L’interview avec Emmanuel Macron publiée par L’Express le 23 décembre a fait l’objet d’un certain nombre de critiques acerbes dans les médias, mais celles-ci ne se justifient pas.


Le Président de la République a donné un entretien exclusif et long à L’Express, excellemment questionné par Laureline Dupont. L’hebdomadaire a présenté en couverture ces échanges sous le titre « Ce qu’il n’a jamais dit des Français. » Malgré l’intérêt exceptionnel de ce dialogue où Emmanuel Macron, en pleine forme intellectuelle alors qu’il vient d’être atteint par le coronavirus, se livre de manière beaucoup plus approfondie que dans certaines interventions antérieures, je relève, paradoxalement, la tonalité de dérision et de condescendance avec laquelle il a été accueilli.

Mélasse présidentielle ?

Paradoxalement ? Sans doute pas. Le regard est souvent d’autant plus sévère sur l’expression du pouvoir quand on est à mille lieues de pouvoir l’égaler. Quand j’ai entendu parler de « mélasse » au sujet de cet entretien (France Inter) ou que je me suis trouvé en désaccord avec Françoise Degois (Sud Radio, « les Vraies Voix ») qui le réduisait à des « banalités scolaires », j’ai eu envie d’en défendre la qualité et la richesse. Non pas que tout y soit d’une originalité foudroyante et dénué de visées politiques cousues de fil présidentiel. En particulier le lien qui est fait entre Jean-Pierre Chevènement et Nicolas Sarkozy qui avait choisi le mauvais mot d’identité nationale mais dont l’idée était bonne. Emmanuel Macron tient à nous montrer son souci de tenir les deux bouts d’une chaîne. Le « en même temps », dont on a tort de se moquer sauf à valider la mutilation de la réalité, va lui servir de fil directeur dans tout l’entretien. Et à contredire un grief dont on devine qu’il l’a heurté : avoir été dit « multiculturaliste » alors qu’il promeut seulement une France plurielle qui ne jugerait pas incompatible une adhésion républicaine forte avec des appartenances singulières qui enrichiraient au lieu de séparer.

C’est une forme de courage de s’en tenir à cette approche qui bat en brèche le simplisme de notre monde.

On peut bien sûr moquer cette volonté de s’installer en permanence sur le fil du rasoir et de refuser un totalitarisme validant une vision hémiplégique de notre vie nationale. Ainsi évoque-t-il aussi le Pétain de 1917 puis mentionne-t-il Charles Maurras pour souligner la détestation de ses idées antisémites mais l’absurdité de ne plus vouloir « le faire exister. » C’est une forme de courage de s’en tenir à cette approche qui bat en brèche le simplisme de notre monde, l’appétence qu’a notre psychologie collective pour le « victimaire et l’émotionnel », le recul de la raison et, donc, le prurit de cette « société de l’indignation » qu’il récuse.

Cet entretien est d’abord un bel exercice intellectuel où Emmanuel Macron est à son meilleur, parce qu’il analyse son propre passé présidentiel et ausculte le coeur de la France. Rien de ce qu’il affirme n’est indifférent et j’aime qu’il mette en évidence certaines dérives de notre pays, les grandes lignes de tendances qui sont de nature à l’affaiblir si on n’y prend garde. C’est la société française qui est son sujet et s’il prend des risques – comme sur le privilège de l’homme blanc – ils sont calculés. Sur ce sujet il peut apparaître provocateur mais à bien le lire, il me semble que son point de vue échappe de justesse à la racialisation du débat, même s’il ne met pas suffisamment en exergue les difficultés économiques et sociales de certaines populations.

Une bienveillance éclairée

À côté de ces propos qui ont été discutés, il y a d’autres pensées et dénonciations qui font du bien au citoyen. Quand il pourfend la « trahison des clercs », l’obsession du commentaire, le manque de patriotisme de certaines élites, une vision désincarnée de la France – il a pu encourir ce reproche -, l’écrasement des hiérarchies, la grave faillite d’une extrême gauche qui, encore plus que l’extrême droite, fait fi de l’ordre républicain et légitime les violences, comment qualifier ce dur mais lucide constat de banal ? Le président a décidé, même si cela a été mal compris, de sortir par le haut des impasses dans lesquelles l’avaient enfermé les saillies du début de son quinquennat visant exclusivement les faiblesses des Français. Il en a profité, se corrigeant, pour se mettre dans la catégorie des « réfractaires »… Avec ce dialogue, il a d’une certaine manière généralisé, en veillant à ce que ses considérations ne soient pas offensantes pour le commun des citoyens, une perception de bienveillance éclairée, qui à la fois le rend fier des Français mais lui pèse aussi.

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Il est tellement malaisé de les définir, ces Français si complexes, si contradictoires, si rétifs. Le Président, par une démarche volontariste – avant 2022, il ne pouvait demeurer dans cet entre-deux à l’égard de ses concitoyens – a décidé de peindre en rose républicain l’âcreté souriante, ironique, parfois blessante de ses aperçus à l’emporte-pièce d’hier. Il n’empêche que derrière ce verbe apparemment allègre, pointe une sorte de mélancolie démocratique : ce dont il les crédite, ces Français, est aussi ce qui fait de sa tâche présidentielle un exercice épuisant, presque impossible, quasiment un tour de force.

Pas de meilleure démonstration, entre ces éloges contraints quoique sincères d’un côté et cette conscience triste de l’autre, de l’obstination d’Emmanuel Macron à se démontrer d’abord à lui-même, en se représentant en 2022 et en l’emportant, qu’il aura réussi quelque chose d’exceptionnel: présider la France.

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