Christian Clavier et Jean Reno (Photo : Nicolas Schul/GAUMONT/OUILLE PRODUCTIONS/TF1 FILMS PRODUCTION/NEXUS FACTORY/OKKO PRODUCTION)

Il faut dire que c’était mal parti. D’abord, il y a eu cette polémique suscitée quelques jours avant la sortie par l’absence sur l’affiche du nom du seul acteur noir du film : Pascal N’Zonzi, jetant ainsi sur les acteurs et la maison Gaumont l’insidieux soupçon de racisme. Et puis ensuite, il y a eu la censure exercée par la société de production qui a refusé de convier les journalistes à des projections presse. Alors, le jour de la sortie en salle pas de quartier pour Les Visiteurs 3. Le couperet du tribunal de la critique cinéma est tombé. Et c’était prévisible. Les journalistes, déjà sur les crocs, se sont bien évidement lâchés sur le troisième volet des aventures du seigneur Godefroy de Montmirail et de son écuyer Jacquouille la Fripouille.

Il est vrai qu’espérer trouver de la finesse et de la subtilité dans Les Visiteurs 3, c’est comme demander à un cheval de trait de galoper à la vitesse d’un pur sang. Et de toute façon Jean-Marie Poiré n’avait pas signé pour faire du Eric Rohmer, du Ettore Scola ou du Bertrand Tavernier.

Mais au-delà de la laideur esthétique, du scénario erratique, de la lourdeur des sketches, c’est peut-être bien la vision négative de la Révolution française qui a au fond le plus déplu et exaspéré. Ainsi, à la veille de la sortie, Alexis Corbière, secrétaire national du Parti de gauche et porte-parole de Jean-Luc Mélenchon, qui, lui, a eu le privilège (eh oui !) de voir le film en avant-première, s’est empressé de dénoncer au micro des Informés, l’émission animée par Jean-Mathieu Pernin, sur France Info, le caractère « réactionnaire » du film en reprochant au réalisateur d’avoir associé Révolution et Terreur. Jacques Mandelbaum, le critique cinéma du quotidien du soir, fait également le même reproche. Jean-Marie Poiré diffuserait donc dans son film une odieuse propagande monarchiste et militerait pour le retour de l’Ancien Régime… Sans blague ! Poiré « royco », ce serait quand même lui faire trop d’honneur !

Mais on voit bien ce qui se trame derrière cette accusation. Le film est jugé comme réactionnaire et donc antirépublicain parce qu’il écorne la légende dorée de la Révolution française, associée aux droits de l’homme, au progressisme social, à notre cher triptyque républicain « Liberté, Egalité, Fraternité » en mettant en scène la Terreur robespierriste. Certes, depuis les travaux de François Furet, Mona Ozouf, Patrice Gueniffey ou encore Reynald Secher, « la part maudite » de la Révolution française a été largement mise en lumière permettant ainsi de contrebalancer le monopole de la version officielle imposée par les héritiers du jacobinisme.

Poiré, l’avocat involontaire des contre-révolutionnaires

Alors on comprend qu’en touchant à l’Incorruptible, Les Visiteurs 3 ont eu de quoi hérisser les poils des amoureux du bonnet phrygien. Pourtant quoi de plus fidèle à la vérité historique que de montrer un Robespierre aussi raide et froid que la lame de la guillotine, lui qui était l’incarnation du règne de la Vertu, moteur de son idéologie criminelle visant à « régénérer » dans le sang la France corrompue par ces parasites d’aristocrates en dentelle.

Mais au-delà de ce portrait de l’Etre suprême, le film met en scène le langage révolutionnaire, instrument efficace mis en œuvre pour manipuler l’opinion, discréditer et éliminer. On y voit donc l’avocat d’Arras, obsédé par le complot, manier un langage d’inquisiteur, passer tout au peigne fin, scruter la moindre hésitation et menacer de la peine capitale tous ceux qu’il juge comme « les ennemis du peuple », catégorie stigmatisante étendue à tous ceux soupçonnés de ne pas adhérer à la Révolution. Et il n’y avait pas que des aristos comme le rappelle, d’ailleurs, une scène dans le film où Jacquouillet, (descendant de Jacquouille) pourtant accusateur public et compagnon de Charlotte (Sylvie Testud), la sœur de Robespierre, est à deux doigts d’y passer. Car un bon révolutionnaire est un coupeur de tête qui fait du chiffre et sur ce plan-là Jacquouillet a du retard, préférant à son devoir, son intérêt personnel en allant réquisitionner le château de Montmirail.

Et que dire de cette récurrence du terme « citoyen », utilisé à tout bout de champ dans le film jusqu’à saturation. Dans l’une des premières scènes du film, où Godefroy et Jacquouille comparaissent devant le tribunal révolutionnaire pour haute trahison, on y voit Charlotte, ponctuer son discours de « citoyen le commissaire », « citoyen le juge ». Au-delà  d’un comique de répétition qui trouve vite ses limites, cette redondance exacerbée du mot « citoyen » a le mérite de marquer l’opposition entre la masse de ses « citoyens », sans nom, sans attache, sans histoire, définis seulement par leurs métiers, tous fils de la Révolution qui dépossède et uniformise, et Godefroy le hardi, comte de Montmirail, issu de l’ancienne noblesse féodale, attaché à ses terres, à ses titres, à ses faits d’armes, à ses racines et à sa descendance, bref à tout ce qui constitue son identité… Oh parjure !

Enfin venons-en à celle qu’on surnommait la Veuve. La guillotine est décrite comme un instrument qui tranche beaucoup mieux que la hache. « Ça coupe net ! » s’exclame Jacquouille devant l’enchaînement des décapitations. Il ne croit pas si bien dire. C’est très certainement involontaire de la part de Clavier et de Poiré, les co-auteurs du scénario, mais avec ce genre de petite remarque innocente, hélas noyée dans un océan boueux de grossièretés navrantes de facilité, on pourrait faire assez vite de Poiré un disciple de Furet dénonçant les prodromes des totalitarismes modernes dans la Révolution. Bon, peut-être que j’ai coupé les cheveux en quatre… Certes, mais ce sera toujours mieux que la tête.

Les Visiteurs, la révolution, de Jean-Marie Poiré. En salle.

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