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L’empire des cygnes

Le journal de l'ouvreuse

L’empire des cygnes
© Soleil

Plus que le critique, le comédien, le musicien et le danseur, c’est l’ouvreuse qui passe sa vie dans les salles de spectacle. Laissons donc sa petite lampe éclairer notre lanterne.


Décembre passe, janvier. On se morfond devant le rideau. À la Comédie-Française, ils ont attendu trois semaines pour l’ouvrir. Enfin, l’entrouvrir. La lutte continue.

État sans oseille contre répit sans blé, la lutte est claire. Mais l’ennemi ? Tous les jours le délégué attend 16 heures pour nous faire savoir si on jouera ce soir. En mode duchesse, selon l’humeur. Moi je dis : on joue ou on joue pas. Triturer les nerfs des artistes et du public venu à pinces parce qu’il nous aime, c’est pas du jeu.

Eh oui ! le public existe. Nos camarades non syndiqués l’ont rencontré place de la République il y a quatre ans, quand Nuit debout l’emballait avec la symphonie « Du Nouveau Monde ». Beau geste que les camarades syndiqués de l’Opéra se sont rappelé à Noël. Lino tendu sur le parvis, orchestre et ballet au complet, Marseillaise et Lac des cygnes : un tabac. BBC, CNN, Rossiya 1, tous les écrans de la Terre passaient nos entrechats en boucle. Longtemps que la télé a oublié l’Opéra et, miracle !, pour une fois que la maison fait le buzz, c’est sublime. 30 cygnes en tutu sur pointes dessinent leurs volutes synchrones, fragiles, impériales. « Même si on est en grève, on a voulu offrir pour le 24 décembre un moment de grâce. » Coup de grâce, coup de génie.

L’Opéra populaire promis par François Mitterrand, ce serait ça. Un happening en plein air gratuit. Dix minutes de cygnes dans un monde de loups. Hélas ! un mois plus tard, le patron de la boutique, Stéphane Lissner, compte pour Télérama. « Quinze millions d’euros perdus entre l’absence de recettes et l’embauche de personnels surnuméraires nécessaires à tout spectacle ; un public maltraité… des artistes, pour qui ne pas danser, chanter, jouer est une souffrance. » Mais pour qui danser aussi est une souffrance. « Après quarante-deux ans, un corps de danseur, rompu depuis l’âge de sept ans aux efforts, aux blessures, ne répond plus aux exigences de la danse. » Sûr qu’une ballerine laisse plus de plumes sur le Lac qu’un cheminot sur le Paris-Tours. D’où le régime spécial en marche à l’Opéra depuis trois siècles. Oui, mais justement. Pourquoi la ballerine et pas la breakeuse ou le funambule ? Pourquoi celle de Paris et pas celle de Nice ou de Lyon ? Pourquoi elle et pas moi ? Où il y a effort, il y a spécial.

Sûr de sa prééminence, le directeur persiste. La jacquerie parisienne est aussi la sienne, a) parce qu’en ne (re)prolongeant pas son mandat l’Élysée l’a fâché tout rouge, b) parce qu’« avec ses 120 métiers différents, l’Opéra est une sorte de France en réduction, un petit pays qui nous représente ». Ses corps sont nos corps, ses maux nos maux, ses murs nos murs. C’est lui qui le dit.

Tiens, vous avez remarqué ? La Marseillaise, les cygnes, le tintouin, c’était où ? Devant l’Opéra, place de l’Opéra, métro Opéra. Au palais Garnier. Le théâtre high-tech où devait étinceler le futur, où on va bientôt construire une salle pour la création, « l’Opéra moderne et populaire » disait Jack Lang, la Bastille, tout le monde s’en cogne. À commencer par Stéphane Lissner, le Rénovateur qui a envoyé La Bohème sur la Lune. À la question : quel bâtiment préférez-vous ? le boss répond : le plus « amical », le plus « chargé d’histoire ». Pour lui, comme pour CNN, comme pour le public, le bel aujourd’hui c’est Le Lac des cygnes, c’est le théâtre théâtral, c’est Garnier. L’Opéra, c’est Garnier. Je serais ouvreuse à Bastille, je ferais grève.

Février 2020 - Causeur #76

Article extrait du Magazine Causeur


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