C’est lassant de faire la teuf tout le temps. La jeunesse dorée de nos écoles de commerce a parfois la nostalgie de sa classe prépa. Un peu de mordant intellectuel entre deux soirées alcoolisées, ça ne fait pas de mal. C’est pourquoi certaines associations étudiantes organisent des débats sur leur campus avec des personnalités publiques. Et ce soir-là, dans l’une de nos meilleures « parisiennes », on a fait fort : Daniel Keller, grand maître du Grand Orient de France, et Serge Moati, ancien directeur de France 3 et ancien maçon.

Les francs-mac. Faut oser quand même. Et le public est à la hauteur de la provocation : amphithéâtre comble, des dizaines de personnes laissées sur le trottoir. L’excitation bat son plein.  Pourquoi ? Pourquoi tant de jeunes attirés ce soir ? Simple curiosité pour le culte du secret ou révélation d’une aspiration plus profonde ? … Place au débat.

Keller, vrai hussard noir aussi méticuleux qu’austère, enchaîne les réponses dans un vocabulaire sec et précis. Aucune emphase. Rien d’étonnant, avec les francs-mac’ c’est toujours la même chose. On commence par les coincer avec Combes et l’affaire des fiches, on les cuisine ensuite sur le corporatisme de réseau et on finit sur leur mystérieux rituel, machine à fantasmes depuis la nuit des temps. Keller peut donc arborer une séduisante aisance intellectuelle, il est sûr qu’on ne sortira pas de la voie sacrée. Et le serpent zélé ne s’est pas gêné pour nous vendre progressisme, humanisme, universalisme… De quoi attraper des rhumes à t-ismes.

Moati mit un peu de piquant dans cette logorrhée convenue et insipide. Au milieu du débat, notre homme refuse de répondre. Enragé, il meugle que sa franc-maçonnerie n’est pas celle de Keller ni du GOF. Pour lui, seul le rituel importe. Entré en loge à 18 ans – et ressorti après être devenu directeur de France 3 – il recherchait avant tout une spiritualité… qu’il a trouvée. Nous voilà alors embarqués dans une confession nostalgique à rallonge dont nous vous ferons grâce ici et que nous résumerons grossièrement ainsi : franc-maçonnerie = religion laïque.

En somme, le débat était faussé dès le début, nos deux invités n’ayant pas la même définition du sujet. L’un voit dans la franc-maçonnerie un moyen de faire passer des idées « progressistes » sur le devant de la scène. L’autre y voit une démarche spirituelle de construction intérieure. Alors qu’en retient le public ?

Pendant le cocktail qui suit le débat, on peut bavarder avec les étudiants. De manière générale, les gens sont déçus. L’engouement avait été tel que, forcément, on ne pouvait que déchanter. On pensait percer enfin le mystère de la franc-maçonnerie, on ressort de là encore plus confus. Finalement, il y aurait autant de manières différentes d’être franc-maçon que de loges. Alors, la franc-maçonnerie, c’est quoi ? Rien, ou plutôt rien d’évident, seulement ce que chacun voudra y mettre dedans. Aucune consistance dans ce mot. Un fourre-tout aussi varié que la multitude des idées qu’on s’en fait.

Cette « diablerie de franc-maçonnerie »

Et c’est là que ça devient gênant. Si chacun est libre de voir ce qu’il veut dans la franc-maçonnerie… chacun peut aussi refuser d’y voir ce qu’il veut. Moati a vu du spirituel et il est entré. Quand il a découvert, des années après, que le réseautage et le politico-social salissaient son temple idéal, il est sorti. Alors on peut choisir de voir, ou de ne pas voir, mais tôt ou tard la réalité vous rattrape. Impossible pour un franc-maçon de fermer l’œil très longtemps. Impossible de ne pas voir qu’il y a aussi – et surtout – du pétrole dans l’eau bénite.

Et c’est là que ça devient dangereux. La franc-maçonnerie fascine. Le secret, l’initiation, les grades, le rituel, tout est fait pour susciter la curiosité. Tout est fait pour séduire aussi : chevaliers de l’idéal, ouvriers de l’esprit, les francs-maçons savent y faire pour attirer des brebis égarées en manque de but existentiel. Devant une si belle façade, chacun voudra rentrer, persuadé d’avoir enfin trouvé un sens à sa vie. Et, dans le cabinet de réflexion, on pourra toujours se convaincre de la noblesse de son testament philosophique. C’est beau, on voudrait y croire. On voudrait ne voir que ça.

Mais après ? Après, derrière les dorures, apparaissent les fissures. Derrière l’idéal, compromis et relativisme. Derrière les frères, compromission et injustices. Derrière la laïcité, une religion de substitution. Derrière la tolérance,  « Big Brother is watching you » si vous sortez des clous.

Rassurez-vous, nous n’épiloguerons pas longtemps sur cette diablerie de franc-maçonnerie. Beaucoup d’encre noire a déjà coulé sur le sujet. Si vous en voulez encore, allez lire le témoignage de Maurice Caillet, vous y trouverez la vraie Lumière. Ce que nous voulons nous demander ici, c’est si nous n’avons rien de mieux à proposer aux jeunes en quête de sens. Un petit Moati d’aujourd’hui serait-il encore séduit par la franc-maçonnerie ? Ce début de XXIème siècle ne voit-il pas se lever un désir de spiritualité plus grand, plus exigeant ?

La République ne peut pas se contenter de proposer comme seule espérance une éthique maçonnique paradoxalement caractérisée par son absence d’éthique : un relativisme érigé en dogme suprême par le refus d’admettre la loi naturelle et toute autorité́ supérieure à la conscience individuelle.

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