Depuis le 14 août, date de l’évacuation forcée de plusieurs places publiques des partisans de Mohamed Morsi, le président déposé, l’Égypte sombre dans le chaos. On déplore des centaines de morts. Par ailleurs, les chrétiens sont particulièrement ciblés par les islamistes en colère. Des dizaines d’églises, surtout coptes, mais aussi grecques, évangéliques ou encore catholiques ont été incendiées, apparemment par des pro-Morsi. Une situation qui démultiplie les risques encourus par les chrétiens déjà attaqués par le passé.

Le 30 juin dernier, entre 14 et 17 millions d’Égyptiens avaient manifesté pour obtenir le départ de Morsi, élu un an auparavant par un peu plus de 13, 2 millions de voix, soit 51,73% des électeurs. Un chiffre qui pourrait correspondre à l’opposition populaire d’alors, augmentée des déçus des Frères musulmans. Et l’armée avait appuyé la révolte en destituant le Président le 3 juillet. Depuis, la tension est à son comble dans le pays, plus encore que lors des jours précédant la chute du régime de Hosni Moubarak, et les chrétiens sont ciblés.

Le mercredi 14 août, déjà surnommé « Mercredi noir », ordre a été donné à l’armée de disperser les pro-Morsi qui occupaient diverses places cairotes depuis six semaines. L’opération qui devait se dérouler avec le minimum de force a débouché sur un bain de sang. Pour la seule journée du 14, il y a eu 525 morts, dont 43 policiers, à travers le pays, selon le ministère de la Santé. Plus de 200 personnes auraient perdu la vie sur les places Rabaa al-Adawiya et Nahda, dans la capitale. Les Frères musulmans ont annoncé, eux, 2 200 morts et 10 000 blessés pour la même journée. En représailles, les musulmans radicaux ont accentué leurs attaques à l’endroit des chrétiens.

Le jour des affrontements avec les forces de l’ordre, les partisans du président déchu ont incendié des églises. Si l’on en a d’abord répertorié trois dans le centre du pays, très vite le mouvement a pris de l’ampleur, avec finalement plus de soixante attaques le même jour , pour la plupart incendiaires, contre des bâtiments cultuels de toutes dénominations chrétiennes, des écoles confessionnelles, des habitations privées, des commerces ainsi que la Holy Bible Society à Fayoum.

Sur son site Internet, le Parti de la Liberté et de la Justice (PLJ), vitrine politique des Frères musulmans, a condamné les attaques contre les Coptes, leurs églises et propriétés individuelles ou commerciales. La confrérie affirme que « Bien que des dirigeants coptes aient pu soutenir le coup d’État du 3 juillet, voire y participer, pour une raison ou une autre, de telles attaques ne sont pas justifiables. » Le PLJ assure que sa révolution est non violente et qu’il continuera à occuper les rues sans user de la force. D’après lui, « les actes de vandalisme ont pour finalité d’endommager [sa] réputation, diaboliser sa révolution pacifique et trouver des justifications » à la destitution de Morsi. Des propos qui rappellent les discours officiels bienveillants des Frères musulmans envers les Coptes avant l’élection de Morsi.

Si une grande partie du peuple a manifesté pour le départ des Frères musulmans, c’est aussi parce que ces derniers n’ont accepté la démocratie que pour accéder au pouvoir. Une fois installés, les libertés publiques ont été bafouées, les islamistes se sont sentis encouragés à menacer ouvertement leurs opposants, appeler publiquement à tuer des chrétiens en fixant même une mosquée comme lieu de rendez-vous pour s’y préparer. L’un des points culminants de la « chasse aux sorcières » a été la crucifixion de journalistes par des Frères musulmans, rapportée par plusieurs médias arabes, aux abords du palais présidentiel. Les gardes de la présidence ne sont pas intervenus, à la demande de Morsi, selon l’Union des avocats d’Égypte.

Chercheur au Collège de France, spécialiste du monde arabe, Tewfik Aclimandos, qui rappelle ces pratiques extrémistes, estime que « Dans n’importe quel pays démocratique, face à une telle situation, on aurait légitimement décrété l’état d’urgence. » D’après lui, les Frères musulmans ne seraient plus en mesure d’obtenir 25% des voix, comme au premier tour de la présidentielle de juillet 2012 : il estime leur perte électorale potentielle au tiers sinon à la moitié de ces derniers résultats. Dans ce contexte, le rôle de l’armée semble rassurer. Elle a d’ailleurs pris soin d’assurer qu’elle reconstruirait les églises détruites.

Le nouveau pouvoir est en quête de reconnaissance internationale, alors que des critiques fusaient dès la chute de Morsi. Fin juillet encore, le chef de la diplomatie Européenne, Catherine Ashton, avait appelé à associer les Frères musulmans au processus politique. La Maison Blanche avait condamné le coup d’État tout en se gardant d’utiliser ce terme, une loi de 1961 réduisant les possibilités des Etats-Unis d’aider un gouvernement succédant à un autre par un coup d’État. Dernièrement, Barack Obama a décidé d’annuler des manœuvres militaires qui devaient avoir lieu avec l’armée égyptienne en septembre prochain. Si Washington semblait trouver un intérêt à assurer la présence des Frères musulmans au pouvoir, à en croire un document publié par les médias égyptiens, contesté ni par le Bureau ovale ni par la confrérie, l’aide américaine pourrait être redéfinie. Pour garder des chances de recevoir la manne américaine, ainsi qu’une approbation internationale, le pouvoir actuel ne peut se permettre de laisser massacrer les Coptes, il lui faut montrer ostensiblement qu’il désapprouve leur persécution, et que les Frères musulmans ne sont pas compatibles avec la démocratie libérale. Dans cette perspective, reconstruire des églises importe.

Pourtant, en février 2011, l’armée avait, elle aussi, attaqué des monastères, tirant à balles réelles sur ses occupants. Cinq chars, autres véhicules blindés et bulldozers avaient été employés pour détruire la barrière de protection du monastère Saint-Bishoy de Wadi el-Natroun. Et le 9 octobre 2011, une violente charge de l’armée sur les Coptes qui réclamaient notamment la fin des persécutions à leur endroit après l’incendie d’une église dans le Gouvernorat d’Assouan, avait fait 24 morts et plus 329 blessés parmi les chrétiens. Une dizaine de Coptes avaient été écrasés par des soldats fonçant dans la foule. Un changement d’attitude aujourd’hui qui vise probablement à se concilier les Coptes et présenter un visage diplomatique convenable.

Il faut toutefois noter que le ministère de la Défense justifie ces reconstructions d’églises « en signe de reconnaissance des mérites historiques et patriotiques des frères coptes », ce qui n’inclut pas les autres confessions frappées. Mais le parquet militaire semble disposé à protéger les chrétiens en poursuivant les 84 personnes arrêtées pour meurtres de chrétiens et attaques contre les églises.

Si ce soutien aux Coptes recèle une part de calcul, il ressemble à celui des Frères musulmans à ces mêmes Coptes entre la chute de Moubarak et l’élection de Morsi. La confrérie avait très manifestement apporté son soutien aux Coptes persécutés par les salafistes, islamistes mais ennemis jurés des Frères musulmans An-Nour, le Parti de la Lumière, qui regroupe les salafistes, exigeait clairement la fin de toute présence chrétienne en Égypte, et soutenait des attaques à leur encontre, tandis que le PLJ tolère officiellement les chrétiens du pays. L’un de ses vice-présidents, Rafik Habib, est même un Copte de confession protestante. Mais le discours officieux rejoint presque la radicalité de celui des salafistes, d’après l’Observatoire du Moyen-Orient qui rapporte que Morsi a déclaré aux islamistes durant la campagne : « Les chrétiens devront se convertir, payer la jizya (un impôt sur les non-musulmans) ou émigrer. » De fait, les discours et les actes publics à destination des Coptes sont aussi des attitudes politiquement intéressées sur le plan international. Qu’ils viennent des Frères musulmans en campagne ou de l’armée.

En mars 2011, les Coptes avaient insisté avec succès pour que l’armée reconstruise une église détruite par des musulmans. Les militaires avaient alors également annoncé l’ouverture d’une enquête concernant l’incendie. Si le sort des chrétiens est davantage rassurant sous un pouvoir non islamiste, il reste que ces croyants ne sont pas considérés avant tout pour eux-mêmes mais comme une démonstration de la capacité des différentes parties à afficher leur acceptation du jeu démocratique quand la reconnaissance internationale n’est pas encore acquise. Les islamistes s’en prenant aux chrétiens, d’autant qu’ils sont convaincus de la responsabilité des Coptes dans la chute de Morsi – puisque ces derniers dénonçaient les atteintes croissantes à leur sécurité -, l’armée ne peut que prendre leur contre-pied, craignons-le, sans autre conviction que celle de la stratégie politique. La seule quasi-certitude, c’est que le joug imposé par cette dernière aux chrétiens a toujours été moins pesant que celui des Frères musulmans.

*Photo : Talk Radio News Service.

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