Daoud Boughezala. Votre dernier livre Le nouveau clivage (Editions du Cerf, 2018) s’ouvre sur un constat : l’alliance du  libéralisme politique et économique est en crise un peu partout en Occident. Des Etats-Unis de Donald Trump à la Hongrie de Viktor Orban en passant par la France périphérique, vit-on la fin d’un monde ?

Jérôme Fourquet. Je ne sais pas si le libéralisme est en crise, puisqu’il a toujours eu une grande capacité de rebond, mais les effets très profonds de la mondialisation sur les sociétés occidentales se traduisent aujourd’hui électoralement. Les derniers scrutins majeurs – référendum sur le Brexit, élections présidentielles en France, aux Etats-Unis, en Autriche, législatives italiennes – ont en effet été marqués par le succès ou la poussée des offres politiques populistes.  C’est la résultante et le prix à payer de trente ans d’ouverture des frontières et de délocalisations, de métropolisation des économies mais aussi d’immigration.

La victoire de Macron a donné un coup d’arrêt à la vague populiste mondiale.

A cet égard, la France d’Emmanuel Macron constitue a priori une exception. Pour se faire élire dans pareil contexte, Macron a-t-il décroché une victoire idéologique ou fait preuve d’un coup de génie stratégique ?

Sa victoire a certes donné un coup d’arrêt à la vague populiste mondiale. Mais la situation française avec, d’une part une offre politique relativement éclatée, d’autre part un duel au second tour face à Marine Le Pen, n’a pas permis à ce nouveau clivage de s’exprimer avec toute sa force. Le second tour de la présidentielle a surtout été un référendum pour ou contre Marine Le Pen, mais si on avait rejoué le match du traité constitutionnel européen de 2005, on aurait certainement été beaucoup plus proche du 50-50 que du 66/34 – (score du second tour de la présidentielle). C’est dire si Macron a été beaucoup servi par l’identité de son opposante lors de ce duel. Au premier tour, il a pleinement bénéficié du soutien de la « France qui va bien » mais a aussi séduit des personnes attirées par la promesse du renouvellement des pratiques politiques et son discours optimiste. Incarnant le renouvellement générationnel, le candidat Macron s’était ainsi engagé à sortir le pays de l’ornière au prix d’un certain nombre de transformations sous l’effet du dépassement du clivage gauche/droite. A ce noyau dur du premier tour sont ensuite venus s’agréger de très nombreux électeurs voulant faire barrage à Le Pen.

Dans les bassins d’emploi les plus dynamiques, Macron fait jeu égal avec Le Pen dans les milieux ouvriers.

Arrêtons-nous sur les lignes de fracture internes au peuple français. Vous montrez un paradoxe : alors que Marine Le Pen atteint des niveaux de vote ouvrier jamais enregistrés par le Parti communiste à ses plus belles heures, Emmanuel Macron a tout de même séduit nombre de « cols bleus ». Entre l’électorat libéral et antilibéral, le clivage est-il moins social que générationnel ?

Au premier comme au second tour, on constate une très forte prévalence du vote FN sur l’électorat ouvrier avec néanmoins des clivages internes à cette catégorie sociale.  Parmi celles-ci, une ligne de clivage ethnoculturelle que l’on retrouve très bien dans les quartiers nord de Marseille ou dans le Nord-Pas-De-Calais par exemple. Dans ces zones, l’électorat ouvrier non-issu de l’immigration ou issu d’une immigration ancienne et européenne vote puissamment pour le FN alors que les quartiers populaires majoritairement peuplés par des descendants de l’immigration maghrébine ou africaine boudent massivement ce même parti. Autre ligne de fracture qui traverse le monde ouvrier et influence le vote, le lieu de résidence. Cela peut être lié à histoire, avec d’anciennes régions catholiques ou de gauche, mais surtout à l’état de l’économie locale. Dans les bassins d’emploi les plus dynamiques, Emmanuel Macron fait jeu égal avec Marine Le Pen dans les milieux ouvriers et employés. Inversement, plus les situations économiques sont compliquées, plus Marine Le Pen prend l’ascendant sur Macron au sein de ces catégories. Les ouvriers d’Airbus à Toulouse (qui constitue aujourd’hui le plus grand site industriel français), ne votent pas comme ceux d’une petite entreprise sidérurgique des Ardennes ou du Nord-Pas-De-Calais.

Beaucoup de retraités aisés ont expérimenté la mobilité géographique mais sont demandeurs d’une forme de stabilité civilisationnelle.

Globalement, on est d’autant moins enclin à approuver la mondialisation qu’on reste sédentaire. Cependant, à l’instar de l’intelligentsia trumpiste, des classes nomades ne peuvent-elles pas basculer dans l’« hédonisme sécuritaire » (Brustier) en réaction aux périls islamiste et migratoire ? 

Malgré l’importance du rapport à la mobilité dans la structuration des votes, il y a toujours des anomalies. Aux Etats-Unis, à la fois dans les régions sinistrées comme la rust belt (ceinture de la rouille) et dans toute une partie suburbs (banlieues) aisées, républicaines en raison des promesses de baisse d’impôts, Trump a réalisé ses scores les plus élevés. Ceci prouve l’existence d’un électorat adepte de l’ouverture économique et de la mobilité pour soi-même, mais qui, par certains côtés, aspire à une forme de sécurité et stabilité, notamment culturelles. Dans l’hexagone, les retraités relativement aisés, ayant quitté leur département de naissance pour finir leur retraite sur la Côte d’Azur en offrent un autre exemple. Ils ont massivement  participé à la primaire LR en votant Fillon et l’ont encore soutenu à la présidentielle. Beaucoup ont expérimenté la mobilité géographique mais sont demandeurs d’une forme de stabilité civilisationnelle.

Le logiciel économique du président axé sur les « premiers de cordée » est-il le meilleur moyen de recoudre le tissu social?

Depuis son élection, Macron a-t-il donné des signaux à cet électorat partisan des frontières ?

Le président affiche plutôt la volonté de favoriser le plus fortement possible la mobilité, des cars Macron, lors de son entrée en politique, à la remise en cause d’un certain nombre de statuts qui figent les individus dans des appartenances sociologiques en passant par la suppression de l’exit tax. C’est pourquoi toute une partie de la population ne s’y retrouve pas – qu’il s’agisse des cheminots de la CGT attachés à leur statut ou des « petits blancs » qui ont grandi et toujours vécu dans le territoire où ils sont nés, ou de l’ouvrier de La Souterraine à qui Macron conseillait de chercher un boulot 140 kilomètres plus loin.

Ceci dit, le président semble pleinement conscient de l’état de fracturation avancé de notre société et de la nécessité d’essayer de recoudre ce pays. Ainsi, lors des vœux aux Français du 31 décembre, il a indiqué vouloir faire de 2018 l’année de la cohésion nationale. Semble aussi se préciser le format ou le schéma du service national universel, qui ne remplacera pas notre vieux service militaire mais auquel Macron apparaît très fortement attaché en dépit des réticences de Bercy et du ministère de la Défense. Le président est convaincu de son utilité pour refaire un peu de brassage social.

Reste une question : son logiciel économique axé sur les « premiers de cordée » est-il le meilleur moyen de recoudre le tissu social ?

Malgré ses difficultés, Marine Le Pen se maintient entre 20% et 23% des intentions de vote.

Tel est l’angle d’attaque de toute l’opposition qui surnomme Macron le président des « hyper-riches », selon la formule de son prédécesseur. A droite, malgré son débat d’entre-deux-tours calamiteux, Marine Le Pen conserve de hautes intentions de vote. Comment l’expliquer ?

Les raisons de fond qui ont présidé à la dynamique frontiste n’ont pas disparu. Cela a permis notamment à Marine Le Pen d’être au deuxième tour et de faire quand même 34% des voix au second tour, après son débat raté. Dans l’entre-deux-tours, il y avait deux schémas possibles. Dans l’hypothèse la plus favorable au FN, Marine Le Pen réussissait sa fin de campagne et aurait atteint le seuil des 40% que lui prédisaient les sondages avant le débat. Les lignes auraient bougé bien davantage, avec d’autres ralliements que Dupont-Aignan, par exemple des électrons libres de droite qui auraient alors élargi le bloc national-souverainiste. Cela aurait pu amener le FN seul aux alentours de 30% aujourd’hui.

Mais c’est le second scénario qui s’est réalisé : un second tour raté, Dupont-Aignan qui reprend sa liberté, Philippot qui quitte le parti, Marion Maréchal-Le Pen prenant ses distances. Bref, une dynamique stoppée.

Malgré ses difficultés d’image personnelle et cette dynamique stoppée, Marine Le Pen se maintient entre 20% et 23% des intentions de vote, soit à peu près l’étiage que connait le FN depuis sa victoire aux Européennes de 2014, signe de la persistance d’un terreau favorable.

Il n’y aura jamais d’accord d’appareils entre les Républicains et le FN.

Autrement dit, la demande national-identitaire attend une offre plus solide. Pensez-vous possible une éventuelle union des droites LR-FN-DLF autour d’un commun rejet de l’immigration massive ?

Les choses sont en train de bouger mais je pense qu’il n’y aura jamais d’accord d’appareils entre les Républicains et le FN. Tout simplement parce que ce sont des partis concurrents engagés dans une lutte à mort. Pour autant, ce n’est pas impossible qu’il y ait à la base une porosité plus importante LR-FN aux seconds tours. Pour l’instant, c’est anecdotique mais le FN avait appelé à vote LR à Mayotte, territoire hautement symbolique en matière d’immigration, et la fédération LR Gironde appelle à se rapprocher du FN. Même si un programme commun entre les Républicains et le FN ne me semble pas du tout à l’ordre du jour, la porosité va croissant sur les questions d’identité et d’immigration. Reste à savoir si ces enjeux seront déterminants au moment de voter. Pour les électeurs FN, oui, mais pour l’électorat de droite, c’est moins évident. Une partie des électeurs LR est très sensible à ces sujets, une autre moins. Avec l’élection de Macron et la constitution d’un vaste bloc central dont le périmètre est certainement amené à s’élargir avec le ralliement programmé des juppéistes aux Européennes voire des proches d’Estrosi aux municipales, les choses vont se clarifier. Ce qui restera des Républicains se réduira à peau de chagrin et il y aura alors nécessité absolu pour les dirigeants de parti d’élargir leur base sur leur droite pour pouvoir espérer accéder au second tour.

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