photo : Parti socialiste

La légende héroïque de la presse raconte qu’Hubert Beuve-Méry, le patron du Monde haute époque, donnait cette consigne à ses journalistes, « Faites chiant, messieurs, faites chiant ! » Il semble que ce programme reste valable aujourd’hui, y compris en politique. Regardons les treize minutes de déclaration de campagne de Martine Aubry : il y a de la conviction (pan pour ceux qui disaient qu’elle était sans envie comme son père), un rappel aux fondamentaux du socialisme, une adresse à la France qui dépasse le cercle des militants socialistes, une ébauche de programme. Toutes les croix dans toutes les cases.

Et pourtant, on s’ennuie un peu. Sans doute parce que depuis le crash de Dominique Strauss-Kahn on l’attend, cette déclaration. La surprise avait même été préventivement levée ce week-end pour préparer le terrain et peut-être éviter aux hordes de journalistes d’errer pendant des jours en cherchant Aubry dans les quartiers populaires, de Lille comme on cherche Charlie et son maillot rayé dans la BD du même nom.

Il est vrai que depuis le congrès de Reims, Aubry, on a pris l’habitude de l’avoir dans l’œil, comme on a Lady Gaga dans l’oreille : par défaut. Elle qui après les 35 heures et les deux défaites de la gauche avait quitté la scène nationale pour faire de la rénovation urbaine et de l’art contemporain pour tous à Lille, a su revenir presque naturellement sur les écrans comme si de rien n’était. La voilà donc candidate.

Alors qu’est-ce qui ennuie ? En ce qui me concerne, pas le socialisme orthodoxe qu’on imagine qu’elle va incarner. Certes, durant ses trois ans à la tête du PS, elle a périodiquement pataugé dans les bourbiers que la gauche sociétale adore, mais pour peu qu’elle soit bien conseillée, Aubry devrait savoir causer au peuple qui travaille et souffre, et le faire mieux que l’actuel locataire de l’Elysée, qui a grillé toutes ses cartouches ouvrières il y a cinq ans. La gauche qui s’intéresse avant tout au peuple, c’est suffisamment nouveau pour ne pas faire ronfler…

Non, l’ennui, si ça se trouve, vient de l’excès de normalité que toute la gauche s’impose – Eva Joly, ses lunettes rouges et sa mauvaise camaraderie faisant exception. À force de répéter que Nicolas Sarkozy parle trop, bouge trop, est bling-bling et j’en passe, la gauche a décidé de s’habiller dans de camaïeu gris souris. Avec de temps en temps une écharpe bleu layette pour faire festif. Même Ségolène Royal, qui question animation en connaît un rayon, est devenue bien calme voire légèrement blême. On annonce, ou plutôt, elle ré-annonce sa candidature depuis un bled picto-charentais, avec force « ordre juste » et autres « présidente des solutions », mais on en vient à regretter le spectacle total du Zénith où, coachée par des pros de la scène, elle bougeait les bras en faisant scander Fra-ter-ni-té à la salle en transe, quelque part entre l’Actor’s Studio et la messe vaudou. Ne parlons même pas de François Hollande, le « candidanormal ». Il devrait d’ailleurs songer à déposer la marque et la méthode ça peut marcher impec quand on veut se présenter à la tête de son association de bridge ou briguer la tête du FMI…

Faisons sobre, digne, présidentiable, c’est-à-dire chiant pour inspirer confiance aux électeurs de gauche qui doivent encore se déplacer deux fois pour choisir leur champion en octobre. Mais les électeurs du PS ont aussi droit aux paillettes et au rêve. Croire qu’on pourra se faire élire juste en proposant de prendre soin les uns des autres (ce qui n’est pas si mal), de lutter contre la crise-morale-qui-gangrène le-pays ou de relancer l’Europe des peuples, ça fait un peu juste. Même en y ajoutant la détestation du chef de l’Etat, la dénonciation de l’état calamiteux de l’économie et de l’école et l’annonce d’une réforme fiscale le compte n’y est pas.

J’ose imaginer que les socialistes le savent. Disons qu’ils s’économisent pour la vraie élection celle où on ne votera pas sous des préaux dans des boites à chaussures. J’ose espérer que Martine Aubry, qui aime l’opéra, la lecture et partir en week-end peinarde sans la presse people aux basques, forcera sa nature et laissera au placard ses chemisiers Monoprix. Qu’elle saura au moins donner l’illusion aux Français qu’on va un peu rigoler et essayer des trucs qui ne sortent pas d’un cours de management de l’ENA. Que sa campagne évoquera plus le carnaval de Dunkerque, la Braderie de Lille ou l’arrivée du Paris-Roubaix sous le soleil, pour rester local, qu’un film des frères Dardenne. J’espère que le PS a déjà booké un genre de Fatboy Slim ou de Nicolas Bedos pour animer ses futurs meetings. Et si possible pas pour remixer Bella Ciao.

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