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Dans les Ardennes, le FN à l’heure des mécomptes

Dans les Ardennes, le FN à l’heure des mécomptes
Affiche de campagne présidentielle de Marine Le Pen, avril 2017. SIPA. 00804708_000001

Il y a quelques mois, les militants frontistes pensaient envoyer plusieurs dizaines des leurs au Parlement. Finalement, il n’y a eu que huit heureux élus. Et beaucoup de candidats malheureux, comme dans les Ardennes, où Marine Le Pen avait pourtant frôlé la majorité au second tour de la présidentielle.


« Ici, Marine a pratiquement fait jeu égal avec Macron au second tour de la présidentielle et je me retrouve à moins de 20 % ! » Guillaume Luczka a de quoi s’étrangler. Sur des terres sinon acquises, du moins très favorables au FN, le jeune poulain (28 ans) du Front national est arrivé troisième au profit des candidats LR et LREM, trois points devant le député socialiste sortant. Qu’a-t-il donc manqué à cet élu local déjà aguerri pour accéder au second tour et transformer l’essai de la présidentielle ?

À demi-mots, les militants frontistes du coin mettent leur échec sur le dos de Marine Le Pen. « On ne nous parlait que du débat d’entre-deux-tours sur le terrain », déplorent ces petites mains accablées par la prestation désastreuse de leur championne. Nul ne sait vraiment pourquoi les Ardennais n’ont pas répugné à voter Le Pen au second tour, pour ensuite aller pêcher dans la Meuse aux législatives.

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N’enterrons pas trop vite Guillaume Luczka. Car l’élu de Charleville-Mézières rallie un nombre croissant de suffrages depuis une dizaine d’années, passant de moins de 5 % en 2008 à 16 % des voix aux municipales de 2014. Une progression continue aujourd’hui élargie à cette circonscription à la fois urbaine, rurale et périphérique. À cheval sur Charleville-Mézières, sa périphérie et la campagne ardennaise, cette zone très étendue se répartit entre 72 communes que les candidats peinent à quadriller.

« Ici, tout le monde a quelqu’un dans la famille qui s’est retrouvé au chômage à cause d’une délocalisation »

« Le discours de Philippot perce. Ici, tout le monde a quelqu’un dans la famille qui s’est retrouvé au chômage à cause d’une délocalisation », constate Luczka. Dans l’un des départements les plus déshérités de France, où 19 % de la population vit en deçà du seuil de pauvreté, les fermetures d’usine ont fait très mal dans les années 1990 et 2000. Et du FN à LREM, tout le monde en convient : la coupable s’appelle l’Europe ! La région houillère a connu ses premières grosses saignées dans les années 1990, comme me le confirme le maire LR de Charleville, Boris Ravignon. D’après cet ex-Sarko boy élu en 2014, l’industrie ardennaise a souffert d’« une politique de taxation très forte sur le capital qui a abouti à ce que des fleurons soient vendus à des groupes étrangers. Ce phénomène s’est accompagné d’une ouverture à la concurrence intra-européenne ». Bilan des courses : à Revin, les usines d’électroménager Arthur Martin et Faure, rachetées par le groupe Electrolux au cours de la décennie 1990, ont été transférées en Pologne et en République tchèque. Rebelote pour le site revinois des sanitaires Porcher, liquidé au début des années 2000 par le fonds de pension américain ayant acquis l’entreprise familiale. Mais adopter des mesures protectionnistes ne serait pas forcément la panacée. À la frontière belge, dans la vallée de la Semoy, subsistent en effet de prospères entreprises de sous-traitance automobiles tournées vers l’exportation.

À la pointe nord de la circonscription, autour de Givet, la légendaire « vallée rouge » de la Meuse, en fait plutôt rose, connaît en revanche la crise. Les clivages ethniques se superposent aux intérêts de classe : l’immigration kabyle, plutôt bien intégrée, a massivement plébiscité la France insoumise tandis que les descendants de travailleurs italiens, portugais ou polonais n’hésitent pas à rejoindre le FN. « Et ce sont les plus patriotes ! » se réjouit Luczka, lui-même petit-fils d’immigré polonais.

« L’islam nous fait revenir au temps des guerres de religion »

Au volant de sa 2 CV turquoise, il m’emmène rencontrer un ex-délégué syndical CGT rallié à sa cause. Serge, mécanicien retraité, nous reçoit dans son chalet au milieu des bois. Le septuagénaire raconte ses souvenirs d’ancien combattant syndical entouré de son bestiaire – un chien, des chèvres et des oies ! Haut en couleur, ce « libertaire » revendiqué se souvient de ses trente-neuf ans de turbin (1965-2004). Au plus fort des Trente Glorieuses, pendant « les années folles de la construction, entre 1975 et 1985, on fabriquait 150 000 baignoires par an », se remémore cet électeur déçu de Mitterrand. La moitié des effectifs de Porcher – 1 200 ouvriers sur 2 500 dans toute la France – pointait alors à l’usine de Revin, théâtre d’une longue grève en 1989.

À la manœuvre, Serge a coordonné l’arrêt de tout travail pendant sept semaines (« soutenue par personne parce que la gauche était au pouvoir ! ») jusqu’à l’obtention d‘une augmentation générale. « J’ai passé ma vie à travailler avec des immigrés, portugais, algériens, marocains ou turcs. On n’a jamais eu de conflits. » Encarté au FN depuis deux ans, Serge se demande si aujourd’hui encore il sauverait la mise à tous ses camarades maghrébins « qui passaient deux mois au bled l’été et revenaient en retard » sur l’établi. Non qu’il regrette son sens de la solidarité d’antan, mais « ce sont les nouvelles générations qui posent problème. On les a toujours hébergées, nourries, éduquées, mais l’islam nous fait revenir au temps des guerres de religion » !

Bayard, Rimbaud… et Kouachi

D’ailleurs, la question ethnoculturelle reste prégnante dans cette zone toutefois assez peu touchée par l’immigration massive. Si Charleville-Mézières peut se vanter de sa splendide place Ducale calquée sur la place des Vosges et s’enorgueillit d’abriter le tombeau de Rimbaud, les Carolomacériens se flattent moins d’avoir pu un jour croiser les frères Kouachi dans le ghetto ethnique de la Ronde-Couture. Sans atteindre des sommets, l’insécurité culturelle chère à Christophe Guilluy explique la migration des classes moyennes supérieures de certains quartiers vers la périphérie aisée de la ville. Marine Le Pen a ainsi atteint 45 % au second tour de la présidentielle dans des villes pavillonnaires favorisées. « Les gens y viennent se protéger », résume Guillaume Luczka. L’impétrant refuse de réduire le vote FN au cliché du populo tatoué accro à la boustifaille Lidl. Irréductible à l’économie, le « populisme patrimonial » (Dominique Reynié) du FN ardennais marche sur deux jambes : la préservation du niveau de vie et du mode de vie.

Adepte de cette articulation entre social et identitaire, Luczka a mené campagne en dénonçant à la fois les déserts médicaux – qui contraignent certaines Ardennaises à accoucher en Belgique – et l’accueil des migrants. À Rimogne, 1 400 âmes, au nord-ouest de Charleville, l’installation durant quelques mois de dizaines de migrants venus de Calais avait semé la panique identitaire et fait grimper le vote frontiste.

Retour en ville. En qualité d’élu d’opposition, Luczka a obtenu le privilège d’officier pour un mariage. À l’hôtel de ville de Mézières, dans la partie militaire et industrielle de la cité, que le chevalier Bayard avait défendu contre les assauts de Charles Quint, Luczka peut enfin virer sa cuti nationale-catholique. Philippotiste de raison, élu régional aux côtés du vice-président du FN, le jeune homme ne se cache cependant pas pour aller à la messe. Devant un couple d’amis, il célèbre la famille comme une « petite nation ». Clin d’œil appuyé à la Manif pour tous, le grand blond aux chaussures noires invite à repeupler la France. À des années-lumière d’un Philippot indifférent aux choix de vie individuels, Luczka assume son antilibéralisme philosophique qui le rapproche de l’égérie conservatrice Marion Le Pen.

Pourtant ancré à droite, il a refusé de donner la moindre consigne de vote pour le second tour, laissant le candidat LR rafler la mise à plus de 60 %. Dans le grand bateau ivre qu’est devenu le Front national, Guillaume Luczka n’a pas l’intention de jouer les dormeurs du val.

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Été 2017 - #48

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste.

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