Quand Swann voyait ce qu’il se passait entre le PCF, les écologistes et France insoumise, leurs tractations à la fois byzantines et brutales, dominée par la figure de Jean-Luc Mélenchon, devenue étrange à force de métamorphoses qui devaient autant au caractère de l’homme qu’à la situation politique nouvelle, pour ces élections législatives qui étaient pourtant la dernière chance d’empêcher le président Macron d’achever de détruire tout ce qu’il avait aimé dans ce pays ; de la cathédrale, si chère à Ruskin, d’Amiens dont le nouveau chef de l’Etat, comme par une ironie qui ajoutait sa touche amère à l’immense accablement qui s’était emparé de lui, était originaire  aux plages de Balbec où les charmantes employées qui arrivaient à bicyclette au Grand Hôtel, nuée d’oiseaux joyeux, rieurs et comme rendus ivres par l’air iodé, seraient bientôt ubérisées ; des conversations  si plaisantes des Guermantes remplacées implacablement par celles des Verdurin qui n’inviteraient plus que des spéculateurs doués en électronique, des entrepreneurs éphémères qui faisaient des fortunes arrogantes en créant des applications pour les smartphones qui désormais servaient à tout sauf aux téléphonages, à la manière encore polie et décente, gaie à l’occasion, même si cela était de plus en plus rare, dont on vivait dans certains quartiers populaires où les minima sociaux permettaient encore une existence qui, à défaut d’être confortable, n’était pas totalement angoissante mais le deviendrait avec la fin du modèle social issu de la Résistance et qui semblait, comme l’Atlantide, sur le point de s’engloutir définitivement « dans les eaux glacées du calcul égoïste » selon les mots de ce philosophe allemand mort à Londres et dont ses amis communistes faisaient grand cas mais dont le nom pour l’instant lui échappait, Swann, donc, se disait qu’être de gauche, ce qui était son cas depuis toujours, était comme être amoureux passionnément de la plus belle femme du monde, comme être amoureux d’Odette ou, si les hasards de ses dilections sensuelles en avaient décidé autrement, de la petite laitière délurée aux joues rebondies qui agaçait tellement son majordome quand elle livrait le matin en faisant exagérément jouer la sonnette électrique qui venait d’être installée.

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Oui, c’était savoir que c’était elle et seulement elle, la Gauche, qui occuperait votre cœur pour toujours, représenterait le seul bonheur imaginable et inatteignable à la fois, comme de posséder la Simonetta Vespucci de Piero di Cosimo que Swann avait vue encore il y avait moins d’un mois au musée de Chantilly avec un député sortant du Parti et Charlus, lors d’une promenade entre garçons ;  mais s’apercevoir, dans le même temps, et sans que cela changeât vos sentiments car c’était impossible et que c’était là votre malédiction, que la Gauche était aussi une garce stupide, une gourgandine hargneuse, une mégère ratiocinante qui trouvait l’essentiel de son plaisir à désespérer ceux qui l’aimaient parce qu’elle savait qu’ils ne pouvaient pas faire autrement et que leur amour serait toujours inconditionnel, immense, plus fort que le désespoir, pourtant si douloureux, qu’elle faisait périodiquement naître en eux, depuis tant d’années, peut-être même depuis leur première rencontre.  

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernière parution, Le Bloc (Gallimard)