D’Obono à Kuzmanovic en passant par Autain, la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon est balancée par des courants contradictoires: peut-elle vraiment y survivre?


L’échange entre Christophe Castaner et Jean-Luc Mélenchon lors de « L’Emission Politique » est passé inaperçu, éclipsé par le lapsus sur Danièle Obono, rhabillée en militante « antiraciste et antisémite ». Au juste, il sera difficile de déterminer précisément l’inexactitude dans cette phrase, révélatrice des tensions internes de moins en moins inconscientes d’une France insoumise plus divisée qu’on ne pourrait l’imaginer. « Ce parti comptait une droite et une gauche qui ne pouvaient plus vivre ensemble », a ainsi dit Jean-Luc Mélenchon à Christophe Castaner, alors que les deux hommes devisaient sur leur passé commun au Parti socialiste.

Dès 2008, Jean-Luc Mélenchon avait compris que le Parti socialiste du Congrès d’Epinay ne serait bientôt plus qu’un lointain souvenir, mort de ses contradictions. Emmanuel Macron s’est, par la suite, contenté de planter le dernier clou dans le cercueil d’une formation tiraillée entre une aile gauchisante approuvée par les militants, et une aile social-démocrate tentée par le centre, séduite par le parcours de Tony Blair en Grande-Bretagne.

Les partis pour tous ne sont pour personne

Fourre-tout des radicalités de gauche acceptables dans le cadre électoral, La France insoumise est un parti postmoderne, invertébré sur les plans idéologiques et doctrinaux, rassemblé autour d’un chef charismatique. La comparaison avec le Front national de Jean-Marie Le Pen d’avant la scission mégrétiste, réunissant en son sein les cathos « tradis » de Bernard Anthony comme les néo-païens de Pierre Vial, est d’ailleurs assez tentante, la France insoumise ayant parfois des allures de grand supermarché du gauchisme « mainstream », capable d’attirer à lui d’anciens socialistes, des gaucho-banlieusards ou des trotskistes orphelins, désireux de trouver une plateforme politique plus performante que Lutte ouvrière ou le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA).

On l’a vu récemment avec le départ de Florian Philippot du Front national pour l’aventure en solitaire des « Patriotes » : un parti ne peut pas fonctionner longtemps quand des dissensions idéologiques le paralysent, générant conflits et disputes étalées sur la place publique. Fort d’une vie politique entamée dans les années 1970, Jean-Luc Mélenchon ne peut pas ignorer que son royaume est fragile. Comment peuvent cohabiter Danièle Obono, favorable aux réunions « non mixtes » pour personnes « racisées », et un communiste canal historique d’origine serbe, admirateur de Georges Marchais et de Tito, tel que le spécialiste des questions de défense Djordje Kuzmanovic ?

Babylone va tomber

Il n’est pas dit que la France insoumise survive au quinquennat Macron. De plus en plus agressif à mesure que les sondages le donnent en baisse, Jean-Luc Mélenchon doit composer avec deux tendances contradictoires. D’où des positions schizophréniques sur des sujets majeurs qui excitent les journalistes. Face à Léa Salamé, il a déclaré ne pas vouloir faire la « police politique » vis-à-vis de Danièle Obono, amie et soutien de certaines personnalités des Indigènes de la République, puis a condamné les réunions « racisées », lui ne croyant pas à l’« existence des races », tout en se montrant compréhensif pour une catégorie de la population qui souffrirait du « racisme ». Une langue de bois étonnante pour un homme qui nous a plutôt habitués à trancher dans le vif.

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Et si, demain, Danièle Obono se trouvait à la tête d’une formation postmarxiste diversitaire, solidement implantée dans les banlieues de l’immigration de la petite couronne parisienne ? Une hypothèse crédible qui correspondrait à la nouvelle donne anthropologique du pays. Jean-Luc Mélenchon va devoir ramer pour garder tout ce petit monde à bord. Qualifier Manuel Valls de militant d’extrême droite en guerre contre les musulmans pourrait ne pas suffire. Il devra bientôt faire acte de contrition et s’excuser de n’être qu’un mâle blanc de plus de cinquante ans.

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