La politique, même au XXIe siècle, est encore et toujours affaire de symbole. En ce sens, l’analyse de ceux proposés par Emmanuel Macron – ou ses « communicants » – lors de son arrivée au pouvoir dans cette « nuit du sacre » du 7 mai 2017 est intéressante. Elle révèle de la dualité permanente d’un homme dont l’une des antienne préférée lors de la campagne électorale aura été la maintenant célèbre formule : « et en même temps…»

L’homme providentiel face à son destin

On pourrait déjà évoquer le déplacement d’Emmanuel Macron pour se rendre de son QG de campagne à la réunion avec ses partisans. C’est l’image classique du président de la République nouvellement élu traversant les rues de la capitale, saluant parfois de la main par la fenêtre ouverte ou plus souvent silhouette entraperçue à l’arrière d’un véhicule. Et en même temps, contrairement à ce qui se passait, nous n’avons plus un véhicule isolé et quelques motards, mais un véritable convoi. Raisons de sécurité certainement, qui en disent long d’ailleurs sur les changements survenus en France, et en même temps volonté d’afficher l’image d’un pouvoir ultra sécurisé rappelant les déplacements des modernes dirigeants du monde, et notamment des présidents américains.

Deuxième élément symbolique, la solitude du nouveau chef de l’État lors de sa lente traversée de la cour du Louvre. Emmanuel Macron renoue alors avec une dimension solitaire de l’exercice du pouvoir, retrouvant l’image de l’homme providentiel allant vers son destin, celle de François Mitterrand seul dans le Panthéon. Et en même temps, quand la solitude de Mitterrand le conduisait à assumer un passé et rendait hommage à l’histoire, celle de Macron était tout entière tournée vers un avenir symbolisé par des électeurs encore assourdis par la musique de Magic system.


Magic System fait le show pour Macron par LeNouvelObservateur

Troisième élément, la musique accompagnant cette marche. Une musique lente, majestueuse et classique, représentant un héritage culturel, symbolisant une tradition. Le jeune homme pressé est aussi l’héritier d’une vaste culture. Et en même temps l’hymne à la joie de Beethoven que l’on entend retentir dans la cour du Louvre est l’hymne d’une Union européenne qui a depuis longtemps refusé d’assumer sa culture pour n’en faire qu’un élément parmi les cultures du monde venues l’enrichir.

 

Travail, famille recomposée, patrie

Le Louvre ensuite, où Emmanuel Macron se place dans l’un des lieux les plus symboliques de l’histoire de France. Ce n’est pas tant parce qu’il se situe à mi-chemin entre ces places de la Concorde et de la Bastille où la droite et la gauche laissaient éclater leur liesse les soirs d’élections. C’est, bien évidemment, parce qu’il s’agit d’un symbole majeur du pouvoir, royal puis impérial, où statues et arc de triomphe côtoient un immense bâtiment au classicisme épuré. Et en même temps la prestation finale du nouveau président a lieu devant cet élément spécifique qu’est la pyramide du Louvre, c’est à dire devant un symbole qui renvoie en même temps à l’histoire récente de la gauche, avec son édification par François Mitterrand, mais aussi à la symbolique maçonnique et qui est souvent présentée comme un symbole d’un gouvernement mondial dans les mythes populaires propagés sur la planète. Le roi de France donc, et en même temps, l’un des membres de l’oligarchie mondiale au pouvoir.

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Une fois son discours prononcé, Emmanuel Macron réunit ses proches auprès de lui sur la tribune. Sa famille, puisque ce sont sa femme, sa fille et sa petite-fille. Et en même temps il s’agit d’une famille à laquelle il n’est aucunement lié par le sang, puisque dans cette famille recomposée qui est la sienne ce sont les enfants et les petits-enfants de sa femme. Une famille et en même temps une famille choisie plus que créée.

Réunis, ils chantent La Marseillaise et l’on note la ferveur du nouveau président français qui entonne lui aussi l’hymne national. Et en même temps, bafouant la tradition française qui veut que l’on se tienne au garde à vous, les deux bras le long du corps, lorsque l’on chante l’hymne, Emmanuel Macron adopte la posture américaine, la main posée sur le cœur. Un président français et en même temps une image internationale.

Chacun voit midi à sa porte

Nous arrêterons là les exemples. D’autres en trouveront certainement de nouveaux. Notons simplement en conclusion que cette dualité a permis à chacun des spectateurs que nous avons été d’avoir vu… ce que nous voulions voir. Pour certains, la renaissance d’un pouvoir historique, avec sa distance, sa solennité, sa hauteur, autant d’éléments mis à mal par les deux présidences précédentes. Et en même temps, pour d’autres, la naissance d’un oligarque mondial s’assumant pleinement comme tel, symboliquement au moins.

Quelle est la part de pure construction dans ces images, et quelle est la part de réalité d’un personnage complexe ? Il est possible qu’il continue à jouer de ces symboles croisés, mais nous aurons un jour une réponse, dans ses actes. Car nous sommes tous multiples, et en même temps il vient toujours un moment où il faut bien choisir…

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Christophe Boutin
est professeur de droit public à l'université de Caen.Il est l'auteur des "grands discours du XXe siècle" publié chez Flammarion