Entretien avec Arnaud de la Croix, philosophe et écrivain belge. Auteur et conférencier, il publie en octobre l’album La Franc-maçonnerie dévoilée aux éd. du Lombard, avec des dessins de Ph. Bercovici.


Aurore Van Opstal. Vous êtes un intellectuel belge en faveur d’une liberté d’expression qui ne souffre pas d’exception. Pourquoi pas d’exception ?

Arnaud de la Croix. La liberté d’expression est complète ou elle n’est pas. Qui donc et pour quelle raison devrait-on lui assigner des limites ? Le cas échéant, ces limites ne font jamais que refléter les intérêts ou les préoccupations d’un groupe, dominant ou minoritaire, au sein de la société… C’est alors d’une liberté d’expression à géométrie variable qu’il s’agit. Or, vivre en résidence surveillée n’est pas vivre en liberté.

Qui censure qui aujourd’hui, en Belgique et en France ?

La censure procède de deux instances : tantôt elle affecte le légalisme et vient d’en haut. Tantôt, et le plus souvent aujourd’hui, elle vient d' »en bas » : des multiples groupes de pression qui s’expriment de multiples façons, via des manifestations, des pétitions, les réseaux sociaux, les médias relayant ces pressions. Elles conduisent un cinéma ou un centre culturel à annuler la programmation d’un film de Polanski, un éditeur américain à renoncer à la publication des mémoires de Woody Allen ou un réalisateur fameux, Ridley Scott, à mettre fin à la collaboration d’un acteur talentueux, Kevin Spacey, parce que celui-ci est suspect de harcèlement.

Arnaud de la Croix CC BY-SA 3.0

Beaucoup plus insidieusement, éditeurs de livres ou producteurs de cinéma, craignant les conséquences économiques de la censure – retirer un film des écrans ou un livre des rayons, cela a un coût -, jugent préférable de l’anticiper. J’ai un ami avocat parisien qui conseille, à leur demande, de grands éditeurs dans ce sens.

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Pensez-vous que les néoféministes soient des ennemies de la liberté d’expression ?

Comme n’importe quel groupe de pression, elles exercent une censure de fait : elles ne sont pas adversaires de la liberté d’expression dans la mesure où elles-mêmes en bénéficient, elles s’y opposent lorsqu’il s’agit de la liberté d’expression de ceux qu’elles considèrent comme leurs ennemis. Quand une amie néoféministe déclare que Polanski, plutôt que de réaliser des films, devrait s’occuper à faire du macramé en prison, c’est bien de cela qu’il retourne.

Êtes-vous « Charlie » ?

J’essaie d’être moi-même, c’est une tâche qui me suffit amplement.

Ceci dit, la grosse manifestation consensuelle qui a suivi l’attentat contre ce magazine a constitué en réalité l’enterrement en grande pompe de la liberté d’expression : elle ne s’est jamais plus mal portée…

L’islam politique n’est-il pas un ennemi de la liberté d’expression ?

Il procède de la même logique que le néoféminisme ou n’importe quel groupe de pression : la liberté d’expression lui convient tant qu’il en bénéficie, elle ne lui convient plus lorsqu’elle va à l’encontre de ses préoccupations. C’est la liberté d’expression à géométrie variable dont je parlais qui, tout bien réfléchi, correspond spontanément à nos tolérances et intolérances…

Que pensez-vous alors des « lois mémorielles », comme la Loi Gayssot ?

J’en pense ce qu’en pensait le regretté Tzvetan Todorov dans son pamphlet Les Abus de la mémoire : les Etats n’ont pas à légiférer en matière d’histoire.

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Rejoignez-vous Noam Chomsky, l’intellectuel américain qui dit : « La liberté d’expression n’a de sens que si elle s’applique aux opinions qui vous répugnent » ? Ou bien encore « Si l’on ne croit pas à la liberté d’expression pour les gens qu’on méprise, on n’y croit pas du tout » ?

Je rejoins absolument Chomsky sur ces déclarations comme, plus fondamentalement, je le rejoins au sujet de sa conférence la plus importante, « Sur le contrôle de nos vies ». Car c’est là l’enjeu, finalement, et il passe notamment par notre liberté d’expression.

Que faudrait-il faire pour regagner une liberté d’expression plus grande en Occident ? 

Ce n’est pas spontané, il y faut une volonté, un effort, une ténacité de tous les instants. Il s’agit d’un idéal, d’un projet, aucunement d’un acquis. Je trouve regrettable la sempiternelle antienne : « Avant de vous plaindre, allez donc faire un tour en Corée du Nord, en Chine ou en Russie ». Cela revient à dire, au manifestant que l’on a éborgné ou amputé d’une main, qu’ailleurs il aurait perdu les deux yeux ou les deux mains… Au pays des aveugles, les borgnes sont rois, c’est entendu.

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