Personne, parmi les commentateurs patentés (y compris l’auteur de ces lignes) n’avait osé analyser, avant le scrutin, une issue pourtant annoncée par les sondages dans la dernière ligne droite de la campagne. Ils étaient tétanisés par l’idée fixe qu’une surprise était inéluctable, à l’image de ce qui s’était produit aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, avec l’élection de Donald Trump et la victoire du Brexit. La vraie surprise fut donc qu’il n’y en eut point, et s’est avéré que les augures modernes avaient tout à fait correctement lu dans les entrailles d’un corps électoral scruté avec pertinence et précision.

Cette élection a révélé que le clivage déterminant (mais non le seul) était sociologique et géographique, validant, s’il était encore besoin, les analyses du géographe Christophe Guilluy et du politologue Laurent Bouvet : il sépare les populations en phase avec la marche actuelle du monde, optimistes quant à leur avenir, rassemblées pour l’essentiel dans les grandes métropoles, sans patrie idéologique pré-assignée, porteuses d’un fort désir de relève politique générationnelle, de celles qui sont reléguées dans des zones en déclin, frappées par la vague sans précédent de désindustrialistation, exposées à l’insécurité sociale et culturelle.

La confirmation du clivage de 2005

Ce premier tour de la présidentielle n’est pas la réponse à l’élection de 2012, ni une réplique de celle de 2002. Il est la confirmation du referendum de 2005 sur le projet de constitution européenne, qui avait déjà mis en lumière ces fractures. A la différence – énorme – près que le camp du « non » allait à la bataille en ordre dispersé avec deux candidats majeurs, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, et des auxiliaires mineurs, Nicolas Dupont-Aignan et François Asselineau. François Fillon et Benoît Hamon, européistes plutôt tièdes, étaient en porte à faux dans ce débat majeur, leur position mi-chèvre mi-chou, fruit d’un compromis interne à leurs appareils politiques respectifs, n’a pas été comprise par des électeurs imperméables à ces  subtilités politiciennes.

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Pour l’heure, les « européo-mondialistes » peuvent pavoiser : en étant parvenu à faire incarner le souverainisme par Marine Le Pen lors du second tour, ils assurent presque à leur candidat préféré l’accession à la magistrature suprême, clé de tous les pouvoirs dans cette Cinquième République en fin de course, mais pas encore morte, loin de là…

Vers une France confédérale?

Il serait hasardeux de spéculer sur un « troisième tour » législatif, qui verrait les défaits d’aujourd’hui (Les Républicains ou le PS) corriger les résultats de la présidentielle. Le traumatisme qu’ils viennent de subir laisse augurer des déchirements internes peu propices à se remettre en quelques semaines en ordre de bataille. S’il ne fait pas d’erreur majeure, et le passé récent a montré qu’il avait un certain flair politique, un sens du placement digne d’un Lionel Messi, et la chance insolente qui sourit aux audacieux, Emmanuel Macron disposera d’une majorité parlementaire faite de ralliés de gauche, de droite et du centre, et de figures nouvelles répondant au désir des électeurs de changement de têtes (le fameux « dégagisme »).

C’est après ces élections que les choses vont se corser, comme l’a judicieusement remarqué, dès hier soir, Dany Cohn Bendit : Emmanuel Macron dispose d’une base de soutien positif représentant un quart des Français, et devra tenir compte d’un autre quart, peut-être plus d’électeurs qui ne l’auront élu que pour faire barrage à Marine Le Pen, venus de la gauche et de la droite castor, comme dirait Laurent Bouvet. Le réel, ce fameux réel qui empêche de régner comme on le souhaiterait, l’attend au tournant dès le 8 mai : le processus de délitement de l’UE ne sera pas stoppé par l’accession au pouvoir en France d’un fervent européiste. La jubilation manifestée dimanche soir à Berlin, à la CDU comme au SPD, est à double tranchant.

Elle ne peut cacher que les fondamentaux de la relation franco-allemande sont porteurs d’orages à venir, quelles que soient les relations personnelles des dirigeants de Paris et de Berlin. L’union franco-allemande est un sport de combat, le premier et le plus important qu’Emmanuel Macron aura à pratiquer dans l’exercice de ses fonctions. Et il ne faudra pas compter sur nos amis allemands pour sortir de leurs dogmes ordo-libéraux pour les beaux yeux bleus du président de la France.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...