« L’Europe, quel numéro de téléphone ? » demandait très justement Kissinger au début des années 70 : quarante ans plus tard, les Américains ne prennent même plus la peine d’ironiser, et préfèrent directement mettre sur écoute les technocrates qui nous gouvernent. Le quotidien allemand Die Spiegel a révélé un vaste complot de mouchardise made in USA : des micros installés dans le bâtiment de l’UE à Washington et à New-York, une infiltration du réseau informatique qui permettait de lire les courriers électroniques et les documents internes.
« Indignation », « stupéfaction », « inquiétude »…l’angoisse est à son comble chez les europhiles, avec une déconvenue qui ressemble un peu à celle de l’amante découvrant que son bien-aimé lit ses sms : un peu d’irritation pour la forme, mais au fond, une indulgence amoureuse.
Nous ne tomberons pas dans l’odieux reflexe populiste qui consiste à faire des instances de l’UE un ramassis d’incapables, assez naïfs pour croire que Big Brother s’arrête aux portes de Bruxelles, ou pires, complices de l’Oncle Sam, livrant sans vergogne des infos top-secrètes sur une prochaine directive sur le calibrage des œufs fermiers ou le tri des déchets.
Non, nous, nous avons confiance en la probité et la roublardise de nos maîtres, et savons depuis longtemps que l’UE dispose du meilleur service de contre-espionnage de tous les temps.
Ni candides, ni judas, nos fonctionnaires bruxellois, professionnels invétérés du charabia, ont depuis longtemps mis en place un langage crypté qui rend incompréhensible leurs négociations secrètes même par le bon peuple. Comme dans le film Les Messagers du vent, les eurocrates sont nos navajos, chargés de transmettre dans leur langue intraduisible les communications du général Barroso.
Imaginez en effet le désarroi des agents de la NSA face à un jargon aussi chiffré : «  après passage en  comitologie, délibéré post-dialogue civil, et VMQ [pour les incultes : Vote à la Majorité Qualifiée] la commission a décidé que la haute qualité des services publics de l’UE devrait être préservée conformément au TFUE et, en particulier au protocole n°26 sur les services d’intérêt général, et en tenant compte de l’engagement de l’UE dans ce domaine, notamment l’AGCS. »
À nous de remercier nos bon dirigeants d’avoir mis en place une bureaucratie si impénétrable, qu’elle nous protège autant des viles aspirations de la populace à prendre le pouvoir que des vilains copieurs qui voudrait nous voler la recette de nos succès.

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