Soudains renversements d’alliances et débâcles stratégiques, que va-t-il advenir des soldats français déployés dans la région ?


L’offensive militaire turque en territoire syrien contre les kurdes risque de rencontrer rapidement sur son chemin les neuf détachements français, d’autant plus isolés au nord de la Syrie que les USA s’en retirent. Cela nous contraint à poser un regard critique sur la stratégie de la France dans cette région et à nous inquiéter de la sécurité de nos soldats.

Tant d’efforts pour quel résultat ?

Pendant près de mille ans la politique de la France au Levant fut constante : protéger les Chrétiens d’Orient et les lieux saints. Une mission morale et stratégique. Raymond IV et Godefroy de Bouillon, Louis IX, François 1er, Napoléon III, Gouraud, de Gaulle ont tenu cette ligne. Ce n’est que récemment qu’on a cru devoir la changer (Juppé et Fabius) avec le fiasco que l’on sait et, désormais, la perspective d’une débâcle.

La guerre civile syrienne a commencé fin 2010 dans le contexte des Printemps arabes. Ce ne furent d’abord que des manifestations plutôt pacifiques en faveur de la démocratie, contre la dynastie Assad. Toutefois elles se déroulèrent dans des ville sunnites hostiles et rebelles aux Assad depuis les origines. Le mouvement de contestation se transforma peu à peu en rébellion armée, celle de l’Armée syrienne libre (ASL) inspirée par l’opposition politique en exil (Conseil national syrien, CNS, où les Frères musulmans sont majoritaires) et appuyée, armée et financée par la Turquie, l’Arabie, le Qatar, la Jordanie, Israël, les USA et la France, alors qu’ Assad l’était, de son coté, par l’Iran et la Russie.

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C’était, de la part des gouvernements français d’alors, une impensable irresponsabilité alors que, du fait d’un énorme mensonge américain (les fameuses armes de destruction massive que l’on cherche toujours), la guerre en Irak avait déclenché la folie criminelle de Daesh. Avec des méthodes génocidaires monstrueuses, le califat islamique étendit son organisation sur le nord de l’Irak et la Syrie et déborda l’ASL. En septembre 2011 A. Juppé déclarait : « Le Conseil national syrien est l’interlocuteur légitime avec lequel nous allons continuer à travailler » lors d’une conférence de presse organisée avec le dirigeant du CNS, Burhan Ghalioun.

En août 2012 L. Fabius affirmait : « Le régime syrien doit être abattu et rapidement (…) Bachar al-Assad ne mériterait pas d’être sur Terre… Al-Assad est un homme qui se retrouve de plus en plus seul…. avec une Armée syrienne libre (ASL) unie, la victoire est assurée… » F.Hollande expulsait l’ambassadeur de Syrie en France et ouvrait une représentation officieuse du Conseil national syrien à Paris… A l’occasion d’une conférence de presse, le 13 novembre 2012 à l’Élysée, F. Hollande avait annoncé que Paris reconnaissait la nouvelle coalition de l’opposition syrienne : « J’annonce que la France reconnaît la Coalition nationale syrienne comme la seule représentante du peuple syrien et donc comme le futur gouvernement provisoire de la Syrie démocratique permettant d’en terminer avec le régime de Bachar al-Assad »

« La question de la livraison d’armes à l’opposition syrienne va être nécessairement reposée », avait-il ajouté. On sait ce qu’il en advint.

Les amis d’hier….

Entre temps une coalition militaire assez confuse dans ses objectifs et inconstante dans son format s’était constituée contre le califat. Fin 2019, les objectifs contradictoires à long terme de cette coalition viennent de revenir au galop :

– Les Kurdes, comme depuis 1918, sont une fois de plus victimes et perdants car ils ne sont que des renforts conjoncturels pour lutter tantôt contre l’Iran de Khomeini, tantôt contre Saddam Hussein, contre Daesh, à présent contre les Turcs ; et ils sont profondément divisés. Les Kurdes de Syrie viennent de se rapprocher de El Assad, leur ennemi d’hier, mais avec qui ils ont deux grands ennemis en commun : Daesh et la Turquie…

– L’Iran et la Russie ; leur position est simple et inchangée : soutien à El Assad et hostilité aux Turcs qui fragilisent la Syrie. Pour les Russes, la Syrie c’est la perspective de garder deux bases navales et aériennes en Méditerranée. Pour l’Iran celle de maintenir en place un régime chiite ami face aux arabes sunnites.

– Les USA : contrairement à ce qu’on lit ici et là l’objectif de D. Trump est clair, mais sa nouveauté empêche ceux qui se contentent de la caricaturer de la comprendre. Il veut faire rentrer ses soldats de toutes ces OPEX pour concentrer son budget sur la recherche militaire de supériorité, empêcher l’Iran d’avoir la bombe et endiguer la puissance commerciale de la Chine. Qui osera soutenir que c’est stupide ? Peut-être ceux qui critiquent répétitivement les USA parce que trop envahissants et qui leur reprochent à présent de partir ? En fait c’est assez bien joué de la part de D. Trump de laisser les Russes et les Iraniens face au Turcs… On voit bien à quel point Erdogan s’éloigne des USA alors que D. Trump attend sa réélection pour enterrer la hache de guerre avec la Russie.

Reste la France ; ou plutôt nos chers soldats. Ce 13 octobre, E. Macron a réuni un Conseil de défense à l’Élysée, pour statuer sur le sort et les missions des forces militaires et civiles positionnées au Nord syrien. Selon une carte publiée par l’agence officielle turque, Anadolu Agency, en janvier 2019 ce sont 9 bases secrètes françaises (notamment de l’artillerie à longue portée) qui subsistent sur un territoire souverain, contre lequel la France n’est pas en guerre et dont le gouvernement a survécu et triomphé, pour aider ce qui reste de l’opposition anti Assad et les Kurdes qui viennent de se rapprocher d’Assad ! E. Macron avait cru bon de rajouter 8 bases à celle que Hollande avait décidé d’installer au nord de la Syrie.

Tout est perdu, même l’honneur : essayons de sauver dignement nos soldats de cette mêlée confuse où ils n’auraient jamais dû être envoyés. Il est déjà bien tard.

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