est suffisamment picturale, si ses sujets suscitent l’adhésion, l’important est qu’il ait contribué à rouvrir à la figuration un champ qui lui était fermé. À l’heure où l’intérêt du public pour l’art contemporain fait souvent défaut, alors oui, Rancillac a vu juste : l’art doit nous concerner d’une façon ou d’une autre.

Tibor Csernus, un autre artiste de la figuration narrative

Un mouvement artistique comporte souvent des figures beaucoup plus variées que sa définition ne le laisse présager, et c’est tant mieux. La Figuration narrative ne fait pas exception. Sa diversité est réjouissante. J’en veux pour preuve l’un des participants à l’exposition fondatrice de 1965, Tibor Csernus (1927-2007). Ce peintre atypique est passionnant à tous points de vue. Hongrois, il fuit son pays après l’écrasement de l’insurrection de 1956 et se réfugie en France. Contrairement à la plupart des membres du mouvement, il n’est nullement fasciné par le marxisme, bien au contraire. Son style de peinture est également complètement à rebours de celui de ses camarades. Formé aux Beaux-Arts de Budapest, école très ouverte à la modernité, il s’éloigne de plus en plus des courants dominants de son temps. Il est attiré par les peintres caravagesques au point de devenir l’un des leurs avec plus de trois siècles de retard. Il s’intéresse aussi à des artistes satiriques comme William Hogarth (1697-1764). Dans son atelier du Bateau-Lavoir, il peint des Conversions de saint Paul et des Atalante et Hippomène en décalage total par rapport au public de son temps. On le considère passéiste et rétrograde. Ses œuvres peinent à se vendre de son vivant.

Dix ans après sa mort, ses toiles suscitent un regain d’intérêt, en Hongrie notamment. Sa facture apparaît, en effet, d’une incroyable maturité dans une génération où le raffinement était rare. Loin d’avoir produit de discutables pastiches, on s’aperçoit qu’il a réexploré de l’intérieur la peinture d’autrefois, à l’image d’un cuisinier exhumant d’anciennes recettes. Son aventure artistique, à mille lieues d’un enfermement réactionnaire, constitue une véritable réappropriation de l’histoire de la peinture. Alors que nombre d’artistes de la figuration narrative fleurent les années 1970 et peuvent paraître un peu datés, Csernus l’intempestif n’a pas pris une ride.

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À voir absolument :

« Rancillac Rétrospective », exposition du musée de la Poste à l’espace Niemeyer, 2, place du Colonel-Fabien, 75019 Paris, jusqu’au 7 juin.

« Bernard Rancillac, Actualités », Maison Elsa Triolet-Aragon, 78730 Saint-Arnoult-en-Yvelines, jusqu’au 14 mai.

« Bernard Rancillac. Les années pop », musée de l’Abbaye Sainte-Croix, 85100 Les Sables-d’Olonne, jusqu’au 24 septembre.

 

La Ve République: le régime qui ne marche plus

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François Hollande sur le perron de l'Elysée, avril 2017. SIPA. 00802106_000012
François Hollande sur le perron de l'Elysée, avril 2017. SIPA. 00802106_000012

Le doute s’est insinué au fil des élections présidentielles pour devenir aujourd’hui un sentiment assez partagé : « l’épreuve reine de notre vie politique », comme disent les commentateurs, ne fonctionne plus. Qui croit encore qu’elle donnera au pays un chef assez fort et déterminé pour prendre ses problèmes à bras-le-corps ? Il serait temps de se poser la question ! Voilà bien trente ans que la trop fameuse « course à l’Élysée » est devenue l’exact contraire de ce qu’avait voulu et institué De Gaulle : ayant perdu ses vertus initiales, elle ne montre plus que ses travers. Alors, si l’on s’avouait pour de bon la vérité : c’est le principe même du pouvoir présidentiel, donc de ce scrutin, qui est en cause.

Un seul être vous manque…

On sait comment le Général en est venu, en deux temps, à imposer cette solution. L’incurie de deux républiques l’avaient convaincu que seul un président tirant une légitimité directe du peuple lui donnerait, à l’abri des aléas parlementaires et des combinaisons de partis, la force et la liberté d’imposer, fût-ce contre les corps intermédiaires et l’opinion elle-même, les réformes dont le pays avait tant besoin après toutes ces années d’immobilisme. Inattaquable de la part des députés, en mesure d’en appeler directement au peuple par référendum, il pouvait prescrire les changements que réclamait l’intérêt général et que combattaient, puisqu’il en est toujours ainsi, les intérêts particuliers. Au-dessus des partis, selon l’expression si galvaudée, en tout cas n’ayant à leur égard souscrit aucune dette.

>> A lire aussi: Présidentielle: en marche vers une nouvelle République!

La comparaison avec le présent est tout bonnement effrayante. Surveillé, critiqué, et bientôt ligoté par une famille politique remuante, lesté de tout le poids de promesses jetées à tout-va lors d’une campagne marquée par les surenchères et les contradictions, le président fraîchement élu n’est déjà plus en mesure d’imposer la moindre réforme. Heureusement pour lui, il a touché l’héritage gaulliste : le voici protégé par les institutions, désormais garantes de son inaction ; bientôt rejeté pour son inaptitude à répondre aux aspirations du pays, il se maintient en place par la seule force du « pouvoir présidentiel ». Les commentateurs s’exclament : heureusement que nous ne sommes plus sous la Quatrième car le malheureux, du fond de son impopularité, serait depuis longtemps balayé par un vote parlementaire ! Mais il met désormais à profit sa solide position institutionnelle pour ne rien faire, pour laisser intacts les problèmes du pays, et rester en place malgré l’impopularité que lui vaut cette inaction. Le régime présidentiel est devenu le rempart des mandats pour rien.

« Si le diable est dans le confessionnal… »

Comment les conditions d’exercice d’un pouvoir efficace sont-elles devenues celles du maintien d’un exécutif impuissant ? Avec, d’ailleurs, une aggravation au fil des présidences, l’« état de grâce » cher à Mitterrand se réduisant de deux ans pour lui à six mois pour son successeur et presque rien pour les deux suivants. Tout se passe comme si, ayant épuisé toutes ses forces dans la bataille homérique menant à l’Élysée, ayant passé deux, trois décennies à assiéger le pouvoir, à couper des têtes dans le camp adverse et le sien, le candidat élu ne disposait plus de la moindre énergie pour exercer la finalité de la fonction briguée avec tant de volonté, une politique digne de ce nom.

Pour achever de comparer l’incomparable, l’intention initiale du fondateur de la Cinquième République et ce qu’est devenue l’élection présidentielle, il faut évidemment évoquer le rôle des partis. Au moins depuis 1981, le candidat se doit de tenir son « appareil », au mieux d’en être le chef, au pire d’y représenter une tendance affermie. On dira qu’à l’occasion du présent scrutin les primaires ont fait mordre la poussière aux prétendants officiels. On objectera même que, jailli du néant à la tête d’un mouvement croupion, Emmanuel Macron fournit un spectaculaire contre-exemple. Mais, outre que la messe n’est pas dite, les partis encadrent bel et bien pour le reste cette présidentielle qu’on prétendait leur arracher.

Les primaires les ont même installés au cœur d’un processus officiel de sélection, qui de surcroît aggrave les contradictions du programme, écartelé entre une campagne initiale forcément musclée (il faut séduire la base du parti, toujours plus radicale) suivie d’une nécessaire ouverture (mettre de l’eau dans son vin pour élargir son assise). Et si les partis ne verrouillent plus tout le dispositif, on ne le doit qu’à la crise qui, les secouant tous, donne une chance à quelques francs-tireurs. Or la réforme de 1962 n’avait d’autre but que de tenir les appareils à distance. Sinon, expliquait De Gaulle, ce n’est plus la même élection : « On a fait des confessionnaux, c’est pour tâcher de repousser le diable ; mais si le diable est dans le confessionnal, alors ça change tout ! »

Un conflit, un second, un troisième…

Si l’on ne remarque pas toujours ce virage à 180 degrés, on s’aveugle surtout sur les vices du scrutin présidentiel. En premier lieu celui-ci : quand l’efficacité politique, et d’abord le simple bon sens, commandent de disposer d’un pouvoir homogène, avec à sa tête un chef, la France se plaît à en compter deux. Que n’a-t-on écrit pourtant sur les bisbilles (le mot est souvent faible) entre les deux copilotes de l’exécutif, le président et son Premier ministre ? Pompidou-Chaban, Giscard-Chirac, Mitterrand-Rocard, Sarkozy-Fillon, pour ne citer que les conflits les plus avérés, illustrent des périodes où l’opacité des décisions et l’incertitude sur les choix ont été les meilleurs garants de l’inertie. Sans parler, naturellement, des périodes de cohabitation où l’affaire tourne à la farce. Se souvient-on du débat Mitterrand-Chirac de l’entre-deux-tours de 1988, cette bataille de chiffonniers sur des sujets il est vrai aussi anodins que la lutte contre le terrorisme ?

En France, le président élu nomme un chef de Gouvernement avec pour première mission de devenir, s’il le peut, le chef d’une majorité qui l’a rarement choisi. Et comme deux chefs se partagent l’exécutif, il n’est jamais interdit à un ministre perdant un arbitrage de contourner Matignon pour, si de bonnes relations le lui permettent, aller se plaindre à l’Élysée. L’on peut compter sur les entourages respectifs pour envenimer le débat, surtout si le Premier ministre (mais n’est-ce pas toujours le cas ?) ronge son frein sur l’avant-dernière marche du pouvoir en rêvant de franchir la dernière. Opacité, incertitude sur les responsabilités, sur les choix, et plus souvent sur les non-choix.

Ce conflit en appelle souvent un second, entre le faux leader de la majorité parlementaire et le vrai, le président du groupe le plus nombreux, impatient porte-parole de députés qui eux-mêmes répercutent les colères de leurs électeurs. Voire un troisième, avec le chef du parti, lorsqu’il est assez puissant pour faire valoir sa légitimité. On n’a pas oublié la lutte épique entre Laurent Fabius et Lionel Jospin qui prit naissance pendant que le premier siégeait à Matignon et le second à la tête du PS.

Une machine à diviser

De cet exécutif bicéphale découle aussi notre invraisemblable calendrier électoral. Après les deux tours de la présidentielle – ou doit-on désormais en compter quatre, avec les primaires ? -, il faut revoter aux législatives, en priant pour qu’un électorat versatile ne se déjuge pas dans l’intervalle, ce qui finira bien par arriver un jour. À comparer avec un régime parlementaire traditionnel, qui voit la majorité législative porter aussitôt son chef à la tête du Gouvernement. Au Royaume-Uni, un tour de scrutin au lieu de six. Pauvres Britanniques, qui se contentent de si peu !

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Machine à ne rien faire, à soutenir un exécutif pléthorique tirant à hue et à dia entre « proches » de celui-ci et « fidèles » de celui-là, notre constitution est aussi devenue, et là encore aux antipodes de ce que voulait De Gaulle, une machine à diviser les Français. Inutile d’épiloguer sur les ravages d’un second tour poussant (sauf en 1969 et 2002, et encore…) à l’affrontement de deux armées en campagne, se soldant en général par une pauvre victoire acquise dans les parages du 50-50. Au moment où le déclin des idéologies, l’acuité des défis économiques et technologiques, enfin la gravité des menaces pesant sur notre civilisation devraient nous inciter à rechercher des consensus, nos institutions et modes de scrutin nous poussent à entretenir une forme de guerre civile. Ce n’est pas un hasard si au cours de la décennie écoulée 19 des 28 pays membres de l’Union européenne, et non des moindres (Allemagne, bien sûr, mais aussi Italie, Belgique, Danemark, Finlande, etc.), ont été plus ou moins durablement dirigés par des gouvernements de coalition unissant, au-delà des nécessités arithmétiques, des partis opposés. Solution impossible à imaginer en France dans la foulée d’une « course à l’Élysée » qui laisse trop de plaies vives, ou réduite à de pathétiques débauchages individuels.

Ce qui change tout : la discipline de vote

Alors, instituer un vrai régime présidentiel, comme le prônent certains – surtout ceux qui n’en connaissent ni les rouages ni les limites ? Pourquoi ne pas plutôt revenir à un bon vieux système parlementaire dans lequel, en toute transparence, le parti ou l’alliance vainqueur aux législatives confie l’exécutif à son leader, devenu chef du gouvernement ? Et revenir à un président exerçant un magistère moral sans empiéter sur les choix politiques au quotidien. Un président qui en bonne logique ne serait plus élu au suffrage universel direct, quoique le cas existe dans plusieurs pays comme l’Autriche ou le Portugal.

On entend déjà les cris d’orfraie : revenir à la Quatrième, horreur ! Mais ce régime, et le précédent, ne connaissaient pas la discipline de vote, désormais entrée dans les mœurs, et voilà qui change tout. On aurait tort d’objecter le cas des « frondeurs » socialistes, car il témoigne précisément des inconvénients de la dyarchie propre à la Cinquième, qui permet au chef de l’État, à ses risques et périls, de changer de Premier ministre et de négocier un virage politique sans changer de majorité parlementaire. Accessoirement, il prouve aussi que les députés finissent toujours par se souvenir jusqu’où il ne faut pas aller. À cet égard, l’arme absolue de la dissolution serait à conserver entre les mains d’un président arbitre – vraiment arbitre.

Sinon la caricature de système politique qu’étaient la Troisième et la Quatrième, en tout cas un régime parlementaire moderne, solide, homogène, transparent, obtiendrait à coup sûr davantage de résultats, devant une montagne de réformes à entreprendre, qu’une Cinquième dont les incarnations successives n’ont survécu qu’en vendant sous ce nom, à une opinion de moins en moins dupe, les petits ajustements à court terme dont elles étaient à peine capables. L’efficacité dans l’action passe par une exigence : tout le pouvoir au Premier ministre !

« À bras ouverts », éloge de la caricature

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a bras ouverts roms clavier
A bras ouverts.
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A bras ouverts.

À bras ouverts, dernier film de Philippe de Chauveron avec Christian Clavier, a suscité l’ire bien-pensante lors de la diffusion de sa bande-annonce. La sortie en salles ne pouvait échapper à la polémique.

L’objet du délit

De quoi s’agit-il ? D’une comédie sans prétention au chef-d’œuvre. Un film potache que chacun jugera plus ou moins drôle et plus ou moins réussi. Cela parle d’un intellectuel de gauche, Jean-Étienne Fougerole, incarné par un Christian Clavier qui a beaucoup de BHL. Le côté précieuse ridicule égotique. Figure de gauche, obsédée par les chiffres de ventes de ses livres et passant à la télé. Il réclame l’accueil des Roms, allégorie des migrants. Avec le camp du Bien décrit par Philippe Muray, une apparente bonne attention peut vite évoluer en catastrophe. Débattant face à un jeune intellectuel supposé réac, Barzach, les idées de Zemmour et la vie privée de Philippot, Fougerole se trouve mis devant le fait accompli : vous voulez aider les Roms ? Accueillez-les donc chez vous ! Piégé, il relève le défi. Sauf qu’une famille de roms vient s’installer dans son jardin. Un thème de comédie, pas de quoi en faire un fromage. D’autant que le film est surtout une apologie du « vivre-ensemble » : Fougerole, par mariage de son fils interposé, est finalement obligé de s’intégrer dans une culture différente de la sienne.

À bras ouverts ? L’esprit Charlie hebdo !

Un film « beurk » pour Le Parisien/Aujourd’hui en France, « dangereux » pour Slate, « écœurant » pour le Huffington Post, « raciste et nauséabond » pour Le Monde, « on n’aime pas » pour TéléramaLe Figaro et Valeurs Actuelles sont plus mesurés : À bras ouverts est une farce. Dans un pays, la France, où la rumeur prétend que l’on peut rigoler de tout. L’esprit Charlie hebdo. Esprit dont le film de Philippe de Chauveron ne manque pas. « Nous sommes tous des Roms ! » s’exclame Fougerole. Sauf que le blasphème ne porte pas sur une religion ou sur le populisme mais sur ceux qui manifestent dans les rues quand il s’agit de défendre le droit à la satire. D’habitude, le monde de la culture comprend la farce et la caricature. On rit de scènes de sodomie du Pape ou de Mahomet en Une de journaux satiriques. On veut avoir le droit de rire de tout. À juste titre sur le plan légal : en République, seule la loi fait limite. Alors pourquoi une telle levée de bouclier contre cette comédie ? Ce sont des intellos de gauche qui sont mis à l’épreuve du réel, Fougerole et sa femme, jouée par une Elsa Zylberstein pétillante. Ils sont caricaturaux. Comme le sont tous les personnages du film, à commencer par la famille de Roms. Mais aussi le fils des Fougerole, les jeunes étudiants manifestant aux cris de « réquisition », la jeune étudiante qui pousse son Fougerole de professeur à la prendre sur une table à la fac, le personnage réac de Barzach et son homosexualité (étonnant que le film n’ait pas été décrété homophobe…), la voisine, le maire, l’éditrice, le député, l’animateur du débat télévisé qui enclenche l’histoire… Tout dans ce film est caricature, y compris les Roms. Pas un personnage n’y échappe. Bien sûr que des membres de la communauté Rom peuvent être choqués ! Comme des musulmans ou des chrétiens le sont quand ils sont parodiés. Ou bien des intellectuels quand on les caricature en « néo réacs », ce dont les médias goûtant peu À bras ouverts se sont fait une spécialité saisonnière.

L’intolérance au nom de la tolérance

Au fond, toutes les caricatures seraient acceptables dans ce film, sauf celles de l’intello de gauche et des Roms. Le problème n’est pas le film en tant que tel. Le véritable problème de la polémique autour d’À bras ouverts réside dans la façon dont de prétendus militants de la tolérance sont devenus l’intolérance même, n’acceptant en définitive que ce qu’ils sont. Et n’admettant pas d’être mis, à l’instar de Fougerole, devant la réalité de leurs paroles creuses. Fougerole dit qu’il accueillerait des Roms et se retrouve obligé de le faire par intérêt égotique et financier (tiens… étonnant que ce film ne soit pas aussi accusé d’être antisémite car l’unique motivation de Fougerole en cette affaire est liée aux ventes de ses livres…). On peut tout caricaturer sauf les prétendus défenseurs du droit de tout caricaturer. On peut s’exprimer librement sauf contre les prétendus défenseurs du droit à l’expression libre. Le summum de l’intolérance : un tribunal de la pensée dont on ne compte plus les méfaits.

Et Boboland créa le délit de caricature

L’infamie contre cette comédie est un procès fait au droit de caricaturer. Ceux qui tombent à bras raccourcis sur ce film lui font ce que les djihadistes ont fait aux caricatures de Charlie hebdo, les kalachs en moins, et ils ne semblent pas s’en apercevoir. Que toutes ces bonnes âmes commencent en effet par balayer devant leur porte. Personnalités du monde de la culture ou simples citoyens militants, que ces bonnes et belles âmes aillent en effet au bout du chemin et accueillent concrètement des migrants chez elles, y compris au péril de la loi. L’argument est simpliste. Non pas. Que ces bonnes âmes en ayant les moyens financiers le fassent, et en profitent par la même occasion pour supprimer les digicodes de leurs immeubles, qui empêchent les SDF de dormir au chaud par moins 10 degrés en plein Paris. On meurt sous la fenêtre tandis que la pétition se signe sur internet, cocktail à portée de clic. Que tous ces individus moralisateurs parlent beaucoup mais agissent si peu, là est le vrai scandale. Et cela démontre à quel point nous sommes entrés dans une ère de virtualisation du Politique. La pratique politique usuelle ne consiste-t-elle pas théoriquement et traditionnellement à mettre ses actes et ses paroles en adéquation ? Autrement dit, à prendre des risques ? Vous me direz que j’ai la langue facile ? Non pas. Je ne suis ni une bonne ni une belle âme. Et ne me sens aucunement obligé de l’être. À toutes ces belles et bonnes âmes moralisant souvent dans l’opulence, le Père Ubu dirait un beau et bien gras « merdre » avec le ton de la farce et de la caricature. Un peu comme À bras ouverts.

Tout Ubu

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La Vie de Marie selon Boissoudy

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francois xavier boissoudy paques
francois xavier boissoudy paques
François-Xavier de Boissoudy

Marie est debout, droite, les mains ouvertes. Elle est seule mais c’est un dialogue. Parle-t-elle avec l’ange de l’Annonciation ? On la sent attentive. La lumière est vive qui vient de la droite : elle éclaire la jeune femme et allonge derrière elle une ombre nette. François-Xavier de Boissoudy explore la vie de Marie, mère de Dieu. Fidèle à sa manière, il scrute le texte, rien que le texte, et en livre une interprétation tout à la fois réaliste et épurée, qui ne vise que l’intime, sacrifie volontiers le décor, traque l’instant décisif plus que la scène grandiose, jette au fossé l’orientalisme pour toucher à l’universel, et refuse avec obstination à donner dans le symbolique pour être bien certain que ses grands lavis noirs (un noir nourri de quelques traces rouges ou bleues) racontent cette vérité.

Quand Marie rencontre Syméon

Son réalisme est bien sûr assez schématique : pas d’obsession du détail minutieux, pas de couleurs délicates, un éclairage expressionniste dans les œuvres les plus marquantes, un camaïeu de gris assez réduit pour les autres. Mais il sait à merveille être témoin, d’une façon troublante, et par là même nous rendre témoins : on assiste de loin à la rencontre de Marie et Syméon, petits personnages au pied d’une immense colonne. La scène est presque banale, elle devient émouvante par la simplicité voulue de la “prise de vue” : nous sommes sur le parvis, c’est presque d’un œil négligent que nous observons, un instant, cette femme qui présente un bébé au vieillard monotone. Comme dans ses toiles de la série Miséricorde, la lumière émane des personnages : un blanc éclatant réunit Syméon, l’enfant et sa mère. Il se joue là quelque chose que l’artiste a saisi sur le vif.

On sent que François-Xavier de Boissoudy retranscrit les images qui naissent quand il lit les Évangiles : il est dans la scène, il nous y amène. Le point de vue est systématiquement frontal ou latéral : on est parfaitement en face ou perpendiculaire, spectateurs privilégiés, parfois tout près. Nous sommes dans la rue qui débouche sur la maison de Marie quand l’ange toque à sa porte, passant regardant un ange sans ailes (de ces anges bonhommes qui parcourent tranquillement toute la Bible) – et cette Annonciation sans fracas ni dorures dégage une telle impression de simplicité, de limpidité, d’évidence qu’elle emporte l’adhésion. Nous sommes aussi juste de l’autre côté de l’âne quand Marie accouche, met bas, en fait, accroupie et observant le nouveau-né qui apparaît entre ses jambes – et là encore l’émotion est vive à proportion que la scène est débarrassée de l’appareil pittoresque, l’émotion est intense à proportion que Marie est normale. Le cadrage caravagesque (nous observons entre les pattes de l’âne) nous met au ras du sol, là où Dieu tient à être.

Visages de la Vierge

Ne rien marquer de l’extraordinaire est le plus sûr moyen que Boissoudy a de nous stupéfier. Tous les lieux communs retrouvent une virginité. Ces passages si connus, ces scènes si codées, ces moments si attendus sont à nouveau révélés. On en est même parfois décontenancé. Si Marie assise, regardant avec un amour teinté de respect et de surprise son nourrisson qu’elle tient face à elle, illustre avec bonheur « Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur. » (Luc 2, 19), d’autres scènes (un Magnificat, une sainte famille) sont convenues, sans force ; justes sans doute, mais juste tièdes.

Ces moments sont rares et la plupart des grandes œuvres (la galerie expose aussi de petites toiles qui sont plus des recherches, des mises en place) ont cette qualité unique de vision qui interpelle depuis deux ans les spectateurs, cette capacité à nous projeter. Cette Marie seule, debout, plongée dans sa prière, laisse respectueux et méditatif. Elle étend les bras, accepte plus qu’elle n’implore. Peut-être est-ce l’ange en face d’elle ; ou peut-être est-ce Marie jeune fille, Stabat Puella, vierge consacrée, immaculée conception, parlant avec le dieu invisible mais évidemment présent ; ou peut-être sommes-nous entre l’annonciation et la nativité. Nous sommes en tout cas en sa présence.

« Marie, la vie d’une femme », à la galerie Guillaume, 32 rue de Penthièvre, 75008, Paris, jusqu’au 3 juin 2017.

L’étrange silence autour de la mort de Lucie Halimi

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Manifestation de soutien aux victimes des attentats de janvier 2015 en France. SIPA. AP21675165_000185
Manifestation de soutien aux victimes des attentats de janvier 2015 en France. SIPA. AP21675165_000185

Si l’affaire Al-Dura a marqué une étape importante dans la fabrication par les médias français d’un récit mythique du conflit israélo-arabe, dans le cadre duquel les Palestiniens ont été érigés en victimes absolues, l’affaire Lucie Halimi marquera peut-être une étape supplémentaire dans l’exclusion concomitante des Juifs (et plus seulement des Israéliens) du statut de victimes par ce même récit médiatique.

Dans l’affaire Al-Dura, rappelons-le, un enfant palestinien soi-disant tué par des balles de soldats israéliens, mourrait « en direct » devant les yeux des téléspectateurs français du Journal de 20 heures, convoqués par Charles Enderlin et par France 2 à assister à ce spectacle diffusé en boucle, offert par la suite aux téléspectateurs du monde entier, puis recyclé par la propagande arabo-musulmane et palestinienne à travers d’innombrables discours et sous-produits de ce récit, servant de prétexte et de justification à des attentats, des manifestations anti-juives, etc. Il a fallu l’opiniâtreté de Philippe Karsenty et de quelques autres pour établir que ce « reportage » était une manipulation, voire une pure et simple mise en scène.

Doublement victime

Quinze ans plus tard, l’assassinat de Lucie (Sarah) Halimi atteste que la situation des Juifs en France, qui avait commencé à se dégrader de manière significative à l’époque de la « Deuxième Intifada » – les images de l’agonie de Mohamed Al-Dura ayant largement contribué à importer dans les banlieues françaises le conflit entre Israël et les Palestiniens – a atteint un nouveau stade. Cette femme juive, défenestrée par un voisin musulman après des années de persécutions antisémites à l’encontre de sa famille de la part de son assassin, est en effet doublement victime. Non seulement elle est assassinée de manière particulièrement horrible, mais on lui refuse ensuite le statut de victime, sa mort étant reléguée, comme celle du jeune Sébastien Sellam il y a quelques années, au rang de fait divers ou plutôt de non-événement.

Le procureur de la République déclare immédiatement que les mobiles du crime ne sont apparemment pas antisémites, en contradiction avec les témoignages explicites de membres de la famille de la victime, déclaration répercutée par les institutions juives officielles pour « calmer l’atmosphère ». L’attitude des institutions juives, dans le contexte pré-électoral potentiellement explosif que traverse la France, alors que les candidats des deux extrêmes ont de bonnes chances d’arriver au second tour, s’explique par la volonté de « ne pas jeter de l’huile sur le feu » et de ne pas introduire dans la campagne électorale un élément juif qui la rendrait encore plus explosive (élément qui a été entretemps apporté par la candidate Marine Le Pen, en utilisant la question de la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs à des fins politiciennes).

Mais la réalité est plus profonde et plus dramatique encore : dans la nouvelle configuration médiatique créée depuis le début des années 2000, dont l’affaire Al-Dura a été le point culminant, les Juifs n’ont quasiment plus droit au statut de victimes, sauf lorsque ce statut est conforme à l’idéologie dominante partagée par la plupart des grands médias. On imagine aisément quelle place l’affaire Lucie Halimi aurait pu occuper dans les médias si l’assassin, au lieu d’être un musulman « radicalisé », avait été un militant d’extrême-droite. On aurait alors assisté à une manifestation comme à l’époque de Carpentras, tous les candidats de la gauche à l’extrême-gauche défilant en tête de cortège, de la Nation à République…

Un tabou électoral?

Ce qui est en jeu dans l’affaire (ou la non-affaire) Halimi, c’est évidemment l’antisémitisme musulman, nouveau grand tabou de la société et de la politique française. Il n’est pas anodin à cet égard que la sortie de Marine Le Pen sur le Vel’ d’Hiv surgisse précisément au moment où les médias français refusent de parler de l’assassinat de Lucie Halimi. Le message est clair : alors que l’antisémitisme nazi et ses collaborateurs en France font aujourd’hui l’objet d’un consensus, grâce aux efforts de nombreux historiens, militants de la mémoire et au revirement opéré par le président Chirac, rompant avec la tradition instaurée par De Gaulle et perpétuée jusqu’à Mitterrand, l’antisémitisme musulman, lui, demeure un sujet tabou.

Le récent procès intenté à l’historien Georges Bensoussan, spécialiste reconnu de la Shoah, a illustré de manière éclatante l’existence de ce tabou, au moins aussi prégnant – et plus lourd de conséquences – que ne l’a été autrefois celui de la collaboration des gendarmes de Vichy à la déportation des Juifs de France. Si le procureur (c’est-à-dire le représentant de l’Etat) a jugé utile de traîner en justice un historien respecté, avec le soutien des associations antiracistes, c’était tout autant pour punir des propos considérés comme « coupables », que pour dissuader d’autres historiens d’aborder le sujet de l’antisémitisme musulman… Dans le procès Bensoussan, comme dans l’assassinat de Lucie Halimi, les médias et la justice ont consacré, chacun à sa manière et dans son ressort de compétence, l’existence de ce nouveau tabou de la vie politique française.

La boucle est ainsi bouclée. Après avoir construit un récit mythique du Palestinien victime et d’un Israël toujours coupable, récit dont Mohamed Al-Dura était une des icônes les plus visibles, les médias français ont progressivement et totalement exclu les Juifs du statut de victimes. Le jeune Al-Dura, mort à Gaza dans des circonstances non élucidées, est devenu la victime par excellence, figure mythique et quasiment christique de la « Nouvelle Passion » racontée par France 2 et par son apôtre Charles Enderlin. Lucie Halimi, assassinée par un voisin musulman au cœur de Paris, est une victime inexistante, comme les Juifs expulsés des pays arabes. Elle a été tuée deux fois : la première par son voisin, la seconde, lorsque les médias ont recouvert ce crime d’une chape de silence.

Une France soumise - Les voix du refus

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Dupont-Aignan: « Ceux qui n’acceptent pas le pacte républicain ne sont pas les bienvenus »

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Nicolas Dupont-Aignan. Photo: Hannah Assouline
Nicolas Dupont-Aignan. Photo: Hannah Assouline

Causeur. Après-guerre, la construction européenne a été engagée essentiellement pour dépasser la nation jugée porteuse de violence et fauteuse de trouble. De fait, nous avons connu un demi-siècle de paix et de relative prospérité. Aujourd’hui que l’Europe se disloque, comment éviter le repli des peuples sur un nationalisme obtus ?

Nicolas Dupont-Aignan. Ce n’est pas l’Union européenne qui a fait la paix mais la réconciliation franco-allemande. L’Europe des nations s’est ensuite transformée en grand ensemble bureaucratique et ultra-financiarisé, ni fédéral ni national. Cette Union européenne, aux dirigeants non élus, soumise aux forces des lobbies, du marché et des intérêts étrangers, a tué les nations et leur capacité à organiser leur démocratie sans pour autant créer de cadre européen stabilisateur. Nous sommes au milieu du gué. À partir de là, il y a trois solutions :

– la dislocation de l’UE qui aboutirait au retour des nationalismes et des haines ;

– la tentation fédérale, qui signerait la fin de la démocratie sur le modèle chinois : une économie ultra-capitaliste et un parti unique se manifestant en Europe par deux forces politiques qui ne sont que deux détaillants s’approvisionnant chez le même grossiste ;

– la voie que je propose, capable de réconcilier la démocratie, qui s’effectue dans le cadre national et une coordination européenne afin de développer des coopérations très concrètes (lutte contre le cancer et la maladie d’Alzheimer, projets de voiture propre, aide à l’Afrique…).

>> A lire aussi: Macron: « La France n’a jamais été et ne sera jamais une nation multiculturelle »

En tant que gaulliste attaché à la souveraineté nationale, vous aimez citer Ernest Renan qui voyait dans la nation un « plébiscite de tous les jours ». Mais ce grand esprit assumait également l’héritage historique et culturel que charrie toute nation. Quelle est votre définition de l’identité nationale ?

Je compare la nation à un arbre dont l’identité formerait les racines. L’identité française est à la fois gréco-latine, chrétienne et héritière de l’esprit des Lumières. La pensée unique qui nous gouverne commet la folie de nier le legs chrétien, pourtant fondamental en ce qu’il fait le lien entre l’héritage gréco-latin et les Lumières. Mais on ne peut pas limiter l’arbre à[access capability= »lire_inedits »] ses racines. Aussi ne suis-je pas hostile à l’enrichissement de la nation française par des apports extérieurs, mais ils doivent rester mesurés et contrôlés, de manière à pouvoir être assimilés. Sans quoi le modèle français, forgé à partir d’une population restée relativement stable durant des siècles, se déréglerait comme on l’a vu ces trente dernières années.

Pour s’assimiler, encore faut-il reconnaître l’existence d’une culture majoritaire à laquelle les nouveaux Français doivent s’agréger. Qu’est-ce qui constitue cette culture ?

La culture, c’est d’abord une langue. Quand on perd l’habitude de s’exprimer dans sa langue, et quand on emprunte la langue d’autrui, on ne pense plus soi-même. J’attache une énorme importance à l’école républicaine, où s’effectue l’apprentissage de la langue, et je suis le seul candidat à proposer de passer de neuf heures de français par semaine à quinze heures. Second point : la littérature. La culture française est un état d’esprit qui renvoie aussi à notre patrimoine et à nos terroirs. Dans la République, chacun est libre de croire ce qu’il veut, mais on ne peut pas dissocier la France de cette épaisseur.

Cette « épaisseur » n’est pas du goût de certains de nos compatriotes d’origine étrangère qui voient dans l’assimilation une domination culturelle. Dans ce contexte de crise, comment relancer la machine à fabriquer des Français ?

Il faut être fier de ce qu’on est. Parmi les nouveaux arrivants, ceux qui n’acceptent pas le pacte républicain ne sont pas les bienvenus. Mais on ne peut pas accuser les enfants d’immigrés nés en France de ne pas vouloir s’assimiler si l’école républicaine et la nation n’éduquent plus. Il faut enseigner la langue, l’histoire de France, le patrimoine national, non pas pour cultiver une nostalgie mais afin de reconstruire un socle qui évoluera en fonction des apports extérieurs.

Quand on crée une dynamique, les gens s’y agrègent. Contrairement à ce qu’on dit, la très grande majorité des jeunes Français d’origine étrangère n’ont qu’une envie : épouser le beau modèle républicain. Ils veulent réussir et gagner leur vie, sans être sous la coupe des barbus ou des grands frères.

Un certain nombre de Français dits « de souche » s’estiment pourtant menacés par la montée de l’islam radical, tandis que certains de nos compatriotes musulmans se disent « stigmatisés » et dénoncent une montée de l’islamophobie. Que répondez-vous à tous ces Français ?

Je peux comprendre le Français dit « de souche » qui se sent menacé, comme je peux comprendre le Français musulman qui aimerait pratiquer sa foi tranquillement sans être amalgamé aux terroristes ou aux trafiquants de drogue. Ce sont la lâcheté et la faiblesse de l’État qui ont créé ce climat de reproches réciproques. On a laissé gangréner et diviser notre pays par des activistes et des propagandistes islamistes. Plus on attend, plus on risque d’avoir des sentiments malsains renvoyant aux ghettos et à la guerre civile. S’agissant de l’islam de France, je ferai signer aux imams un contrat en six points avec la République. Et j’expulserai les imams radicaux étrangers.

Vaste programme ! Notre question finale n’est pas moins ambitieuse : comment faire aimer la France à tous les Français ?

En la projetant dans l’avenir tout en restant fiers de nos racines. Il faut redonner un sens commun, rassembler les Français vers de grands objectifs : liberté, égalité, fraternité. Mon cap est très simple. D’abord, j’imposerai le respect de l’ordre public. Puis j’offrirai la possibilité à chacun de recouvrer sa dignité et un emploi, ce que j’appelle le « travail universel ». Enfin, je construirai une société plus juste et moins fragmentée.

Et pour tenir ces trois objectifs, il faudra rebâtir une vraie démocratie, avec des référendums d’initiative populaire associant les citoyens. Si vous organisez un référendum sur la laïcité, la réforme éducative, la politique pénale, la petite minorité brailleuse ne pourra pas faire grève contre 90 % de la population ![/access]

 

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Marine Le Pen, une aventure française

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marine le pen laicite france
Marine Le Pen. Sipa. Numéro de reportage : AP22038952_000030.
marine le pen laicite france
Marine Le Pen. Sipa. Numéro de reportage : AP22038952_000030.

Les pays sans esprit d’aventure seront condamnés à mourir de froid. Et en effet, ne le nions pas, Marine Le Pen est une aventure. Mais une aventure sans doute dans le grand sens du terme, où ce qui advient est aussi ce qui hausse, ce qui enseigne, ce qui délivre. L’aventure restera de toute façon, rassurons les inquiets, limitée : Marine Le Pen est tellement inscrite dans l’esprit gaullien, ô paradoxe pour l’héritière de cette droite dont l’acte de naissance est l’Algérie française, qu’il est bien entendu qu’elle ne touchera mie aux institutions de la République, dont la forme ultra-présidentielle lui convient d’ailleurs parfaitement.

La porte-parole de la France périphérique

Les principales péripéties de l’aventure sont connues : maîtrise des frontières, réforme de l’accès à la nationalité, diminution des flux d’immigration, négociations avec Bruxelles pour obtenir un statut dérogatoire avec en ligne de mire une sortie de l’euro, protectionnisme, préservation des acquis sociaux, politique étrangère rééquilibrée, sévérité accrue avec les criminels et les délinquants, inscription du patrimoine culturel dans la constitution. Rien d’extraordinaire finalement dans cette reconstruction des moyens régaliens de la France. Car ce ne sont que des moyens, et leur validation par le référendum d’initiative populaire, conforte leur caractère éminemment démocratique. Non, ce qui peut être extraordinaire, et ce qui fait précisément frémir le bourgeois mondialisé à l’avance, c’est la réhabilitation et la poursuite de l’esprit français, qui est plus fait d’honneur que de comptabilité. On n’a jamais vu historiquement que quiconque redressât en assainissant seulement ses comptes. L’aventure entraîne, et les comptes suivent.

La France est évidemment née pour le monde, et non pas le monde pour la France. La France, ce miracle d’équilibre politique, architectural, gastronomique, littéraire, artistique, demeure après tout la seule grande puissance qui illumina le monde non d’abord par les instruments de la guerre, mais par ceux de l’éducation. La seule grande puissance qui n’ait jamais génocidé personne, mais dont la conquête du monde fut d’abord une conquête des cœurs. Puissance d’équilibre et de mesure, autre Athènes, de ses pays, de ses petites patries, de ses peuples, elle configura une mosaïque admirable, et c’est peut-être seulement sur ce point-ci que l’on pourrait contester la vision de Marine Le Pen : la France n’a jamais gagné à une centralisation excessive, à un jacobinisme tyrannique, et la porte-parole de la France périphérique devrait plus que tout autre le savoir. On ne refera pas un peuple en homogénéisant le territoire, mais au contraire en rendant à qui de droit, localement, des prérogatives aussi anciennes que notre histoire.

La France, une civilisation

Que le péril islamique se soit surajouté à une histoire déjà complexe de cohabitation des deux pouvoirs, le spirituel et le temporel, nul ne l’ignore. Pourtant la défense des libertés françaises ne se fera pas en imposant une fausse laïcité, de celles qui persécutent par principe, mais d’abord par la réaffirmation des principes civilisationnels infrangibles qui fondent, plus loin que la France seule d’ailleurs, l’Europe et tout l’occident : liberté de religion, liberté des femmes, liberté des consciences, promotion de la raison en tant qu’ouverture à ce qui la dépasse.

Il est évident qu’en tant que Français nous sommes naturellement multiculturels, puisque constitués de ces innombrables régions et provinces venues de l’histoire et de la géographie. En revanche nous ne sommes, ni ne pourrons jamais être, multi-civilisationnels. Peu nous chaut que l’on préfère le béret ou le chapeau, la bière ou le vin, le plain-chant ou le jazz. Tant que l’on fabrique des hommes libres, et libres par l’exercice de l’esprit et de la raison.

L’immense nouveauté de Marine Le Pen, dans ce monde formaté, est sa rencontre avec le peuple, et le peuple souffrant. C’est aussi en cela qu’elle est une aventure. Seul Jean-Luc Mélenchon serait aujourd’hui capable de lui disputer cette aura s’il ne continuait de sacrifier aux vieilles lunes immigrationnistes et progressistes sur le plan de mœurs, s’il ne souhaitait d’assister ce peuple jusque dans le suicide. Ainsi, au-delà des candidats convenus des centres, le choix est restreint pour qui veut continuer l’aventure. Car la France est une aventure. C’est même pour nous, temporellement, la seule aventure.

Présidentielle: pourquoi les baromètres des médias ne servent à rien

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Les onze candidats à l'élection présidentielle 2017. SIPA. 00799340_000002
Les onze candidats à l'élection présidentielle 2017. SIPA. 00799340_000002

S’il est habituel de pester contre les sondages, il me semble que l’on devrait commencer par prohiber tous les classements qui nous disent qui est « en hausse » et qui est « en baisse », sur la base de critères différents pour chaque individu évalué.

Ces baromètres qui ne rendent compte que de l’humeur et des opinions de ceux qui les établissent ne se donnent pas, contrairement aux sondages, l’excuse de la scientificité. Mais ils s’en donnent l’aspect, avec de grosses flèches péremptoires.

Pour un même propos, telle personne sera jugée « en hausse » dans certains journaux et « en baisse », dans d’autres, selon que l’on considérera sa phrase comme « courageuse » ou « choquante », le critère déterminant étant la ligne idéologique du média. Il va de soi que, dans ce cas, le baromètre n’a strictement aucun intérêt, si ce n’est celui de flatter l’ego du lecteur en lui donnant l’impression que sa propre appréciation est validée par un dispositif d’allure rigoureuse, et donc par des experts.

Mais que dire quand des médias aussi peu engagés, théoriquement, qu’un quotidien gratuit distribué dans le métro proposent des baromètres de ce type, en décalage manifeste avec la perception commune des événements ? Voici un baromètre trouvé dans CNews Matin le mercredi 5 avril, soit le lendemain du fameux débat :

Il ne s’agit nullement d’évaluer des intentions de vote. Les grosses flèches indiquent des mouvements, somme toute, assez circonscrits. C’est la première observation que l’on peut faire.

Ensuite, on constate que l’évaluation de François Fillon repose sur les données d’une enquête d’opinion menée par l’Ifop. C’est le regard des citoyens sur le candidat qui a été interrogé, sous un angle particulier, celui de la « stature de président ». Il est surprenant de voir que l’on note avec tant d’emphase que Fillon « s’envole » chez les sympathisants de droite alors que l’on pourrait, à l’inverse, constater que près de 20% d’entre eux considèrent que…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux

Syrie: armes chimiques et chimères stratégiques

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Donald trump poutine
Donald Trump et Vladimir Poutine. Sipa. Numéro de reportage : AP22038923_000044 et AP22039589_000064.
Donald trump poutine
Donald Trump et Vladimir Poutine. Sipa. Numéro de reportage : AP22038923_000044 et AP22039589_000064.

Le dernier épisode de la guerre de Syrie, déclenché par le bombardement par l’armée syrienne à Khan Sheikhoun ayant provoqué la mort de dizaines de civiles victimes de gaz de combat, et suivi par une frappe américaine contre la base aérienne d’où étaient partis les avions de l’armée syrienne, est un concentré de cette crise. Intérêts géostratégiques de premier plan, acteurs locaux, régionaux et superpuissances créent un cocktail explosif et trouble que l’hypermédiatisation, les réseaux sociaux et les « vérités alternatives » ne font qu’aggraver. Il n’est donc pas inutile de dégager quelques éléments pouvant servir de base factuelle raisonnable sur l’interminable crise syrienne.

Syrie, Iran et Russie ne mentent-ils jamais?

Commençons par la question des faits. C’est une évidence qu’il faut rappeler : nous n’avons pas d’accès direct à la vérité et sommes donc obligés de passer par des filtres « naturels » (du fait que deux témoins de la même scène ne racontent pas forcément la même histoire) mais aussi par des préjugés et des filtres militants ou idéologiques, voire de la propagande. Churchill a déjà dit qu’en temps de guerre, la vérité est si précieuse qu’elle devrait être protégée par un rempart de mensonges (« a body-guard of lies »). Sauf que pour des acteurs comme des Etats, des hommes politiques et des entreprises, la guerre réelle ou métaphorique est permanente, ce qui rend leur parole toujours suspecte. Ces acteurs ont des objectifs légitimes (gagner de l’argent, accéder au pouvoir ou l’exercer) mais qui font de la vérité un outil et non une fin en soi. Pour aller vite, ceux qui veulent nous vendre quelque chose, gagner des élections ou défendre nos intérêts nationaux disent la vérité uniquement si cela leur est utile.

Cependant, nous disposons d’éléments permettant de donner plus ou moins de crédibilité à certains acteurs. Prenons l’exemple des Etats-Unis. Il est aujourd’hui établi qu’en 2002-2003, Washington a menti pour justifier la guerre en Irak. Cela justifie amplement la méfiance mais est-ce que cela signifie que les Américains mentent toujours et sur tout ? En revanche, en ce qui concerne la crédibilité américaine, il faut prendre en compte la multiplicité des voix et le débat public. Si on sait aujourd’hui que les Etats-Unis ont menti, c’est surtout grâce aux Américains – journalistes, hommes politiques et universitaires – qui ont pu en faire la démonstration. Qui plus est, en 2002-2003 les services de renseignements, tout comme les médias, les politiques et les opinions publiques de la France, de l’Allemagne et d’autre pays occidentaux n’ont pas partagé l’analyse américaine et n’en ont pas fait mystère.

Peut-on en dire autant des Russes, des Syriens ou des Iraniens ? Ils ont tous menti par le passé mais contrairement au traitement réservé dans le débat public aux Américains et plus généralement aux Occidentaux, on en fait rarement mention. Quand un officiel américain parle, on rigole en se rappelant l’échantillon d’uranium brandi par Colin Powell devant le Conseil de sécurité des Nation-Unies. Quand Assad nie des bombardements par barils d’explosifs sur des zones urbaines (un milieu exigeant l’utilisation d’armes de très grande précision) par son armée, cela ne semble pas le discréditer aussi catégoriquement. On lui accorde même un certain crédit quand il nie l’emploi d’armes chimiques. Rappelons que les rares voix discordantes en Syrie ne sont pas considérées de la même façon que les voix discordantes aux Etats-Unis. L’opposition syrienne est biaisée car militante et financée par les monarchies sunnites.  Très bien. Et Assad ? Ainsi, par un tour de passe-passe, la méfiance justifiée, légitime et nécessaire vis-à-vis de la parole américaine se transforme en crédit injustement donné à la parole russe et syrienne.

Où sont les médias russes qui contestent la version russe sur la Ghouta ou Khan Sheikhoun, comme l’ont fait les médias américains sur l’Irak ? Où sont les députés syriens ou russes qui, à l’instar de M. Mariani, porte une parole libre et contradictoire face à la voix officielle de la France ? Quand pour la dernière fois, la Syrie ou la Russie ont-elles reconnu une erreur ou une bavure de leur part ? Quand se sont-elles, comme l’ont fait les Etats-Unis à multiples reprises, excusées pour une bavure ? N’est-ce pas étrange que, contrairement aux autres puissances, les Russes, les Syriens et les Iraniens ne commettent jamais d’erreurs, disent toujours la vérité et parlent d’une seule et unique voix rarement perturbée par une vision ou une opinion contradictoire venant de l’intérieur ? N’est pas important de signaler que les services français qui n’étaient pas d’accord avec les Américains sur la situation en Irak en 2002-2003 partagent aujourd’hui leurs analyses sur la question des armes chimiques en Syrie ?

Assad or not Assad…

Ainsi, il est essentiel pour pouvoir parler de la Syrie de s’armer de prudence et d’esprit critique face à tous les belligérants, a fortiori face aux acteurs dont le système politique empêche un débat contradictoire interne. Quant à l’analyse globale de la situation, deux visions stratégiques se dégagent. Pour la Russie – et jusqu’il y a quelques jours pour Trump aussi – la seule force capable de tenir la Syrie est le régime d’Assad. Dans cette logique, pour éliminer Daech ainsi que les autres mouvements se réclamant de l’islamisme radical, il faut commencer par renforcer Assad. Le plan militaire devient simple : utiliser la force en priorité pour dégager le régime et rétablir son autorité. Ce n’est qu’ensuite, une fois le régime fermement rétabli, qu’il faudra se tourner contre les islamistes. Selon cette logique implacable, dans la phase actuelle, l’objectif stratégique est toujours d’aider le régime et donc entre une mission contre Daech et une mission contre des rebelles modérés et laïques qui menacent l’Etat syrien, on frappera brutalement et sans hésiter les seconds. Cette logique froide est possible quand l’opposition et les médias ne publient ni photos de bébés gazés ni reportages sur le sort des prisonniers, la torture et les exécutions sommaires. Quand on est carnivore, il ne faut pas visiter d’abattoirs.

En face, la position est fondée sur une autre logique : puisqu’Assad est responsable de la crise ouverte en 2011 (il a succédé à son père en 2000 qui avait le pouvoir depuis 1970), bien avant l’ingérence de puissances et groupes étrangers,  il ne peut faire partie de la solution. Car rien ne permet de penser qu’une fois victorieux, Assad ne se mettra pas aussitôt à préparer la prochaine déflagration. La solution consiste donc à faire suffisamment évoluer la Syrie – pas forcement pour devenir une démocratie libérale – en poussant le régime à s’adapter à la nouvelle société syrienne et ainsi mettre fin à la crise actuelle et empêcher autant que faire se peut la prochaine. Cette logique séduisante a deux faiblesses : le jour d’après reste flou et incertain et l’évolution ne se réalise pas toute seule. Pour le jour d’après, il faut un partenaire crédible. Or, dès 2013 il est apparu que, grâce au travail méthodique des Assad, la société syrienne n’était pas capable d’en proposer un. Il aurait donc fallu être capable de tenir un discours ferme et constant (selon lequel Assad est le problème et non la solution). Encore fallait-il faire suivre ces paroles par des actions déterminées, risquées, coûteuses et potentiellement très impopulaires dans un pays avec une presse libre, une opinion publique et une opposition politique actives.

Nous autres Tartuffe

Autrement dit, nous aurions dû faire tout, absolument tout (au même niveau d’engagement militaire, politique et économique que les Syriens, les Russes et les Iraniens) pour éliminer Assad et son Etat et faire émerger une alternative à la hauteur des enjeux. Or, tant pour la France de Sarkozy et de Hollande qu’aux yeux des Etats-Unis d’Obama, il n’en a jamais été question. Les deux pays n’ont jamais eu l’intention d’engager la volonté et les moyens nécessaires pour appliquer leur logique… Même la frappe américaine de la semaine dernière, si elle ne s’inscrit pas dans une nouvelle stratégie globale faisant de la Syrie la priorité absolue des Etats-Unis, n’y change rien.

Cependant, la France et les Etats-Unis étant des démocraties avec des opinions publiques facilement manipulables par les émotions et le discours droit-de-l’hommiste, il n’a jamais été possible de l’avouer clairement. Voilà comment la stratégie russe est restée la seule et unique option possible. L’intelligence aurait dicté de faire payer aux Russes, aux Iraniens et aux Syriens le prix le plus élevé possible en échange de notre consentement à l’inévitable. Inutile de dire que collectivement, nous n’avons pas fait ce choix.

Macron: « La France n’a jamais été et ne sera jamais une nation multiculturelle »

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Emmanuel Macron, avril 2017. SIPA. AP22038491_000021
Emmanuel Macron, avril 2017. SIPA. AP22038491_000021

Causeur. On a souvent l’impression que vous tentez de satisfaire des aspirations opposées, ce qui est peut-être louable quand on prétend représenter et protéger l’intérêt général. Néanmoins, sur ce qui fait la cohésion culturelle de notre société, toutes les options ne sont pas conciliables. Historiquement, la France a préféré le modèle républicain (assimilation, puis intégration), qui demande aux nouveaux arrivants et à leurs enfants de s’adapter, au multiculturalisme, ce qui signifie que l’égalité entre les individus n’entraîne pas l’égalité entre les cultures. Ce modèle est-il rendu obsolète par la diversité de notre société ? Devons-nous rompre avec cette tradition pour accueillir des populations musulmanes venant de cultures plus « lointaines » ?

Emmanuel Macron. Le modèle républicain français repose sur l’intégration. Cela ne saurait être remis en cause. À son origine, il a pris pour s’imposer des mesures coercitives. Il a éliminé les parlers régionaux, uniformisé et centralisé les programmes scolaires, délégué dans les provinces nos hussards noirs. Puis, nous avons séparé l’Église et l’État pour asseoir la laïcité. Ce fut la République de conquête et de combat ; il le fallait. La victoire de la morale républicaine est passée par une certaine réécriture de l’histoire nationale, par la formation de canons littéraires un peu figés. La vision de l’identité nationale par la IIIe République, jacobine et laïque, put certes vaincre les communautarismes mais elle fit grincer des dents : l’Action Française lui opposa les beautés du félibrige et d’une France millénaire bâtie par la chrétienté. Il y a quelque miracle aujourd’hui à trouver dans le même camp des héritiers de Lavisse et des héritiers de Maurras. Les cris de joie des maurrassiens lorsque la IIIe République s’effondra devraient à jamais séparer ces lignées. Mais la crainte du multiculturalisme communautariste aujourd’hui les réunit, et notamment le communautarisme musulman. Aux uns il semble défier radicalement les lois de la République, aux autres il semble contradictoire avec les racines chrétiennes de la France. Et lorsque je dis que je ne fais pas de la laïcité une arme de combat mais une arme de liberté, lorsque je dis que la France n’existe pas uniquement par ses racines chrétiennes, je déplais simultanément à M. Finkielkraut et à M. Buisson. Je suis en butte à la fois à Jacques Julliard et à Éric Zemmour. N’est-ce pas étonnant ?

>> A lire aussi: Macron: « La langue française n’a pas à être protégée » – Notre entretien exclusif sur la France (1/2)

Mais si vous êtes un défenseur de la langue française et de la laïcité, qu’est-ce qui vous distingue d’eux ?

La différence entre eux et moi, c’est que je n’ai pas peur : je n’ai pas peur pour notre culture, je n’ai pas peur pour la France. Je crois profondément que la France n’a jamais été et ne sera jamais une nation multiculturelle. Si un risque existe qu’elle le devienne, je le combattrai en redonnant à[access capability= »lire_inedits »] notre langue sa prééminence dans l’enseignement, en sanctionnant sans transiger tous ceux qui se soustraient aux lois de la République et à ses usages, en travaillant inlassablement sur ce qui nous est commun, non pas en satisfaisant des « aspirations opposées » mais en rappelant aux Français que ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous sépare. C’est tout le sens de mon combat politique.

Tout de même, quand vous déclarez qu’il n’y a pas de culture française mais une culture en France, vous penchez vers le modèle multiculturel. Voilà ce qu’a écrit Alain Finkielkraut dans Causeur : « Les conservateurs défendent la culture française, les progressistes célèbrent la culture en France. Autrement dit, pour ceux qui se retrouvent sous cette bannière, la France n’est plus une histoire, la France n’est plus même un pays, c’est un pur espace. L’espace-France accueille la diversité et sur cette diversité des goûts, des pratiques, des musiques, des origines, nulle antériorité ne saurait prévaloir, nulle hiérarchie n’est en droit de s’exercer. Tout est égal et puisque tout est différent, tout est pareil. De “français” à “en France”, il y a la distance qui sépare une nation d’une société multiculturelle. Au nom du progrès, Emmanuel Macron nous invite à franchir ce pas. Au lieu de s’inquiéter de la désintégration française qui se produit sous nos yeux, il l’accompagne, il la conceptualise, il en recouvre la violence par l’éloge du multiple. » Que lui répondez-vous ?

Je regrette que le grand lecteur qu’est M. Finkielkraut n’ait pas fourni l’effort de lire mes propos plus attentivement. Il aurait constaté de lui-même que ce fantasme de l’égalisation culturelle, du « tout se vaut », du déracinement ne fait pas partie de mes valeurs ni de mes propositions. Il aurait vu combien le devenir de la langue française m’importe. Il m’aurait entendu dire combien j’aspire à ce que les enfants les plus éloignés de la culture s’en rapprochent – et non sous les dehors d’une culture adaptée à leur sociologie comme le rap ou le hip-hop, mais à travers le contact véritable avec les grandes œuvres. Si M. Finkielkraut m’avait lu, il saurait d’où je viens et sur quoi je fonde ma vision de la culture française. Il saurait par exemple que mon propos sur la « culture en France » s’oppose justement à la réduction par les identitaristes de notre culture à un arbre sans branches. André Chastel, dans son Introduction à l’histoire de l’art français, dit-il autre chose que cela ? Je le cite : « La France filtre. Elle reçoit et elle tamise. De tous les côtés, elle est pénétrable. Ses ouvriers, sûrs d’eux-mêmes, se servent à droite et à gauche, comme si tout leur appartenait de droit. En art, il n’y a jamais lieu d’établir des factures et de s’inquiéter de ses dus. On va de l’avant, outil en main. Cette démarche est constante dans le pays composite et riche de contraires qu’est la France. Si on la néglige, si on cherche une définition de l’art français en dehors de ces mouvements d’acquisitions et de filtrage, on n’arrive qu’à une notion pauvre et plutôt décevante, qui s’épuise vite dans la célébration de la finesse et de la clarté. » Ainsi, M. Finkielkraut a raison : je ne m’inquiète pas de la désagrégation française. Nous restons ces ouvriers sûrs d’eux-mêmes qui ne craignent pas de se dissoudre dans le divers, parce que nous avons derrière nous une histoire, un héritage, une force enfin qui nous préservent de la désagrégation. À nous de faire valoir cette force et cette volonté de poursuivre ensemble ce qui nous a fait. Craindre, s’inquiéter, redouter n’a jamais conduit à rien.

Si, à voir la réalité telle qu’elle est, y compris quand elle nous déplaît. Un certain nombre de Français pensent que notre identité collective est menacée par la montée de l’islam radical. Ont-ils tort ? Est-ce de l’islamophobie ?

Combattre l’islam radical, ce n’est pas de l’islamophobie : c’est le minimum qu’on puisse attendre de responsables politiques soucieux de préserver l’unité nationale et l’ordre public. Mais lorsque l’islam pratiqué par des millions de nos compatriotes devient lui aussi suspect de n’être pas compatible avec les lois de la République, lorsqu’on vous démontre qu’il est de la nature de l’islam d’être contraire à nos lois, alors commence l’islamophobie. Organiser et réguler l’islam de France, notamment en le coupant de ses liens consulaires, permettra de mettre un terme à ces craintes, et permettra à nos compatriotes musulmans de vivre leur foi à l’abri des suspicions. C’est mon projet, et ma détermination à cet égard est sans faille.

Cela suffira-t-il à endiguer la montée d’une forme de piété et de rigorisme qui tend à isoler du reste de la société. Au-delà du terrorisme, il y a un séparatisme pacifique. Le combattrez-vous et comment ? 

Le rôle d’un président de la République n’est pas de combattre les croyances mais de combattre les propos et les pratiques qui se placent en dehors de l’ordre public républicain. Si les courants religieux que vous décrivez aboutissent à remettre en cause l’ordre républicain, notamment dans la place qu’ils assignent à la femme, ils seront sanctionnés durement. Certains le sont déjà. Il faudra poursuivre. Pour détecter ces dérives, nous avons besoin de rétablir une police et des services de renseignements au plus proche du terrain. Je les rétablirai.

Notre pays est fracturé, là-dessus tout le monde est d’accord. Que proposez-vous pour faire aimer la France à tous les Français, ceux des banlieues et ceux de la Manif pour tous… ?

Notre société a peur. Peur d’un avenir incertain, peur des vents de la mondialisation, peur du terrorisme, peur de la montée des communautarismes radicalisés… Pourtant, nous tenons bon. La France reste un pays aux valeurs fortes, et qui sait s’unir dans l’adversité, comme elle l’a démontré lors de la vague d’attentats. Pour vaincre cette peur collective, il faut que les Français se rassurent sur leur destin dans ce monde nouveau. Nous devons retrouver la confiance dans ce que nous sommes, à savoir une nation faite pour l’universel, et non pour le repli identitaire ou communautaire, une nation entreprenante, une nation qui sait encore parler au monde et tenir son rang face aux tentations totalitaires qui renaissent. La France n’a jamais été tant aimée que lorsqu’elle portait un projet conforme à son histoire et à son génie, mobilisant tous les Français et non pas seulement une petite élite. Nous entrons dans ce monde neuf avec une histoire, des talents, une compréhension du monde qui constituent des atouts uniques. C’est de cela que je veux convaincre nos compatriotes, pour que cesse cette défiance envers nous-mêmes, qui m’est insupportable.[/access]