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Macron, une cause sans peuple

Macron, une cause sans peuple
Premier rassemblement du mouvement En Marche! à Paris, 12 juillet 2016.
Premier rassemblement du mouvement En Marche! à Paris, 12 juillet 2016.

De quoi Macron est-il le nom ? La question se pose à nouveau après ses récents propos polémiques. Pour avoir taxé, lors d’un voyage en Algérie, la colonisation française de « crime contre l’humanité », le leader d’En marche ! a suscité la colère des pieds-noirs et, au-delà, de la grande majorité de la droite. Pour avoir regretté que les opposants au mariage pour tous aient été « humiliés » par François Hollande et les socialistes, il a choqué la communauté gay et, au-delà, la grande majorité de la gauche. À moins de deux mois du premier tour de l’élection présidentielle, Macron semble illustrer quotidiennement l’adage selon lequel on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment. Ses opposants pavoisent. Ses partisans s’interrogent. François Fillon peut souffler : il n’est plus le seul présidentiable à alimenter la chronique.

« Il est urgent de réconcilier les France »

Il faut toujours juger les leaders politiques à l’aune de leur credo. Macron a maintes fois réaffirmé le sien : « Il est urgent de réconcilier les France » : la gauche et la droite, les gagnants et les perdants de la mondialisation, les élites et le peuple. Dans cette optique, la formule beaucoup trop lapidaire qu’il a utilisée à propos de la colonisation française est incontestablement une faute : on ne réconcilie pas en stigmatisant.

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Quand l’ex-ministre de l’Économie adresse un signe de respect à la France tradi, il est dans sa ligne. Quand il étrille les rapatriés, il se tire une balle dans le pied. Faut-il dès lors ne voir dans l’impromptu d’Alger qu’un clin d’œil grossier à la communauté musulmane ? Cette communauté, rappelons-le, a désormais un poids électoral non négligeable: en 2012, c’est elle qui a fait pencher la balance en faveur de François Hollande. Sans son soutien massif au candidat socialiste (plus de 90 % de ses suffrages), Nicolas Sarkozy aurait été réélu…

Les hommes politiques ont en commun d’être à la fois roués et sincères. Macron visait sans doute à Alger le vote beur mais, au-delà, il a la volonté d’aborder les sujets qui fâchent, ceux qui déchaînent les passions, comme la relation France-Algérie. Car la « réconciliation des France » passe, notamment, par la réconciliation de la France et de l’Algérie. Dans son dernier livre[1. La Cause du peuple, éditions Perrin.], Patrick Buisson affirme justement que « la guerre d’Algérie n’est pas terminée ». Cette plaie mal refermée est, avec la question de l’islam, au cœur du malaise entre les « de souche » et[access capability=”lire_inedits”] la communauté maghrébine.

Un ancien président l’avait compris, Jacques Chirac, qui a entrepris de négocier avec Abdelaziz Bouteflika un traité d’amitié sur le modèle du traité franco-allemand signé en 1963 par le général de Gaulle et Konrad Adenauer. De même qu’il convenait, au début de la Ve République, de tirer un trait sur les deux conflits qui nous avaient opposés à l’Allemagne, de même il est éminemment souhaitable de clore ce dernier chapitre de notre histoire coloniale. « Il faut savoir terminer une guerre », a-t-on envie d’écrire, pour faire la synthèse entre Patrick Buisson et… Maurice Thorez.

Un chrétien de gauche

Chirac a échoué pour deux raisons : d’une part, à cause d’une certaine mauvaise volonté des autorités algériennes ; d’autre part, à cause de l’hostilité d’une partie de la droite française qui, dans son tréfonds, n’a jamais accepté l’abandon de l’Algérie. Bouteflika a saisi le prétexte d’une initiative de députés UMP sur les mérites de la colonisation pour remettre sine die les négociations. Pour une partie de la droite, repentance signifie trahison. Or un traité franco-algérien comportera nécessairement un acte de contrition de la part de l’ancienne puissance coloniale… Le leader d’En Marche ! paraît disposé à reprendre le projet chiraquien. Apurer le passé pour construire l’avenir : telle est sa volonté.

De quoi Macron est-il vraiment le nom ? À travers ses différentes sorties, on le mesure un peu mieux : c’est, assez banalement, un chrétien de gauche. Il a fait ses études secondaires dans un établissement catholique d’Amiens où enseignait sa future femme, Brigitte Trogneux. Monté à Paris, il a été un temps l’assistant de Paul Ricœur. Il s’inscrit aujourd’hui dans la lignée de Michel Rocard et de Jacques Delors qui souhaitaient s’émanciper de la gauche de la gauche et gouverner avec une partie de la droite et du centre.

Pour prendre une référence plus actuelle, c’est un chrétien de gauche modèle pape François : il respecte les militants du droit à la vie, tout en manifestant une évidente empathie pour les populations venues du Sud. Lors d’un de ses déplacements moins controversé, en Allemagne, il a fait un éloge appuyé d’Angela Merkel sur la question des migrants. Encore au gouvernement, il n’avait pas caché à l’inverse son malaise devant la tentative de François Hollande de constitutionnaliser la déchéance de la nationalité pour les terroristes binationaux.

Il oublie une France, et de taille : celle des ouvriers et des employés !

N’en déplaise à Benoît Hamon et à Jean-Luc Mélenchon, qui se disputent le label de la « vraie » gauche, voilà qui fait de Macron un homme de gauche authentique. Comme Hamon et Mélenchon, il paraît réduire le peuple aux immigrés et à leurs enfants. Comme eux, il paraît atteint de « prolophobie », pour reprendre un mot de Patrick Buisson, encore lui. Naguère ouvriériste, la gauche a changé de peuple après Mai 68 et le refus de la CGT de saisir la main tendue par les étudiants en révolte. Les « damnés de la terre », ce sont désormais les immigrés, et eux seuls.

C’est là où Macron est peu cohérent avec lui-même. Il assure vouloir « réconcilier les France » mais en oublie une, et de taille : celle des ouvriers et des employés ! Aux États-Unis, on les appelle les petits blancs. Ce sont eux qui viennent d’élire Donald Trump. En Grande-Bretagne, ce sont eux qui viennent de faire gagner le Brexit. En France, ils votent massivement FN : ce sont eux qui s’apprêtent à placer Marine Le Pen en tête du premier tour de la présidentielle.

Soyons justes : dans son dernier livre, Révolution[2. Révolution, XO éditions.], Macron fait référence à cette France périphérique mise en exergue par le géographe Christophe Guilluy[3. La France périphérique, éditions Flammarion.]. Mais dans son discours public, il a jusqu’ici fait l’impasse dessus. Comme Hamon et Mélenchon, il semble succomber à ce que nous avons appelé « la préférence immigrée »[4. La Gauche et la préférence immigrée, éditions Plon.]: le soutien exclusif aux descendants des peuples naguère colonisés. Une « préférence immigrée » qui est l’exacte symétrie de la « préférence nationale » du FN.

Pour emporter la présidentielle en mai prochain, Macron compte sur le « vote utile », un réflexe traditionnel à gauche. Il pense qu’un certain nombre d’électeurs d’Hamon et même de Mélenchon voteront finalement pour lui dès le premier tour, afin d’assurer la présence de la gauche au second. Dans la foulée, il est convaincu de battre aussi bien Marine Le Pen que François Fillon. C’est là un calcul risqué car très politicien. Macron gagnerait plus sûrement en élargissant son assise : il a brisé le mur entre la gauche et la droite, il devrait s’attaquer à celui qui divise les catégories populaires. En d’autres termes, Macron devrait être plus… macronien : chercher à réconcilier toutes les France, pas seulement celles du politiquement correct.[/access]

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est journaliste et essayiste, auteur des Beaufs de gauche et de La Gauche et la préférence immigrée.

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