Europa, réalisé par Lars von Trier en 1991. image : lemmy_caution

Avant l’affaire, j’aimais bien Lars Von Trier. Certes, je n’ai pas vu la plupart de ses films parce que je sais que les gentils y meurent beaucoup à la fin, et que je préfère les happy end.

J’ai néanmoins vu et adoré le docu-drama punk Les idiots, que je tiens pour un très grand film politique. Ce film, logiquement, aurait dû s’appeler Les débiles, puisque c’est la traduction exacte et que c’est de ça qu’il s’agit : dans un pays nordique socialiste quelconque, très fier de protéger toutes ses minorités, une bande de potes décident de vivre comme des handicapés mentaux, juste pour voir jusqu’où on peut pousser le bouchon trop loin, ou plutôt à partir d’où on ne peut plus. Je ne sais si le mot « buonisme » avait déjà été inventé à l’époque, mais sa mise à mort était déjà impeccablement ficelée par Lars qui, au passage, résumait son film ainsi : « Un film par des idiots, sur des idiots, pour des idiots ».

Je ne vais pas souvent voir ses films, mais je suis d’assez près sa démarche, je lis ou regarde avec plaisir ses interviews, exercice dans lequel il a l’air généralement mal à l’aise, parce que souvent confronté à un critique qui ne comprend que chique à ce qu’il fait. Il n’aime pas les journalistes, qui globalement le lui rendent bien. N’empêche, c’est grâce à des Européens comme lui, ou comme Pialat, Kusturica, Moretti, Almodovar ou Kaurismäki[1. Soyez gentils, ne cherchez pas dans cette liste les abominables frères Dardenne] que le bon cinéma ne se fait pas seulement à Hollywood et que Cannes n’est pas seulement une sous-préfecture pour cafetiers retraités déguisés en yachtmen.

Or, j’apprends ce soir qu’en plus d’être idiot, Lars von Trier est nazi. Et contrairement à son collègue de panzerdivision Galliano, là, on en a la preuve par l’image : il l’a dit face caméras à Cannes lors de la conf’ de presse de Melancholia ! Faites chauffer l’échafaud

Malgré le montage franchement jdanovien des extraits, il n’est pas besoin d’être grand sémioticien pour voir que le cinéaste déconne, ou provoque à la limite du mauvais goût, ou se hasarde quelque part dans la zone floue qui sépare l’humour au second degré de l’humour au troisième degré. Mais il faut croire que tout le monde n’a pas d’yeux pour voir, c’est dommage pour des envoyés spéciaux d’un festival du film. L’an prochain, autant y envoyer Gilbert Montagné.

Mines contrites des présentateurs, tweets rageurs et outrés, pages facebook « dédiées » déclaration pathétique du psychanalyste amateur Claude Lelouch qui parle d’un « véritable suicide cinématographique »[2. Lelouch sait de quoi il parle, il est lui-même cinématographiquement mort depuis quarante ans] et tout le toutim, including des demandes d’excuses faites par la direction du Festival, et obtenues aussitôt : dès le lendemain de sa sortie, Lars se fendait d’un communiqué et d’une interview circonstanciée sur France 3, où notons-le, il a eu le bon goût de ne pas rappeler que sa femme – donc ses enfants – étaient juifs.

L’affaire aurait pu en rester là. Des propos choquants (au sens de propos qui peuvent choquer) suivis d’excuses, e la nave va , vogue le navire, comme disait Fellini. Sincèrement je croyais qu’on allait classer l’affaire comme on avait classé sans suite celle de clients plus sérieux tels Ken Loach, Palme d’Or 2006 qui, il y a deux ans à Bruxelles, avait déclaré, et le plus sérieusement du monde : « Ça ne me surprend pas qu’il y ait une montée (de l’antisémitisme). En fait, c’est parfaitement compréhensible car Israël alimente des sentiments d’antisémitisme. »

Dans un premier temps, on a en effet cru à l’apaisement, manifestement souhaité par ceux des organisateurs qui connaissent le lascar. Mais non, après les excuses, après les explications, le Conseil d’administration du Festival a finalement décidé d’intimer l’ordre à Lars von Trier de quitter Cannes immédiatement, à croire que Gilles Jacob est sénéchal de la cité, avec pouvoir de bannissement.

Pourquoi cette radicalisation ? Sans doute la peur de l’effet Blanc, de l’effet Guerlain ou de l’effet Galliano, donc des représailles médiatiques des supposés gardiens du temple. On est bien obligé de constater que la direction du Festival s’est conformée à la ligne dure prônée par le CRIF, dont le communiqué de presse se concluait ainsi : « Lars von Trier n’a rien à faire dans un festival de Cannes dont une partie des participants auraient été envoyés en camp d’extermination par Hitler, cet homme pour qui il éprouve tant de sympathie. »

Et moi qui croyais qu’on avait plus d’humour que les goys…

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