La naïveté serait-elle devenue mon fort pour paraphraser le génial Paul Valéry dont la bêtise en effet n’était pas la faiblesse fondamentale ?
Le 14 mai, j’ai publié un billet ayant pour titre « L’UMP coule, Woerth surnage ». Sans fatuité, il a été beaucoup lu. Sur sa première partie, il reste plus que jamais d’actualité. Sur la seconde, il mériterait d’être corrigé.
Je ne pensais jamais qu’un jour, dans le domaine judiciaire, je pécherais par une forme de sulpicianisme. Pourtant, prenant connaissance alors des réquisitions de non-lieu en faveur d’Eric Woerth et du communiqué du procureur, j’avais crédité le parquet bordelais d’une équité qu’il me semblait devoir saluer en ces temps où la politisation de tout est une menace. J’avais par ailleurs souligné la difficulté intrinsèque à l’établissement indiscutable de l’infraction de trafic d’influence.
Mais mon argumentation baignait, si j’ose dire, dans la certitude irénique que l’ensemble des magistrats, siège et parquet confondus, était heureux de pouvoir se sentir, enfin, les coudées franches et l’esprit libre. Je présumais ainsi que le procureur et le procureur général de Bordeaux avaient été évidemment à l’unisson de ceux qui avaient eu la charge de régler la procédure et que hiérarchie et base s’étaient accordées pour le bien de la justice et la manifestation de la vérité. Certes, j’avais émis un léger bémol, fait part d’un peu d’étonnement devant l’étrange communiqué du procureur, totalement inutile en l’occurrence, et je m’étais interrogé sur ses motivations sans soupçonner une seconde que derrière cette démarche peu banale, il y avait, d’une part, une obéissance hiérarchique et, d’autre part, une volonté de déstabiliser par anticipation les juges d’instruction.
On sait en effet, maintenant, qu’un réquisitoire de 70 pages renvoyant Eric Woerth et Patrice de Maistre devant le tribunal correctionnel pour trafic d’influence passif et actif avait été rédigé par la vice-procureur de la juridiction interrégionale spécialisée du tribunal de Bordeaux, Géraldine Bouzard, et que ce document argumenté a été transmis par le procureur Laplaud au procureur général Ride. On peut à la rigueur admettre la validité d’un tel processus : il faut bien que la structure hiérarchique donne l’impression de servir à quelque chose.
Ce qui, en revanche, devient choquant et contraire au code de procédure pénale tient à l’injonction de substituer au renvoi des deux susnommés devant la juridiction des réquisitions de non-lieu qu’à la demande du procureur général peu suspect de socialisme, le procureur devait faire accepter à sa collègue vice-procureur alors qu’il s’agissait d’un changement de fond. Elle a refusé et légitimement – un courage trop rare – elle a imposé à son chef d’assumer ses responsabilités.
Le procureur général n’avait, d’ailleurs, aucun titre pour exiger cette mansuétude quand en revanche il aurait eu toute latitude pour ordonner un renvoi (Le Monde, articles de Gérard Davet, Fabrice Lhomme et Franck Johannès).
Dénoncer ce processus est nécessaire alors que le seul acquis incontestablement positif de ce pouvoir était précisément la liberté laissée aux magistrats dans le traitement des dossiers sensibles.
Il n’y a aucune raison pour que le parquet, encore composé, ici ou là, de professionnels adeptes de la justice retenue ne s’adapte pas à cette nouvelle donne qui honore la démocratie quand l’ancienne y portait atteinte.
De surcroît, tolérer un tel impérialisme et une partialité aussi éclatante, qu’aucune tradition des parquets ne saurait valider, reviendrait aussi à faire perdre à Christiane Taubira, en face de son passif causé et occulté par son goût du verbe, l’actif indiscutable de sa non immixtion dans les instructions complexes et délicates.
Loin de moi l’idée de prôner une chasse aux sorcières mais il convient aussi que des deux côtés on fasse un effort : pour le Pouvoir, respecter les compétences, pour certains magistrats, s’habituer à l’indépendance. Ce n’est pas si simple. Sur Twitter, un avocat frénétique, parce que j’énonçais ces évidences en 140 signes, n’avait pour obsession que de me faire poursuivre par le garde des Sceaux pour outrages (sic !) à ce procureur et à ce procureur général de Bordeaux.
Je regrette de n’avoir plus le droit de faire l’impasse sur mon pessimisme d’hier, quand on percevait à quel point l’officiel de la justice était gangrené par l’officieux, la scène par les coulisses, le judiciaire par le partisan.
Qu’aujourd’hui, quelques magistrats encore décalés ne profitent pas de ce climat d’indépendance générale pour, dans leur coin, continuer « leur petite cuisine » et rendre encore plus coupable ma naïveté d’un billet !

*Photo : Ministère du Travail, de l’Emploi et de la santé.

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