Depuis qu’il est président, Emmanuel Macron s’en prend plus ou moins directement à la laïcité telle qu’elle existe aujourd’hui. Il se trompe d’ennemi et donne des ailes aux islamistes.


Notre président qui semble gober lui-même les slogans – « Jupiter »,  « maître des horloges » –  que ses communicants inventent pour les autres, joue déraisonnablement avec le feu. Il ne devrait pas. Les passions raciales et religieuses ne s’instrumentalisent pas.

Le traitement de l’antisémitisme dans l’affaire des gilets jaunes ou la politique anti-laïque que le même Macron mène pour aboutir à un « islam de France » sont irresponsables. Elles fonctionneront d’autant moins qu’elles reposent sur un déni de réalité. Et la réalité, c’est que l’islamisme est l’ennemi des juifs aussi bien que du « vivre-ensemble ».

Les années 30 n’ont rien à voir là-dedans

Les juifs ou « sionistes », cibles traditionnelles de la gauche et de l’islamo-gauchisme, sont devenus sous Emmanuel Macron un bouclier humain que le gouvernement utilise pour travestir les gilets jaunes en nazis. Le 1er novembre 2018, Emmanuel Macron a fait un rapprochement avec les années 30 en invoquant une « ressemblance entre le moment que nous vivons et celui de l’entre-deux-guerres ». Fin novembre 2018, Gérald Darmanin a surenchéri« Ce ne sont pas les gilets jaunes qui ont manifesté, c’est la peste brune. Ce n’est pas parce que vous mettez un gilet jaune que vous ne portez pas une chemise brune en dessous. » Dès ses vœux du Nouvel An, Emmanuel Macron a fait référence à l’antisémitisme supposé des gilets jaunes en évoquant des « foules haineuses ». En février 2019, c’est Frédéric Pottier, préfet et délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT qui tweetait : « Tags antisémites jusqu’à la nausée en plein Paris ce WE. Quand la haine des Juifs se recoupe avec la haine de la Démocratie, le vocabulaire de la #fachosphere se retrouve sur les murs ! »

Sauf que la haine brute qui s’est exercée contre Alain Finkielkraut, samedi 16 février, n’émanait pas des gilets jaunes. Elle émanait de salafistes ornés du traditionnel keffieh qui marque le soutien à la cause palestinienne. Ils ont hurlé à l’académicien : « Dégage fasciste. La France, elle est à nous ». Quant aux croix gammées qui émeuvent les médias quand elles surgissent sur l’île Saint-Louis, elles foisonnent dans certaines banlieues pour inviter les juifs qui y résident à décamper. La peste brune peut bien se travestir en jaune à Paris, ce n’est pas sur les ronds-points qu’elle est portée à incandescence.

En travestissant l’antisémitisme issu de certaines banlieues en antisémitisme d’extrême droite, Emmanuel Macron vise les gilets jaunes. Mais par ce travestissement, il assure aux admirateurs de Soral l’impunité et donne à leur haine du juif un feu vert pour se développer. Qui peut affirmer que notre président sera capable de mettre le holà du jour au lendemain à cet antisémitisme islamiste que personne n’ose jamais nommer ?

On ne triche pas avec la réalité

Si Emmanuel Macron était réellement jupitérien, il comprendrait qu’on ne triche pas longtemps avec la réalité. Jeter aux orties, comme il s’apprête à le faire, la loi de 1905 participe du même jeu malin que le travestissement de l’antisémitisme de certains en banlieues en antisémitisme d’extrême droite.

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Dans une France aujourd’hui largement diversifiée sur le plan ethnique et religieux, la laïcité demeure – pour peu qu’on la fasse vivre sans la dénaturer – le seul ciment du vivre-ensemble, le seul instrument qui soit légitime pour débarrasser l’espace citoyen des passions religieuses qui le polluent. Mais pour apaiser les allumés de l’islam politique, Emmanuel Macron a entrepris de transformer une société de citoyens adhérant à un pacte républicain en une société de communautés qui n’adhèrent à rien d’autres qu’elles-mêmes.

Où en est la « radicalisation de la laïcité » ?

Sur la base de cette hypothèse fausse qu’éliminer la laïcité apaisera les islamistes, Emmanuel Macron s’est livré, dès avant son élection, aux mêmes petites ruses qu’avec l’antisémitisme : il a désigné la laïcité comme un conservatisme rancunier et dépassé. Dés 2016, dans Challenges, le candidat a dénonçé « le laïcisme [comme] une conception étriquée et dévoyée de la laïcité » et a pourfendu les défenseurs « d’une vision revancharde de la laïcité », d’ « une laïcité qui, avant tout, pose des interdits, lesquels, au passage, se manifestent surtout à l’encontre d’une religion en particulier ». Tel est jusqu’à aujourd’hui le credo du président: l’islam en France n’aspire qu’à devenir l’islam de France, et seuls les « laïcards » islamophobes y font obstacle.

En décembre 2017, au lendemain de son élection, le président Macron a rencontré les représentants de six religions (catholique, protestante, orthodoxe orientale, musulmane, juive et bouddhiste) au palais de l’Élysée. Rien n’a fuité de cette réunion hormis une petite déclaration dans le prolongement des précédentes : Emmanuel Macron craignait une  « radicalisation de la laïcité ». A en croire le président, la résistance à l’islam politique en revanche bloquerait l’unité de la nation.

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Pour mieux isoler la laïcité et la désigner comme ennemi du « vivre-ensemble », Emmanuel Macron s’est cherché des alliés du côté de l’Église catholique. En avril 2018, il s’est donc rendu à l’invitation de la Conférence des évêques de France. Dans le somptueux décor du Collège des Bernardins, devant plus de 400 personnalités catholiques, le président a prononcé un discours érudit et vide. Mais, adroitement glissée dans le discours, une invitation à « réparer le lien endommagé » entre l’Église et l’État a fait mouche. Les 400 responsables catholiques ont ovationné debout le président de la République, oubliant que ceux qui persécutent 250 millions de chrétiens au Moyen Orient et en Afrique, ceux qui profanent impunément les églises en France aujourd’hui, ne sont pas des « laïcards » obtus. En France aussi, les élites religieuses se trompent d’ennemi.

Liberté, égalité, communautés

Avec ce puissant allié catholique en poche, Emmanuel Macron a lancé la deuxième étape de sa stratégie: il a autonomisé une partie des musulmans de France en confiant les clés de la « politique de la ville » à des notables de banlieues. Le président a créé le « Conseil présidentiel de la ville », une structure politique composée principalement de représentants d’organisations travaillant dans les « quartiers ». Aujourd’hui, cet organisme est chargé de suivre la politique de la ville et de piloter les quelques centaines de millions d’euros annuels – 429 millions d’euros  en 2018 – qui vont avec. L’idée de confier les clés des banlieues à des associations de ce type n’est pas nouvelle. Elle a été formulée pour la première fois en 2013 par le conseiller d’État Thierry Tuot dans un célèbre rapport intitulé « La grande nation, pour une société inclusive », présenté au Premier ministre de l’époque Jean-Marc Ayrault.

Pour compléter l’institutionnalisation de l’islam politique en France, deux cavaliers législatifs ont été introduits fin juin 2018 dans la « loi pour un État au service d’une société de confiance ». Le premier cavalier législatif a supprimé l’obligation pour les associations religieuses de se déclarer comme lobbies. Cette mesure rendra les Frères musulmans anonymes chaque fois qu’ils souhaiteront exercer des pressions sur le législateur. Le deuxième cavalier législatif – en violation apparente de la loi de 1905 sur la laïcité – devait autoriser les associations religieuses à agir en tant qu’acteurs privés sur le marché immobilier. Selon le Comité Laïcité République (CLR), ce cavalier législatif priverait une municipalité ou une région de la possibilité de s’approprier des terrains ou des bâtiments vendus par une église ou une mosquée. « Ainsi, le code de l’urbanisme et la loi de 1905 seraient modifiés à cet effet », a déclaré le CLR. Heureusement, ce deuxième cavalier législatif qui rendait la puissance religieuse opposable à la puissance publique, n’a pas été voté. Mais ce n’est peut-être que partie remise.

Souviens-toi de Gérard Collomb

Emmanuel Macron ne veut pas comprendre qu’on ne triche jamais longtemps avec la réalité. Se tromper d’ennemi et traiter une partie de son peuple en ennemi est une erreur politique mortelle. Masquer l’antisémitisme musulman en antisémitisme d’extrême droite et dézinguer la laïcité dans l’espoir vain d’apaiser l’islamisme ne peut fonctionner pour une raison simple. Dans sa dimension anti-laïque ou dans sa dimension « antisioniste » l’islamisme relève d’une dynamique totalitaire que rien n’apaise jamais. Il lui en faudra toujours plus. Gérard Collomb, ancien ministre de l’Intérieur, l’avait pressenti : « On vit côte à côte, je crains que demain on ne vive face à face, nous sommes en face de problèmes immenses. » Gerard Collomb, faut-il le préciser, ne parlait pas des gilets jaunes.

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