J’ai un grand frère. En plus d’être un peu plus âgé que moi, il est probablement plus original. Déjà il porte un patronyme différent du mien (il s’appelle Patrice Vivancos) pour des raisons familiales compliquées. En plus c’est un cinéaste, et il regarde les choses en perspective, toujours. Enfin il habite et travaille à Bruxelles, capitale d’un pays aussi sympathique que surréaliste, et capitale de l’Europe, celle dont on a beaucoup parlé (« peu en bien » comme disent les Corses) pendant la campagne présidentielle française, et dont Emmanuel Macron, jeune vainqueur de ladite campagne, est un partisan avoué et, apparemment, résolu.

Une « petite révolution »…

Donc, voici que nous échangeons, avec le frangin, sur les choses du monde, et les résultats de la présidentielle française, et celui-ci finit par m’écrire un courriel, dans lequel il reconnait que la France a fait une « petite révolution » en élisant un président quasi inconnu et jeune, mais, me rappelle-t-il, Zapatero, Merkel ou Renzi l’étaient également quand ils ont accédé au pouvoir, dans leurs pays respectifs… Vu de Bruxelles, donc, d’où l’on voit à la fois la France et l’Europe, la jeunesse de Macron n’est pas non plus une révolution copernicienne. Ah oui, me dis-je alors…

Ce que n’avaient pas réussi Zapatero, Merkel ou Renzi, continue le frangin, c’était d’y parvenir en dehors des partis traditionnels. Mais cette performance, me dit-il, ne préserve pas beaucoup de ceux qui ont voté pour lui – surtout au deuxième tour – d’un doute, car, m’explique-t-il, comment envisager l’avenir quand les références historiques manquent ?

Ah oui…, répondis-je (je ne fais pas le malin devant mon grand frère, il a la répartie facile et parfois cinglante, je préfère voir ce qu’il a dans ses tiroirs), et toi, tu vois quoi, comme référence historique, sur le cas « Macron président » ?

J’en vois deux, petit frère, me répond-il sans hésiter : regarde, c’est simple, même toi tu peux comprendre :

Une première approche, en termes de référence historique pessimiste, consisterait à voir en lui un nouvel « Aiglon » (Sarkozy endossant le rôle de Napoléon et Hollande celui de Talleyrand). Un Aiglon impuissant, bridé dans une logique européenne et, financièrement, mondialiste, qui serait un carcan équivalent au palais viennois où l’Aiglon était enfermé ; son titre et sa jeunesse brillant alors dans un palais de l’Elysée vide de pouvoir…

… qui peut avoir de grandes conséquences

Une autre approche ou référence qui pourrait être intéressante, serait celle de Gorbatchev, lequel accomplit aussi une révolution dans le système postrévolutionnaire de l’URSS. Etait-il un rusé stratège soviétique qui œuvrait à sauvegarder ce qui pouvait l’être ? Ou un audacieux réformateur, humaniste et par ailleurs inconscient du fait que ses réformes allaient mettre en branle des forces diverses, des énergies collectives qui aboutiront à l’effondrement de l’Union soviétique ?

D’accord, dis-je au frangin, j’ai compris. Mais, muni de ces références historiques, c’est quoi, alors, la morale de l’Histoire (l’Histoire avec un grand « H », celle en train de germer sous nos yeux) ?

Ben c’est pas sorcier, petit frère, même toi tu devines déjà la morale de l’histoire ; comme tu l’as appris à l’école, l’Histoire nous apprend que les révolutions accouchent souvent de dictatures, en un balancier censé rééquilibrer et sublimer le chaos inquiétant en un « ordre nouveau », ou par une sorte d’aménagement naturel qui ferait se succéder nécessairement changement et retour à la tradition…

Mais le fait est, conclut mon grand-frère de Bruxelles, que, comme Bonaparte ou Poutine, le FN peut hériter et profiter, soit d’une révolution avortée et impuissante, soit d’une explosion « d’énergies collectives ».  L’Histoire aurait raison mais la France aurait un bien sombre avenir.

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Ben c’est marrant, mais Macron en Aiglon ou en Gorbatchev, ça a continué à me trotter dans la tête, en regardant les débats sur BFM TV et « C dans l’air »… Sacré frangin.