Curieux hasard ? Le jour même où le roi Abdallah de Jordanie met en garde contre les divisions ethniques et religieuses qui risquent de « détruire le monde musulman », le premier ministre turc  Recep Tayip Erdogan prend pour cible l’ennemi commun à toutes les factions, courants et mouvements de la région : le complot sioniste !

Rarement pris en défaut sur ce terrain, Erdogan vient de récidiver. Non content d’imputer la responsabilité des émeutes populaires printanières à la microscopique communauté juive locale, le fondateur du parti islamiste AKP, au pouvoir depuis 2002 à Istanbul, où son éclat commence à pâlir, nous livre aujourd’hui son interprétation du coup d’Etat militaire égyptien.  Avec un gros scoop à la clé : Israël serait à la manœuvre,  le scénario l’éviction du président frère musulman Mohamed Morsi ayant été échafaudé dès 2011 entre le ministre de la justice de l’Etat hébreu et… « un intellectuel juif français » (sic). À ceux que cette théorie conspirationniste en diable défrise, Erdogan explique avoir des preuves. Du lourd, du solide, puisque ledit intellectuel, dont le nom, contrairement à la confession, n’a pas encore été divulgué, aurait déclaré : « Les Frères Musulmans ne seront pas au pouvoir même s’ils gagnent les élections. Car la démocratie ne se résume pas aux urnes. »  Parions que ce n’est qu’un début, quelques prélèvements ADN, le podcast d’une émission de radio ou la photographie d’un serrage de mains devraient logiquement alourdir le passif du suspect mis en cause par l’inspecteur Erdogan.

Depuis le fameux printemps arabe, dont les bourgeons semblent aujourd’hui cramoisis, la bonne vieille méthode consistant à jeter le discrédit sur son adversaire politique en l’accusant d’être à la solde d’Israël prospère comme jamais. A Benghazi, Alep, et au Caire, adversaires comme farouches opposants aux régimes en place incriminent le camp d’en face : pions du Mossad, suppôts de Tsahal, plus si affinités…

Beaucoup pourraient croire ces inepties insignifiantes. Mais loin de se cantonner au théâtre burlesque, ce genre d’allégations rencontre un vif écho, notamment parmi les classes moyennes pieuses qui forment la base électorale d’Erdogan. Son complotisme aux relents antisémites pourrait bien devenir le dernier dénominateur commun de sociétés arabo-musulmanes profondément déchirées par les luttes de puissance et les tensions interconfessionnelles. William Hague, chef de la diplomatie britannique, annonce des décennies de discorde au Moyen-Orient. On n’a donc pas fini de rire jaune.

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