Avant l’annonce du confinement saison 2 par notre président, j’ai eu le temps d’aller voir pour vous la « Putain d’expo », l’exposition consacrée à Renaud à la Philharmonie. Elle est à l’affiche jusqu’au 2 mai, si d’ici là on nous accorde un peu de liberté.


« Connard de virus » a bredouillé Renaud récemment dans une vidéo où il apparaît en gaulois bouffi et exsangue, essayant de chanter dans un souffle à travers un masque bandana un texte indigent sur le covid. Oublions cette image d’une absolue tristesse. La Philharmonie consacre à l’ex poulbot à la chetron sauvage une belle exposition. « Un pote m’a dit que ça sentais le sapin, mais moi je m’en fous un peu, j’aime bien cette odeur des doux Noël de mon enfance », écrit-il dans un petit texte de présentation. Justement, Renaud l’amoureux de l’enfance est une des thématiques de l’expo, avec celle du poète portraitiste, et forcément celle du chanteur engagé. Étiquette de laquelle il a réussi à mon sens à se dégager.

En déambulant à travers les photos, les manuscrits, les archives familiales et surtout le plus intéressant, les nombreux documents sonores, je me suis surprise à chantonner sans arrêt sous mon masque. J’avais oublié que je connaissais par cœur tous ses textes. Les larmes me sont aussi souvent montées aux yeux. Je ne vais pas vous refaire le coup de la nostalgie, du c’était mieux avant et du vieux monde qui s’effondre un peu plus de jours en jours, mais Renaud était un des piliers de ce monde-là. Il a bercé nos enfances, notre jeunesse et plus encore. Au-delà de ses engagements politiques plus ou moins hasardeux, il a fait partie de nos vies. Nous l’avons connu papa, morgane de Lolita, amoureux abandonné, il nous a fait toucher du doigt sa blessure que rien ni personne ne semble plus pouvoir consoler maintenant que les mots ne sont plus là. Renaud a besoin de notre regard pour exister et cette exposition sorte d’hommage anthume, comme dirait Alphonse Allais, nous permet de nous regarder avec lui.

Un enfant de 68

L’engagement politique à présent, puisqu’il faut aborder ce sujet là avec Renaud. J’entends d’ici nos lecteurs le traiter de gauchiste. C’est évidemment plus compliqué que ça.

Renaud est un enfant de soixante-huit né avec les révoltes de son temps. Éternel jeune homme naïf, il épousa toutes les causes, et elles les ont toutes trahi. Renaud n’a jamais été meilleur que lorsqu’il fait jaillir sa colère, aussi juste que lorsque son côté anar prend le dessus, comme dans sa meilleure chanson « désengagée « : « Où c’est que j’ai mis mon flingue », « J’vais pas m’laisser emboucaner par les fachos, par les gauchos tous ces pauvres mecs endoctrinés qui foutent ma révolte au tombeau, tous ceux qui m’traitent de démago dans leurs torchons que je lirai jamais, Renaud c’est mort il est récupéré ! ». Non Renaud ne fut pas récupéré si ce n’est par l’alcool et la dépression comme il l’avait pressenti dans cette même chanson « mon avenir est sur le zinc d’un bistrot des plus cradingues…»

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Il est allé un peu loin dans son engagement pro-palestinien, car sans tomber dans le sionisme échevelé, on ne peut affirmer que le peuple palestinien fut ou est victime d’un génocide, comme il le fait dans Miss Maggie(1). Il s’est rattrapé avec sa dernière belle chanson, qui est un hommage aux victimes de l’Hyper Cacher, une chanson aux mots simples comme il a toujours su les faire, de ces mots qui font jaillir l’émotion pure(2)Tout est pardonné Renaud.

Charlie justement. Comme le passé a parfois des résonances étranges! Dans une émission de Polac en 1982, Renaud prend la parole au sujet de Charlie Hebdo qui avait cessé de paraître. Très remonté et certainement alcoolisé, il affirme être contre la liberté d’expression, car selon lui la presse de droite ne laissait pas la gauche s’exprimer. C’était au siècle passé…

Un portraitiste talentueux

C’est dans le portrait que Renaud se surpasse. Gérard Lambert, Manu, La mère à Titi, sont autant de figures tendres, drôles et parfois tragiques qui font maintenant partie de notre héritage. Choyons-les.

Son plus beau portrait, enfin, est à mon sens celui qu’il trace dans « Son bleu », l’histoire d’un ouvrier qui vient d’être licencié et qui ne sait plus quoi faire de sa vie et de ses croyances(3). Lorsque le public s’est levé pour quitter la salle au son de Déserteur à Moscou en 85, il s’est écrié la voix pleine de rage : « Si j’ai fermé ma gueule, c’est pour la classe ouvrière française, qui y croyait ».

Renaud c’est ça, la sincérité élevée au rang des beaux arts, la pureté dans la révolte, jusqu’à le mener au bord du précipice.

Musée de la musique 221, avenue Jean-Jaurès 75019 Paris. Suite aux dernières annonces du gouvernement, à compter du vendredi 30 octobre et jusqu’au mardi 1er décembre au minimum, fermé au public.

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Sophie Bachat
est enseignante.
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