Ce cher Alain Bonnand qui a autant de générosité que de talent – et que j’ai eu le privilège d’éditer – m’envoie à intervalles réguliers des livres anciens dont il a envie de partager le plaisir qu’ils lui ont procuré. Récemment, ce fut le cas d’Henri de Régnier dont les aphorismes me mirent en joie. En voici une dizaine que je vous livre en vrac.
1. Si tout le mal qu’on dit des femmes était vrai, elles seraient bien près de la perfection.
2. Ce qu’une femme appelle  » travailler à notre bonheur « , c’est faire ordinairement tout ce qu’il faut pour le détruire.
3. Comment se fait-il qu’entre un travail qui vous plaît, et une femme qui vous ennuie, ce soit toujours la femme qu’on choisisse ?
4. La fidélité en amour n’est que la paresse du désir.
5. Il y a un grand livre que nous n’écrirons jamais et qui pourrait s’intituler : Forces perdues.
6. Il y a chez les femmes on ne sait quoi d’intolérable qui fait que nous ne pouvons pas nous passer d’elles.
7. Si Don Juan m’avait rencontrée, pense-t-elle, il n’y aurait peut-être qu’un nom, au lieu de mille et trois, sur sa fameuse liste !
8. Il n’y a ni discrets, ni indiscrets. Les uns redisent tout de suite ce qu’on leur a conté. Les autres le répètent plus tard. Et tous inventent ce qu’on ne leur a pas dit.
9. Les gens du monde se réunissent moins pour goûter le plaisir d’être ensemble que pour s’en répartir l’ennui.
10. Vivre avilit.
Si ces quelques aphorismes d’Henri de Régnier vous ont mis en appétit, alors lisez Monsieur Spleen de Bernard Quiriny. Et même si vous les jugez un peu pâles, ne vous privez pas des notes sur Henri de Régnier qu’il nous livre avec un humour déconcertant. C’est vrai, dit-il, pourquoi s’intéresser à ce vieux croûton ? Littérairement, Gide et Breton ont tranché : lecture inutile, écrivain mineur qui n’a rien d’actuel, à part les thèmes généraux et éternels qu’on ressasse partout ? Tout simplement pour trouver ce que Régnier a cherché toute sa vie dans l’écriture, « le plaisir délicieux et toujours nouveau d’une occupation inutile ».
Bernard Quiriny pose même une question à laquelle on se gardera bien de répondre : et si, anachronique au XXe siècle, Henri de Régnier redevenait actuel aujourd’hui ? Anachronique, donc actuel. Pourquoi pas ? Mais si Quiriny en parle si bien, c’est pour le plaisir qu’il lui a donné, parce qu’il était triste et flegmatique, parce qu’il avait des principes où il se retrouvait, parce qu’il portait très bien le monocle, parce qu’il avait l’obsession du passé, parce qu’il était sédentaire avec acharnement… parce qu’il était Monsieur Spleen. Monsieur Spleen, jeune encore aspirait à la vieillesse. « Je voudrais, écrivait-il, épuiser hâtivement le charme de tout et arriver à une vieillesse d’âme qui rendrait la mort facile à la jeunesse de mon corps. » Il s’est toujours voulu hors du monde. Une ambition qui n’est pas à la portée du premier venu et que l’essai de Bernard Quiriny réduit à néant : Mister Spleen is back.

 Monsieur Spleen : notes sur Henri de Régnier, Bernard Quiriny,  Seuil, 2013.

*Photo : Henri de Régnier.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Roland Jaccard
Psychologue, écrivain, journaliste, critique littéraire, essayiste et éditeur suisseEssayiste, il se fait connaître en 1975 par L'exil intérieur, essai qui a marqué des générations de lecteurs. Romancier, il écrit Sugar Babies, Flirt en hiver, Une fille pour l'été. On lui doit également une trilogie autobiographique L'âme est un vaste pays, Des femmes disparaissent, ...
Lire la suite