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Jeunes footballeurs : les fils la pudeur

Jeunes footballeurs : les fils la pudeur
Ryan Gosling et Steve Carell dans Crazy, Stupid, Love, Glenn Ficarra et John Requa, 2011. Crédit photo : DR.

Pendant des décennies, la nudité était de rigueur dans les vestiaires des matchs de foot. Aujourd’hui, de plus en plus de jeunes joueurs choisissent de prendre leur douche en sous-vêtements. Et l’islam n’est pas la seule explication de ce retour de bâton…


Le match de football amical est terminé. Une vingtaine de personnes dans un vestiaire, quelque part dans le nord de la Franche-Comté. Surprise. Seules quatre, les plus âgées, quadragénaires dont votre serviteur, passent à la douche dans le plus simple appareil. Tous les autres conservent un sous-vêtement. Avec un ami, lors du repas qui suit, nous évoquons le phénomène. Je me souviens d’un livre[tooltips content=’Racaille Football Club, Daniel Riolo, Hugo et Cie, 2013.’]1[/tooltips], écrit par le journaliste de RMC Daniel Riolo, qui décrivait le même phénomène dans le milieu du football professionnel. Nous l’avions interviewé pour Causeur.fr en 2013 : « C’est effectivement assez récent et c’est davantage une habitude et une mode que l’application d’une prescription religieuse exigeant de ne pas exposer ses parties intimes. Il y a là une affirmation identitaire et non pas de la radicalité religieuse. […] il y a des équipes où la plupart des joueurs sont musulmans et où les autres vont finir par se comporter en “suiveurs”. Dans d’autres clubs, on aura 50 % de joueurs qui continueront à se laver en tenue d’Adam après le match. C’est assez symptomatique d’une France morcelée. »

Bien au-delà du football pro

Quatre ans plus tard, cette expérience dans un vestiaire franc-comtois semble démontrer que le phénomène ne se limite pas au foot pro décrit par Riolo. Contacté, ce dernier confirme : « Dans le milieu amateur, le phénomène est amplifié ! C’est même généralisé, acté. La Fédé le sait et ferme complètement les yeux. D’un côté, lorsque je vois les “suiveurs”, j’ai l’impression de retrouver la “soumission” décrite par Michel Houellebecq. Mais d’un autre, je peux parfaitement comprendre qu’ils puissent ressentir de la pudeur. » Sébastien, dirigeant d’un club des Pyrénées-Orientales depuis 2010, confirme le diagnostic de Daniel Riolo : « Ce phénomène, que j’ai toujours connu, est arrivé d’abord par les joueurs d’origine maghrébine. Mais ils sont imités aujourd’hui par pratiquement tous les autres, sauf les plus âgés. Ce n’est jamais justifié par une pratique religieuse. Toujours par la pudeur. »

Un retour générationnel à la pudeur

À ce stade, on pourrait trop rapidement conclure à une « halalisation » des vestiaires français. Mais la question s’avère bien plus complexe. C’est un échange avec l’ado de la maison qui me met la puce à l’oreille : Alors que j’évoque ma surprise d’avoir été l’un des seuls à me doucher complètement nu dans ce vestiaire, elle réplique : « Bien sûr, toi, tu te mets nu devant des gens que tu ne connais même pas ! » J’ai beau protester, expliquer qu’une toilette est plus efficace quand on est nu et qu’il n’y a rien d’impudique à se montrer nu entre hommes ou entre femmes, voilà donc que ma propre progéniture me considère quasiment comme un adepte du naturisme ! Marie*, éducatrice sportive dans une bourgade du Doubs, confirme le phénomène générationnel. Elle s’occupe d’une équipe de foot d’ados de 13 ans : « Ils sont extrêmement pudiques. Mon souci, c’est d’abord qu’ils prennent leur douche, car si on les laissait faire, certains attendraient d’être à la maison pour se laver. » Il n’est pas question ici d’origine maghrébine des joueurs, très minoritaires dans ce club. Marie joue aussi dans l’équipe féminine senior. Elle explique que les plus âgées continuent, comme elles l’ont toujours fait, à prendre leur douche d’après-match en tenue d’Ève mais que les plus jeunes conservent un sous-vêtement. J’interroge notre consœur du Figaro Eugénie Bastié, qui a notamment eu l’occasion d’échanger longuement avec la sexologue Thérèse Hargot, auteur d’un essai remarqué[tooltips content=’Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque), Thérèse Hargot, Albin Michel, 2016.’]3[/tooltips] sur le rapport des adolescents à la sexualité. Elle ne croit pas au phénomène identitaire et confirme le phénomène générationnel. La nouvelle génération est bien plus pudique que ses devancières. Peut-être pour une part, mais certains ados n’hésitent pas à poster des photos très intimes d’eux-mêmes sur Instagram ou Snapchat, sommes-nous tentés de rétorquer. Justement ! L’hypersexualisation de nos sociétés, caractérisée notamment par le fait que les enfants sont confrontés de plus en plus tôt à la pornographie, change complètement la donne. Désormais, le fait de se montrer nu devant d’autres personnes du même sexe ne possède plus le caractère anodin qu’il pouvait avoir pour les générations post-soixante-huitardes. Chloé*, 16 ans, qui joue dans une équipe de handball dans la même bourgade que Marie, me le confirme : « On craint le regard de l’autre. On craint la remarque. Donc pour l’éviter, on prend notre douche en sous-vêtement. Et d’ailleurs, si on joue à domicile, on attend même d’être de retour à la maison pour se laver. » Évidemment, tous les adolescents de toutes les générations ont ressenti des complexes et ont craint les comparaisons dans les vestiaires. La nouveauté, c’est que la pudeur prend le pas sur toute autre considération, notamment pratique. La mode de la douche en caleçon a sans doute été initiée par les joueurs de culture musulmane dans le football, le sport français le plus populaire. Mais ces derniers ont, tout au plus, accéléré une tendance générale. On dirait que la jeune génération se protège de la libération obligatoire et peut-être aussi des épousailles frénétiques du sexe et du marché inaugurées dans les lendemains de 1968. Et finalement, il n’est pas certain que ce retour de bâton soit un retour en arrière. Après tout, seul l’interdit permet d’accéder aux délices de la transgression.

* Les prénoms ont été modifiés.

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Été 2017 - #48

Article extrait du Magazine Causeur


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