Les pays sans esprit d’aventure seront condamnés à mourir de froid. Et en effet, ne le nions pas, Marine Le Pen est une aventure. Mais une aventure sans doute dans le grand sens du terme, où ce qui advient est aussi ce qui hausse, ce qui enseigne, ce qui délivre. L’aventure restera de toute façon, rassurons les inquiets, limitée : Marine Le Pen est tellement inscrite dans l’esprit gaullien, ô paradoxe pour l’héritière de cette droite dont l’acte de naissance est l’Algérie française, qu’il est bien entendu qu’elle ne touchera mie aux institutions de la République, dont la forme ultra-présidentielle lui convient d’ailleurs parfaitement.

La porte-parole de la France périphérique

Les principales péripéties de l’aventure sont connues : maîtrise des frontières, réforme de l’accès à la nationalité, diminution des flux d’immigration, négociations avec Bruxelles pour obtenir un statut dérogatoire avec en ligne de mire une sortie de l’euro, protectionnisme, préservation des acquis sociaux, politique étrangère rééquilibrée, sévérité accrue avec les criminels et les délinquants, inscription du patrimoine culturel dans la constitution. Rien d’extraordinaire finalement dans cette reconstruction des moyens régaliens de la France. Car ce ne sont que des moyens, et leur validation par le référendum d’initiative populaire, conforte leur caractère éminemment démocratique. Non, ce qui peut être extraordinaire, et ce qui fait précisément frémir le bourgeois mondialisé à l’avance, c’est la réhabilitation et la poursuite de l’esprit français, qui est plus fait d’honneur que de comptabilité. On n’a jamais vu historiquement que quiconque redressât en assainissant seulement ses comptes. L’aventure entraîne, et les comptes suivent.

La France est évidemment née pour le monde, et non pas le monde pour la France. La France, ce miracle d’équilibre politique, architectural, gastronomique, littéraire, artistique, demeure après tout la seule grande puissance qui illumina le monde non d’abord par les instruments de la guerre, mais par ceux de l’éducation. La seule grande puissance qui n’ait jamais génocidé personne, mais dont la conquête du monde fut d’abord une conquête des cœurs. Puissance d’équilibre et de mesure, autre Athènes, de ses pays, de ses petites patries, de ses peuples, elle configura une mosaïque admirable, et c’est peut-être seulement sur ce point-ci que l’on pourrait contester la vision de Marine Le Pen : la France n’a jamais gagné à une centralisation excessive, à un jacobinisme tyrannique, et la porte-parole de la France périphérique devrait plus que tout autre le savoir. On ne refera pas un peuple en homogénéisant le territoire, mais au contraire en rendant à qui de droit, localement, des prérogatives aussi anciennes que notre histoire.

La France, une civilisation

Que le péril islamique se soit surajouté à une histoire déjà complexe de cohabitation des deux pouvoirs, le spirituel et le temporel, nul ne l’ignore. Pourtant la défense des libertés françaises ne se fera pas en imposant une fausse laïcité, de celles qui persécutent par principe, mais d’abord par la réaffirmation des principes civilisationnels infrangibles qui fondent, plus loin que la France seule d’ailleurs, l’Europe et tout l’occident : liberté de religion, liberté des femmes, liberté des consciences, promotion de la raison en tant qu’ouverture à ce qui la dépasse.

Il est évident qu’en tant que Français nous sommes naturellement multiculturels, puisque constitués de ces innombrables régions et provinces venues de l’histoire et de la géographie. En revanche nous ne sommes, ni ne pourrons jamais être, multi-civilisationnels. Peu nous chaut que l’on préfère le béret ou le chapeau, la bière ou le vin, le plain-chant ou le jazz. Tant que l’on fabrique des hommes libres, et libres par l’exercice de l’esprit et de la raison.

L’immense nouveauté de Marine Le Pen, dans ce monde formaté, est sa rencontre avec le peuple, et le peuple souffrant. C’est aussi en cela qu’elle est une aventure. Seul Jean-Luc Mélenchon serait aujourd’hui capable de lui disputer cette aura s’il ne continuait de sacrifier aux vieilles lunes immigrationnistes et progressistes sur le plan de mœurs, s’il ne souhaitait d’assister ce peuple jusque dans le suicide. Ainsi, au-delà des candidats convenus des centres, le choix est restreint pour qui veut continuer l’aventure. Car la France est une aventure. C’est même pour nous, temporellement, la seule aventure.