Surprise ! Les électeurs de droite sont de droite. Et, en plus, ils veulent d’une droite au pouvoir. Mais Sarko, ils ne le sentaient plus trop. Trop imprévisible, trop sulfureux, faux dur. Pas de leur monde, en fait. Plus il parlait comme Marine Le Pen, plus il la faisait monter, au risque de la faire élire. Et la France d’en-haut veut, tant que c’est possible, un candidat à son image, propre sur lui.

Tout le landernau médiatique s’extasie donc sur le raz-de-marée François Fillon qui est pourtant un plébiscite pour un tsunami néo-libéral annoncé. Enfin quand je dis néo, c’est une façon de parler. François Fillon, qui a reconnu lui-même à plusieurs reprises que son programme était thatchérien, n’est pas franchement porteur d’une idéologie nouvelle. On rappellera que l’élection de Margaret Thatcher date de 1979 et qu’il propose, peu ou prou, la même politique dans le monde de 2016. A une petite exception, sa politique étrangère. Son tropisme poutinien semble l’éloigner de l’atlantisme qui va d’habitude de pair avec l’idée d’une économie entièrement dérégulée où tout, absolument tout peut être soumis aux lois du marché.  C’est peut-être d’ailleurs, cette façon de voir en Poutine un partenaire privilégié pour faire contrepoids aux Etats-Unis, tout ce qui reste du général de Gaulle chez cet homme qui, faut-il le rappeler, avait commencé sa carrière dans le sillage de Philippe Séguin, et de son gaullisme social, avec des mots particulièrement durs pour la politique libre-échangiste et européenne d’un Balladur.

Un Thatcher de la Sarthe

Non, notre homme veut pour le pays un « choc » libéral, une rupture définitive avec ce qui était le modèle social français, ou ce qu’il en reste, et qui a assuré tant bien que mal la cohésion du pays depuis l’après-guerre malgré, ces dernières années, un creusement toujours plus grand des inégalités et un nombre record de pauvres comme le prouve encore une récente étude du Secours catholique. Elle indique notamment que le taux de chômage des personnes qu’elle accompagne était de 69,9 % en 2015, alors qu’il touche 10,2 % de la population française. La quasi-totalité des chômeurs accueillis se trouvent, sous le seuil de pauvreté à 60 % – revenus mensuels inférieurs à 1 008 euros. Bref, que l’on est déjà dans la France des « working poors », les travailleurs pauvres, qui sont apparus précisément au moment des révolutions conservatrices de Reagan et Thatcher. Entendons-nous bien,  on ne parle pas là d’assistés, comme on peut le dire à droite, ou même au PS, quand on veut parler des gens réduits aux minima sociaux en voulant faire croire que c’est un choix. On parle de gens qui, en bonne logique capitaliste, devraient avoir au moins de quoi reproduire leur force de travail dans des conditions décentes. Mais non, notre Thatcher de la Sarthe, comme ses illustres prédécesseurs anglo-saxons, estime que cela fait partie de l’ordre des choses. Il trouve même que le SMIC est bien assez élevé comme ça : « Le smic actuel est ce que la société française peut faire de mieux. En France, il est d’ailleurs plus élevé que dans la plupart des pays européens »  et il estime que le moindre coup de pouce, serait une faute politique. Bref, le « working poor » a un bel avenir devant lui.

On vous passe l’arsenal idéologique habituel qui va de la suppression de l’ISF (un symbole plus qu’une nécessité rationnelle) à la hausse de la TVA en passant par la baisse des charges, qui baissent pourtant depuis trente ans sans que cela semble avoir particulièrement boosté l’emploi, sauf erreur de notre part. Sans compter, pour notre homme, les 500 000 fonctionnaires en moins. Bonne chance à tous quand vous appellerez Police Secours, que vous voudrez scolariser le petit dernier en maternelle, que vous aurez besoin d’une hospitalisation d’urgence pour un infar’ ou qu’il faudra rétablir l’électricité et réparer les routes après un « épisode climatique », comme ils disent.

L’occasion pour la gauche de réaffirmer ses valeurs

Mais encore une fois, quand on est un candidat de droite, il faut faire savoir plaisir à son électorat et lui répéter comme des mantras deux ou trois sésames qui le rassurent sur le fait que la guerre de basse intensité menée contre les pauvres continue, tant il est vrai que dans l’imaginaire fillonniste, qui est celui finalement de la république de l’Ordre Moral qui a suivi la Commune, les classes laborieuses sont toujours, potentiellement des classes dangereuses. Et dire qu’il faut attendre un Florian Philippot pour prononcer la phrase la plus claire sur Fillon : « Son programme est d’une brutalité inouïe. »

Evidemment, pour tenir la société, et on retrouve l’Ordre Moral de la troisième république débutante, on ne va pas rigoler avec les mœurs. Le mariage gay, sur lequel même ce bobo de Sarko ne voulait pas revenir, ça défrise Fillon et ses amis de Sens Commun et de la Manif pour tous, tout comme les programmes d’Histoire qu’il faudra réécrire dans une optique plus « racines chrétiennes de la France ».

Cette France existe, bien entendu. Elle sait se faire entendre, bien entendu aussi. Il reste que l’on pourra s’amuser, à défaut de pleurer, du procès en archaïsme qui est fait depuis des années à tout programme réellement de gauche sous prétexte qu’il ne prône pas le règne du Talon de fer, aurait dit Jack London, allié à des atteintes à certaines libertés individuelles dans le domaine sexuel ou religieux (pour aller vite, évitons d’être gay ou musulman) qui ne conviendraient pas à une « majorité morale », ce que le vrai libéralisme, le libéralisme originel, au moins, ne se permettait pas : il suffit d’écouter NKM ou Macron qui en sont les meilleurs représentants ces temps-ci.

Mais si Fillon gagne la semaine prochaine, les choses seront enfin claires. Une droite à la fois très ancienne et complètement mutante, un genre de Tea Party français, a des chances d’arriver au pouvoir. On pourra se rassurer en se disant qu’au moins, dans cette situation, la gauche redeviendra peut-être, enfin, la gauche et n’aura pas peur, comme cette droite-là, d’affirmer ses valeurs. Ca finit toujours par payer. La preuve par Fillon.