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Philippe Lançon, résilient par le sang versé

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Dans Le lambeau (Gallimard, 2018), Philippe Lançon raconte sa vie après le massacre de Charlie hebdo, dont il ressort défiguré. A la banalité du récit hospitalier vient se greffer le ravissement des références culturelles qui l’aident à revivre. Mais aucune analyse politique n’accompagne son récit.


Le 7 janvier 2015 est une date déjà gravée dans notre mémoire nationale. C’est le jour où les frères Kouachi débarquent à Charlie Hebdo lourdement armés, et y perpètrent leur attentat. Journaliste et critique à Libération et Charlie Hebdo, Philippe Lançon était présent, ce jour-là, à la conférence de rédaction du petit journal anar’ que plus grand monde ne lisait… mais que les islamistes avaient toujours dans le viseur.

Lançon est l’un des rares survivants de ce massacre. Il a vu les jambes des tueurs et est resté allongé parmi ses amis morts pendant de terrifiantes minutes. Touché par balle à la mâchoire, il est défiguré et subit plusieurs passages en bloc opératoire.

Le témoignage d’un survivant 

Le récit effleure à peine la «vie d’avant». De même, l’attentat lui-même est rapidement évoqué. L’écrivain raconte dans Le Lambeau sa difficile reconstruction faciale. Sa vie, mise entre parenthèses, va dépendre de sa chirurgienne Chloé.

Un miraculé qui va s’épancher sur ses souffrances ? A première vue, cette perspective de lecture peut rebuter certains lecteurs repus d’une époque envahie par la psychologie et l’émotion.

Mais Lançon nous offre un récit distancé. Tout est dit et détaillé de son calvaire, mais l’abnégation donnée à ne pas livrer un récit déprimant charme. Lançon souffre, mais n’est pas souffreteux. La douleur physique qu’il ressent est pourtant de celles qu’il devient vite impossible de différencier de l’incommodité. Lançon a attendu deux ans pour trouver le ton juste : quand on est enfermé dans la souffrance, on ne peut plus se projeter. Il traverse les épreuves (médicale, amoureuse ou professionnelle) sans tomber dans le victimaire.

La culture occidentale, rempart à la barbarie islamiste ?

Homme de gauche (son adoration de Cuba, sa tendresse pour Hollande et des indices d’antiaméricanisme le confirment), Lançon ne propose pas d’analyse « politique » à son drame. Il confesse avoir des moments de panique ou de gêne, notamment quand il se trouve confronté à certains individus typés dans le métro. Mais on n’en saura guère plus. Peur du hors-sujet ou de l’amalgame ? « Vous n’aurez pas ma haine » ? Non, la guerre contre le terrorisme ne fait que commencer et Lançon n’a simplement jamais souhaité y prendre part.

A la frivolité du critique littéraire qui s’apprêtait à « affronter » Houellebecq en interview avant l’attentat, une certaine distance a laissé toute la place. Lançon n’a pourtant aucun cynisme et parvient même à faire sourire.

Isolé du monde, son séjour hospitalier est un long retour parmi les vivants. Lançon s’attarde sur les petits détails des soins. A la morne banalité du récit hospitalier vient se greffer le ravissement des références culturelles qu’il convoque avec vélocité. Les mots de Proust et Kafka, la musique de Bach ou la peinture de Vélasquez sont pour lui – avec la reprise lente de l’écriture – les meilleures béquilles. Le récit s’achève sur le 13 novembre, où l’islamisme tue avec encore plus d’ampleur. Lançon est alors loin de Paris.

Le lambeau - Prix Femina 2018

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Moscou, Delhi et Téhéran sortent le grand jeu

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La Chine n’a pas de pétrole, mais plein d’idées. Son projet de « nouvelle route de la soie » vise à relier par la route et le rail l’empire du Milieu à la Grande-Bretagne en passant par le Kazakhstan, la Russie, la Pologne, l’Allemagne et la France. Dans l’océan Indien, la République populaire tisse d’ores et déjà un « collier de perles » entre différents ports et finance directement la construction de la base navale de Gwadar (Pakistan). Pour Pékin, il s’agit d’élargir son assise maritime au-delà de la mer de Chine, quitte à inquiéter ses rivaux indiens et américains.

Un rêve russe

Plus circonspecte, la Russie bénéficie des retombées du transit entre la Chine et l’Europe, mais ne s’en satisfait pas complètement. Son rêve ? Devenir un gigantesque centre eurasiatique. Pour ce faire, Moscou se rapproche de deux autres grandes puissances : l’Inde et l’Iran. Le vieux projet de corridor nord-sud entre les trois pays a été relancé il y a deux ans afin de constituer un axe long de 7 200 km. À New Delhi, le gouvernement applaudit car, n’ayant toujours pas réglé ses querelles frontalières avec la Chine et le Pakistan, l’Inde reste enclavée sur le plan terrestre. Paradoxalement, la relance des sanctions américaines contre l’Iran pourrait consolider l’alliance indo-irano-russe. Par cette combinaison bateau-train-route de Saint-Pétersbourg à Bombay, Vladimir Poutine gagnerait un meilleur accès aux mers chaudes en s’épargnant la longue boucle logistique qui passe par la mer du Nord, Gibraltar et le canal de Suez.

Payer en roubles et en roupies

Mais le plus dur reste à faire : financer cet investissement titanesque sans passer par le dollar. L’Inde et la Russie devront ainsi « dédollariser » leurs échanges avec l’Iran afin de commercer en roupies et en roubles. Sans quoi, il sera compliqué de moderniser le port iranien de Bandar Abbas qui donne sur le golfe Persique. Quant au projet de grand canal reliant la Caspienne à l’océan Indien via l’Iran, il paraît encore très chimérique. Bref, le grand jeu est loin de se terminer.

La France atlantiste ou le naufrage de la diplomatie

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« Délit de solidarité » : la victoire à la Pyrrhus des no border

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En réponse à l’ami des migrants, Cédric Herrou, le Conseil constitutionnel a estimé, comme l’ont repris les grands médias, « qu’une aide désintéressée au séjour irrégulier ne saurait être passible de poursuites, au nom du ‘principe de fraternité’ « . Mais la « victoire » des no border n’est que symbolique. 


Notre planète connaît, depuis le début du XXe siècle, une expansion démographique inouïe dans l’histoire de l’humanité : une multiplication par huit de la population (de 1 milliard à bientôt 8…). Les questions de l’occupation de l’espace habité et de sa stabilité socio-économique, puis politique, deviennent donc des problèmes sans précédent historique. Et comparer les mouvements de population des siècles précédents avec ceux du XXIe siècle n’a aucun sens. En effet la pression immigratoire que subit le continent européen depuis un demi siècle a concerné des millions de personnes, le mouvement s’accentuant récemment et se dramatisant (exploitation cynique et vénale de la crédulité des migrants par des entreprises de trafic d’êtres humains et leurs complices; morts dans des conditions terribles).

Le droit à émigrer n’est pas un droit à immigrer

En droit se posent plusieurs questions relatives à l’attitude que les pays de destination (et non pas d’accueil) doivent avoir face à ces centaines de milliers de personnes qui tentent de pénétrer sur leurs territoires. Le terme généralement utilisé de « migrants » est déjà intenable car il établit un amalgame entre les réfugiés, demandeurs d’asiles, les fugitifs qui tentent d’échapper aux autorités judiciaires de leurs pays, les clandestins qui pensent trouver aides sociales et emplois. Car les vrais immigrants se présentent aux frontières, aux services d’immigration officiels, munis des documents que suppose l’entrée sur le territoire de toute nation par le monde. Entrer sur le territoire national en fraude est passible de sanctions pénales sans parler de l’expulsion.

Cette protection de la nation, du lien à la nation, et donc du sentiment national s’intègre aux principes essentiels communs à l’humanité, principes qui ont été posés par des textes à vocation universelle, le plus souvent des textes internationaux.

  • La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, en France (1789)
  • La Déclaration universelle des droits de l’homme, des Nations Unies (1948)
  • La Convention européenne des droits de l’homme, du Conseil de l’Europe (1950)
  • Le Pacte international des Nations Unies sur les droits civils et politiques (1966)
  • La Convention internationale sur la discrimination raciale, des Nations Unies (1981)
  • La Charte des droits fondamentaux, Union Européenne (2000)

Le droit pour la nation de sauvegarder son existence est affirmé par l’article 4 du Pacte des Nations unies pour les droits civils et politiques : « Dans le cas où un danger […] menace l’existence de la Nation, [celle-ci peut] prendre […] des mesures [de sauvegarde] dans le respect du droit des minorités ». De ce texte on infère généralement, que la minorité, si elle doit être respectée, n’est que la minorité et l’exception, et donc que la règle est posée par la majorité historique et culturelle de la nation.

Le Pacte des Nations unies, dans ses articles 1 à 5, mais aussi la Déclaration universelle des droits de l’homme (article 13) proclament le droit à émigrer. Mais le droit de quitter son pays et, d’ailleurs aussi, celui d’y revenir, n’est nullement le droit d’immigrer qui, lui, n’existe pas et n’est visé par aucun texte sur l’immigration. Entrer dans un pays en fraude, ou même s’y maintenir en fraude, constitue une infraction administrative, qui peut devenir une infraction pénale. En France, peut être puni d’une peine de prison de trois ans l’étranger qui a tenté de se soustraire à une mesure de reconduite à la frontière (article 27, Ordonnance du 2 novembre 1945, désormais, devenue, depuis l’Ordonnance du 24 novembre 2004, l’article L 624-1 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers).

La décision ambigüe du Conseil constitutionnel

Dans un contexte politiquement très tendu, dans tous les pays d’Europe, sur la question migratoire survient cette décision du Conseil constitutionnel français après qu’il eut été saisi dans le cadre de la Question prioritaire de constitutionnalité (QPC) par les avocats d’un personne condamnée pénalement pour l’assistance qu’elle offrait à des migrants franchissant illégalement la frontière franco-italienne. Cette décision n’a pas encore été publiée dans son intégralité, à l’heure où j’écris ; toutefois, un communiqué de presse officiel a été publié par le Conseil.

Comme bien souvent, hélas, les médias cherchent le sensationnel ou une confirmation de leurs engagements idéologiques. Et ont cru voir dans cette décision une victoire de la cause no border. Par delà les émotions variées, quelle sera la portée pratique juridique de cette décision ?

Le fait que la Fraternité soit consacrée comme valeur constitutionnelle de notre République n’est ni incongru ni si nouveau. Elle est inscrite comme devise en l’article 2 de la Constitution : « La devise de la République est ‘Liberté, Égalité, Fraternité’. Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».

Le texte pénal qui était soumis à la censure du Conseil devra être réformé. Il s’agit du L. 622-1 et du L.622-4 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA). Citons le Conseil : « En application du premier alinéa de l’article L. 622-1 de ce code, le fait d’aider directement ou indirectement un étranger à entrer, circuler ou séjourner irrégulièrement en France est un délit puni de cinq ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende. Toutefois, son article L. 622-4 prévoit plusieurs cas d’exemption pénale en faveur des personnes mises en cause sur le fondement de ce délit. Le 3° de ce même article accorde quant à lui une immunité pénale à toute personne physique ou morale ayant apporté une telle aide à un étranger lorsque cet acte « n’a donné lieu à aucune contrepartie directe ou indirecte et consistait à fournir des conseils juridiques ou des prestations de restauration, d’hébergement ou de soins médicaux destinées à assurer des conditions de vie dignes et décentes à l’étranger, ou bien toute autre aide visant à préserver la dignité ou l’intégrité physique de celui-ci ».

Or, selon le Conseil : « Il découle de ce principe [de Fraternité] la liberté d’aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national ».

Les passeurs seront punis

Il y a là, de prime abord, une imprécision dans l’expression juridique car le Conseil semble faire un amalgame entre « séjour » et « entrée » sur le territoire national. L’activité de passeur, qui va chercher des clandestins pour les aider à entrer illégalement sur le territoire n’est pas une activité humanitaire. Mais un délit.

D’ailleurs, le Conseil le précise aussitôt : « Rappelant toutefois, selon sa jurisprudence constante, qu’aucun principe non plus qu’aucune règle de valeur constitutionnelle n’assure aux étrangers des droits de caractère général et absolu d’accès et de séjour sur le territoire national et qu’en outre, l’objectif de lutte contre l’immigration irrégulière participe de la sauvegarde de l’ordre public, qui constitue un objectif de valeur constitutionnelle, le Conseil constitutionnel juge qu’il appartient au législateur d’assurer la conciliation entre le principe de fraternité et la sauvegarde de l’ordre public. »

Concrètement : « Le Conseil constitutionnel prononce, d’une part, la censure des mots ‘au séjour irrégulier’ figurant au premier alinéa de l’article L. 622-4 du CESEDA, en jugeant que, en réprimant toute aide apportée à la circulation de l’étranger en situation irrégulière, y compris si elle constitue l’accessoire de l’aide au séjour de l’étranger et si elle est motivée par un but humanitaire, le législateur n’a pas assuré une conciliation équilibrée entre le principe de fraternité et l’objectif de valeur constitutionnelle de sauvegarde de l’ordre public. Le Conseil constate, en revanche, qu’une telle exemption ne doit pas nécessairement être étendue à l’aide à l’entrée irrégulière, qui, à la différence de l’aide au séjour ou à la circulation, fait naître par principe une situation illicite.

D’autre part, formulant une réserve d’interprétation, il juge que les dispositions précédemment citées du 3° de l’article L. 622-4 du CESEDA, qui instaurent une immunité pénale en cas d’aide au séjour irrégulier, ne sauraient, sans méconnaître le principe de fraternité, être interprétées autrement que comme s’appliquant également à tout autre acte d’aide apportée dans un but humanitaire que ceux déjà énumérés par ces dispositions. »

Pratiquement les passeurs, quelles que soient leurs motivations seront punis pénalement et les textes de lois devront être adaptés d’ici la fin de l’année. Une victoire à la Pyrrhus, sans conséquences ni lendemain pour les no border. On est aux antipodes de l’ « immense victoire » claironnée par les ONG et leurs avocats; ainsi que par des élus de gauche.

Au Parlement, députés et sénateurs ne sont pas d’accord, sur le projet de loi « asile et immigration » : fin juin, les sénateurs avaient durci le texte adopté en avril par l’Assemblée nationale, qui avait précisément assoupli le « délit de solidarité ». Une nouvelle écriture du texte devra donc tenir compte de la décision du Conseil constitutionnel. Alors, avec cette adaptation anodine, ce sera bien le peuple qui reprendra son propre gouvernement ; le principe constitutionnel primordial.

Maurice Pons, le mystérieux

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Il y a des hasards objectifs pour les amateurs de chasse subtile chez les bouquinistes. C’est quelques jours après la mort de Maurice Pons (1927-2016) que je trouvais dans une caisse de livre chez un brocanteur de Cologne (Gers), Embuscade à Palestro. Le décalage entre le nom allemand de la petite ville et le plus joli département de France aurait plu à Pons, ce magicien subtil de notre littérature qui jouait sur un fantastique subtil et élégant, discrètement pervers, aimablement cruel comme dans Rosa, Mademoiselle B et surtout son chef d’œuvre Les Saisons, où l’on peut lire cette devise de tous les rêveurs amoureux : « Je fermerai les yeux et je serai heureux. Une caresse vaut mille images. »

Entre Sartre et Bernard Frank

Mais il y a eu un autre Maurice Pons, plus engagé, qui dans deux romans a donné une lecture sans concession mais sans prêchi-prêcha démonstratif sur la guerre d’Algérie : Le passager de la nuit, récemment réédité dans la collection Point du Seuil et cette Embuscade à Palestro que j’avais trouvé dans une édition du Rocher de 1992 mais qui avait paru une première fois en 1958 chez Julliard sous le titre Le Cordonnier Aristote.

Contrairement aux autobiographies, les romans qui retracent le cheminement aléatoire de toute une génération ont le charme nostalgique rendu encore plus prégnant par la certitude d’avoir été plusieurs à traverser les mêmes saisons orageuses, à s’être enflammés pour les mêmes idées, les mêmes femmes, les mêmes paysages. C’est le cas d’Embuscade à Palestro. Pour situer ce livre, il faut imaginer qu’il serait le fils illégitime de l’Age de raison de Sartre et des Rats de Bernard Frank. A Sartre, il doit le désir d’engagement, le sens de l’histoire et de la responsabilité, la faculté d’indignation. A Bernard Frank, il emprunte, ce qui nous enchante davantage, la panoplie fifties, le goût du style, de l’alcool et la tendresse de la nuit.

L’insouciance sous Guy Mollet

Embuscade à Palestro se déroule sur quelques mois, à la veille des élections de janvier 56 qui devaient porter au pouvoir Guy Mollet. Même en s’appliquant à l’insouciance, la jeunesse frivole de Saint-Germain des Près a du mal à faire comme si de rien n’était. On parle d’envoyer des appelés en Algérie, et la Chambre vote à l’unanimité les pouvoirs spéciaux au gouvernement.

Pour certain, comme pour Trennberg, le dandy désespéré qui a passé son adolescence dans les camps de concentration et s’attend pourtant à recevoir sa feuille de route, il y a des ironies historiques qui fleurent bon l’ignominie. Quant à Roland Maillard, pion à Louis-Le-Grand, qui voit son premier roman accepté, il se demande s’il est vraiment décent d’écrire comme Giraudoux à un moment où son ami, metteur en scène communiste, voit la représentation de sa pièce empêchée par des nervis fascistes et finalement interdite par la préfecture de police.

Ce ne sont là que deux des nombreux personnages de Maurice Pons qui les multiplie à plaisir et nous les fait découvrir au cours de conversations, de soirées, de meetings et dans les caves à jazz où se croisent comédiennes débutantes, éditeurs réacs, lycéens en rupture de ban et militants du PCF.

Au bout du compte, il faudra que dix-neuf jeunes soldats meurent dans les gorges de Palestro pour que tout ce monde-là fasse le deuil de sa jeunesse et d’une époque tout entière.

Maurice Pons avait réussi là un grand roman polyphonique sans tomber dans les travers habituels du genre : grosse caisse et technicolor. Ce roman demeure un ensemble admirablement nuancé et qui garde, toujours, cette touche un peu mystérieuse, un peu secrète, qui caresse le récit et qui est la marque irremplaçable de l’auteur.

Alia Mamdouh, il était une fois l’Irak…

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« Je me suis toujours demandé si l’on pouvait n’être qu’à moitié patriote. Peut-on réguler le taux de manque, d’amour et de phobie que l’on a pour sa patrie comme on régule le taux de sucre dans le sang ? Il n’y a pas plus misérable que l’amour à sens unique. En l’occurrence celui d’un être solitaire, citoyen brisé qui bafouille en prononçant le nom de son pays. » Alia Mamdouh, Le Monde diplomatique, septembre 2011.

Le pays d’Alia Mamdouh, celui qu’elle raconte du moins, dans La Naphtaline, c’est l’Irak. Les quartiers chiites du Bagdad des années 1940 et 1950, Rufasa, Karkhi, la rue Al-Rasheed, où se croisaient aussi les tailleurs juifs et la minorité chrétienne. Ce que l’on peut ressentir, en exil, lorsque l’on raconte l’histoire de son enfance, dans un pays que l’on ne connaît plus, qui ne nous connaît plus ? La décomposition, la nostalgie myope de l’avant, et une forte odeur de naphtaline.

« Est-ce cela, être une fille ? » 

Dans son roman, paru au Caire en 1996, Alia Mamdouh ne cède pas un instant à la tentation du cliché oriental, du souk, de la cérémonie du mariage, du pèlerinage à Kerbala et des familles élargies réunies sous le même toit, dans la joie, le vacarme et le thé à la menthe. Son écriture rase les murs, entre le « je » intérieur et le « tu » rétrospectif, se met au plus près de son sujet, en occulte l’attendu pour faire surgir l’étonnant, la différence, et, au-delà des particularités de l’histoire d’une enfance, l’universel sentiment qui étreint les exilés. Elle écrit le roman de Bagdad parce qu’elle est et vit Bagdad. Elle est Houda, une fillette un peu négligée par son père au profit d’Adel, son frère cadet qu’elle trouve beau comme un dieu, mais au dire de ses proches, « Houda n’est pas une fille ». Elle rentre à la maison tachée de boue, joue avec les garçons des rues, ne se fait pas mal quand elle tombe et regarde d’un drôle d’oeil les femmes de sa famille. Sa grand-mère maternante et implacable, sa mère tôt disparue (« Bagdad ! Ma mère est ce qu’il y a de plus beau en toi… »), sa tante Farida qui épouse le voisin alcoolique et coureur, est-ce cela, être « une fille » ? Peut-être. Houda n’est pas convaincue. Mais à ses yeux, cela vaut sans doute mieux qu’être un homme. Ceux-ci sont entre les pages des fantômes insaisissables. L’oncle Moundir ne songe pas à consommer son mariage avec Farida, le père est absent de Bagdad et répudie son épouse lorsqu’elle tombe malade, les grands-pères sont morts depuis une éternité, les garçons tombent amoureux des filles aux cheveux lisses et brillants, manifestent leur soutien à Nasser au moment de la crise de Suez, distribuent des tracts communistes et hostiles au protectorat anglais en Irak…

Le voyage identitaire 

La Naphtaline pourrait être une saga familiale si Alia Mamdouh ne faisait sans cesse dévier le regard de son lecteur du particulier au grand tout, si la romancière passait, comme tant d’autres, de la violence politique à la douceur du foyer au lieu de mêler les deux avec un souci de vérité innocente, forcément crue.

Houda a grandi, elle n’est peut-être toujours pas « une fille », elle est sûrement toujours une sauvageonne, une rebelle, elle n’est pas devenue un homme pour autant. À la dernière ligne, un clin d’oeil d’Alia Mamdouh, exilée en Égypte, en Angleterre et aujourd’hui installée à Paris, à l’histoire de l’Irak et du monde arabe : « (…) Les pas de notre sang s’étalent comme un ruban inopiné. À suivre … »

La naphtaline

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Vous aussi vous avez versé une larme sur le discours de Macron au Panthéon?

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Quand la plume de Macron s’envole, c’est évidemment toujours vers des cieux plus grands, plus beaux et plus européens. Le discours du transfert des cercueils de Simone et d’Antoine Veil au Panthéon a tutoyé, dimanche 1er juillet, 2018, le Mont Parnasse.

Mnémosyne, fécondée par Jupiter (et en même temps Zeus), accouche alors de Calliope « le bien dire », de Clio « l’épopée », d’Erato « l’élégie », d’Euterpe « la musique », de Melpomène « le chant », de Polymnie « la pantomime », de Terpsichore « la poésie légère », de Thalie « la pastorale », et enfin d’Uranie « la céleste de l’astrologie ». Elles sont toutes là, les neuf – et les neuves –, et toute la portée préside au discours de notre apollon.

« Car la France aime Simone Veil »

Alors, peut-être avez-vous pleuré ce dimanche matin en écoutant, à l’heure de la messe, l’hymne de Manu à Simone ? Tout du moins avez-vous été ému ? Autrement vous n’avez pas de cœur… Car toutes les muses s’y sont mises pour nous tirer au moins une petite larme gratuite, une larme à l’œil. Une, au moins…

La sienne aussi. Brigitte est là, dans la tribune, et elle aussi, elle veille… Sans doute a-t-elle relu le discours de Sylvain Fort, biffant çà et là quelques envolées trop lyriques, mais adoubant d’un coup de Mont-Blanc la copie pratiquement parfaite : bon pour être lue et faire pleurer tout le monde et même mon Manu. Déformation professionnelle, Brigitte savait à l’avance que Manu serait ému. L’éloge funèbre est impeccable, implacable. Toutes les figures de l’épidictique s’y sont nichées.

D’emblée, Jupiter place son discours sous le signe de l’amour, parce qu’aimer c’est ce qu’il y de plus beau, aimer c’est voler plus haut. Toujours plus haut. A grand renfort d’hyperboles (pas moins de cinq entre la 3ème et la 5ème phrase), de termes laudatifs, de présent gnomique et de synecdoques, la causale claque comme une baffe dans la tête : « Car la France aime Simone Veil ». Ah bon ? La France, carrément ! Toute la France ? Une grande partie des Français, peut-être ?… Et encore… Qui sait ? Non, devant le cercueil de Simone, Manu ne vacille pas et nous explique pourquoi nous aimons Simone : nous aimons Simone parce qu’elle est une combattante. A l’endroit même où fut érigée par Louis XV une église en mémoire de celle qui appela en 451 les Parisiens à résister à l’invasion des Huns par ces paroles célèbres : « Que les hommes fuient, s’ils veulent, s’ils ne sont plus capables de se battre. Nous les femmes, nous prierons Dieu tant et tant qu’Il entendra nos supplications », succède plus de quinze siècles et demi plus tard une combattante « des droits humains », une « combattante de la paix […] une combattante de l’Europe » qui, ayant connu « la noirceur absolue, innommable des camps de la mort […] s’est battue pour la civilisation ». Alors, qu’aurait dit Simone, en « ces temps troublés que nous traversons » ? « Que l’humanité ne s’arrête pas à nos frontières. » Ouf… Nous voilà rassurés, la Terre est peuplée d’humains. Merci patron !

« J’ai fait ma part »

Et Jupiter de reprendre les rênes du char solaire européen piqué à Hélios alias Merkel pour nous conduire loin des « fadeurs iréniques et [d]es complications technocratiques » à la conquête d’une Europe « souveraine, unie, démocratique», qu’il invoquait dans son discours de La Sorbonne. L’horizon est beau, l’horizon est bleu, constellé à la douzaine et Jupiter jubile. L’éloge de Simone sert sa politique européenne. Alors, de nouveau, comme en 2017, on reprend les métaphores des « ruines », de la « noirceur », de la « barbarie », pour y substituer celles de la « construction », de la « lumière » et de « l’humanité ». On oppose par une série d’antithèses la fausse Europe à la vraie Europe, celle que Simone a voulu « par réalisme, non par idéalisme ; par expérience, non par idéologie ; par lucidité, non par naïveté ». Aussi entendons-nous en sourdine aiguë derrière l’éloge de Simone celui de Manu. Manu le Réaliste, Manu le Pragmatique, Manu le Lucide. Et les Cieux européens d’exulter. Et parce que Jupiter est, en plus de tout, polymorphe, il peut aisément, tel un passe-muraille, se glisser dans les entrailles du temple de tous les dieux pour y entendre les bruissements des « murmures de leurs conversations ». Manu a l’ouïe fine et le non tenace. Non au repli, non au découragement, non à la désespérance, Simone est notre oui, notre boussole, notre rempart contre les « passions tristes », évoquées à La Sorbonne. Et comme Jupiter est également polyglotte et parle la langue des héros, il sait ce que Simone dira aux « quatre chevaliers français qui dorment dans [l]e caveau » : « J’ai fait ma part. » Quelle émouvante prosopopée qui nous donne à entendre par la voix de Manu, celle de Simone.

A lire aussi: Entre ici Simone Veil…

Enfin, la Marseillaise retentit, en canon, et l’hymne de Jupiter devant le temple païen s’achève sur cette tendre supplique guerrière à Mnémosyne, pour que vivent les muses et que résonne le chant de cette « France que nous aimons » et que nous aimerions toujours pouvoir aimer.

Tour de France: les chevaliers de la fable ronde

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Sans le Tour, juillet serait banni du calendrier. Exclu de la compétition annuelle pour inanité de tempérament. Un septième mois qui ne doit son existence qu’à la permanence de cette Grande Boucle. Seule borne temporelle qui résiste à la frénésie d’un monde en mouvement. Seul repère qui nous fait croire et espérer dans la consistance de notre pays, de sa géographie intime à son âme vagabonde, de son patrimoine immarcescible à ses beautés naturelles. Tant que le Tour s’élancera durant trois semaines sur les routes secondaires, notre nation conservera sa mystique primaire.

Le Tour de soi

N’y voir qu’une course cycliste, c’est manquer de souffle et, aussi, à son devoir de citoyen. Car la flamme du Tour ravive, chaque été, des souvenirs enfouis et légitime la redevance télé. Cette épreuve est le miroir de notre identité, tantôt fontaine de jouvence, tantôt réceptacle de nos rêveries les plus abstraites. Regarder le Tour, se laisser emporter par sa geste chevaleresque et ses accents populaires, c’est d’une certaine façon reprendre possession de son destin chaotique. Refuser la productivité, la concurrence béate et toutes les injonctions de la performance qui hantent notre quotidien. Le Tour nous offre un répit salutaire dans nos activités brouillonnes et vaines. 21 étapes au compteur de cette édition 2018, soit 3 329 km entre le samedi 7 et le dimanche 29 juillet, entre Noirmoutier-en-l’Île et les Champs-Elysées, sans jamais grimper en danseuse, sans une goutte de sueur à son front, les fesses tranquillement lovées dans son canapé, juste un rafraîchissement à la main quand le peloton prendra le départ de l’inextinguible 7ème étape, longue de 231 km, le 13 juillet prochain entre Fougères et Chartres.

A lire aussi: C’était les forçats du Tour de France

Le vélo, par ses efforts violents et ses aléas répétés, nous enseigne l’humilité et le pardon. Dans une échappée solitaire, il y a un défi dérisoire et splendide qui illuminera nos après-midis poussifs et qui nous rendra si nostalgique. Par écran interposé, les forçats de la route feront rejaillir sur nous, une part de leur dignité. Peu de sportifs professionnels endossent à ce point des désirs frustrés, des victoires éclatantes ou des défaillances intérieures. Le Tour exhale les sentiments les plus puissants en quelques jours, il comprime la vie jusqu’à la faire exploser. Les 22 équipes de 8 coureurs qui partiront à l’assaut de notre Hexagone souvent incompris ne feront pas du tourisme vert. Ils endureront les pires conditions durant cet interminable périple. Ils goûteront même aux délices de trois nouvelles ascensions (Montée du Plateau des Glières, Col du Pré et Col du Portet), à 21,7 km de pavés taquins ou à 31 km pimentés de contre-la-montre individuel entre Saint-Pée-sur-Nivelle et Espelette. L’esprit d’équipe sera ardemment imploré dans la bonne cité de Cholet pour décrocher un chrono.

« Le Tour est mon manteau parce que je m’y sens enveloppé »

Alors, oui, à la veille du départ, on a des fourmis dans les jambes et on gamberge sur le passé glorieux. On relit Christian Laborde et son merveilleux portrait de Jean Robic, vainqueur en 1947 sur un cycle Genial Lucifer. On repense à la victoire de Bartali en 1948 que Jacques Goddet, le directeur du Tour casqué, qualifiait ainsi : « Jamais vainqueur, cependant, ne fut plus indiscutable ». Des surnoms restent gravés dans notre mémoire : Charly Gaul, « l’ange de la montagne », Federico Bahamontes, « l’aigle de Tolède » ou Eddy Merckx, « le cannibale ». Des images insoutenables aussi comme Simpson s’écroulant à deux kilomètres du Mont Ventoux. Des plus joyeuses par centaines, celles de Bobet vainqueur du Tour du Cinquantenaire en 1953, du mano à mano Anquetil-Poulidor en 1964 ou de Hinault enfilant son maillot jaune La Vie Claire-Wonder-Radar en 1985.

Et puis, quand démarre un nouveau Tour, on relit les classiques, le funambule Blondin, l’as des sprinters-chroniqueurs : « Le Tour est mon manteau parce que je m’y sens enveloppé, protégé et, ce qui m’est bien nécessaire, guidé. Ainsi, dans le cadre et l’encadrement du Tour, j’ignore la vacuité des jours et leurs agressions. En vérité, je crois qu’il n’existe que trois endroits privilégiés où l’adulte civilisé puisse éprouver sa liberté : un taxi, quand le chauffeur baisse le drapeau du compteur ; les toilettes, quand se ferme le verrou ; et le Tour de France, quand la course situable et intouchable nous livre à la plus délectable des solitudes : celle qui est peuplée ».

Le Tour de France: Un beau roman, une belle histoire

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Sur le Tour de France

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Face à Trump, Macron a choisi le Qatar

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En quête d’influence au Moyen-Orient, la France se rapproche sans le dire du Qatar, face à une Arabie saoudite acquise à l’Amérique de Donald Trump. C’est déjà la troisième rencontre entre Emmanuel Macron et l’émir al-Thani. Un clin d’oeil qui ne sera pas ignoré par l’Iran…


Emmanuel Macron reçoit officiellement, ce vendredi 6 juillet, l’émir du Qatar, le cheikh Tamim ben Hamad al-Thani, à l’Elysée. Il s’agit déjà de leur troisième rencontre depuis l’élection du président français, preuve s’il en est de l’attachement qui lie la France et le Qatar depuis de nombreuses années. Une longue et riche histoire commune, qui remonte à l’indépendance de ce petit mais puissant émirat gazier. Un Etat entouré par des puissances autrefois alliées, puisque toutes membres du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), mais qui semblent aujourd’hui redouter, pour certaines, que son émancipation ne leur fassent de l’ombre. 

Au Qatar, Paris a toujours levé le Doha

En 1972, un an après l’indépendance du Qatar, la France fut l’un des premiers pays au monde à accueillir une mission diplomatique qatarie. En 1994 puis en 1998, la signature d’accords de défense scellent la coopération franco-qatarie, encore renforcée par l’intervention militaire conjointe en Libye, en 2011, et par la participation du Qatar aux frappes aériennes de la coalition internationale en Syrie. Cette coopération militaire s’est également illustrée par la signature, le 7 décembre dernier, de 11 milliards d’euros de contrats avec Doha, portant notamment sur la vente d’avions Rafale et de blindés.

Si la coopération entre nos deux pays est, avant tout, économique – selon le FMI, la France était le cinquième fournisseur du Qatar en 2015, avec une part de marché évaluée à 6,3% et, selon l’ambassade de France à Doha, le Qatar était en 2017 le deuxième client de la France dans la région du Golfe -, elle s’exerce aussi dans les domaines de la culture, du sport, de l’éducation et de la recherche.

En témoignent la présence de plusieurs branches délocalisées d’universités ou grandes écoles françaises à la Cité de l’Education de Doha, ou le choix de faire confiance à l’architecte Jean Nouvel pour les plans du Musée national du Qatar. Le fait que les enfants de l’émir al-Thani bénéficient, depuis plusieurs décennies, de précepteurs spécialement venus de France est également un symbole fort, de même que la désignation, en 2012, du Qatar comme membre associé de l’Organisation internationale de la francophonie. Mentionnons aussi l’élection de Moza bint Nasser Al Missned, la mère de l’émir actuel, à l’académie des Beaux-Arts. Sans parler du rachat de l’emblématique club de football du Paris Saint-Germain, ou du succès de la version française de la chaîne de télévision sportive BeIn Sports, lancée en 2012 par le groupe Al Jazeera.

Partie de Golfe à distance

Cette fructueuse histoire commune fait du Qatar le meilleur allié de la France au Moyen-Orient. Néanmoins, après une présidence Sarkozy marquée d’un tropisme pro-Doha et une présidence Hollande ayant cru bon de prendre le parti de Riyad, la diplomatie française se garde désormais de trancher entre les deux camps. Camps qui se déchirent, depuis que l’Arabie saoudite et ses alliés ont rompu de façon infondée leurs relations diplomatiques et imposé un blocus économique au Qatar en juin 2017, alléguant de complicités supposées du pays avec le « terrorisme international » et voyant d’un mauvais œil le rapprochement de Doha avec Téhéran.

La France refuse donc de choisir son camp – en apparence, du moins. N’est-ce pas grâce à cette posture que le Premier ministre libanais, en visite prolongée à Riyad, a pu regagner son pays en passant par Paris ?

A lire aussi: Arabie Saoudite-Qatar: l’histoire d’une rivalité

Pour le reste, la fréquence des rencontres et contacts entre Emmanuel Macron et Tamim al-Thani parle d’elle-même. Surtout, les diplomates français ont bien conscience que l’Arabie saoudite est acquise aux Etats-Unis, et que Riyad favorisera toujours Washington sur Paris. Et ce depuis le 14 février 1945, jour de la signature du pacte du Quincy, assurant aux Etats-Unis un accès privilégié au pétrole du Royaume, en échange d’une protection militaire en cas d’agression.

Des signes qui ne trompent pas

De fait, la stabilité de l’Arabie saoudite fait désormais partie des « intérêts vitaux » de l’Oncle Sam, de même que la protection inconditionnelle de la famille Saoud et le leadership régional de la pétromonarchie. Une relation d’interdépendance qui ne semble pas près de s’interrompre, tant Washington a la garantie d’avantages économiques importants, et Riyad celle de bénéficier du gigantesque marché étatsunien, ainsi que de la sécurité militaire offerte par l’armée américaine. La remise en cause par les Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien ne pourra que renforcer cette relation avec l’Arabie saoudite. 

En septembre dernier, alors qu’il recevait pour la première fois l’émir du Qatar, Emmanuel Macron a officiellement « réaffirmé la volonté de la France, qui entretient des relations d’amitié et de confiance avec tous les pays impliqués dans [la crise du Golfe], de jouer un rôle actif, pour qu’une issue rapide soit trouvée à cette situation ». Une manière de ménager la chèvre et le chou, qui ne doit pas faire illusion.

Car c’est bien le Qatar que l’Elysée soutient sans réserve, le président français ayant à cette même occasion demandé la levée « le plus rapidement possible » des « mesures d’embargo affectant les populations » qataries, en particulier celles touchant les familles et étudiants vivant dans les pays voisins à l’origine du blocus, dont l’Arabie saoudite, le Bahreïn et les Emirats arabes unis.

Un Qatar de plus en plus France-compatible

La France d’Emmanuel Macron envoie donc de nombreuses marques de soutien au Qatar. Pays qui, pour ne rien gâcher, semble de plus en plus fréquentable du point de vue du respect des droits de l’Homme. Des efforts salués en avril par le président de la Commission des droits de l’Homme du Parlement européen, Antonio Panzeri , qui, après s’être rendu à Doha, a affirmé avoir « constaté des avancées positives en matière de droits humains » et se réjouir « des prochains développements dans ce domaine », se félicitant « de l’accord […] signé entre le ministère du Travail [qatari] et l’Organisation internationale du Travail (OIT) ». L’ouverture d’un bureau de l’OIT dans la capitale qatarie devrait assurer aux ouvriers travaillant sur les chantiers du Mondial de football 2022 de meilleures conditions de vie.

Cette nouvelle rencontre, aujourd’hui à Paris, entre les deux jeunes chefs d’Etat devrait permettre de réaliser un tour d’horizon et d’actualiser notre relation après la dénonciation de l’accord avec l’Iran.

Sophie Montel à Florian Philippot: au revoir Tristesse!

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Hier, Sophie Montel a claqué la porte des Patriotes, le parti de Florian Philippot dont elle était l’éternel bras droit. Elle explique à David Desgouilles pourquoi elle a dû faire ce choix, renoncer à « Peter Pan » Philippot et à la « morne plaine » du souverainisme français.


Nous sommes dans un restaurant d’une zone commerciale de Chateaufarine, à l’entrée ouest de Besançon. Sophie Montel semble y avoir ses habitudes. Elle m’y a donné rendez-vous une heure auparavant. En fin d’après-midi, j’ai en effet appris qu’elle avait claqué la porte des Patriotes, le nouveau parti de Florian Philippot. Cela ne m’a étonné qu’à moitié. Elle m’avait déjà confié ses doutes au printemps. C’était en off, comme on dit – ce truc qu’on ne respecte plus guère de nos jours -, mais nous faisons partie du « vieux monde », n’est-ce pas ?

« La divine solitude » de Florian Philippot et « l’affaire Geneviève de Fontenay »

Dans son communiqué de départ, Sophie Montel évoque la « divine solitude » de Florian Philippot. Elle vise quatre personnes qui constituent « une cour » autour du président-fondateur des Patriotes : son frère Damien, Ferial Mostefai, Franck de Lapersonne et Joffrey Bollée. Dès la fin du mois septembre de l’an dernier, en fait, elle se rend compte qu’elle va devenir « moins essentielle » dans l’organisation de Florian Philippot. Elle évoque « une accumulation d’événements » qui lui ont permis de comprendre que l’énarque s’enfermait dans sa bulle, avec ses trois courtisans.

C’est ce qu’elle appelle « l’affaire Geneviève de Fontenay » qui tient lieu de point d’orgue à son courroux. Il ne lui en a rien dit. Il fait tout dans son dos, alors que quelques jours avant ils ont passé en revue l’actualité du parti, à Strasbourg. « A aucun moment il ne me dit qu’il va tenir une conférence de presse avec Geneviève de Fontenay. Je n’ai rien contre elle. J’imagine qu’avec son passé à la tête de Miss France on la repère facilement dans la rue et qu’on lui demande des selfies. Mais politiquement, je ne vois pas l’intérêt », regrette-t-elle, dépitée. C’est pile à ce moment-là que Sophie Montel m’avait confié ses doutes, au printemps. La « dame au chapeau » a donc été un révélateur de la méthode de direction de Philippot, qui s’est retournée contre lui, lorsque Madame de Fontenay a fini par le débiner en public sur une chaîne info. « Elle lui a fait la totale ! ».

Révélateur de la soif de buzz du président des Patriotes, mais aussi de sa méthode de fonctionnement qui motive aujourd’hui le départ de Sophie Montel. Elle décrit la méthode : mettre devant le fait accompli. « Il a créé une équipe nationale, à laquelle il sert de la bouillie pour chat. Tout le monde applaudit, tout le monde dit bravo. J’ai toujours critiqué le bureau politique du FN que je n’avais jamais trouvé à la hauteur, mais là on est encore descendu de quatre étages.»

« Il me fait penser, par moment, à Peter Pan »

C’est à ce moment, alors qu’on nous sert l’entrée, que Sophie Montel semble vraiment affectée par ce départ. Il y a trois jours, elle a eu un entretien avec « Florian ». Elle s’est retrouvée « devant un mur », un homme qui « se réfugie derrière des bricoles », comme ces tweets d’assistants parlementaires de l’élue franc-comtoise qui critiquent le président des Patriotes. Elle lui répond que si des gens qui se sont engagés pour lui se voient désormais contraints d’attirer son attention en twittant, c’est très révélateur de sa propre communication au sein de son parti. « Il me fait penser, par moment, à Peter Pan ». Cet enfant qui ne veut pas grandir a été touché par la manière dont il a été répudié du jour au lendemain par Marine Le Pen. Il a été, pendant des années, son principal collaborateur. Si mal considéré, « il a pris un gros coup sur la tête et ne s’en est jamais réellement remis, assure Sophie Montel. Mois après mois, je l’ai vu dévisser. Il me semble perdu. Je ne le reconnais plus ».

A lire aussi: Philippot: « Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’au FN la défaite en arrangeait plus d’un »

On en arrive à ceux qui « influencent » Florian Philippot, et en premier lieu son frère. Le sujet des relations entre les frères Philippot commence à être à la mode. Différents portraits ont déjà évoqué ce point sensible dans la presse. Sophie Montel les confirme. En présence du frère aîné, le cadet devient transparent. Il s’efface. Rentre sous terre. « Alors que s’il y en a un qui est doué, c’est le plus jeune », ajoute-t-elle, sûre de son fait. D’une phrase, elle exécute Franck de Lapersonne : « De Gaulle avait Malraux, Florian a Franck de La Personne ! ».

« Si c’est pour repartir avec une Le Pen… »

Et maintenant, que va-t-elle faire ? Après avoir pris des vacances, et achevé son livre, auquel elle devrait ajouter un chapitre, elle sera sans doute contrainte de faire autre chose que de la politique, elle qui ne fait que ça depuis la fin de ses études. Elle a encore deux mandats, l’un à Strasbourg, qui finit l’an prochain, l’un au Conseil régional à Dijon, qui s’éteint en 2020 ou 2021. Pour la première fois, il faudra qu’elle regarde ailleurs. Et souhaiter que la France suive le modèle de l’Italie. De l’autre côté des Alpes, « on transcende les clivages pour le bien du pays ». A côté, le paysage politique français « est désespérant ». Espérer que s’affirme un « Macron du souverainisme » qui emporte tout sur son passage, surgi de nulle part. Sophie Montel l’attend mais ne semble pas y croire tant que ça.

Puisqu’elle semble se muer d’actrice en observatrice, je tente de la faire réagir sur diverses personnalités. Marion Maréchal ? Elle n’a jamais été très enthousiaste sur le personnage. « Si c’est pour repartir avec une Le Pen, continuer avec la PME familiale… Et puis se projeter à dix ans, à quoi ça rime ? Copé a essayé, on a vu le résultat. La situation européenne est tellement instable qu’il est illusoire de se projeter autant sur le long terme ». François Asselineau ? « Chez lui, ils sont très bien formés, comme ceux de la France insoumise », mais le personnage a ses limites, celles « d’un bon prof », qui manque d’incarnation. Nicolas Dupont-Aignan ? « L’union des droites, ce n’est pas ma tasse de thé. Ce qui m’intéresse, c’est l’union du peuple français. Ce n’est pas mon truc. » Elle a pourtant reçu des mots sympathiques, ces derniers jours, de la part de la garde rapprochée de NDA. Mais non décidément, le positionnement actuel du président de Debout La France (DLF) ne lui sied pas. Laurent Wauquiez ? « Niet ! Je n’ai pas passé trente ans de ma vie à critiquer ces gens qui font des promesses électorales pour les rejoindre ensuite. Je n’irai pas à la soupe. »

La « morne plaine » du souverainisme français

Finalement, Sophie Montel ne se positionne pas en observatrice. Elle est encore politique. On lui demande son avis sur des personnalités et répond à une question que nous ne lui avons pas posée : rejoindrait-elle oui ou non les personnalités citées. Elle n’a pas encore fait son deuil.

Elle dresse un bilan désolant de la sphère souverainiste dont elle espérait tant. « Morne plaine », lâche-t-elle. Cela tient sans doute, analyse-t-elle, au fait que tous ces gens sont très « Le Chef » et passent davantage de temps à couper les têtes qui dépassent autour d’eux qu’à se battre pour la cause avec un minimum de désintéressement.

Elle montre aussi plein de bon sens quand on tente de lui extorquer un pronostic sur les européennes de 2019. Il est impossible d’en faire un. La politique va à toute vitesse, la situation italienne le prouve. Qui sait ce qui se passera d’ici-là et bouleversera le paysage politique continental et national ?

Une claque et salut

C’est le moment que je choisis pour lui parler de son passé. Et notamment sa fréquentation du mouvement « Terre et Peuple » de Pierre Vial. Elle répond qu’elle n’en a jamais été membre. Qu’elle a été invitée, « comme tous les secrétaires départementaux du FN », à fêter le solstice avec ces drôles d’oiseaux. Pas davantage. L’histoire de Sophie Montel qui danse nue dans la forêt, c’est une rumeur entretenue par d’anciens mégrétistes qui ont peut-être eux-mêmes dansé nus dans la forêt. En mangeant mon dessert, je suis tenté de la croire. Tout ce qu’elle me raconte depuis deux heures sur la scène souverainiste ne me semble pas compatible avec la participation à ce genre de dinguerie.

A lire aussi: Le Pen-Philippot: ils se sont tant aimés…

Il est près de vingt-trois heures. Sophie Montel revient sur « Florian », « triste », « tellement affecté » par la disgrâce de Marine Le Pen, avec qui les relations avaient été si fortes pendant tant d’années, lorsqu’elle lui laissait faire la pluie et le beau temps au Front. Montel parle d’un enfant perdu. « Peter Pan », qui aime user de bisounoursisme sur les réseaux sociaux. Je lui fais remarquer qu’elle y a bien participé avec lui, fut un temps. Elle le reconnaît. Elle a elle-même beaucoup d’affection pour ce Peter Pan. Elle espère que ce départ provoquera chez lui un sursaut. Qu’il aura l’effet d’une paire de claques qu’on donne à un gosse pour le faire grandir un peu, et qu’on ne peut pas lui donner réellement parce que « c’est un homme de trente-sept ans ». Elle l’espère mais elle n’a pas l’air d’y croire vraiment. Sophie Montel est en train de tirer sa révérence. Après 2021, il est bien possible qu’on n’entende plus jamais parler d’elle. Elle aura tourné le dos aux PME familiales et autres boutiques. Au souverainisme et sa morne plaine. Avec beaucoup, beaucoup de regrets.

Dérapage

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Philippe Lançon, résilient par le sang versé

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Philippe Lançon. Photo : Hannah Assouline.

Dans Le lambeau (Gallimard, 2018), Philippe Lançon raconte sa vie après le massacre de Charlie hebdo, dont il ressort défiguré. A la banalité du récit hospitalier vient se greffer le ravissement des références culturelles qui l’aident à revivre. Mais aucune analyse politique n’accompagne son récit.


Le 7 janvier 2015 est une date déjà gravée dans notre mémoire nationale. C’est le jour où les frères Kouachi débarquent à Charlie Hebdo lourdement armés, et y perpètrent leur attentat. Journaliste et critique à Libération et Charlie Hebdo, Philippe Lançon était présent, ce jour-là, à la conférence de rédaction du petit journal anar’ que plus grand monde ne lisait… mais que les islamistes avaient toujours dans le viseur.

Lançon est l’un des rares survivants de ce massacre. Il a vu les jambes des tueurs et est resté allongé parmi ses amis morts pendant de terrifiantes minutes. Touché par balle à la mâchoire, il est défiguré et subit plusieurs passages en bloc opératoire.

Le témoignage d’un survivant 

Le récit effleure à peine la «vie d’avant». De même, l’attentat lui-même est rapidement évoqué. L’écrivain raconte dans Le Lambeau sa difficile reconstruction faciale. Sa vie, mise entre parenthèses, va dépendre de sa chirurgienne Chloé.

Un miraculé qui va s’épancher sur ses souffrances ? A première vue, cette perspective de lecture peut rebuter certains lecteurs repus d’une époque envahie par la psychologie et l’émotion.

Mais Lançon nous offre un récit distancé. Tout est dit et détaillé de son calvaire, mais l’abnégation donnée à ne pas livrer un récit déprimant charme. Lançon souffre, mais n’est pas souffreteux. La douleur physique qu’il ressent est pourtant de celles qu’il devient vite impossible de différencier de l’incommodité. Lançon a attendu deux ans pour trouver le ton juste : quand on est enfermé dans la souffrance, on ne peut plus se projeter. Il traverse les épreuves (médicale, amoureuse ou professionnelle) sans tomber dans le victimaire.

La culture occidentale, rempart à la barbarie islamiste ?

Homme de gauche (son adoration de Cuba, sa tendresse pour Hollande et des indices d’antiaméricanisme le confirment), Lançon ne propose pas d’analyse « politique » à son drame. Il confesse avoir des moments de panique ou de gêne, notamment quand il se trouve confronté à certains individus typés dans le métro. Mais on n’en saura guère plus. Peur du hors-sujet ou de l’amalgame ? « Vous n’aurez pas ma haine » ? Non, la guerre contre le terrorisme ne fait que commencer et Lançon n’a simplement jamais souhaité y prendre part.

A la frivolité du critique littéraire qui s’apprêtait à « affronter » Houellebecq en interview avant l’attentat, une certaine distance a laissé toute la place. Lançon n’a pourtant aucun cynisme et parvient même à faire sourire.

Isolé du monde, son séjour hospitalier est un long retour parmi les vivants. Lançon s’attarde sur les petits détails des soins. A la morne banalité du récit hospitalier vient se greffer le ravissement des références culturelles qu’il convoque avec vélocité. Les mots de Proust et Kafka, la musique de Bach ou la peinture de Vélasquez sont pour lui – avec la reprise lente de l’écriture – les meilleures béquilles. Le récit s’achève sur le 13 novembre, où l’islamisme tue avec encore plus d’ampleur. Lançon est alors loin de Paris.

Le lambeau - Prix Femina 2018

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Moscou, Delhi et Téhéran sortent le grand jeu

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iran inde russie chine
Le président iranien Hassan Rohani rencontre son homologue russe Vladimir Poutine, Ufa, Russie, juillet 2015. Sipa. Numéro de reportage : AP21762467_000081

La Chine n’a pas de pétrole, mais plein d’idées. Son projet de « nouvelle route de la soie » vise à relier par la route et le rail l’empire du Milieu à la Grande-Bretagne en passant par le Kazakhstan, la Russie, la Pologne, l’Allemagne et la France. Dans l’océan Indien, la République populaire tisse d’ores et déjà un « collier de perles » entre différents ports et finance directement la construction de la base navale de Gwadar (Pakistan). Pour Pékin, il s’agit d’élargir son assise maritime au-delà de la mer de Chine, quitte à inquiéter ses rivaux indiens et américains.

Un rêve russe

Plus circonspecte, la Russie bénéficie des retombées du transit entre la Chine et l’Europe, mais ne s’en satisfait pas complètement. Son rêve ? Devenir un gigantesque centre eurasiatique. Pour ce faire, Moscou se rapproche de deux autres grandes puissances : l’Inde et l’Iran. Le vieux projet de corridor nord-sud entre les trois pays a été relancé il y a deux ans afin de constituer un axe long de 7 200 km. À New Delhi, le gouvernement applaudit car, n’ayant toujours pas réglé ses querelles frontalières avec la Chine et le Pakistan, l’Inde reste enclavée sur le plan terrestre. Paradoxalement, la relance des sanctions américaines contre l’Iran pourrait consolider l’alliance indo-irano-russe. Par cette combinaison bateau-train-route de Saint-Pétersbourg à Bombay, Vladimir Poutine gagnerait un meilleur accès aux mers chaudes en s’épargnant la longue boucle logistique qui passe par la mer du Nord, Gibraltar et le canal de Suez.

Payer en roubles et en roupies

Mais le plus dur reste à faire : financer cet investissement titanesque sans passer par le dollar. L’Inde et la Russie devront ainsi « dédollariser » leurs échanges avec l’Iran afin de commercer en roupies et en roubles. Sans quoi, il sera compliqué de moderniser le port iranien de Bandar Abbas qui donne sur le golfe Persique. Quant au projet de grand canal reliant la Caspienne à l’océan Indien via l’Iran, il paraît encore très chimérique. Bref, le grand jeu est loin de se terminer.

La France atlantiste ou le naufrage de la diplomatie

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« Délit de solidarité » : la victoire à la Pyrrhus des no border

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Cédric Herrou au festival de Cannes, mai 2018. SIPA. AP22203124_000005

En réponse à l’ami des migrants, Cédric Herrou, le Conseil constitutionnel a estimé, comme l’ont repris les grands médias, « qu’une aide désintéressée au séjour irrégulier ne saurait être passible de poursuites, au nom du ‘principe de fraternité’ « . Mais la « victoire » des no border n’est que symbolique. 


Notre planète connaît, depuis le début du XXe siècle, une expansion démographique inouïe dans l’histoire de l’humanité : une multiplication par huit de la population (de 1 milliard à bientôt 8…). Les questions de l’occupation de l’espace habité et de sa stabilité socio-économique, puis politique, deviennent donc des problèmes sans précédent historique. Et comparer les mouvements de population des siècles précédents avec ceux du XXIe siècle n’a aucun sens. En effet la pression immigratoire que subit le continent européen depuis un demi siècle a concerné des millions de personnes, le mouvement s’accentuant récemment et se dramatisant (exploitation cynique et vénale de la crédulité des migrants par des entreprises de trafic d’êtres humains et leurs complices; morts dans des conditions terribles).

Le droit à émigrer n’est pas un droit à immigrer

En droit se posent plusieurs questions relatives à l’attitude que les pays de destination (et non pas d’accueil) doivent avoir face à ces centaines de milliers de personnes qui tentent de pénétrer sur leurs territoires. Le terme généralement utilisé de « migrants » est déjà intenable car il établit un amalgame entre les réfugiés, demandeurs d’asiles, les fugitifs qui tentent d’échapper aux autorités judiciaires de leurs pays, les clandestins qui pensent trouver aides sociales et emplois. Car les vrais immigrants se présentent aux frontières, aux services d’immigration officiels, munis des documents que suppose l’entrée sur le territoire de toute nation par le monde. Entrer sur le territoire national en fraude est passible de sanctions pénales sans parler de l’expulsion.

Cette protection de la nation, du lien à la nation, et donc du sentiment national s’intègre aux principes essentiels communs à l’humanité, principes qui ont été posés par des textes à vocation universelle, le plus souvent des textes internationaux.

  • La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, en France (1789)
  • La Déclaration universelle des droits de l’homme, des Nations Unies (1948)
  • La Convention européenne des droits de l’homme, du Conseil de l’Europe (1950)
  • Le Pacte international des Nations Unies sur les droits civils et politiques (1966)
  • La Convention internationale sur la discrimination raciale, des Nations Unies (1981)
  • La Charte des droits fondamentaux, Union Européenne (2000)

Le droit pour la nation de sauvegarder son existence est affirmé par l’article 4 du Pacte des Nations unies pour les droits civils et politiques : « Dans le cas où un danger […] menace l’existence de la Nation, [celle-ci peut] prendre […] des mesures [de sauvegarde] dans le respect du droit des minorités ». De ce texte on infère généralement, que la minorité, si elle doit être respectée, n’est que la minorité et l’exception, et donc que la règle est posée par la majorité historique et culturelle de la nation.

Le Pacte des Nations unies, dans ses articles 1 à 5, mais aussi la Déclaration universelle des droits de l’homme (article 13) proclament le droit à émigrer. Mais le droit de quitter son pays et, d’ailleurs aussi, celui d’y revenir, n’est nullement le droit d’immigrer qui, lui, n’existe pas et n’est visé par aucun texte sur l’immigration. Entrer dans un pays en fraude, ou même s’y maintenir en fraude, constitue une infraction administrative, qui peut devenir une infraction pénale. En France, peut être puni d’une peine de prison de trois ans l’étranger qui a tenté de se soustraire à une mesure de reconduite à la frontière (article 27, Ordonnance du 2 novembre 1945, désormais, devenue, depuis l’Ordonnance du 24 novembre 2004, l’article L 624-1 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers).

La décision ambigüe du Conseil constitutionnel

Dans un contexte politiquement très tendu, dans tous les pays d’Europe, sur la question migratoire survient cette décision du Conseil constitutionnel français après qu’il eut été saisi dans le cadre de la Question prioritaire de constitutionnalité (QPC) par les avocats d’un personne condamnée pénalement pour l’assistance qu’elle offrait à des migrants franchissant illégalement la frontière franco-italienne. Cette décision n’a pas encore été publiée dans son intégralité, à l’heure où j’écris ; toutefois, un communiqué de presse officiel a été publié par le Conseil.

Comme bien souvent, hélas, les médias cherchent le sensationnel ou une confirmation de leurs engagements idéologiques. Et ont cru voir dans cette décision une victoire de la cause no border. Par delà les émotions variées, quelle sera la portée pratique juridique de cette décision ?

Le fait que la Fraternité soit consacrée comme valeur constitutionnelle de notre République n’est ni incongru ni si nouveau. Elle est inscrite comme devise en l’article 2 de la Constitution : « La devise de la République est ‘Liberté, Égalité, Fraternité’. Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».

Le texte pénal qui était soumis à la censure du Conseil devra être réformé. Il s’agit du L. 622-1 et du L.622-4 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA). Citons le Conseil : « En application du premier alinéa de l’article L. 622-1 de ce code, le fait d’aider directement ou indirectement un étranger à entrer, circuler ou séjourner irrégulièrement en France est un délit puni de cinq ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende. Toutefois, son article L. 622-4 prévoit plusieurs cas d’exemption pénale en faveur des personnes mises en cause sur le fondement de ce délit. Le 3° de ce même article accorde quant à lui une immunité pénale à toute personne physique ou morale ayant apporté une telle aide à un étranger lorsque cet acte « n’a donné lieu à aucune contrepartie directe ou indirecte et consistait à fournir des conseils juridiques ou des prestations de restauration, d’hébergement ou de soins médicaux destinées à assurer des conditions de vie dignes et décentes à l’étranger, ou bien toute autre aide visant à préserver la dignité ou l’intégrité physique de celui-ci ».

Or, selon le Conseil : « Il découle de ce principe [de Fraternité] la liberté d’aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national ».

Les passeurs seront punis

Il y a là, de prime abord, une imprécision dans l’expression juridique car le Conseil semble faire un amalgame entre « séjour » et « entrée » sur le territoire national. L’activité de passeur, qui va chercher des clandestins pour les aider à entrer illégalement sur le territoire n’est pas une activité humanitaire. Mais un délit.

D’ailleurs, le Conseil le précise aussitôt : « Rappelant toutefois, selon sa jurisprudence constante, qu’aucun principe non plus qu’aucune règle de valeur constitutionnelle n’assure aux étrangers des droits de caractère général et absolu d’accès et de séjour sur le territoire national et qu’en outre, l’objectif de lutte contre l’immigration irrégulière participe de la sauvegarde de l’ordre public, qui constitue un objectif de valeur constitutionnelle, le Conseil constitutionnel juge qu’il appartient au législateur d’assurer la conciliation entre le principe de fraternité et la sauvegarde de l’ordre public. »

Concrètement : « Le Conseil constitutionnel prononce, d’une part, la censure des mots ‘au séjour irrégulier’ figurant au premier alinéa de l’article L. 622-4 du CESEDA, en jugeant que, en réprimant toute aide apportée à la circulation de l’étranger en situation irrégulière, y compris si elle constitue l’accessoire de l’aide au séjour de l’étranger et si elle est motivée par un but humanitaire, le législateur n’a pas assuré une conciliation équilibrée entre le principe de fraternité et l’objectif de valeur constitutionnelle de sauvegarde de l’ordre public. Le Conseil constate, en revanche, qu’une telle exemption ne doit pas nécessairement être étendue à l’aide à l’entrée irrégulière, qui, à la différence de l’aide au séjour ou à la circulation, fait naître par principe une situation illicite.

D’autre part, formulant une réserve d’interprétation, il juge que les dispositions précédemment citées du 3° de l’article L. 622-4 du CESEDA, qui instaurent une immunité pénale en cas d’aide au séjour irrégulier, ne sauraient, sans méconnaître le principe de fraternité, être interprétées autrement que comme s’appliquant également à tout autre acte d’aide apportée dans un but humanitaire que ceux déjà énumérés par ces dispositions. »

Pratiquement les passeurs, quelles que soient leurs motivations seront punis pénalement et les textes de lois devront être adaptés d’ici la fin de l’année. Une victoire à la Pyrrhus, sans conséquences ni lendemain pour les no border. On est aux antipodes de l’ « immense victoire » claironnée par les ONG et leurs avocats; ainsi que par des élus de gauche.

Au Parlement, députés et sénateurs ne sont pas d’accord, sur le projet de loi « asile et immigration » : fin juin, les sénateurs avaient durci le texte adopté en avril par l’Assemblée nationale, qui avait précisément assoupli le « délit de solidarité ». Une nouvelle écriture du texte devra donc tenir compte de la décision du Conseil constitutionnel. Alors, avec cette adaptation anodine, ce sera bien le peuple qui reprendra son propre gouvernement ; le principe constitutionnel primordial.

Hitchcock, Nimier, les conseils de mon chien, etc.

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Maurice Pons, le mystérieux

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Maurice Pons. ©ULF ANDERSEN / AURIMAGES / ULF ANDERSEN / AURIMAGES

Il y a des hasards objectifs pour les amateurs de chasse subtile chez les bouquinistes. C’est quelques jours après la mort de Maurice Pons (1927-2016) que je trouvais dans une caisse de livre chez un brocanteur de Cologne (Gers), Embuscade à Palestro. Le décalage entre le nom allemand de la petite ville et le plus joli département de France aurait plu à Pons, ce magicien subtil de notre littérature qui jouait sur un fantastique subtil et élégant, discrètement pervers, aimablement cruel comme dans Rosa, Mademoiselle B et surtout son chef d’œuvre Les Saisons, où l’on peut lire cette devise de tous les rêveurs amoureux : « Je fermerai les yeux et je serai heureux. Une caresse vaut mille images. »

Entre Sartre et Bernard Frank

Mais il y a eu un autre Maurice Pons, plus engagé, qui dans deux romans a donné une lecture sans concession mais sans prêchi-prêcha démonstratif sur la guerre d’Algérie : Le passager de la nuit, récemment réédité dans la collection Point du Seuil et cette Embuscade à Palestro que j’avais trouvé dans une édition du Rocher de 1992 mais qui avait paru une première fois en 1958 chez Julliard sous le titre Le Cordonnier Aristote.

Contrairement aux autobiographies, les romans qui retracent le cheminement aléatoire de toute une génération ont le charme nostalgique rendu encore plus prégnant par la certitude d’avoir été plusieurs à traverser les mêmes saisons orageuses, à s’être enflammés pour les mêmes idées, les mêmes femmes, les mêmes paysages. C’est le cas d’Embuscade à Palestro. Pour situer ce livre, il faut imaginer qu’il serait le fils illégitime de l’Age de raison de Sartre et des Rats de Bernard Frank. A Sartre, il doit le désir d’engagement, le sens de l’histoire et de la responsabilité, la faculté d’indignation. A Bernard Frank, il emprunte, ce qui nous enchante davantage, la panoplie fifties, le goût du style, de l’alcool et la tendresse de la nuit.

L’insouciance sous Guy Mollet

Embuscade à Palestro se déroule sur quelques mois, à la veille des élections de janvier 56 qui devaient porter au pouvoir Guy Mollet. Même en s’appliquant à l’insouciance, la jeunesse frivole de Saint-Germain des Près a du mal à faire comme si de rien n’était. On parle d’envoyer des appelés en Algérie, et la Chambre vote à l’unanimité les pouvoirs spéciaux au gouvernement.

Pour certain, comme pour Trennberg, le dandy désespéré qui a passé son adolescence dans les camps de concentration et s’attend pourtant à recevoir sa feuille de route, il y a des ironies historiques qui fleurent bon l’ignominie. Quant à Roland Maillard, pion à Louis-Le-Grand, qui voit son premier roman accepté, il se demande s’il est vraiment décent d’écrire comme Giraudoux à un moment où son ami, metteur en scène communiste, voit la représentation de sa pièce empêchée par des nervis fascistes et finalement interdite par la préfecture de police.

Ce ne sont là que deux des nombreux personnages de Maurice Pons qui les multiplie à plaisir et nous les fait découvrir au cours de conversations, de soirées, de meetings et dans les caves à jazz où se croisent comédiennes débutantes, éditeurs réacs, lycéens en rupture de ban et militants du PCF.

Au bout du compte, il faudra que dix-neuf jeunes soldats meurent dans les gorges de Palestro pour que tout ce monde-là fasse le deuil de sa jeunesse et d’une époque tout entière.

Maurice Pons avait réussi là un grand roman polyphonique sans tomber dans les travers habituels du genre : grosse caisse et technicolor. Ce roman demeure un ensemble admirablement nuancé et qui garde, toujours, cette touche un peu mystérieuse, un peu secrète, qui caresse le récit et qui est la marque irremplaçable de l’auteur.

Alia Mamdouh, il était une fois l’Irak…

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Bagdad en 1940 - © Sipa 51423538_000004

« Je me suis toujours demandé si l’on pouvait n’être qu’à moitié patriote. Peut-on réguler le taux de manque, d’amour et de phobie que l’on a pour sa patrie comme on régule le taux de sucre dans le sang ? Il n’y a pas plus misérable que l’amour à sens unique. En l’occurrence celui d’un être solitaire, citoyen brisé qui bafouille en prononçant le nom de son pays. » Alia Mamdouh, Le Monde diplomatique, septembre 2011.

Le pays d’Alia Mamdouh, celui qu’elle raconte du moins, dans La Naphtaline, c’est l’Irak. Les quartiers chiites du Bagdad des années 1940 et 1950, Rufasa, Karkhi, la rue Al-Rasheed, où se croisaient aussi les tailleurs juifs et la minorité chrétienne. Ce que l’on peut ressentir, en exil, lorsque l’on raconte l’histoire de son enfance, dans un pays que l’on ne connaît plus, qui ne nous connaît plus ? La décomposition, la nostalgie myope de l’avant, et une forte odeur de naphtaline.

« Est-ce cela, être une fille ? » 

Dans son roman, paru au Caire en 1996, Alia Mamdouh ne cède pas un instant à la tentation du cliché oriental, du souk, de la cérémonie du mariage, du pèlerinage à Kerbala et des familles élargies réunies sous le même toit, dans la joie, le vacarme et le thé à la menthe. Son écriture rase les murs, entre le « je » intérieur et le « tu » rétrospectif, se met au plus près de son sujet, en occulte l’attendu pour faire surgir l’étonnant, la différence, et, au-delà des particularités de l’histoire d’une enfance, l’universel sentiment qui étreint les exilés. Elle écrit le roman de Bagdad parce qu’elle est et vit Bagdad. Elle est Houda, une fillette un peu négligée par son père au profit d’Adel, son frère cadet qu’elle trouve beau comme un dieu, mais au dire de ses proches, « Houda n’est pas une fille ». Elle rentre à la maison tachée de boue, joue avec les garçons des rues, ne se fait pas mal quand elle tombe et regarde d’un drôle d’oeil les femmes de sa famille. Sa grand-mère maternante et implacable, sa mère tôt disparue (« Bagdad ! Ma mère est ce qu’il y a de plus beau en toi… »), sa tante Farida qui épouse le voisin alcoolique et coureur, est-ce cela, être « une fille » ? Peut-être. Houda n’est pas convaincue. Mais à ses yeux, cela vaut sans doute mieux qu’être un homme. Ceux-ci sont entre les pages des fantômes insaisissables. L’oncle Moundir ne songe pas à consommer son mariage avec Farida, le père est absent de Bagdad et répudie son épouse lorsqu’elle tombe malade, les grands-pères sont morts depuis une éternité, les garçons tombent amoureux des filles aux cheveux lisses et brillants, manifestent leur soutien à Nasser au moment de la crise de Suez, distribuent des tracts communistes et hostiles au protectorat anglais en Irak…

Le voyage identitaire 

La Naphtaline pourrait être une saga familiale si Alia Mamdouh ne faisait sans cesse dévier le regard de son lecteur du particulier au grand tout, si la romancière passait, comme tant d’autres, de la violence politique à la douceur du foyer au lieu de mêler les deux avec un souci de vérité innocente, forcément crue.

Houda a grandi, elle n’est peut-être toujours pas « une fille », elle est sûrement toujours une sauvageonne, une rebelle, elle n’est pas devenue un homme pour autant. À la dernière ligne, un clin d’oeil d’Alia Mamdouh, exilée en Égypte, en Angleterre et aujourd’hui installée à Paris, à l’histoire de l’Irak et du monde arabe : « (…) Les pas de notre sang s’étalent comme un ruban inopiné. À suivre … »

La naphtaline

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Vous aussi vous avez versé une larme sur le discours de Macron au Panthéon?

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Emmanuel Macron a rendu hommage à Simone Veil au Panthéon, 1er juillet 2018. SIPA. 00866160_000072

Quand la plume de Macron s’envole, c’est évidemment toujours vers des cieux plus grands, plus beaux et plus européens. Le discours du transfert des cercueils de Simone et d’Antoine Veil au Panthéon a tutoyé, dimanche 1er juillet, 2018, le Mont Parnasse.

Mnémosyne, fécondée par Jupiter (et en même temps Zeus), accouche alors de Calliope « le bien dire », de Clio « l’épopée », d’Erato « l’élégie », d’Euterpe « la musique », de Melpomène « le chant », de Polymnie « la pantomime », de Terpsichore « la poésie légère », de Thalie « la pastorale », et enfin d’Uranie « la céleste de l’astrologie ». Elles sont toutes là, les neuf – et les neuves –, et toute la portée préside au discours de notre apollon.

« Car la France aime Simone Veil »

Alors, peut-être avez-vous pleuré ce dimanche matin en écoutant, à l’heure de la messe, l’hymne de Manu à Simone ? Tout du moins avez-vous été ému ? Autrement vous n’avez pas de cœur… Car toutes les muses s’y sont mises pour nous tirer au moins une petite larme gratuite, une larme à l’œil. Une, au moins…

La sienne aussi. Brigitte est là, dans la tribune, et elle aussi, elle veille… Sans doute a-t-elle relu le discours de Sylvain Fort, biffant çà et là quelques envolées trop lyriques, mais adoubant d’un coup de Mont-Blanc la copie pratiquement parfaite : bon pour être lue et faire pleurer tout le monde et même mon Manu. Déformation professionnelle, Brigitte savait à l’avance que Manu serait ému. L’éloge funèbre est impeccable, implacable. Toutes les figures de l’épidictique s’y sont nichées.

D’emblée, Jupiter place son discours sous le signe de l’amour, parce qu’aimer c’est ce qu’il y de plus beau, aimer c’est voler plus haut. Toujours plus haut. A grand renfort d’hyperboles (pas moins de cinq entre la 3ème et la 5ème phrase), de termes laudatifs, de présent gnomique et de synecdoques, la causale claque comme une baffe dans la tête : « Car la France aime Simone Veil ». Ah bon ? La France, carrément ! Toute la France ? Une grande partie des Français, peut-être ?… Et encore… Qui sait ? Non, devant le cercueil de Simone, Manu ne vacille pas et nous explique pourquoi nous aimons Simone : nous aimons Simone parce qu’elle est une combattante. A l’endroit même où fut érigée par Louis XV une église en mémoire de celle qui appela en 451 les Parisiens à résister à l’invasion des Huns par ces paroles célèbres : « Que les hommes fuient, s’ils veulent, s’ils ne sont plus capables de se battre. Nous les femmes, nous prierons Dieu tant et tant qu’Il entendra nos supplications », succède plus de quinze siècles et demi plus tard une combattante « des droits humains », une « combattante de la paix […] une combattante de l’Europe » qui, ayant connu « la noirceur absolue, innommable des camps de la mort […] s’est battue pour la civilisation ». Alors, qu’aurait dit Simone, en « ces temps troublés que nous traversons » ? « Que l’humanité ne s’arrête pas à nos frontières. » Ouf… Nous voilà rassurés, la Terre est peuplée d’humains. Merci patron !

« J’ai fait ma part »

Et Jupiter de reprendre les rênes du char solaire européen piqué à Hélios alias Merkel pour nous conduire loin des « fadeurs iréniques et [d]es complications technocratiques » à la conquête d’une Europe « souveraine, unie, démocratique», qu’il invoquait dans son discours de La Sorbonne. L’horizon est beau, l’horizon est bleu, constellé à la douzaine et Jupiter jubile. L’éloge de Simone sert sa politique européenne. Alors, de nouveau, comme en 2017, on reprend les métaphores des « ruines », de la « noirceur », de la « barbarie », pour y substituer celles de la « construction », de la « lumière » et de « l’humanité ». On oppose par une série d’antithèses la fausse Europe à la vraie Europe, celle que Simone a voulu « par réalisme, non par idéalisme ; par expérience, non par idéologie ; par lucidité, non par naïveté ». Aussi entendons-nous en sourdine aiguë derrière l’éloge de Simone celui de Manu. Manu le Réaliste, Manu le Pragmatique, Manu le Lucide. Et les Cieux européens d’exulter. Et parce que Jupiter est, en plus de tout, polymorphe, il peut aisément, tel un passe-muraille, se glisser dans les entrailles du temple de tous les dieux pour y entendre les bruissements des « murmures de leurs conversations ». Manu a l’ouïe fine et le non tenace. Non au repli, non au découragement, non à la désespérance, Simone est notre oui, notre boussole, notre rempart contre les « passions tristes », évoquées à La Sorbonne. Et comme Jupiter est également polyglotte et parle la langue des héros, il sait ce que Simone dira aux « quatre chevaliers français qui dorment dans [l]e caveau » : « J’ai fait ma part. » Quelle émouvante prosopopée qui nous donne à entendre par la voix de Manu, celle de Simone.

A lire aussi: Entre ici Simone Veil…

Enfin, la Marseillaise retentit, en canon, et l’hymne de Jupiter devant le temple païen s’achève sur cette tendre supplique guerrière à Mnémosyne, pour que vivent les muses et que résonne le chant de cette « France que nous aimons » et que nous aimerions toujours pouvoir aimer.

Tour de France: les chevaliers de la fable ronde

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Greg Lemond (en jaune) à la lutte avec Bernard Hinault à Saint-Etienne lors de la 19ème étape du Tour de France 1986 que l'Américain gagnera. SIPA. AP22221110_000001

Sans le Tour, juillet serait banni du calendrier. Exclu de la compétition annuelle pour inanité de tempérament. Un septième mois qui ne doit son existence qu’à la permanence de cette Grande Boucle. Seule borne temporelle qui résiste à la frénésie d’un monde en mouvement. Seul repère qui nous fait croire et espérer dans la consistance de notre pays, de sa géographie intime à son âme vagabonde, de son patrimoine immarcescible à ses beautés naturelles. Tant que le Tour s’élancera durant trois semaines sur les routes secondaires, notre nation conservera sa mystique primaire.

Le Tour de soi

N’y voir qu’une course cycliste, c’est manquer de souffle et, aussi, à son devoir de citoyen. Car la flamme du Tour ravive, chaque été, des souvenirs enfouis et légitime la redevance télé. Cette épreuve est le miroir de notre identité, tantôt fontaine de jouvence, tantôt réceptacle de nos rêveries les plus abstraites. Regarder le Tour, se laisser emporter par sa geste chevaleresque et ses accents populaires, c’est d’une certaine façon reprendre possession de son destin chaotique. Refuser la productivité, la concurrence béate et toutes les injonctions de la performance qui hantent notre quotidien. Le Tour nous offre un répit salutaire dans nos activités brouillonnes et vaines. 21 étapes au compteur de cette édition 2018, soit 3 329 km entre le samedi 7 et le dimanche 29 juillet, entre Noirmoutier-en-l’Île et les Champs-Elysées, sans jamais grimper en danseuse, sans une goutte de sueur à son front, les fesses tranquillement lovées dans son canapé, juste un rafraîchissement à la main quand le peloton prendra le départ de l’inextinguible 7ème étape, longue de 231 km, le 13 juillet prochain entre Fougères et Chartres.

A lire aussi: C’était les forçats du Tour de France

Le vélo, par ses efforts violents et ses aléas répétés, nous enseigne l’humilité et le pardon. Dans une échappée solitaire, il y a un défi dérisoire et splendide qui illuminera nos après-midis poussifs et qui nous rendra si nostalgique. Par écran interposé, les forçats de la route feront rejaillir sur nous, une part de leur dignité. Peu de sportifs professionnels endossent à ce point des désirs frustrés, des victoires éclatantes ou des défaillances intérieures. Le Tour exhale les sentiments les plus puissants en quelques jours, il comprime la vie jusqu’à la faire exploser. Les 22 équipes de 8 coureurs qui partiront à l’assaut de notre Hexagone souvent incompris ne feront pas du tourisme vert. Ils endureront les pires conditions durant cet interminable périple. Ils goûteront même aux délices de trois nouvelles ascensions (Montée du Plateau des Glières, Col du Pré et Col du Portet), à 21,7 km de pavés taquins ou à 31 km pimentés de contre-la-montre individuel entre Saint-Pée-sur-Nivelle et Espelette. L’esprit d’équipe sera ardemment imploré dans la bonne cité de Cholet pour décrocher un chrono.

« Le Tour est mon manteau parce que je m’y sens enveloppé »

Alors, oui, à la veille du départ, on a des fourmis dans les jambes et on gamberge sur le passé glorieux. On relit Christian Laborde et son merveilleux portrait de Jean Robic, vainqueur en 1947 sur un cycle Genial Lucifer. On repense à la victoire de Bartali en 1948 que Jacques Goddet, le directeur du Tour casqué, qualifiait ainsi : « Jamais vainqueur, cependant, ne fut plus indiscutable ». Des surnoms restent gravés dans notre mémoire : Charly Gaul, « l’ange de la montagne », Federico Bahamontes, « l’aigle de Tolède » ou Eddy Merckx, « le cannibale ». Des images insoutenables aussi comme Simpson s’écroulant à deux kilomètres du Mont Ventoux. Des plus joyeuses par centaines, celles de Bobet vainqueur du Tour du Cinquantenaire en 1953, du mano à mano Anquetil-Poulidor en 1964 ou de Hinault enfilant son maillot jaune La Vie Claire-Wonder-Radar en 1985.

Et puis, quand démarre un nouveau Tour, on relit les classiques, le funambule Blondin, l’as des sprinters-chroniqueurs : « Le Tour est mon manteau parce que je m’y sens enveloppé, protégé et, ce qui m’est bien nécessaire, guidé. Ainsi, dans le cadre et l’encadrement du Tour, j’ignore la vacuité des jours et leurs agressions. En vérité, je crois qu’il n’existe que trois endroits privilégiés où l’adulte civilisé puisse éprouver sa liberté : un taxi, quand le chauffeur baisse le drapeau du compteur ; les toilettes, quand se ferme le verrou ; et le Tour de France, quand la course situable et intouchable nous livre à la plus délectable des solitudes : celle qui est peuplée ».

Le Tour de France: Un beau roman, une belle histoire

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Sur le Tour de France

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Face à Trump, Macron a choisi le Qatar

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Emmanuel Macron et le cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani lors de leur première rencontre à l'Elysée, septembre 2017. ©LUDOVIC MARIN / AFP

En quête d’influence au Moyen-Orient, la France se rapproche sans le dire du Qatar, face à une Arabie saoudite acquise à l’Amérique de Donald Trump. C’est déjà la troisième rencontre entre Emmanuel Macron et l’émir al-Thani. Un clin d’oeil qui ne sera pas ignoré par l’Iran…


Emmanuel Macron reçoit officiellement, ce vendredi 6 juillet, l’émir du Qatar, le cheikh Tamim ben Hamad al-Thani, à l’Elysée. Il s’agit déjà de leur troisième rencontre depuis l’élection du président français, preuve s’il en est de l’attachement qui lie la France et le Qatar depuis de nombreuses années. Une longue et riche histoire commune, qui remonte à l’indépendance de ce petit mais puissant émirat gazier. Un Etat entouré par des puissances autrefois alliées, puisque toutes membres du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), mais qui semblent aujourd’hui redouter, pour certaines, que son émancipation ne leur fassent de l’ombre. 

Au Qatar, Paris a toujours levé le Doha

En 1972, un an après l’indépendance du Qatar, la France fut l’un des premiers pays au monde à accueillir une mission diplomatique qatarie. En 1994 puis en 1998, la signature d’accords de défense scellent la coopération franco-qatarie, encore renforcée par l’intervention militaire conjointe en Libye, en 2011, et par la participation du Qatar aux frappes aériennes de la coalition internationale en Syrie. Cette coopération militaire s’est également illustrée par la signature, le 7 décembre dernier, de 11 milliards d’euros de contrats avec Doha, portant notamment sur la vente d’avions Rafale et de blindés.

Si la coopération entre nos deux pays est, avant tout, économique – selon le FMI, la France était le cinquième fournisseur du Qatar en 2015, avec une part de marché évaluée à 6,3% et, selon l’ambassade de France à Doha, le Qatar était en 2017 le deuxième client de la France dans la région du Golfe -, elle s’exerce aussi dans les domaines de la culture, du sport, de l’éducation et de la recherche.

En témoignent la présence de plusieurs branches délocalisées d’universités ou grandes écoles françaises à la Cité de l’Education de Doha, ou le choix de faire confiance à l’architecte Jean Nouvel pour les plans du Musée national du Qatar. Le fait que les enfants de l’émir al-Thani bénéficient, depuis plusieurs décennies, de précepteurs spécialement venus de France est également un symbole fort, de même que la désignation, en 2012, du Qatar comme membre associé de l’Organisation internationale de la francophonie. Mentionnons aussi l’élection de Moza bint Nasser Al Missned, la mère de l’émir actuel, à l’académie des Beaux-Arts. Sans parler du rachat de l’emblématique club de football du Paris Saint-Germain, ou du succès de la version française de la chaîne de télévision sportive BeIn Sports, lancée en 2012 par le groupe Al Jazeera.

Partie de Golfe à distance

Cette fructueuse histoire commune fait du Qatar le meilleur allié de la France au Moyen-Orient. Néanmoins, après une présidence Sarkozy marquée d’un tropisme pro-Doha et une présidence Hollande ayant cru bon de prendre le parti de Riyad, la diplomatie française se garde désormais de trancher entre les deux camps. Camps qui se déchirent, depuis que l’Arabie saoudite et ses alliés ont rompu de façon infondée leurs relations diplomatiques et imposé un blocus économique au Qatar en juin 2017, alléguant de complicités supposées du pays avec le « terrorisme international » et voyant d’un mauvais œil le rapprochement de Doha avec Téhéran.

La France refuse donc de choisir son camp – en apparence, du moins. N’est-ce pas grâce à cette posture que le Premier ministre libanais, en visite prolongée à Riyad, a pu regagner son pays en passant par Paris ?

A lire aussi: Arabie Saoudite-Qatar: l’histoire d’une rivalité

Pour le reste, la fréquence des rencontres et contacts entre Emmanuel Macron et Tamim al-Thani parle d’elle-même. Surtout, les diplomates français ont bien conscience que l’Arabie saoudite est acquise aux Etats-Unis, et que Riyad favorisera toujours Washington sur Paris. Et ce depuis le 14 février 1945, jour de la signature du pacte du Quincy, assurant aux Etats-Unis un accès privilégié au pétrole du Royaume, en échange d’une protection militaire en cas d’agression.

Des signes qui ne trompent pas

De fait, la stabilité de l’Arabie saoudite fait désormais partie des « intérêts vitaux » de l’Oncle Sam, de même que la protection inconditionnelle de la famille Saoud et le leadership régional de la pétromonarchie. Une relation d’interdépendance qui ne semble pas près de s’interrompre, tant Washington a la garantie d’avantages économiques importants, et Riyad celle de bénéficier du gigantesque marché étatsunien, ainsi que de la sécurité militaire offerte par l’armée américaine. La remise en cause par les Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien ne pourra que renforcer cette relation avec l’Arabie saoudite. 

En septembre dernier, alors qu’il recevait pour la première fois l’émir du Qatar, Emmanuel Macron a officiellement « réaffirmé la volonté de la France, qui entretient des relations d’amitié et de confiance avec tous les pays impliqués dans [la crise du Golfe], de jouer un rôle actif, pour qu’une issue rapide soit trouvée à cette situation ». Une manière de ménager la chèvre et le chou, qui ne doit pas faire illusion.

Car c’est bien le Qatar que l’Elysée soutient sans réserve, le président français ayant à cette même occasion demandé la levée « le plus rapidement possible » des « mesures d’embargo affectant les populations » qataries, en particulier celles touchant les familles et étudiants vivant dans les pays voisins à l’origine du blocus, dont l’Arabie saoudite, le Bahreïn et les Emirats arabes unis.

Un Qatar de plus en plus France-compatible

La France d’Emmanuel Macron envoie donc de nombreuses marques de soutien au Qatar. Pays qui, pour ne rien gâcher, semble de plus en plus fréquentable du point de vue du respect des droits de l’Homme. Des efforts salués en avril par le président de la Commission des droits de l’Homme du Parlement européen, Antonio Panzeri , qui, après s’être rendu à Doha, a affirmé avoir « constaté des avancées positives en matière de droits humains » et se réjouir « des prochains développements dans ce domaine », se félicitant « de l’accord […] signé entre le ministère du Travail [qatari] et l’Organisation internationale du Travail (OIT) ». L’ouverture d’un bureau de l’OIT dans la capitale qatarie devrait assurer aux ouvriers travaillant sur les chantiers du Mondial de football 2022 de meilleures conditions de vie.

Cette nouvelle rencontre, aujourd’hui à Paris, entre les deux jeunes chefs d’Etat devrait permettre de réaliser un tour d’horizon et d’actualiser notre relation après la dénonciation de l’accord avec l’Iran.

Sophie Montel à Florian Philippot: au revoir Tristesse!

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Florian Philippot et Sophie Montel à Delle en janvier 2015. ©SEBASTIEN BOZON / AFP

Hier, Sophie Montel a claqué la porte des Patriotes, le parti de Florian Philippot dont elle était l’éternel bras droit. Elle explique à David Desgouilles pourquoi elle a dû faire ce choix, renoncer à « Peter Pan » Philippot et à la « morne plaine » du souverainisme français.


Nous sommes dans un restaurant d’une zone commerciale de Chateaufarine, à l’entrée ouest de Besançon. Sophie Montel semble y avoir ses habitudes. Elle m’y a donné rendez-vous une heure auparavant. En fin d’après-midi, j’ai en effet appris qu’elle avait claqué la porte des Patriotes, le nouveau parti de Florian Philippot. Cela ne m’a étonné qu’à moitié. Elle m’avait déjà confié ses doutes au printemps. C’était en off, comme on dit – ce truc qu’on ne respecte plus guère de nos jours -, mais nous faisons partie du « vieux monde », n’est-ce pas ?

« La divine solitude » de Florian Philippot et « l’affaire Geneviève de Fontenay »

Dans son communiqué de départ, Sophie Montel évoque la « divine solitude » de Florian Philippot. Elle vise quatre personnes qui constituent « une cour » autour du président-fondateur des Patriotes : son frère Damien, Ferial Mostefai, Franck de Lapersonne et Joffrey Bollée. Dès la fin du mois septembre de l’an dernier, en fait, elle se rend compte qu’elle va devenir « moins essentielle » dans l’organisation de Florian Philippot. Elle évoque « une accumulation d’événements » qui lui ont permis de comprendre que l’énarque s’enfermait dans sa bulle, avec ses trois courtisans.

C’est ce qu’elle appelle « l’affaire Geneviève de Fontenay » qui tient lieu de point d’orgue à son courroux. Il ne lui en a rien dit. Il fait tout dans son dos, alors que quelques jours avant ils ont passé en revue l’actualité du parti, à Strasbourg. « A aucun moment il ne me dit qu’il va tenir une conférence de presse avec Geneviève de Fontenay. Je n’ai rien contre elle. J’imagine qu’avec son passé à la tête de Miss France on la repère facilement dans la rue et qu’on lui demande des selfies. Mais politiquement, je ne vois pas l’intérêt », regrette-t-elle, dépitée. C’est pile à ce moment-là que Sophie Montel m’avait confié ses doutes, au printemps. La « dame au chapeau » a donc été un révélateur de la méthode de direction de Philippot, qui s’est retournée contre lui, lorsque Madame de Fontenay a fini par le débiner en public sur une chaîne info. « Elle lui a fait la totale ! ».

Révélateur de la soif de buzz du président des Patriotes, mais aussi de sa méthode de fonctionnement qui motive aujourd’hui le départ de Sophie Montel. Elle décrit la méthode : mettre devant le fait accompli. « Il a créé une équipe nationale, à laquelle il sert de la bouillie pour chat. Tout le monde applaudit, tout le monde dit bravo. J’ai toujours critiqué le bureau politique du FN que je n’avais jamais trouvé à la hauteur, mais là on est encore descendu de quatre étages.»

« Il me fait penser, par moment, à Peter Pan »

C’est à ce moment, alors qu’on nous sert l’entrée, que Sophie Montel semble vraiment affectée par ce départ. Il y a trois jours, elle a eu un entretien avec « Florian ». Elle s’est retrouvée « devant un mur », un homme qui « se réfugie derrière des bricoles », comme ces tweets d’assistants parlementaires de l’élue franc-comtoise qui critiquent le président des Patriotes. Elle lui répond que si des gens qui se sont engagés pour lui se voient désormais contraints d’attirer son attention en twittant, c’est très révélateur de sa propre communication au sein de son parti. « Il me fait penser, par moment, à Peter Pan ». Cet enfant qui ne veut pas grandir a été touché par la manière dont il a été répudié du jour au lendemain par Marine Le Pen. Il a été, pendant des années, son principal collaborateur. Si mal considéré, « il a pris un gros coup sur la tête et ne s’en est jamais réellement remis, assure Sophie Montel. Mois après mois, je l’ai vu dévisser. Il me semble perdu. Je ne le reconnais plus ».

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On en arrive à ceux qui « influencent » Florian Philippot, et en premier lieu son frère. Le sujet des relations entre les frères Philippot commence à être à la mode. Différents portraits ont déjà évoqué ce point sensible dans la presse. Sophie Montel les confirme. En présence du frère aîné, le cadet devient transparent. Il s’efface. Rentre sous terre. « Alors que s’il y en a un qui est doué, c’est le plus jeune », ajoute-t-elle, sûre de son fait. D’une phrase, elle exécute Franck de Lapersonne : « De Gaulle avait Malraux, Florian a Franck de La Personne ! ».

« Si c’est pour repartir avec une Le Pen… »

Et maintenant, que va-t-elle faire ? Après avoir pris des vacances, et achevé son livre, auquel elle devrait ajouter un chapitre, elle sera sans doute contrainte de faire autre chose que de la politique, elle qui ne fait que ça depuis la fin de ses études. Elle a encore deux mandats, l’un à Strasbourg, qui finit l’an prochain, l’un au Conseil régional à Dijon, qui s’éteint en 2020 ou 2021. Pour la première fois, il faudra qu’elle regarde ailleurs. Et souhaiter que la France suive le modèle de l’Italie. De l’autre côté des Alpes, « on transcende les clivages pour le bien du pays ». A côté, le paysage politique français « est désespérant ». Espérer que s’affirme un « Macron du souverainisme » qui emporte tout sur son passage, surgi de nulle part. Sophie Montel l’attend mais ne semble pas y croire tant que ça.

Puisqu’elle semble se muer d’actrice en observatrice, je tente de la faire réagir sur diverses personnalités. Marion Maréchal ? Elle n’a jamais été très enthousiaste sur le personnage. « Si c’est pour repartir avec une Le Pen, continuer avec la PME familiale… Et puis se projeter à dix ans, à quoi ça rime ? Copé a essayé, on a vu le résultat. La situation européenne est tellement instable qu’il est illusoire de se projeter autant sur le long terme ». François Asselineau ? « Chez lui, ils sont très bien formés, comme ceux de la France insoumise », mais le personnage a ses limites, celles « d’un bon prof », qui manque d’incarnation. Nicolas Dupont-Aignan ? « L’union des droites, ce n’est pas ma tasse de thé. Ce qui m’intéresse, c’est l’union du peuple français. Ce n’est pas mon truc. » Elle a pourtant reçu des mots sympathiques, ces derniers jours, de la part de la garde rapprochée de NDA. Mais non décidément, le positionnement actuel du président de Debout La France (DLF) ne lui sied pas. Laurent Wauquiez ? « Niet ! Je n’ai pas passé trente ans de ma vie à critiquer ces gens qui font des promesses électorales pour les rejoindre ensuite. Je n’irai pas à la soupe. »

La « morne plaine » du souverainisme français

Finalement, Sophie Montel ne se positionne pas en observatrice. Elle est encore politique. On lui demande son avis sur des personnalités et répond à une question que nous ne lui avons pas posée : rejoindrait-elle oui ou non les personnalités citées. Elle n’a pas encore fait son deuil.

Elle dresse un bilan désolant de la sphère souverainiste dont elle espérait tant. « Morne plaine », lâche-t-elle. Cela tient sans doute, analyse-t-elle, au fait que tous ces gens sont très « Le Chef » et passent davantage de temps à couper les têtes qui dépassent autour d’eux qu’à se battre pour la cause avec un minimum de désintéressement.

Elle montre aussi plein de bon sens quand on tente de lui extorquer un pronostic sur les européennes de 2019. Il est impossible d’en faire un. La politique va à toute vitesse, la situation italienne le prouve. Qui sait ce qui se passera d’ici-là et bouleversera le paysage politique continental et national ?

Une claque et salut

C’est le moment que je choisis pour lui parler de son passé. Et notamment sa fréquentation du mouvement « Terre et Peuple » de Pierre Vial. Elle répond qu’elle n’en a jamais été membre. Qu’elle a été invitée, « comme tous les secrétaires départementaux du FN », à fêter le solstice avec ces drôles d’oiseaux. Pas davantage. L’histoire de Sophie Montel qui danse nue dans la forêt, c’est une rumeur entretenue par d’anciens mégrétistes qui ont peut-être eux-mêmes dansé nus dans la forêt. En mangeant mon dessert, je suis tenté de la croire. Tout ce qu’elle me raconte depuis deux heures sur la scène souverainiste ne me semble pas compatible avec la participation à ce genre de dinguerie.

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Il est près de vingt-trois heures. Sophie Montel revient sur « Florian », « triste », « tellement affecté » par la disgrâce de Marine Le Pen, avec qui les relations avaient été si fortes pendant tant d’années, lorsqu’elle lui laissait faire la pluie et le beau temps au Front. Montel parle d’un enfant perdu. « Peter Pan », qui aime user de bisounoursisme sur les réseaux sociaux. Je lui fais remarquer qu’elle y a bien participé avec lui, fut un temps. Elle le reconnaît. Elle a elle-même beaucoup d’affection pour ce Peter Pan. Elle espère que ce départ provoquera chez lui un sursaut. Qu’il aura l’effet d’une paire de claques qu’on donne à un gosse pour le faire grandir un peu, et qu’on ne peut pas lui donner réellement parce que « c’est un homme de trente-sept ans ». Elle l’espère mais elle n’a pas l’air d’y croire vraiment. Sophie Montel est en train de tirer sa révérence. Après 2021, il est bien possible qu’on n’entende plus jamais parler d’elle. Elle aura tourné le dos aux PME familiales et autres boutiques. Au souverainisme et sa morne plaine. Avec beaucoup, beaucoup de regrets.

Dérapage

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Le bruit de la douche

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