Le regard un peu perdu vers l’horizon, Jean-Pierre Pernaut finit le traditionnel café qu’il s’octroie chaque jour sur le coup des 14 heures. Il est en haut de la tour TF1. Sur la terrasse où les employés de la chaîne vont prendre leur pause cigarette.

C’est là qu’il se rend toujours après la montée d’adrénaline que lui provoque la présentation quotidienne de son journal télévisé. Les jeunes employés présents à quelques mètres de lui, il ne les connait pas. Des informaticiens, de jeunes marketeux, des pubards, pas trop son monde…  Eux, bien sûr, savent qui il est. L’observant discrètement, ils se demandent à quoi le taulier du 13 heures peut bien penser.

Douche France…

Trop amer ce café. Jean-Pierre regarde maintenant vers le bas. Quel boucan du diable ce périphérique ! S’il apprécie beaucoup son métier, Jean-Pierre a toujours détesté l’endroit où il travaille. Aujourd’hui, il ne s’est jamais senti aussi loin de sa Picardie. Il regarde le vide et repense à l’un des reportages diffusé ce midi.

Jean-Pierre a présenté les éditions 2019 du Larousse et du Petit Robert. La découverte des « nouveaux mots du dico », voilà une marotte journalistique qu’il ne rate jamais ! Mais cette année, pour le journaliste de 68 ans, ce marronnier qu’il aime bien d’ordinaire avait le même goût que son café.

S’il avait lancé le sujet d’un air guilleret, en retour plateau, Jean-Pierre était moins souriant que d’ordinaire. Déprimant ce reportage ! Sans prévenir, il est venu s’insérer dans le flot des sujets du « 13 heures » consacrés à la France des villages et des clochers, si éloignée de Boulogne-Billancourt.

« On peut aussi dire patin à roulettes à moteur finalement »

« Dégagisme », « Fiché S », « darknet », « frotteur ». Voilà quelques-uns des joyeux termes qui font leur entrée dans nos dictionnaires. Pernaut n’est pas Alain Rey. Mais quand même, le nouveau lexique et cette évolution du langage, cela dit quelque chose sur notre époque. Les passants interrogés dans la rue par le micro-trottoir regrettent la présence de nombreux anglicismes comme « hoverboard ». En retour plateau, Jean-Pierre abondera dans leur sens : « On peut aussi dire patin à roulettes à moteur finalement ».

« Rageux » ? « Une personne agressive animée par la jalousie ». Jean-Pierre a toujours été apprécié pour son calme. Il est rarement agressif. Mais la société française, il ne la comprend plus et cela l’énerve. Surtout, les nouvelles générations de Français ne s’entendent plus entre elles, pense-t-il. Qu’est-ce que la petite dame de 70 ans du micro-trottoir qui regrette tous ces mots anglais partage avec les adeptes du « cosplay » qui apparaissent ensuite à l’écran ?

Comment en est-on arrivé là ?, se demande inlassablement Jean-Pierre. Il regarde de nouveau vers le bas. Le vide lui tend les bras. Vertige. « On pourrait facilement glisser », pense-t-il.

Ce n’est plus ce que c’était…

« Frotteur » ? C’est une personne qui recherche les « contacts érotiques » dans les transports en commun. Jean-Pierre se dit que quand il était jeune, la police ne laissait sûrement pas repartir facilement ce type d’individus quand ils étaient pris sur le fait. Le phénomène, il l’a lu quelque part, va désormais grandissant en région parisienne. Tout comme les « fichés S », terme qui revient sans arrêt dans son journal depuis janvier 2015.

Jean-Pierre serre son poing et écrase rageusement le gobelet blanc en plastique qu’il vient de vider. Passant devant les employés qui font mine de l’ignorer, il regagne l’intérieur de la tour. Vraiment amer ce café.

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