On peut bien rire de ses emportements, sur le fond Jean-Luc Mélenchon a raison: les élus de la République ne doivent pas être traités comme des criminels. 


Jean-Luc Mélenchon a raison de s’indigner du traitement qui lui a été infligé par la justice : perquisition au petit matin sans interrogatoire préalable pour un grief qui relève manifestement de la cuisine politique et non du droit commun.

Cette affaire rappelle fâcheusement l’affaire Fillon : un grief mineur largement médiatisé (qui n’a pas eu de suite judiciaire à ce jour) où l’instrumentalisation de la justice (le Parquet financier en l’occurrence) a permis d’éliminer un adversaire de Macron à l’élection présidentielle, tenu pour favori jusque-là. Si, à la lettre, les poursuites contre Fillon n’étaient pas illégales, elles transgressaient, dans leur  esprit, un des principes le plus fondamentaux de la tradition républicaine : l’abstention de la justice judiciaire dans les affaires administratives et a fortiori politiques.

Elections sous influence

Aujourd’hui, le risque que la France insoumise passe avant En marche aux prochaines européennes apparait grand, compte tenu du discrédit du président. Il fallait donc casser le chef de cette mouvance comme on a cassé Fillon.

La justice n’a pas procédé autrement avec Marine Le Pen qui risque de ne pas pouvoir présenter une liste aux européennes en raison des sanctions financières  infligées par la justice au Front national. Le Modem fait aussi l’objet de poursuites,  moins acharnées certes, mais qui empêchent François Bayrou d’entrer au gouvernement, ce qui arrange probablement le président.

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Des principaux candidats à la dernière élection présidentielle, seul Macron est exempt de poursuites judiciaires alors même que les obscurités du financement de sa campagne dépassent largement celles de ses rivaux. Plusieurs de ces actions ont été lancées par la présidence du Parlement européen, dont le sens  démocratique n’est pas non plus le fort. Que ne dirait-on pas si la justice russe se comportait comme la nôtre ?

Les élus de la République ne sont pas des criminels

Les gens de droite qui se réjouissent assez stupidement des malheurs de Mélenchon n’ont pas compris qu’ils sont embarqués dans la même galère. Mélenchon ne s’est pas non plus beaucoup inquiété des poursuites engagées contre la droite ; mais ce n’est qu’en partie vrai : Clémentine Autain a voté contre la levée de l’immunité judiciaire de Marine Le Pen.

Dans tous les cas évoqués (Fillon, Mélenchon, Le Pen, Bayrou), les poursuites sont liées à l’activité politique ou électorale et non, comme on le laisse entendre à l’opinion, à des agissements crapuleux de droit commun. Le principal grief est  l’utilisation d’attachés parlementaires  pour le compte de partis politiques. Quant au fond, ce grief est d’autant moins fondé que les fonctions d’attaché parlementaire et de cadre de parti politique sont parfaitement fongibles : il n’y a pas d’un côté les attachés qui assisteraient l’élu dans le noble travail législatif et de l’autre les mauvais permanents au service d’intérêts partisans et donc sordides. Les uns et les autres ont à peu près la même mission : assurer la logistique des élus pour leur permettre d’accomplir leur mission, que ce soit en les documentant, en tenant leur secrétariat et même en préparant les élections notamment par l’élaboration de programmes. Seule une réglementation artificielle marque une limite entre les deux fonctions. Si la limite est franchie, tout au plus pourra-t-on invoquer l’irrégularité comptable mais sûrement pas le délit ou le crime. Les élus ont une tâche lourde et prenante ; il est normal qu’ils soient assistés ; ne pas cloisonner entre les différents aspects de cette assistance, c’est déjà leur faciliter le travail.

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Il y a détournement de procédure à utiliser des moyens qui sont manifestement  faits pour la répression du grand banditisme et non la correction d’imputations comptables : perquisition au petit matin ou saisie conservatoire des comptes bancaires.

Le grief d’emploi fictif parait plus sérieux mais il est très difficile à établir, comme on l’a vu dans l’affaire Fillon : quand l’épouse du député parle dans une boulangerie avec une électrice qui lui raconte ses malheurs, elle n’est pas en dehors de sa mission d’assistant parlementaire. Et après tout, si un élu veut se priver des services que l’Etat finance, n’en sera-t-il pas le premier puni ? On en dira autant du grief de surfacturation des frais de campagne électorale, lui aussi  incertain, invoqué à l’encontre de Mélenchon. Les juges qui s’acharnent sur ce sujet montrent qu’ils ne savent pas ce qu’est une campagne électorale : une  épreuve extrêmement intense où du souci d’aller chercher des voix,  pas une minute ne saurait être distraite ;  aucun candidat vraiment engagé n’a jamais eu le temps d’éplucher les factures au retour d’un grand meeting. S’il s’agit d’argent, une procédure purement administrative et financière devrait suffire.

Quant à l’accusation faite à Marine Le Pen d’incitation aux actions terroristes, qui ne voit combien elle est absurde ? La justice n’a pas craint de se ridiculiser en prescrivant même une expertise psychiatrique. Il est plus qu’évident que si l’élue a publié sur Twitter des scènes d’exécutions de Daech, ce n’était pas pour soutenir le djihadisme mais, comme elle l’a bien dit, pour réfuter les propos de M. Bourdin parlant des « liens » entre Daech et le Front national.

« Méfiez-vous des juges… »

Jean-Luc Mélenchon a aussi raison de clamer que les élus ont quelque chose de sacré. Ils sont déjà protégés de la garde à vue par l’immunité parlementaire. Ce n’est pas pour que, sorti de là, ils ne fassent l’objet d’aucun ménagement. Ils participent à la dimension sacrale du pouvoir. En charge du vote des lois de la Cité, ils méritent des égards, sauf bien entendu s’ils étaient pris en flagrant délit dans un crime de sang ! Qui imagine Léon Blum permettre  une perquisition chez Paul Raynaud ? Qui se souvient que le général de Gaulle avait ordonné la suspension des  poursuites à l’encontre de François  Mitterrand durant la campagne de 1965 ? Même s’ils ne sont pas dans la loi, ces ménagements font partie de ce qu’Orwell appelait la « common decency », une notion que les juges, et pas seulement eux, ont aujourd’hui perdue de vue. Une conception étriquée du droit, souvent à finalité idéologique, s’y est substituée. Encore heureux que les auteurs de perquisitions ne soient pas animés de la jouissance de prendre leur revanche  sur les puissants, expression malsaine de l’esprit de ressentiment ou de la vieille « envidia democratica ».

Mitterrand aurait dit lors d’un conseil des ministres : « Méfiez-vous des juges, ils ont tué la monarchie. Ils tueront la République ». Nous y sommes. Mais ne perdons pas de vue que derrière les juges, il y a un exécutif sans scrupules dont la référence aux valeurs républicaines apparait de plus en plus mensongère. Un  exécutif qui, c’est un comble, veut effacer de la Constitution, la Cour de justice,  seule instance devant laquelle il puisse encore répondre.

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