Deux mois après son blocage, les cours ont repris, aujourd’hui, à l’université du Mirail de Toulouse. Mais les circonstances de son évacuation, à l’initiative du syndicat d’étudiants UNI, témoignent du laxisme assumé dont a fait preuve le gouvernement à l’égard du mouvement « étudiant ».


Après plus de deux mois de « lutte », les bloqueurs de l’université du Mirail, à Toulouse, ont été délogés, le mercredi 9 mai, vers 4h du matin. Les soixante combattants autoproclamés de la liberté ont entonné, pour toute résistance, un refrain exprimant leur détermination à ne jamais plier face aux forces rétrogrades : « Flics, fachos, hors de nos facs ». Puis ils ont déguerpi en une heure seulement, laissant derrière eux tags, vitres brisées, tables et chaises délabrées.

Une expo de photos de « blessures policières infligées »

La « révolte » estudiantine s’est donc effondrée d’elle-même dès qu’il s’est agi de mettre en pratique les discours révolutionnaires. Il est plus facile de prêcher le renversement du système patriarcalo-racisto-capitaliste lors d’envolées lyriques dans des AG, ou sous forme de prospectus imprimés par les fonds publics et inondés de fautes d’orthographe (« niquons tout, même la grammaire », après tout !), que de mener un authentique combat contre les « agents de la répression étatique ».

Mais comme le proclame l’Union des Etudiant-e-s de Toulouse (UET), syndicat anarchiste local et véritable organisateur du blocage : « Le bastion imprenable du Mirail est peut-être tombé aux forces ennemies mais la lutte, elle, se poursuit dans la rue ». Et c’est dans la rue, en effet, lors d’ « AG délocalisées », qu’ont été décidées (par un aréopage de 200 militants) les futures actions d’éclat de l’extrême gauche miraillesque : un piquet de grève sur le campus lors de la reprise des cours, une « bordélisation » des examens (sur le modèle par exemple de Nanterre), mais aussi et surtout une ubuesque exposition de photographies de « blessures policières infligées » lors du déblocage.

Apocalypse now

La stratégie de la victimisation, comme on pouvait s’y attendre, a immédiatement été utilisée par les bloqueurs pour accroître leur audience médiatique. Le 9 mai, la police est venue en nombre, pour empêcher qu’un corps à corps ne s’engage ; les militants, largement formés pour réagir à ce genre de situation grâce, entre autres, aux divers « ateliers » organisés dans les bâtiments occupés, se sont comportés selon un scénario bien rodé. Ils ont filmé l’intégralité de l’intervention, prenant bien soin de faire des gros plans sur ceux qui se roulaient par terre ou étaient portés hors des lieux par les policiers, et exhibant comme des trophées de guerre les déchirures de leurs vêtements.

La matière de l’intervention elle-même était trop pauvre pour être vraiment convaincante ; malgré tout, les bloqueurs ont quand même réussi à se trouver un martyr, blessé quelques heures après dans la gare de Toulouse. Plusieurs bloqueurs avaient décidé de s’y rendre, semble-t-il pour l’occuper ; l’étudiant en question était en train de dégrader une caméra de surveillance quand deux policiers ont voulu l’interpeller, et la grenade de désencerclement de l’un d’eux a explosé par accident, les blessant tous trois (mais l’étudiant plus gravement que les policiers). Immédiatement, la rhétorique des « violences systémiques » s’est enclenchée, et la conscience morale des militants d’extrême gauche a « dénoncé » la « normalisation de la violence contre les manifestants », et l’ « usage d’armes contre des étudiants désarmés » pour les « punir ».

400 000 euros de dégâts 

Ceci dit, le retentissement de ces dénonciations a été plus que limité, et à l’heure actuelle, on se demande toujours si les « mobilisé-e-s » vont pouvoir mettre en œuvre leurs audacieux projets de reconquête du Mirail. En attendant de voir la fin de cette mascarade, on ne peut manquer de ressentir plusieurs émotions mêlées. D’abord, le soulagement : étudiants et enseignants excédés se félicitent de la prochaine reprise des cours, qui a eu lieu aujourd’hui, 24 mai. Puis la consternation : on peut à présent constater l’ampleur des dégâts. Les étudiants peuvent tirer un trait sur un semestre quasi entier ; les dégradations dues à l’occupation des lieux sont estimées à plus de 400 000 euros, des mois de travaux sont à prévoir et certains bâtiments ne rouvriront pas de l’année. Mais à la fin, on ressent plutôt de la colère. Certes, des pauvres d’esprit idéologisés jusqu’à la moelle ont voulu créer le désordre dans l’université. Mais pourquoi les a-t-on laissés faire pendant deux mois?

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Questionnement d’autant plus vivace que, si l’on y regarde de plus près, les conditions du déblocage de l’université du Mirail sont bien différentes de celles de Tolbiac, Nancy ou Montpellier. Dans les cas précédents, à chaque fois, l’autorité responsable, c’est-à-dire le président de l’université, s’est finalement résolu à demander une intervention de la police. A Toulouse, au contraire, l’administrateur provisoire (remplaçant le président depuis la révocation de celui-ci, le 20 mars) a toujours proclamé qu’il ne ferait pas appel aux forces de l’ordre, se posant en partisan du « dialogue » et de la « conciliation » (on s’attendrait presque à ce qu’il ajoute « pardon » et « miséricorde »).

Le syndicat UNI à l’origine du déblocage

C’est donc finalement grâce à un recours judiciaire que l’université a été débloquée. Le tribunal administratif de Toulouse, dans un arrêt du 2 mai, a enjoint l’administrateur provisoire de faire usage de son pouvoir de police pour faire libérer les locaux, accédant ainsi à une requête déposée par la section toulousaine du syndicat étudiant UNI, le 23 avril.

Cette requête était particulièrement astucieuse. Les étudiants de l’UNI, issus majoritairement de la fac de droit de Toulouse, ont trouvé les moyens juridiques de surmonter la jurisprudence actuelle en matière de blocage des universités. C’est depuis 2006, année de la mobilisation contre le CPE, que le blocage est devenu un moyen d’action courant des militants estudiantins, ce qui a donné lieu depuis lors au dépôt par l’UNI de nombreux « référés liberté », prévus par l’article L521-2 du code de justice administrative, demandant de faire cesser l’atteinte au droit à l’éducation ; or, sauf dans un seul cas, cette stratégie n’a jamais abouti. Cette fois, la section toulousaine de l’UNI a utilisé la procédure de « référé mesures utiles » de l’article L521-3, en motivant sa demande différemment, et son argumentation a trouvé grâce aux yeux du juge. Cet arrêt du tribunal administratif est donc susceptible de faire jurisprudence dans le cas (très plausible) de nouveaux blocages des universités.

Regarde ailleurs si j’y fuis 

Quoi qu’il en soit, cette situation est significative. En présence d’un administrateur provisoire qui refuse de prendre la responsabilité d’une intervention policière dans l’université pour déloger quelques dizaines de militants velléitaires, il n’y a que le syndicat étudiant de droite pour demander, et obtenir, un rétablissement de l’ordre public.

Mais, dans cette affaire, l’administrateur provisoire n’est pas seul en cause : les pouvoirs publics brillent aussi par leur absence. Ceux-ci ont un moyen bien commode de détourner les yeux : l’article 712-2 du code de l’éducation, fixant les pouvoirs du président de l’université, accorde à celui-ci la pleine responsabilité du maintien de l’ordre. Cela implique que le président doive, en principe, toujours être à l’origine d’une intervention des forces de police dans les universités, dans la tradition médiévale des « franchises universitaires ». Cependant, plusieurs leviers d’action auraient pu être envisagés par le gouvernement, notamment en recourant au préfet ou au recteur ; et dans le cas particulier du Mirail, le choix de l’administrateur provisoire, nommé par la ministre de l’Enseignement supérieur elle-même après la révocation du président (et titulaire de tous ses pouvoirs), était un moyen de contrôle direct sur l’université. Il faut donc en conclure que le gouvernement n’a tout simplement pas voulu agir pour le déblocage.

Cuisine à l’étouffée et étudiants sacrifiés

Comment interpréter cette posture attentiste ? On pourrait y voir le symptôme, toujours plus voyant, du renoncement de l’Etat et des autorités universitaires à combattre les contestations estudiantines, à cause de la peur d’un incident qui déclencherait une énorme contestation médiatique. De fait, depuis 1986 et l’affaire Malik Oussékine, le gouvernement a cédé, cédé et cédé encore aux mouvements d’étudiants sur toutes les réformes de l’enseignement supérieur, même lorsque celles-ci n’étaient, comme aujourd’hui, que prétextes à l’agitation révolutionnaire.

Mais cette fois-ci, le président de la République a tenu des discours de fermeté, et la loi contestée, déjà promulguée, est d’ores et déjà mise en application. « Il n’y aura pas d’examens en chocolat ! », lançait Emmanuel Macron, il y a quelques semaines. Le gouvernement a donc sans doute choisi de laisser mijoter les bloqueurs dans leur jus ; ceux-ci, enferrés dans une situation qui n’a fait que mettre tout le monde d’accord contre eux, et réalisant avec douleur que la révolution n’est pas exactement une partie de plaisir (ainsi a-t-on entendu se plaindre une vaillante activiste de son manque de sommeil, dû aux tours de garde nocturnes pour surveiller la citadelle assiégée), se sont discrédités tous seuls. Et cela, sans que les pouvoirs publics ne prennent le risque d’une intervention policière.

Stratégie politique valable, sans doute. Mais dans cet affrontement entre le gouvernement et l’extrême gauche, les véritables étudiants sont, comme d’habitude, laissés à eux-mêmes. Pris en otage, ils ont été incapables de s’organiser contre la minorité de bloqueurs (sans doute, au fond, à cause d’une faiblesse vis-à-vis des discours pseudo-égalitaristes du camp du Bien, qui font toujours leur effet, surtout au Mirail). C’est donc l’UNI qui a finalement endossé la responsabilité, en quelque sorte citoyenne, du déblocage, polarisant la haine et les menaces des activistes ; et arrangeant ainsi les affaires de tout le monde, en premier lieu de l’administration et du gouvernement, valorisés, sans s’être mis en danger, par le comportement irresponsable d’une extrême gauche s’étant totalement déconsidérée. Il ne reste qu’à espérer qu’en cas de désordres au moment des examens, en juin, les étudiants ne se retrouveront pas, encore une fois, les dindons de la farce.

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