Né avec le baby-boom d’après-guerre, j’avais 10 ans en 1956. Un âge où les événements s’ancrent très profondément dans notre petit crâne pour ne plus en ressortir. Tel est le cas de ces journées de la fin octobre 1956 (23 octobre-4 novembre) dont je garde encore des souvenirs très vivants.

Deux me reviennent immédiatement en mémoire. Celui d’un dimanche matin (le 4 novembre, je pense) où, alors que nous sortions de l’immeuble, mon père furieux chassa deux pauvres bougres réfugiés sous notre porche pour y vendre l’Humanité dimanche. Second souvenir : le retour dans notre chambre de mon frère rentrant, en pleine nuit, d’une manifestation devant le siège de l’Humanité[1. Il me semble que c’est cette place (siège du PCF et du journal l’Humanité) qui a été rebaptisée place Kossuth en mars 1957… Geste hautement symbolique !]. Nous racontant que les occupants de l’immeuble, pour éviter l’assaut, leur jetaient des plombs d’imprimerie par les fenêtres. Son trophée : un bâton piqué au passage à un CRS.

Autre souvenir qui nous avait tous marqués : le décès du photographe Jean-Pierre Pedrazzini et ses dernières photos dans Paris Match. Peut-être est-ce là bien peu de choses, somme toute (sinon le tragique destin de Jean-Pierre Pedrazzini) ? Non, pas si peu !

Je ne sais ce qu’il en a été ailleurs, en Europe et dans le monde, mais je peux affirmer qu’autour de moi, ces événements marquèrent très profondément l’opinion, et pas seulement dans mon milieu. Seuls s’obstinèrent dans leur incroyable aveuglement les dirigeants du Parti communiste français et une bonne partie de ses adhérents. Une honte quand je pense aux réactions observées ailleurs, par exemple chez les communistes italiens. Autre honte dont nous restons encore marqués, près de 60 ans après : la passivité complice de nos gouvernements. Pas seulement en France, mais dans tout le monde occidental dit « libre ».

C’était la première fois qu’un peuple se soulevait contre l’oppression du régime communiste. Certes, l’opinion gardait en tête le souvenir d’émeutes qui s’étaient produites trois ans plus tôt en Tchécoslovaquie (Ostrawa, Pilsen) et surtout à Berlin, ces dernières violemment réprimées par les chars russes. Et puis, il y avait eu quelques mois plus tôt cette insurrection des ouvriers polonais de Poznań qui devait déboucher sur l’élection de Gomułka aux commandes de la Pologne, précisément le 23 octobre. Mais rien à voir avec ce qui se passait en Hongrie.

On eût donc pu espérer un soutien de l’Ouest. Mais il ne fallait pas rêver ! (Et les pauvres Hongrois furent nombreux à rêver…) Qui allait risquer un conflit ouvert pour ce « petit » pays, certes attachant, mais sans véritable enjeu stratégique ? On a souvent invoqué la crise de  Suez comme excuse pour expliquer la non intervention, du moins des Français et Britanniques. Non. Il s’agissait tout simplement de ne pas remettre en cause les accords de Yalta et surtout de ne pas prendre de risque « inutile » pour « une poignée d’insurgés ». Les Hongrois ne nous le pardonneront jamais et ils ont bien  raison.

Ceci dit, reconnaissons que la démarche eût été condamnée à l’échec. Cela ne nous dispensait pas de faire pression – mais comment ? Ce que nous en savons est que, de son côté, Khrouchtchev – mis un moment en minorité au Bureau politique – était coincé par l’intransigeance des Chinois qui lui reprochaient d’avoir joué les apprentis sorciers avec ses révélations du XXe Congrès. Ne refaisons pas l’Histoire et ne nous lançons surtout pas dans une analyse de plus qui n’apporterait rien de nouveau. Des bibliothèques entières sont consacrées au sujet.

Il serait peut-être plus intéressant de faire un bond de 59 ans pour nous replacer, face à ces événements, dans la Hongrie actuelle, celle de 2015. En France, mon entourage ne cesse de se référer, non sans une certaine nostalgie, à la révolution de 1956 pour louer le courage du peuple hongrois. Et quel courage ! Quand je revois ces clichés de jeunes enfants se hissant sur des tanks pour y lancer des cocktails molotov[2. Contrairement à une idée répandue, ce n’est pas à Budapest qu’a été inventé le cocktail molotov, mais en Finlande, pour lutter contre l’invasion russe de 1939 ; c’est toutefois à Budapest qu’il a acquis, si je puis dire, ses lettres de noblesse.], j’en reste encore empli de respect et d’admiration. Et aujourd’hui ? Quitte à jouer les rabat-joie et à contrarier ou décevoir les lecteurs français, je dirai que ce n’est plus vraiment tout-à-fait le même peuple… De même, pour prendre une comparaison simpliste, que leur sélection nationale de football n’a plus rien à voir avec celle où brillaient dans les années cinquante les Puskás, Kocsis et autres Grosics.  Bref, de nos jours, l’héroïsme n’est plus trop de mise.

Le gros de la population hongroise semble plutôt caractérisé par une attitude de méfiance, voire de passivité, qui confine presque à la résignation face, non seulement au milieu politique, mais à la chose publique en général. Les sondages le montrent : près de la moitié des Hongrois se déclarent sans opinion quant au choix d’un parti. Certes, quand on sait les soucis matériels auxquels sont confrontés nombre de ménages dans ce pays, on peut comprendre. Mais en 1956 ? Vivaient-ils mieux ? J’en doute. La politique du « communisme goulache » n’allait être inventée que bien plus tard.

Ceci dit, nous serions bien présomptueux, dans notre petite peau de Français, de leur reprocher ce manque d’engagement. D’autant que, si j’en crois les nouvelles reçues de France, mes compatriotes ne semblent guère plus motivés et le climat politique pas brillant non plus, loin de là…

En attendant des jours meilleurs, une petite consolation : chaque année, l’anniversaire fait l’objet d’un rassemblement sous l’Arc de Triomphe, où se retrouvent plusieurs centaines de participants pour honorer la mémoire des combattants de 56. Voilà qui nous soulage un peu du poids, sur notre conscience collective, de ce silence complice dont ont fait preuve nos autorités à l’époque.

Je retrouve alors le jeune Parisien de 10 ans et les souvenirs encore si vivants qu’il a laissés au senior de 2015, devenu Budapestois, de fait et de cœur.

*Photo : Flickr.com

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Pierre Waline
Diplômé des Langues'O (russe, hongrois, polonais). Il vit a spécialiste de l'Europe centrale et orientale.
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