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La laïcité, c’est bon pour les Français ?

photo : European Parliament (Flickr)

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la Battle sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy et Pascal Riché débattent de la laïcité.

Panique au quartier général : le « Printemps arabe » ne respecte pas le scénario écrit dans les rédactions parisiennes. Il y a quelques mois, s’inquiéter d’éventuels nuages islamistes susceptibles d’assombrir le beau ciel bleu de la démocratie en marche valait brevet d’islamophobie, voire de racisme : « Bien sûr, vous pensez que la démocratie n’est pas bonne pour les Arabes », nous disait-on. Découvrant aujourd’hui ce qu’un téléspectateur distrait pouvait alors pressentir, par exemple en entendant les rebelles libyens scander leur progression de vigoureux « Allah Akbar ! », les mêmes belles âmes se demandent aujourd’hui si cela valait le coup de renverser Kadhafi, comme si, en échange de notre intervention, les Libyens avaient promis de devenir comme nous – le même raisonnement valant, au-delà des différences de situations, pour l’Egypte et la Tunisie. On aimerait savoir au nom de quels principes nous pourrions décréter qu’une « dictature laïque » est préférable à une « démocratie islamiste » – concepts évidemment problématiques mais ce n’est pas le sujet. Les belles âmes devront s’y faire : même quand on sait mieux qu’eux ce qui est bon pour eux, il est devenu impossible de changer les peuples.

Le plus amusant est que tous ceux qui prétendent aujourd’hui offrir au monde arabe – qui malheureusement n’en demande pas tant – la laïcité à la française, sans se rendre compte qu’ils font preuve d’un occidentalocentrisme d’un autre âge, hurlent à la lepénisation et à la stigmatisation dès qu’on évoque les menaces que l’évolution de l’islam dans notre pays fait peser sur le pacte laïque : ici avec les exigences de repas hallal à la cantine, là avec la contrainte pesant sur nos femmes et jeunes filles issues de l’immigration, ailleurs avec des femmes refusant, volontairement ou pas, d’être soignées par un homme. En somme, il faudrait défendre la laïcité là où elle n’existe pas et l’abandonner là où elle est, depuis plus d’un siècle, notre grammaire commune. Un confrère et ami à qui je faisais remarquer que cette question avait été totalement absente de la magnifique primaire citoyenne, m’a fait cette réponse, merveilleusement autoréférentielle: « Cela veut bien dire que cela n’intéresse pas les Français ». Peu importent les rapports du Haut Conseil à l’Intégration, peu importent les conflits qui se multiplient dans les entreprises, si on n’en parle pas, c’est que ça n’intéresse pas les gens. Et vous pleurerez demain sur le vote Le Pen ?

En effet, si « laïcité » est devenu un gros mot, en particulier à gauche, c’est parce qu’il a été souillé par Marine Le Pen. Après Elisabeth Badinter qui notait récemment que la présidente du FN était la seule à s’en préoccuper, la philosophe Catherine Kintzler se demande, chez mes estimables camarades de battle, comment la laïcité a été offerte au Front National. Certes, la philosophe renvoie dos à dos la laïcité ouverte de la gauche et l’extrémisme laïque prêté à la droite (que j’aimerais pour ma part plus extrémiste encore sur la question), mais le constat est sans appel : défendre la laïcité, c’est lepéniste – puisqu’on vous dit qu’elle n’est pas menacée, sinon par les cathos intégristes ou les Juifs ultra-orthodoxes (qui seraient effectivement un danger s’ils étaient plusieurs millions et exigeaient que la France s’adapte à eux). J’invite mes camarades et lecteurs à lire l’ouvrage du journaliste américain Christopher Caldwell Une révolution sous nos yeux, soigneusement ignoré par la presse convenable : il leur sera difficile d’opposer à cette enquête minutieuse les éructations habituelles.

Du coup, quand l’UMP ou le gouvernement tentent une quelconque avancée sur ce terrain, c’est la crise de nerfs générale. Ces salauds, ils ne font rien que draguer les électeurs du FN. Or, comme chacun sait, les électeurs du FN, on ne leur cause pas, comme ça on pourra les engueuler après l’élection. S’ils n’apprécient pas les prières de rue, s’ils ne trouvent pas que l’imposition, dans certains quartiers, de codes culturels se réclamant de l’islam le plus rétrograde est une magnifique expression de la diversité, s’ils affirment, scrutin après scrutin, qu’un pays multiethnique comme la France n’a pas nécessairement vocation à devenir une nation multiculturelle, c’est que ce sont des « gros cons » pour reprendre l’aimable expression de Sophia Aram, chroniqueuse rebelle.

Dans ces conditions, on comprend que le « Code de la laïcité » présenté il y a quelques jours par Claude Guéant n’ait guère intéressé la corporation. Il est vrai que sur ce coup-là, on peut difficilement l’accuser d’extrémisme puisque ce document n’est qu’une compilation des textes existants et que le ministre a sagement renoncé à interdire les mères voilées de sorties scolaires. Mais combien de fois devra-t-on vous dire qu’il n’y a pas de problème, à part dans la tête de quelques réacs, beaufs et autres fachos ?

Eh bien désolée mais il y a un problème et il faut se demander comment il peut être invisible pour une partie de nos élites quand il est si angoissant pour une partie de nos concitoyens. Le problème, ce ne sont pas les Musulmans mais les difficultés d’acculturation d’un certain islam, malheureusement de plus en plus répandu. Et on ne le fera pas disparaître par l’indignation. Je persiste pour ma part à croire que « la démocratie, c’est bon pour les Arabes » et que « la laïcité, c’est bon pour les Français ». Y compris, et peut-être surtout, pour les Français musulmans.

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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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