« C’est affaire d’une toute petite minorité que d’être indépendant, et c’est le privilège des forts. Celui qui s’y essaye, même à bon droit, mais sans y être obligé, prouve par là qu’il est non seulement fort, mais encore audacieux jusqu’à la témérité. »[1. Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal.] Par-delà le bien et le mal, par-delà le souverain Bien et le péril brun, il faut faire preuve sinon de force, d’une liberté réelle, pour résister aux injonctions du Front qui n’est républicain que parce qu’il se donne la peine de se dire républicain.

Le choix de ne pas choisir

Il faut tenir la barre contre vents et marées. Passer à travers les vagues, qui ne sont pas bleu marine, ne pas se laisser emporter par les flux de pressions familiales, amicales et inamicales. « Tu n’as plus le choix » ai-je entendu.

Si, j’ai encore le choix. Au moins celui de ne pas choisir.

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Et voilà que depuis quelques jours, ma confrérie s’y est mise, jusqu’à mon Ordre, qui par une délibération votée paraît-il, à une courte majorité, y est allé de son appel. Il faut voter pour Emmanuel Macron, pour défendre l’Etat de droit. L’Etat de droit ? Il fallait bien trouver quelque chose, pour nous démarquer, nous autres robins. Il faut dire que toutes les vieilles ficelles, pourtant usées jusqu’à la corde, avaient déjà été ressorties depuis le soir du premier tour.

A commencer par la menace fasciste. C’est pourtant les tenants de cette énième résistance qui se sont adonnés à ce qui est précisément le fascisme, à savoir comme l’écrivait justement Philippe Muray, «le refus de la discussion sur la réalité au profit des mots d’ordre»[2. Philippe Muray, Le cri du perroquet, Exorcismes spirituels IV, Moderne contre Moderne.].

Jean-Luc Mélenchon a été invectivé, Nicolas Dupont-Aignan comparé à Laval. Et Marine Le Pen à Hitler, bien entendu. Le vulgaire Pierre-Emmanuel Barré s’est vu couper le sifflet par France Inter, non pour avoir voulu une nouvelle fois insulter la terre entière mais pour avoir refusé de prendre position. C’est donc cela, le monde enchanté des libertés menacées.

Leur champion qui était allé pour ressortir un autre levier bien connu, celui de l’idéal européen, rendre visite à Habermas, pourrait à l’occasion, leur enseigner « l’éthique de discussion ».

Il eût fallu pour cela, sans doute, qu’il se l’appliquât à lui-même. Il n’avait pas hésité après que Marine Le Pen eut interrogé la responsabilité de la France plutôt que celle de l’Etat Français dans la rafle du Vel d’Hiv’ à affirmer en substance qu’elle était la digne fille de son père, alors qu’en condamnant le régime de Vichy, elle en prenait l’exact contrepied.

Mais le combat politique sacrifie à peu de frais l’honnêteté intellectuelle.

Il aurait pu en rester là. Mais il a ajouté à la malhonnêteté, l’indécence en allant au Mémorial de la Shoah afin de rendre hommage à « toutes ces victimes fauchées par les extrêmes. »

Il a feint un effroi grotesque, soufflant « des enfants… », hochant la tête comme pour exprimer un « non » devant des documents sur lesquels figuraient des noms de déportés. N’avait-il jamais pourtant entendu ne serait-ce que parler des enfants d’Isieu ? Peut-être aurait-il appris alors que c’est Gilbert Collard qui avait plaidé leur cause lors du procès Barbie.

La nouvelle judéophobie

Les juifs de France méritent bien mieux que d’être pris pour des clients devant lesquels on viendrait s’apitoyer pour les drames qu’ils ont connus par le passé, espérant par-là, recueillir leurs suffrages. Des drames, ils en connaissent régulièrement dans notre pays. D’Ilan Halimi à l’Hyper Casher en passant par ceux tués par Mohamed Merah. Mais il est plus aisé de réveiller le souvenir de la judéophobie des années 1940 que de prendre au sérieux celle des années 2000[3. Pierre-André Taguieff, La Nouvelle judéophobie.]. Comme il est sans doute plus profitable de ressortir l’épouvantail du fascisme de la droite nationale, que de viser l’islamisme qui en a pourtant tous les attributs.

Je comprends et je saisis les répugnances que chacun peut avoir à l’idée d’imaginer Marine Le Pen accéder au pouvoir. Le Front national n’est pas un parti tombé du ciel. Et l’éphémère présidence du négationniste Jean-François Jalkh n’arrange rien.

Mais l’envie de voter pour un candidat manifestement prêt à tout et qui représente la post-France, par son utilisation permanente des anglicismes, par son mépris des règles élémentaires de la grammaire, par sa propension à faire de la France une nation multiculturelle, par son souhait de substituer au droit du travail, l’uberisation des rapports, par la critique repentante de son histoire, par l’invitation à la jeunesse à devenir milliardaire, n’est pas chez moi plus grande.

Etre avocat, c’est avant tout être libre.  Libre de faire résonner une discrépance et non de s’aligner. Libre de ne pas se prendre pour Hugo à Guernesey ou pour Jean Moulin. Il y aurait un truisme à souligner que la plupart n’en ont pas l’étoffe mais surtout qu’ils ne sont pas exposés aux mêmes risques. Ce qu’il y avait d’admirable chez Madame Dreyfus, selon Fernand Labori, c’était « sa fidélité à l’infortune », non son conformisme en temps de paix.

Libres enfants de l’Eglise

Libre encore de ne pas céder à la reductio ad hitlerum ou ad lepenum… et de ne pas être voué aux gémonies pour cela, comme c’est le cas du Pape François et des évêques de France. On leur fait grief de ne pas prendre le pas de Dalil Boubakeur ou de Haïm Korsia, probablement par ultramontanisme, et on les renvoie au rang d’héritiers de Pie XII, reprenant la propagande soviétique et oubliant que l’Eglise, ce fut aussi Pie XI et l’abbé Grégoire.

Libre de réintroduire de la nuance, de regarder le présent les yeux grands ouverts et de ne pas souffrir d’une mémoire paresseuse. Libre alors, de pouvoir citer des propos attribués à Jacques Charpentier, sans l’entendre réduit au statut de bâtonnier de la Collaboration, comme il y aurait eu le Pape d’Hitler. Et de s’interroger ainsi dans une solitude balsamique : « Que reste-t-il ? Tourner le dos au siècle ? Se révolter jusqu’au bout ? Enfin comme ceux qui n’ont rien à dire, s’asseoir sur le quai de la gare… relever le col de son manteau… attendre le dernier train qui vous emportera.« [4. Thierry Lévy et Jean-Denis Bredin, Convaincre. Dialogue sur l’éloquence. ]

Et qu’à Dieu ne plaise : ne pas être contraint de le prendre En Marche.