Rien n’est plus important que de détester quelqu’un. Petite amie, proche parent, intellectuel – peu importe. L’important est de ne pas céder sur la haine au profit de l’amour. Si l’amour désoriente le voyageur au point de l’égarer dans une forêt notoirement obscure (voyez Dante), celui qui s’adonne à la haine retrouvera, et beaucoup plus sûrement, son chemin.
Parmi les intellectuels dont la détestation me fait du bien quotidiennement, je dois citer sans plus tarder cet intellectuel britannique, psychologue de renom et auteur de nombreux articles scientifiques, j’ai nommé Daniel Freeman. Notre éminent spécialiste vient de produire avec le plumitif Jason Freeman un opus bien intentionné intitulé : The Stressed Sex, uncovering the truth about Men, Women, and Mental Health. Les féministes de la BBC, ces nouvelles suffragettes qui n’en ratent pas une, viennent de lui consacrer une émission enthousiaste – ce qui m’a mis la puce à l’oreille. De fait, cet essai réunit brillamment tout ce que je déteste : le fétichisme de la « compréhension de l’Autre », l’extension de cette bienveillance thérapeutique à la société tout entière, et, last but not least, la volonté sirupeuse d’aider les sexes à bien s’entendre (alors que le malentendu sexuel est justement la clé de leur réussite au lit).
À l’opposé de la psychologie indécrottablement bonhomme de nos deux britanniques devraient se tenir, si les batailles étaient rangées et le monde intellectuel bien fait (ce qui n’est pas le cas), les psychanalystes lacaniens. En dehors du discours universitaire, qu’il détestait avec franchise et application, Lacan avait de l’humour, et tout ce qu’il nous dit du sexe s’en éclaire. J’en veux pour preuve son éloge de Térence, dont je rappelle les termes : « Térence dépasse en simplicité tout ce que nous pouvons cogiter« .
Mais l’humour ne s’enseigne pas – telle est la tragédie de la culture. Voyez les auteurs que la revue lacanienne ne déteste pas de publier (alors qu’elle le devrait). Ces pseudo-mathématiciens capables de marier béance sexuelle et théorie des quarks sont parvenus à transformer la psychanalyse, cette perle de l’humour juif, en une soupe à la mélasse parfaitement indigeste. Impossible de comprendre quoi que ce soit à la sexualité dès qu’un lacanien de la première ou de la deuxième génération s’y attelle, et la seule chose que l’on puisse dire avec certitude, en jouant de l’équivoque que permet la langue de Molière, c’est qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits.
La situation est d’autant plus regrettable que l’oeuvre de Lacan est essentielle pour contrer le discours des nouveaux sexologues. Personne n’a jamais mieux pointé du doigt cette double aberration : croire qu’il existe une bonne entente entre les sexes dont la politique serait la promotrice, croire qu’il existe une science du sexe dont l’Université serait la gardienne.

Daniel Freeman et Jason Freeman, The Stressed Sex, Oxford University Press, 2013, 16£99. Beaucoup moins cher et beaucoup plus instructif : Terence, Théâtre complet, Folio. Actuellement à 5 euros 10 sur les quais.

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