Ground Zero : image de désolation.

Les Américains ne s’enthousiasment pas pour le projet de construction d’une mosquée à proximité de Ground Zero. Faut-il en conclure qu’ils sont islamophobes, rétrogrades et définitivement perdus pour le progressisme ?

Sur le papier, le projet a tout pour séduire: le soutien des autres autorités religieuses, un objectif affiché et incontestable de dialogue interreligieux, tolérance et ouverture à l’autre. Il est d’ailleurs dénommé « la maison de Cordoue », en mémoire du « siècle d’or » des Omeyyades qui aurait fait cohabiter paisiblement toutes les religions. De plus le bâtiment ne sera pas situé sur Ground Zero, mais à ses abords, et sera « invisible » depuis la Tour qui remplacera les Twin Towers.

Rajoutons pour faire bonne mesure que le maire de New York définit ce projet comme correspondant à l’esprit de sa ville, « la plus libre au monde », dans laquelle les musulmans sont traités sur un pied d’égalité avec les autres communautés. Cerise sur le gâteau, le Président lui-même y serait favorable, ou en tous les cas, il ne saurait s’y opposer au nom du sacro-saint principe de la liberté religieuse.

On peut toujours se raconter que l’opposition, conduite par les forces réactionnaires de la droite américaine, les « Tea party », Sarah Palin et de dangereux évangélistes illuminés qui veulent ressusciter une guerre de religion, serait disqualifiée. C’est une erreur grossière.

Les Etats-Unis d’Amérique ont, depuis leur indépendance, ceci de spécifique qu’ils n’ont jamais été envahis. À l’exception de la Guerre civile et de ses suites et de quelques escarmouches en Californie avec le Mexique au 19ème siècle, aucun conflit ne s’est déroulé sur leur territoire. Le long des routes américaines, aucun monument ne rappelle une invasion étrangère. La terre américaine décrite par Jim Harrison se caractérise autant par son immensité et sa virginité que par son inviolabilité. Quel autre peuple jouant un rôle si considérable dans la marche du monde peut-il s’enorgueillir d’un tel privilège ? L’URSS a payé sa puissance par le sang versé, comme l’Amérique (même si les chiffres ne sont pas comparables), mais aussi par la ruine d’une partie considérable de son territoire. Depuis la Gaule chevelue jusqu’à la « Drôle de guerre », nous avons connu de multiples invasions.

La réaction épidermique des citoyens au projet de « la maison Cordoba mosquée » puise d’abord dans ce sentiment d’invulnérabilité. C’est à cette aune qu’il faut comprendre le traumatisme créé par la seule attaque qui ait atteint le sol national, le 11 septembre 2001.
Cette guerre, ou, pour ne pas céder à un bushisme qui n’est plus de saison, cet acte terroriste, a été perpétré au nom de l’islam, d’un islam certes dévoyé, instrumentalisé par des extrémistes ou des fanatiques, mais tout de même au nom d’Allah et de la lutte contre des valeurs occidentales dénoncées comme diaboliques.

Songeons à la commémoration du massacre de Katyn intervenue cette année dans les tragiques circonstances que l’on sait. Polonais et Russes se sont associés pour honorer les victimes. Mais personne n’a eu l’idée de demander que soit érigé à cet endroit précis un monument à la gloire de « l’idéal communiste » au prétexte que c’est au nom de sa descendance pervertie par Staline que des milliers d’officiers polonais ont été assassinés dans les forêts de Smolensk.

Il aura fallu 70 ans pour que ce passé indigeste commence à passer. À New York, le sang à peine séché, l’agression à peine digérée, il faudrait faire œuvre de pédagogie et de tolérance ? Neuf années suffiraient pour que l’on donne un blanc-seing à une religion susceptible de lectures si contradictoires, sans oser exiger qu’elle fasse préalablement son aggiornamento ? Le minimum est d’observer un délai de décence.

Dès lors, il faudrait être insensible ou inconscient pour reprocher à certains citoyens américains leur manque d’enthousiasme à l’idée de voir érigé, sur le lieu où ont péri 2780 personnes, un lieu de culte consacré à celui au nom duquel l’hécatombe a été commise. Sans adhérer aux slogans outranciers comparant le projet Ground Zero à un monument érigé à la gloire des nazis sur le site d’Auschwitz, sans accepter l’alternative infernale « choc des civilisations versus stigmatisation d’une communauté », on peut raisonner et faire preuve de délicatesse.

Si l’on en croit ses partisans, l’objectif des partisans du centre Cordoba est précisément d’éviter les amalgames entre le « bon islam » et le mauvais et d’éviter la « stigmatisation » du premier en raison des crimes du second. Ce travail indispensable peut être mené sans tambours et trompettes et sans heurter la peine des victimes. La maison de Cordoue peut être construite ailleurs et, en attendant, New York ne manque pas de lieux de culte où les croyants peuvent montrer que la religion de « paix et de tolérance » n’a rien à voir, sinon le nom, avec celle des assassins.

L’islam modéré, celui de la majorité des musulmans d’Occident, subit sans doute les conséquences de l’islam des tueurs. Cette injustice doit être combattue. Reste que la seule symbolique de Ground Zero est celle des victimes, c’est-à-dire des deux mille sept cent quatre vingt innocents, morts parce qu’ils étaient au mauvais endroit au mauvais moment. Tout le reste est littérature.

Lire la suite