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Cannes, un festival à bout de souffle

Cannes, un festival à bout de souffle
Sophia Loren sur le balcon de sa chambre à l'hôtel Carlton, lors du Festival de Cannes de 1959. Crédit photo : Rue des Archives/AGIP
Sophia Loren sur le balcon de sa chambre à l’hôtel Carlton, lors du Festival de Cannes de 1959. Crédit photo : Rue des Archives/AGIP

Les hôteliers inquiets se forcent à sourire. Les acteurs fatigués assurent le service après-vente minimum, pestant contre cette promotion forcée. Tout est contractuel aujourd’hui, les secondes d’interviews, les arrêts pipis et les banalités déversées en conférence de presse. Le tapis rouge broie les individualités fortes. Il lisse toutes les identités. Chaque soir, des producteurs soucieux refont leurs comptes au bar du Martinez. Tandis que les critiques préparent leur stock de Lexomil afin d’affronter la sélection du matin.

Dans les rédactions parisiennes, on se refile la patate chaude car cette quinzaine où le soleil n’est même plus assuré malgré le réchauffement climatique prend des allures de baroud d’honneur. Les téléspectateurs ont déserté depuis longtemps leur poste. Ils préfèrent Hanouna à Toubiana et les frères Bogdanov aux Dardenne. La chaîne cryptée a remballé son barnum. Les fêtards ont un wagon de retard sur les actionnaires. La sinistrose a sauté sur les marches du Palais comme la technostructure a gangréné le service public. Cette impalpable magie de Cannes (du 17 au 28 mai) tient plus du pétard mouillé que du feu d’artifice. Le goût pour le strass et le topless a pris ses quartiers d’été loin de la Côte d’Azur, dans les archives du passé.

François Chalais, commentant pour l’ORTF le « cyclone » déclenché par Sophia Loren: « C’est dur d’être discrète quand on a un corps si bavard. »

L’époque est plombée par le burkini, là où jadis le monokini enflammait les plages. La faute à un intellectualisme inquisiteur qui sévit dans les milieux culturels, à cet élitisme faisandé qui se regarde dans le miroir, mais aussi, avouons-le, à la fin de la légèreté. Les Trente Glorieuses respiraient l’insouciance. L’amertume n’avait[access capability=”lire_inedits”] pas encore congelé les cœurs. La naïveté n’était pas un crime. La cinéphilie passe désormais par la contrition, et la marchandisation brouille l’horizon. En flux ininterrompu, le spectateur consomme des images qui s’autodétruisent dans sa tête. Il est, sans cesse, soumis au mouvement perpétuel du système médiatique.

Une atmosphère viciée pèse cependant sur les consciences. Elle agit comme un lent processus de désintégration, une fuite vers un bonheur sous Cellophane, sans danger, sans aspérité. On commence par supprimer les cigarettes sur les affiches, on rabote les cuisses de Claudia Cardinale, impardonnable geste, et la police de la pensée finit par mettre en garde à vue tous les amoureux du cinéma.

Même ceux qui venaient dans les salles obscures seulement pour se rincer l’œil sont conviés à rester chez eux, devant leur écran d’ordinateur ou leur tablette. Les marques, ces organismes froids, ont pris possession d’un espace autrefois désordonné pour en faire un rentable « showroom ». Ce qui était un événement exceptionnel s’apparente à une foire commerciale en zone périurbaine. Le glamour ne se décrète pas. Le style non plus.

Recherche starlettes désespérément

L’amateurisme des sixties avait quelque chose de réjouissant. Tels des oiseaux migrateurs, les starlettes peuplaient la Croisette au début du mois de mai. Ce rituel ballet, cruel pour les egos, donnait pourtant le « la » au Festival, lui assurant une ambiance de fête foraine irréelle. Ces jeunes créatures se déshabillaient pour un cachet, une figuration, un bijou fantaisie, tout au plus avaient-elles l’espoir d’abandonner la profession de sténodactylo à Bezons. En 1965, Les Coulisses de l’exploit avait suivi ces intérimaires de l’éphémère en recherche d’un peu de lumière. Une certaine Nanette chaperonnée par sa mère semblait plus sortir d’un pensionnat que d’un bordel de Tanger. Dans ce temps-là, vous arriviez à Cannes en col Claudine par le train de nuit et vous en repartiez en string panthère dans un coupé Cadillac rose bonbon. Tous ces extérieurs fantoches et clinquants faisaient la renommée de notre pays, sa singularité.

On osait alors les mariages improbables, Nouvelle Vague et concours de photos olé olé, chobizenesse et nrf, vous pouviez croiser Marcel Pagnol et Gina Lollobrigida, Cocteau et Sophia Loren. Dans sa célèbre émission Reflets de Cannes, François Chalais, qui avait installé ses studios à la réserve de l’hôtel Miramar, parlait de l’actrice italienne comme d’un « cyclone ». « C’est dur d’être discrète quand on a un corps si bavard », confessait-il avec un sens délicieux de la formule. Admettez que les stars des années 1950-1970 crevaient l’écran. Leur innocence à peine feinte, leurs hanches rebondies, leur éducation vieille France, ce savoir-vivre si désuet de nos jours et tellement charmant n’étaient pas factices. Au contraire, c’était même bigrement rafraîchissant. Comment ne pas croire, après avoir vu un reportage sur Cannes à la télé, en un monde meilleur ? Il suffisait d’apercevoir Mylène Demongeot jouant à la pétanque sur le sable, Anny Duperey en maillot de bain deux pièces à la blancheur immaculée, ou Renée Saint-Cyr bronzant sur un transat en 1947 pour en perdre son latin. Les youtubeuses en échec scolaire ne boxent décidément pas dans la même catégorie. Question de standing, de classe naturelle.

L’émotion s’est envolée. Qui n’a pas vu BB fendre la foule au bras de Gunter Sachs ou, quelques années auparavant, poser avec Picasso, ne connaît rien du désir ardent. Il y a des robes provençales au décolleté pigeonnant qui ne s’oublient pas de sitôt. Dans ces années d’avant crise du pétrole, les rues de Cannes ne ressemblaient pas à un parking de la Mairie de Paris en mode tout électrique. D’aristocratiques Rolls, d’imposantes américaines d’où sortait parfois la tête de Martine Carol, et même des Facel Vega qui portaient fièrement le drapeau tricolore de notre industrie automobile trustaient le pavé. En 1958, Monica Vitti, à la manière du pape, avait salué le public dans un cabriolet Ferrari 250. Tous les ans, quel défilé de stars ! Orson Welles, Sammy Davis Jr., Piccoli, Romy, Dominique Sanda, Vanessa Redgrave, Jeanne Moreau, Raquel Welch, Sean Connery, Eddie Constantine, Dalida, Eddie Barclay, etc.

C’était bien, c’était chouette, comme dans une chanson de Michel Delpech.

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Mai 2017 - #46

Article extrait du Magazine Causeur


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Journaliste et écrivain. Dernier ouvrage paru : "Ma dernière séance : Marielle, Broca et Belmondo", Pierre-Guillaume de Roux Editions, 2021

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