Alors que les événements de la « marche du retour » ont relancé les prises de positions pro palestiniennes, les troubles que connaît le Nicaragua ne suscitent guère d’émoi.

Près de 80 morts, un président très à gauche qui déclare : « Nous devons rétablir l’ordre nous ne pouvons pas permettre que s’imposent le chaos, le crime, les pillages ». Depuis un mois, le Nicaragua socialiste de Daniel Ortega, d’ordinaire paisible malgré ses vingt-six volcans, est entré en éruption.

Jets de pierres et cocktails Molotov

Tout a commencé quand l’ancien guérillero a ratifié un projet de retenue de 5 % sur les retraites afin de faire désenfler la dette de l’assurance maladie. Des étudiants ont protesté, baptisant leur mouvement M-19A, en écho à la guérilla urbaine colombienne dénommée M-19 (mouvement du 19 avril 1970). Ils ont alors investi les rues de Managua, la capitale du pays, s’en prenant à d’innocents commerces, supérettes et voitures. Deux jours après, le président se dégonflait pour retirer son impopulaire réforme. Trop tard : la capitale et des villes de province étaient alors les théâtres d’affrontements entre manifestants – dont certains étaient équipés de pierres, cocktails Molotov et mortiers – et flics sandinistes.

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Ces derniers n’y sont pas allés de main morte : des dizaines de morts (en grande partie chez les manifestants) et 400 blessés depuis le 19 avril. L’Union européenne a assuré en substance être inquiète, et l’ONU exige, comme à Gaza, « des enquêtes rapides ». Surtout, le pape a demandé l’arrêt des violences. Dans un pays qui compte 90 % de catholiques, le gouvernement n’a aucun intérêt à s’attirer les foudres de Rome. Des négociations ont donc été entamées, sans succès, chaque partie se renvoyant les responsabilités du carnage.

« Indignés » de tous pays…

Nos humanistes, qui se sont fort indignés du dernier épisode du conflit israélo-palestinien, ont été bien muets sur la crise au Nicaragua. Ce ne sont pourtant pas les mots qui manquent : à l’heure où j’écris ces lignes, Emmanuel Macron n’a pas condamné les « actes odieux » au Nicaragua, François Hollande n’a pas appelé à « éviter l’escalade répressive », Jean-Luc Mélenchon n’a pas proposé de convoquer l’ambassadeur du Nicaragua à l’Elysée « pour qu’il s’explique », Benoît Hamon n’a pas dénoncé l’ « usage de la force totalement disproportionné de la part du gouvernement », Pierre Laurent n’a pas évoqué un « terrible massacre », Philippe Poutou n’a pas appelé sur Twitter à la « solidarité avec les Nicaraguayens » comme il l’a fait pour les Palestiniens. Les « jeunes » qui se sont fait tirer dessus susciteraient donc moins d’empathie que les (parfois plus jeunes) embrigadés du Hamas ?

Il faut dire que Daniel Ortega est de gauche. Il a réduit de moitié la pauvreté de son pays (de 48,3 % en 2005 à 24,9 % en 2016), a mené une « croisade contre l’alphabétisation » durant les années 1980, a considérablement amélioré la santé de ses concitoyens (qui en avaient bien besoin) et, avant de proposer cette réforme impopulaire, a triplé les retraites des petites gens. Admettons. Mais des dizaines de morts, ça reste une boucherie. Où que ce soit, et pas seulement à Gaza.

Certes, le Nicaragua, c’est en Amérique centrale, c’est loin. Ça sonne bien, ça peut nourrir de romantiques fantasmes de révolutions empreints de justice sociale et d’airs de salsa, mais qui serait vraiment capable de situer ce pays sur une carte ? Il faut bien constater qu’on ne s’est guère bousculé pour savoir ce qui s’y passe vraiment, et éventuellement s’en émouvoir. Peu nombreux sont ceux qui s’y sont intéressés, même si le journaliste François-Xavier Gomez évoque un « massacre » dans le quotidien Libération. Et moi, tout candide, qui pensais que les humanistes se souciaient de « ressentir n’importe quelle injustice commise contre n’importe qui, où que ce soit dans le monde », comme le préconisait le parrain des indignés, Ernesto Che Guevara. Me serais-je fait avoir ?

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