Ardavan Amir-Aslani est un avocat et essayiste spécialiste du Moyen-Orient. Il a récemment publié Juifs et Perses. Iran et Israël (Nouveau monde) et Iran-États-Unis, les amis de demain ou l’après-Ahmadinejad (Pierre-Guillaume de Roux).

Daoud Boughezala : Dans vos deux derniers livres, vous prédisez un rapprochement de l’Iran avec Israël et les Etats-Unis. S’il est vrai que la mouvance salafiste est l’ennemi commun de la République islamique, des USA et de l’Etat hébreu, n’est-ce pas un peu court pour justifier une alliance de long terme ?

Ardavan Amir-Aslani : Je ne le pense pas. Les raisons d’un tel rapprochement sont nombreuses et dépassent la nécessité d’une alliance contre le courant salafiste-jihadiste. Tant Israël que les Etats-Unis sont en manque d’alliés véritables dans la région. Israël n’a jamais été aussi isolé dans sa région que depuis le commencement de ce pseudo printemps arabe. Son ambassade au Caire a été incendiée et son personnel diplomatique a été évacué d’Amman. Tant l’Égypte que la Jordanie vivent des moments troubles. Nul ne sait jusqu’à quand la monarchie hachémite pourra tenir face aux islamistes et aux Palestiniens qui se radicalisent de plus en plus sur son territoire. Quant à l’Égypte, il n’est pas certain que son armée, aux ordres des Saoudiens, soit à même de contrôler indéfiniment les islamistes, qui restent aux aguets. Il en va de même pour la Turquie où le premier ministre islamiste a eu recours à une terminologie belliqueuse envers Israël à propos de l’affaire de la flottille. Les relations entre ces deux pays sont pour le moins froides. Les manœuvres militaires communes ont été annulées et le pouvoir d’Ankara a tendance à se radicaliser face aux troubles qu’il a affrontés dernièrement. Bref, Israël est en manque d’alliés dans la région. Seul l’Iran de demain pourra assumer ce rôle. Le Président iranien nouvellement élu, Hassan Rohani s’est rendu hier à l’Assemblée Générale de l’ONU en compagnie d’un député juif du parlement iranien. Ce geste qu’il faut rapprocher de son Tweet à l’occasion de Roch Hachana traduit une volonté d’apaisement de l’Iran envers l’État Hébreu. Par ailleurs, je vous rappelle que l’Iran a assumé naguère le rôle d’allié d’Israël sous le régime du Shah. Il ne s’agira que d’un retour aux sources. Et personne en Iran n’a oublié la destruction de la centrale d’Osirak en Iraq par l’aviation israélienne qui a évité que le peuple iranien reçoive une bombe nucléaire  sur la tête.
Même sous la République islamique, Israël, pendant la guerre Iran/Iraq a soutenu l’effort de guerre iranien lors de la fameuse  affaire de l’« Irangate ». S’il ne sera pas de cœur, le rapprochement entre les deux pays sera de raison. J’ajoute que les dirigeants iraniens savent que le chemin vers Washington passe par Jérusalem.

Hubert Védrine estime que le retour de l’Iran parmi le concert des nations passe nécessairement par un changement de régime à Téhéran. Jugeant les structures de la République islamique trop rigides, il parie sur un effondrement intérieur du régime. Pensez-vous que l’Iran doit dire adieu au pouvoir islamique pour réintégrer la communauté internationale ?
Je crois au contraire que le régime iranien peut se réformer de l’intérieur. L’élection récente d’un modéré, en rupture totale avec l’administration d’Ahmadinejad, en est la preuve éclatante. L’Iran dispose, malgré des imperfections réelles, d’un régime semi-représentatif. À mon sens, la forte participation de l’électorat aux dernières élections a parfaitement légitimé l’élection de Rohani. Personne n’a contesté ces résultats, même pas les Américains qui ont même adressé une lettre de félicitations au nouveau président. Ainsi, dès lors que le pouvoir doit impérativement tenir compte de la volonté nationale, la réforme est possible. L’Iran est un pays différent de ses voisins. La jeunesse de moins de 40 ans représente 70% de sa population, par ailleurs très éduquée et ouverte sur le monde. Dans ces conditions, je suis convaincu que  le changement viendra graduellement de l’intérieur. À terme, l’avènement d’un régime séculier et démocratique est inéluctable. L’ouverture du pays vers l’étranger et le retour de l’Iran dans le concert des nations hâtera la chose.

En attendant ces lendemains qui chantent, l’Iran doit gérer son passif diplomatique. Ces huit dernières années, le président Ahmadinejad a multiplié les saillies incendiaires contre Israël et les États-Unis, avec la bénédiction du Guide suprême Ali Khamenei. Aujourd’hui, ce dernier laisse le nouveau président Hassan Rohani rassurer la communauté internationale par des déclarations apaisantes. La stratégie du Guide ne consiste-t-elle pas à souffler le chaud et le froid pour gagner du temps sur le dossier nucléaire ?
Non. Pour la première fois dans l’histoire de la République islamique, la totalité des organes de pouvoir sont sur la même longueur d’ondes. Je crois que l’on ne peut pas comparer la présidence de l’ancien président modéré Khatami (1997-2005) à celle de Rohani : la situation régionale et l’état économique du pays ont profondément changé. Aujourd’hui, le pouvoir iranien se sent de plus en plus assiégé par l’islamo-fascisme sunnite qui les prend pour cibles aussi bien en Syrie qu’en Irak et partout ailleurs au Moyen-Orient où une communauté chiite est présente. Le pouvoir n’a pas le choix aujourd’hui. La pression des sanctions américaines et européennes ont dévasté l’infrastructure industrielle du pays et dévalué sa monnaie de presque 100%. Le réalisme des dirigeants iraniens me fait croire qu’ils ne rateront pas cette opportunité historique qu’offre l’élection de Rohani pour sortir de l’engrenage du nucléaire et mettre un terme aux sanctions internationales. Il en va de la paix sociale en Iran et donc de la pérennité du régime.

Justement, on a l’impression que la République islamique joue aussi son va-tout à Damas, tant la diplomatie iranienne soutient le régime baasiste, allié de Téhéran depuis une trentaine d’années. Même en cas d’accord américano-russe sur l’après-Bachar, l’Iran se résignera-t-il à voir un pouvoir sunnite, probablement proche des Frères Musulmans, succéder aux Assad ?
Je ne pense pas que l’Iran s’y résigne, mais les Occidentaux non plus ! Regardez ce qu’ont fait les pays arabes du Golfe en Égypte. Ils ont encouragé et financé un coup d’Etat contre les Frères Musulmans. Je les vois difficilement faire l’inverse en Syrie. Ce conflit est dans sa troisième année et ni l’Occident ni Israël, ni même le peuple syrien dans sa majorité, n’ont envie de voir la Syrie devenir un califat islamiste, un deuxième Afghanistan. Si tel était le cas, les Israéliens et les Américains auraient déjà changé la donne du pouvoir syrien. Ils ne l’ont pas fait car la solution qui consiste à remplacer Assad par des talibans islamistes ne convient à personne. Au mieux, il y aura une paix des braves en Syrie, au pire la division du pays en trois morceaux, dont un Etat alaouite.

Puisque vous évoquez la position d’Israël en Syrie, qu’adviendrait-il du Hezbollah en cas de paix froide entre Téhéran et Jérusalem ? Pensez-vous que la milice chiite puisse renoncer à la violence et à la reconquête de la Palestine sur ordre de son parrain iranien ?
Il faut aller au-delà de la rhétorique et voir les faits sur le terrain. Le Hezbollah a de facto signé une paix avec Israël. Dès lors que le cheikh Hassan Nasrallah a proclamé que le Hezbollah allait tourner ses fusils vers les djihadistes en Syrie, cela signifie que ces mêmes fusils ne seront pas tournés vers les soldats du Tsahal. Lors des deux guerres de Gaza, le Hezbollah n’a pas apporté son concours au Hamas. Tout au plus, un tir de missile, pour signifier ce qu’ils peuvent faire mais qu’ils ne feront pas. D’ailleurs, depuis de nombreuses années maintenant, il y a une réelle accalmie sur la frontière sud du Liban. Même si je comprends la position israélienne qui vit mal l’existence sur sa frontière de ce que les experts militaires considèrent comme la meilleure infanterie légère au monde, un modus vivendi a été trouvé. Le retour de l’Iran dans le concert des nations apportera un terme définitif aux menaces que représente le Hezbollah envers Israël. Vous savez, les Iraniens et les chiites ont de nos jours d’autres chats à fouetter que la question palestinienne !

*Photo : Press tv.

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