Nous ne sommes plus au mois de juillet, propice à la manipulation des dérailleurs sur la route du Tour de France, mais en août et Manuel Valls vient de changer de braquet. De loin la personnalité la plus populaire du gouvernement, il sait que son poids politique ne peut être négligé par François Hollande. Il faut bien que Jean-Marc Ayrault s’y fasse. Montebourg pèse plus lourd que Valls du fait de son score à la primaire socialiste qui en a fait l’allié politique indispensable à la chute de Martine Aubry. De la même façon, les cotes de popularité stratosphériques de Valls en font l’un des derniers atouts du Président de la République.
Cela a commencé par cet avis du Haut Conseil à l’Intégration en faveur de l’extension à l’université de la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostensibles dans les écoles et lycées. Valls a jugé la proposition du HCI digne d’intérêt, s’opposant en cela à la ministre de l’enseignement supérieur, Geneviève Fioraso, laquelle exclut tout débat sur le sujet. Que l’on trouve cette idée bienvenue ou non, ou qu’on soit partagé comme l’auteur de ces lignes, on ne peut que constater qu’une large majorité de Français est en accord avec cette proposition. Comme pour démontrer le poids du ministre de l’Intérieur, le pauvre Ayrault, plutôt sur la ligne Fioraso, n’a pas pu faire autrement que calmer le jeu, très embarrassé par la sortie de Valls.
Mais c’est surtout avec Christiane Taubira que Valls a décidé d’adopter une stratégie offensive. Alors qu’il expliquait depuis un an que la guerre Beauvau/Vendôme  n’aurait pas lieu tant qu’il serait assis dans le fauteuil de Clemenceau, Manuel Valls a expédié un courrier au président de la République, savamment distillée dans la presse[1. Le ministre de l’Intérieur dit officiellement regretter cette « fuite ». Il n’en reste pas loin que l’adage en vogue dans ce ministère, « à qui le crime profite », laisse peu de doutes sur son origine.], où il fait part de « désaccords mis en lumière par le travail interministériel (…) autour du projet de réforme pénale présenté par le ministère de la justice ». Impitoyable, le ministre précise : « Tant pour des raisons de méthode que de fond, l’écart entre nos analyses demeure trop important et appelle une clarification de nos orientations politiques.» Christiane Taubira a dit avoir découvert cette missive dans la presse et regrette que son collègue ne lui en ait pas touché un traître mot lors de leurs dernières conversations. Il faut bien qu’elle s’y fasse, la Garde des sceaux. Non seulement, le ministre de l’Intérieur, contrairement à elle, est un lecteur plus assidu des études de l’IFOP ou d’IPSOS que de la prose du Syndicat de la Magistrature, mais lui travaille vraiment à son compte[2. Allusion à un entretien de Christine Taubira accordé au New-York Times, dans lequel elle affirme « ne pas avoir de Chef (…) à part sa conscience ». Il va de soi que Taubira a un chef, le Président qui peut s’en débarrasser comme la première Delphine Batho, parce qu’elle ne pèse rien politiquement.]. Il a l’Elysée en ligne de mire à l’horizon 2022 voire 2017, quitte à sacrifier l’entente avec sa collègue sur l’autel de sa popularité.
Et Valls n’est pas un bleu en politique. Conseiller de Jospin à Matignon entre 1997 et 2002, il a la mémoire longue et se souvient des erreurs du passé. En donnant raison à la ministre de la Justice Elisabeth Guigou contre Jean-Pierre Chevènement sur les questions de répression, le premier ministre Lionel avait semé les premières graines de sa déculottée à l’élection présidentielle de 2002. Soutenu par l’opinion et échaudé par ce fâcheux précédent, Valls tente de rejouer le match en revêtant les habits du vieux lion de Belfort. Le premier flic de France n’oublie pas que du discours fondateur de François Hollande au Bourget, il ne reste plus grand-chose. La fameuse diatribe « Mon ennemi, c’est la finance » fâche ou déclenche l’hilarité, selon le caractère de chacun. La renégociation du traité Merkozy, n’en parlons même pas. Reste le fameux : « la République vous rattrapera », adressé aux délinquants. Par cette lettre, Valls enjoint donc le Président de lui donner raison, de faire de lui un Chevènement vainqueur de Guigou, avec la menace larvée de devenir un Sarkozy 2002-2007 si le chef de l’Etat ne lui donnait pas raison. Mettons-nous à la place de François Hollande. Tant la raison que l’état de l’opinion devraient le conduire à jouer Valls contre Taubira. Mais cette dernière a un atout dans sa manche. Plus que l’idéologie du SM et de Canal+ réunis, ce sont les marges de manœuvre budgétaire qui empêchent de construire les nouvelles places de prison nécessaires, mais aussi d’engager les greffiers et les juges d’application des peines qui manquent. Reste la tentation, très grande pour l’ancien maître des synthèses solfériniennes, de faire entendre du Valls bruyant et d’appliquer du Taubira mezza voce.
Ce serait une resucée de la politique sécuritaire de son prédécesseur, à l’époque pas si lointaine où Sarkozy roulait des mécaniques, pendant que Rachida Dati incitait – par la loi de 2009 – les juges à ne pas appliquer les peines de prison dont la durée n’excédait pas deux ans. Valls jouera-t-il ce jeu de dupes ?  Il n’y a pas intérêt tant les Français finissent de plus en plus par se lasser des discours non suivis d’effets. Pour être cohérent jusqu’au bout, s’il n’obtient pas les moyens de sa politique, le ministre de l’Intérieur devra sans doute démissionner le moment venu, histoire d’appliquer le précepte d’un certain… Chevènement.

*Photo : PS.

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