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L’identité post-nationale en débat

Image : MissTic.

Faut-il y voir la marque du pluralisme ou la preuve d’une incohérence ? En tout cas, la lecture du supplément « Culture et Idées » du Mondedu 1er octobre a de quoi laisser perplexe. D’un côté, on célèbre la désappartenance, de l’autre on déplore le déracinement. D’un côté, on déroule le tapis rouge à Judith Butler et à la « théorie du genre » – sous le titre supposément aguichant « Mauvais genre » −, de l’autre on regrette, sous les plumes de Raphaëlle Rérolle et de Philippe Dagen, que les artistes français n’assument pas leur identité nationale.

D’un côté on applaudit une pensée hors-sol, de l’autre on montre qu’un art peut tirer de son héritage profondeur et vitalité. C’est en effet pousser la désappartenance à une extrémité nouvelle que de mettre en cause le lien entre la physiologie sexuelle et l’identité d’homme ou de femme. Cette volonté de rupture avec les déterminismes biologiques s’exprime dans l’expression « orientation sexuelle » : après avoir été employée pour définir le fait de se reconnaître (de se choisir) hétérosexuel ou homosexuel, elle signifie aujourd’hui qu’un individu peut se délivrer de la fatalité de son sexe auquel la société l’assignait autrefois. Là où était le social, le moi doit advenir.[access capability=”lire_inedits”]

Dans ce domaine comme dans d’autres, on peut discuter indéfiniment des rôles respectifs de l’inné et de l’acquis (individuel ou social). Mais dans la théorie du genre, seul l’acquis est valorisé, alors que la banale acceptation de ce que la nature a fait de vous apparaît comme un regrettable refus de participer à la grande aventure moderne de l’émancipation et de l’auto-fabrication. C’est là succomber au nouveau préjugé qui réduit tout au face-à-face de l’individu et de l’ordre social. Et c’est oublier l’expérience du « genre » que beaucoup font dans le couple quand, en s’aimant et en faisant l’amour, on se reconnaît, en face de l’autre et grâce à lui, homme ou femme.

Or, entre l’appartenance sexuelle et l’appartenance nationale, le parallèle est évident. Dans les deux cas, l’idée de consentir, d’assumer l’héritage, heurte la sensibilité moderne (ou post-moderne) du « C’est mon choix ». Dans son article sur l’art allemand, Dagen estime en effet que l’une des forces des artistes d’outre-Rhin est de « s’inspirer du contexte politique national », ce dont les Français, pour leur part, ne se préoccupent pas[1. Il faut croire que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis : dans les années 1990, durant la énième « querelle de l’art contemporain », Dagen n’avait pas de mots assez durs pour notre ami Jean Clair, alors coupable, à ses yeux, de défendre une pensée chauvine et réactionnaire parce qu’il avait osé se demander s’il était encore permis de parler de la peinture « comme expression d’une terre, d’une lumière, d’un lieu ». EL]. Cela m’a rappelé un débat aux Bernardins entre Christian Boltanski et un critique allemand : le Français s’affirmait cosmopolite et post-national face au représentant d’une germanité artistique dont l’une des œuvres les plus connues, celle d’Anselm Kiefer, est une méditation continue sur l’histoire de son pays.

Dagen suggère ainsi que le choix du moderne est parfois celui de la stérilité, ce qui, de sa part, ne laisse pas de surprendre. En effet, nous avons vu trop d’artistes s’enfermer dans une production répétitive, sans ligne de continuité ni profondeur, quand, après avoir eu une idée brillante, provocante, émouvante même, ils ne savent que la ressasser ou la transposer, faute de pouvoir la relier à quelque chose qui leur tienne à cœur, à une permanence qu’ils pourraient interroger sans relâche et qui serait pour leur imagination un ancrage, un point fixe et une énigme : l’étang aux nymphéas, la Sainte-Victoire, la fenêtre de l’atelier quai Saint-Michel, le compas d’un marcheur traversant une place. À l’opposé de ces séries infinies, de ces palpitations, de ces rebonds inventifs, l’art que nous sommes conviés à admirer semble condamné à de monotones répertoires : colonnes de Buren, compressions et expansions de César, madriers écorchés de Pennone, empilements d’Arman, lacérations de La Villeglé. Dagen − et on ne discutera pas ici cette opinion − impute à Marcel Duchamp le succès en France de cet art hors-sol, désincorporé, strictement individuel. Un art qui se proclame « sans frontières » et ne parvient qu’à être à l’écart du monde.

Pourquoi la tentation de la désappartenance est-elle plus forte en France qu’ailleurs ? La comparaison avec l’Allemagne montre que la tentation de s’évader dans le post-national ne résulte pas de s’évader de l’étendue et du poids des crimes passés. Le point décisif est plutôt la superposition, depuis 1789 au moins, de l’universalisme et de l’idée de soi française. Comme l’avait vu Michelet, cette prétention difficile à soutenir peut se retourner : si c’est l’universalisme qui fait la France, la France n’est-elle pas un échelon provisoire et ne devrait-elle pas s’oublier elle-même au profit de l’universel, qui seul compte vraiment ? La levée de boucliers de nombreux historiens au moment du débat manqué sur l’identité nationale a montré que cette tendance française à écraser le national sous l’idéal était bien vivace. La bonne surprise, c’est que même au Monde, on semble prendre conscience de l’effet de stérilisation qui peut s’en suivre. Et pas seulement dans les arts et la littérature.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Novembre 2011 . N°41

Article extrait du Magazine Causeur


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Essayiste, théologien, président des amitiés judéo-chrétiennes, Paul Thibaud a dirigé la revue Esprit.

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