Comme tous les enfants uniques, jaloux de leurs jouets, pas prêteurs pour un sou, je n’apprécie pas que d’autres viennent fouiner dans ma bibliothèque. Je garde mes écrivains fétiches sous cloche et je m’efforce de ne jamais divulguer leurs noms en dehors d’un cercle restreint. Il y a une indécence à étaler ses addictions littéraires et puis aussi, une forme de snobisme qui m’amuse et m’isole chaque jour un peu plus. A l’heure de la culture en kit, chacun conserve ses îlots de lecture comme les derniers vestiges du monde d’avant. Nous sommes d’un romantisme dépassé et entretenons tous avec nos livres de jeunesse, une passion orageuse et narcissique.

Rimber s’attaque aux funambule des Ardennes

Quiconque vient marcher sur notre pré-carré risque, au mieux, l’invective, au pire, les coups bas. Vous verriez la mine gourmande, les joues emplies de joie, de certains confrères lorsqu’ils prononcent, au creux de la nuit, quand les vapeurs d’alcool abolissent le temps, le nom d’un auteur tant aimé. Hardellet, Delteil, Vidalie ou Berthet déclenchent des secousses orgasmiques, les vannes d’un spleen doucereux et langoureux, une certaine mélodie d’un bonheur amer. Alors, quand Emmanuel Rimbert, conseiller culturel à l’ambassade de France à Skopje, s’attaque au funambule des Ardennes, au fou de Lotharingie dans un portrait sur-mesure « Pirotte, le pays du hasard » paru aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, notre premier mouvement demeure l’inquiétude. Sera-t-il à la hauteur ? N’a-t-il pas présumé de ses forces ? Pense-t-il vraiment atteindre le secret des étoiles ?

Écrivain des fougères

Ecrire sur Jean-Claude Pirotte (1939-2014), c’est prendre le risque de passer complètement à côté de ce flibustier des comptoirs, de ne pas saisir dans sa prose d’orfèvre, toutes les fugues, toutes les impasses de l’existence, tous ces ressentiments vieillis en fûts de chêne. Pirotte se boit comme certains Blancs raffinés de Bourgogne, avec patience, modestie et enchantement, comme si chaque phrase, chaque mot devaient s’imprégner dans notre organisme pour ne plus s’en échapper. Les textes de Pirotte s’instillent en vous, sans hausser le ton, sans jouer les fiers-à-bras, si bien que vous ne pouvez plus vous en passer. Nécessité fait loi. Il suffit d’ouvrir au hasard La Pluie à Rethel, Un voyage d’automne ou La Légende des petits matins pour que l’ivresse vous submerge. C’est donc l’esprit mordant, prêt à frapper le malotru, que l’on pénètre dans la biographie buissonnière de Rimbert. A mesure que les pages tournent, notre mauvais caractère s’envole, le plaisir prend ses aises et ce Rimbert devient un frère de papier. Il n’est pas tombé dans les pièges d’une garde-à-vue prolongée où la cavale de Pirotte, après avoir été chassé du barreau, sert de trame grossière. Il préfère s’appuyer sur quelques bornes biographiques éparses pour approcher le mystère de cet écrivain des fougères.

Chez les contrebandiers de la littérature

On voyage à travers la Wallonie, la peinture et les vignes pour toucher en plein cœur cet écorché des terres du Nord, ce lecteur vorace et solitaire. « Pirotte n’aimait pas son époque. Il préférait les saisons, sa seule théorie » écrit-il pour définir au mieux ce « comédien de sa propre comédie ». « Pirotte appréciait les faiseurs de notes, de tabliaux, ces contrebandiers de la littérature qui ne vont pas au-delà de cinq pages sans rupture de rythme, tout en distraction, sans trancher le fil » ajoute-t-il, avec brio. Pirotte ne s’attrape pas comme n’importe quel auteur à succès, au CV transparent et au style fuyant. Ce voyage au pays de Pirotte tient de l’expédition incertaine, de ces embardées sauvages et libératrices que la vie recèle parfois. Balloté de bistrots en digressions sur Larbaud, Dhôtel ou Perros, Rimbert entrouvre la cuirasse de cet avocat bretteur, inconsolable et indomptable. Son guide qui cite, à la volée, Raymond Dumay et Joubert brille par sa lumière, une couleur goutte d’or, un blanc pâle caractéristique des Marsannay. Les Pirottiens, pourtant réfractaires aux effusions et aux compliments,  recommandent chaudement (sans modération) cet hommage aux arômes délicats.

Pirotte, le pays du hasard, Emmanuel Rimbert – Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2017.

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...