Israël et la France ont constitué un véritable couple au vrai sens du terme, avec ses dérives et ses turbulences. Ils sont passés par toutes les phases : le flirt, l’idylle, l’amour fou, la passion, la querelle, la haine, l’indifférence, la séparation, la réconciliation et le divorce. L’histoire de ce couple a progressivement pris l’allure d’un véritable thriller. Voici la seconde partie de cette longue histoire.


Retrouver la première partie de cet article ici.

Le déclenchement des Intifada provoqua une rapide dégradation des relations franco-israéliennes. Les attaques contre les infrastructures terroristes palestiniennes, lancées en mars 2002 par Israël, furent qualifiées de «disproportionnées». Le Quai d’Orsay avait soutenu Arafat, totalement isolé, en refusant de le juger responsable du terrorisme et des violences palestiniennes. Par ailleurs, Jacques Chirac était devenu le grand ami de l’Irak tandis que dans le même temps, Israël accusait Paris de partialité.

Chirac accueille Sharon

La politique proche-orientale française se révéla contre-productive car elle avait empêché Paris de jouer le rôle de médiateur. C’est pourquoi à partir de l’été 2002, les Français œuvrèrent à l’amélioration des relations bilatérales franco-israéliennes à travers la coopération culturelle, scientifique et commerciale tout en conservant la même position partiale. La mort de Yasser Arafat, le 11 novembre 2004, avait facilité la visite officielle d’Ariel Sharon à Paris en juillet 2005 et le retrait de Gaza en août 2005. Jacques Chirac exprima alors sa volonté de donner un nouvel élan aux relations franco-israéliennes en réservant un accueil royal à Ariel Sharon, dont il salua le courage et la détermination dans le plan de désengagement de Gaza, tandis que ce dernier remerciait le Président français pour «sa lutte très ferme contre l’antisémitisme».

Mais les tensions avec la France ne disparurent jamais. Malgré ses efforts pour se présenter comme un acteur neutre, et son insistance à garantir le droit d’Israël à se défendre, la France avait formulé de sévères critiques contre l’offensive israélienne contre le Hezbollah, jugée disproportionnée. Elle a cependant réussi à maintenir le dialogue avec Israël et à jouer un rôle de médiation entre Israël et le Liban.

Sarkozy dans la continuité

Nicolas Sarkozy ne voulait pas s’opposer aux Américains mais plutôt conserver des relations privilégiées avec le monde arabe. Il croyait avoir trouvé une voie médiane en réclamant un statut d’observateur privilégié pour la Palestine. Le vote positif de la France à l’Unesco fut  une manière de faire un geste vis-à-vis des Palestiniens mais elle s’était abstenue au Conseil de Sécurité quand il a fallu voter l’admission de la Palestine en tant qu’État à part entière.

Nicolas Sarkozy n’avait pas changé d’un iota la politique de la France vis-à-vis d’Israël. Le Quai d’Orsay guida la politique internationale avec une vision gaulliste, exprimée par l’idée de grandeur de la France. L’élection de Nicolas Sarkozy avait suscité l’espoir que les relations bilatérales avec la France s’améliorent mais les divergences profondes s’étaient maintenues. Les amitiés avec les pays arabes se développèrent et furent marquées par la participation active de la France en Syrie au détriment de celles avec Israël. Mais conscient de sa partialité, Sarkozy prit la décision symbolique d’inviter, à Paris en mars 2008, le président israélien Shimon Peres, grand ami de la France, et de choisir Israël comme invité d’honneur du Salon du livre à la même époque.

Mais il existait d’importants sujets de discorde politique entre la France sous Sarkozy et le gouvernement israélien dirigé par Benyamin Netanyahou. Les divergences d’opinions concernaient notamment les constructions dans les colonies israéliennes, la reconnaissance d’Israël par les Palestiniens en tant qu’État juif et la démilitarisation d’un futur État palestinien. Sarkozy avait été jusqu’à conseiller à Netanyahou, lors de sa visite à Paris en juin 2009, de se «débarrasser» de son ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman pour le remplacer par Tsipi Livni.

Hollande ami d’Israël

Au début de son mandat en mai 2012, François Hollande avait défendu corps et âme Israël en adoptant les thèses sur le nucléaire iranien et sur la colonisation, comme s’il voulait surpasser les États-Unis. Du 17 au 19 novembre 2013, il fit sa première visite d’État en Israël en allant très loin dans son soutien à Israël : «Je suis votre ami et je le resterai toujours». Ce fut d’ailleurs un échange de bonnes paroles. Déjà en tant que secrétaire du parti, il s’était montré favorable à Israël car il estimait la sécurité d’Israël comme prioritaire. De son côté Netanyahou, qui avait pris soin de dérouler le tapis rouge à son invité, avait déclaré qu’il voyait «la France comme un véritable ami. Le sionisme a été influencé par les valeurs de la Révolution française». Hollande n’a pas été gêné de soutenir un Premier ministre de droite.

Cette visite illustra la similarité des points de vue des deux pays sur la question iranienne. A la tribune de la Knesset, il avait été très modéré, se contentant de demander des gestes sur la colonisation, sans mentionner leur caractère illégal. Mais pour faire bonne mesure, face à Mahmoud Abbas à Ramallah il avait exigé «l’arrêt total et définitif de la colonisation pour parvenir à un accord de paix. La France a toujours été opposée à la colonisation. Toute extension ne peut que nuire au processus de paix».

Le problème iranien avait rapproché la France et Israël. A l’instar de Netanyahou, François Hollande avait rappelé que «la prolifération nucléaire en Iran tout particulièrement était un danger, une menace sur Israël, la région et le monde entier. La France maintiendra ses exigences ainsi que les sanctions tant qu’elle n’aurait pas la certitude que l’Iran a renoncé à l’arme nucléaire». Si Hollande avait favorisé les pays arabes qui achetaient français, il n’avait jamais accepté qu’on limite ses relations avec l’État hébreu. Il avait été à l’origine du rajeunissement des  diplomates du Quai d’Orsay, profitant ainsi d’y introduire quelques uns favorables à Israël.

Il n’avait jamais ménagé ses critiques contre les Palestiniens et avait exprimé la «solidarité de la France face aux tirs de roquettes en provenance de Gaza» tout en appelant Israéliens et Palestiniens «à la retenue». Le Président avait invoqué «le droit d’Israël à se défendre contre les roquettes tirées par le Hamas» et condamné «fermement au nom de la France les agressions contre l’État hébreu».

Mais François Hollande restait ferme sur ses convictions. En votant le 29 novembre 2012, pour l’admission de la Palestine à l’ONU en tant qu’État observateur non-membre, il confirmait une certaine continuité dans la politique de la France puisque l’idée d’une Palestine État observateur non-membre avait été formulée pour la première fois par Nicolas Sarkozy.  Cependant sur les relations israélo-palestiniennes, François Hollande avait confirmé devant la Knesset la position traditionnelle de la France : «La position de la France est connue : c’est un règlement négocié pour que les États d’Israël et de Palestine, ayant tous deux Jérusalem pour capitale, puissent coexister en paix et en sécurité».

Cependant, l’adoption de la résolution 2334 du Conseil de sécurité des Nations unies contre les constructions dans les colonies avait été considérée par les Israéliens comme un coup de poignard dans le dos d’Israël.  Le positionnement de la France à l’Unesco concernant les décisions «Palestine occupée» du conseil exécutif de l’UNESCO avait déjà éclairé les Israéliens sur le parti-pris diplomatique de la France. Quant à la tenue de la conférence de Paris pour la paix, le 15 janvier 2017, elle avait créé un malaise en Israël.

Tensions sous Macron

Les relations entre Emmanuel Macron et Benyamin Netanyahou étaient parties sur de mauvaises bases. En effet, lors de son voyage en Israël en septembre 2015 en tant que ministre de l’économie, Macron n’avait rencontré que son homologue, Arie Dehry. L’ambassadeur français de l’époque, Patrick Maisonnave, avait fait une demande officielle auprès des services du premier ministre pour une entrevue avec son ministre, dans le cadre d’une visite protocolaire. Mais le conseiller français de Netanyahou pour les affaires françaises, avait fortement déconseillé cette rencontre qui pouvait causer du tort à ses soutiens de droite Nicolas Sarkozy et François Fillon.

Bien sûr, nul ne savait que Macron allait être candidat à la présidentielle. Mais Macron avait été invité en tant que ministre du président socialiste François Hollande et à ce titre, il méritait certains égards. Déçu mais pugnace, il avait donc misé sur la coopération scientifique et universitaire entre la France et Israël, pays de la start-up, où les synergies entre éducation, recherche, industrie et innovation sont particulièrement actives et fructueuses. Mais pour des raisons non expliquées, la crise avec Israël s’était poursuivie en 2018 après l’annulation du voyage officiel de Macron prévu au printemps puis reporté sine die. L’annulation de la visite du président était intervenue après que le Premier ministre Édouard Philippe a annulé sa propre visite en Israël, en invoquant des questions de politique intérieure.

En fait, des questions purement politiques avaient conduit à cette décision. De source israélienne, on avait prétendu que le Premier ministre français avait décidé de ne pas venir en Israël «en raison des manifestations meurtrières à la frontière de Gaza et de la façon dont le voyage pourrait être perçu par le public français». Dans la foulée, le président Reuven Rivlin avait également annulé son voyage en France. Seul, pour tenter de réunir les liens coupés, Benyamin Netanyahou s’était rendu à Paris en juin. Depuis les votes négatifs à l’Unesco et après le vote de la France en faveur de la résolution condamnant la décision américaine de transférer son ambassade à Jérusalem, les relations entre Israël et la France sont devenues –c’est un euphémisme– très froides.

Pourtant, les faits étaient têtus. La France avait seule décidé de se distinguer du monde occidental, et de l’Europe en particulier, en mêlant sa voix à des pays qui ne sont pas réputés pour être de véritables démocraties. Bien sûr, elle dispose de sa propre politique internationale, mais en prenant une position négative sans jamais s’abstenir, elle a perdu son rôle d’arbitre et Israël l’a accusée de s’être rangée du côté de ses ennemis irréductibles.

Froid diplomatique

Le Conseil de sécurité a dû prendre position sur des résolutions qui abordaient sous des angles différents, le conflit entre Israël et la Palestine. Mais les textes étaient partiaux car ils rejetaient toujours la responsabilité sur Israël en l’absence de toute référence au «groupe terroriste Hamas».  Le Conseil de sécurité de l’ONU avait même rejeté un projet de résolution américain rendant responsable le Hamas palestinien des violences dans la bande de Gaza. Les États-Unis ont été les seuls à voter pour leur texte. Onze pays se sont abstenus tandis que la France a voté contre. Le projet américain contenait des injonctions dirigées vers «les organisations terroristes telles que le Hamas» et proposait au Conseil de condamner les tirs de roquettes aveugles, effectués par des milices palestiniennes basées à Gaza en direction de villages israéliens.

La France n’avait pas voté le projet et par la voix de son représentant François Delattre, avait fait observer que la responsabilité du Conseil de sécurité est de répondre à la crise de Gaza dans sa globalité, «ce qui n’est pas fait dans ce texte» et avait déploré ce «lourd silence du Conseil qui est de plus en plus assourdissant. Un silence qui n’est ni acceptable, ni compréhensible. Si ce Conseil abdique aujourd’hui ses responsabilités, qui donc les assumera?»

Mais la position de la France avait entraîné une réaction forte de l’ancien ambassadeur d’Israël aux États-Unis (2009 à 2013) Michael Oren, qui dans un tweet s’en était pris à Paris : «Louange aux États-Unis pour avoir mis leur veto à la résolution du Conseil de sécurité sur Gaza qui ne mentionne pas le Hamas et a condamné Tsahal pour avoir défendu Israël. Honte à la France de l’avoir soutenue. Le gouvernement français ne peut pas dire que c’est contre l’antisémitisme et voter pour cette résolution antisémite». Sortant de sa réserve, l’ambassadrice Hélène le Gal a eu une réaction immédiate peu diplomatique : «Honte à vous M. Oren d’avoir insulté la France à la veille de la visite de votre Premier ministre à Paris. Vous n’avez pas lu la résolution. Ce n’était pas parfait mais elle condamnait toute la violence contre Israël. La France soutient résolument la sécurité d’Israël». Il ne lui appartenait pas de réagir ainsi alors qu’en tant qu’ambassadrice, elle était chargée d’arrondir les angles plutôt de mettre de l’huile sur le feu.

D’ailleurs, le très prudent Yigal Palmor, directeur de la communication à l’Agence juive et ancien porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères, est sorti de sa réserve : «Cependant, Madame l’ambassadeur, et avec tout mon respect sincère, comment se fait-il que la France n’ait pas voté comme le Royaume-Uni, la Hollande, la Pologne et l’Éthiopie mais plutôt avec le Koweït, la Russie, la Chine, la Bolivie ? Vous savez que nous attendons plus de la France». Dans cette atmosphère tendue, toutes les visites officielles ont été suspendues.

 

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