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Isabelle Huppert flinguée par Neuhoff et encensée par Millet

Les carnets de Roland Jaccard

Isabelle Huppert flinguée par Neuhoff et encensée par Millet
© Étienne GEORGE/Rue des Archives

Le cinéma français, cette vieille putain

Éric Neuhoff n’est pas tendre avec Isabelle Huppert. Dans sa charge contre le cinéma français, il multiplie les formules assassines : « Un pays où Isabelle Huppert est considérée comme une grande actrice est un pays qui va mal. » Son pamphlet lui a valu le prix Renaudot. Il le méritait. Il osait enfin dire ce que chacun pense sans oser le formuler, à savoir que depuis une vingtaine d’années le cinéma français est un champ de ruines que plus personne n’a envie de visiter. Perclus de subventions, il a cessé de nous éblouir et dégouline d’une morale de boy-scouts qui donne moins envie de « vivre ensemble » que de s’entretuer pour échapper à tant de niaiseries.

Certes, il y a des exceptions, ne serait-ce que notre ami Pascal Thomas ou Emmanuel Mouret, mais force est de reconnaître que l’exception culturelle française aggravée par une féminisation de la profession a produit des effets désastreux au regard de ce que furent les années 1960-1970 avec Melville, Godard, Truffaut, Malle, Sautet, Pialat, Rohmer, Chabrol… et j’en passe, tant le cinéma était alors une fête pour l’intelligence et les sens. « Jadis, écrit Éric Neuhoff, les films étaient faits pour voir des femmes plus belles que nos voisines de palier : souvenez-vous de ce chef-d’œuvre, L’homme qui aimait les femmes, de François Truffaut. Cela n’est plus de saison. Tout est devenu lent, mou et laborieux. » Le cinéma français est cette vieille putain fardée à la peau flétrie qui ne survit qu’à force de subventions et grâce à l’adhésion des lectrices de Télérama ou des rebelles en peau de lapin de Libération ou des Inrocks.

Certes, répondrait Michel Ciment dans Positif, en nombre d’entrées nos films font jeu égal avec le cinéma hollywoodien. Et dans le monde entier, Isabelle Huppert est considérée comme une grande comédienne. D’ailleurs, observe Neuhoff, « un nécrophile modéré peut très bien se contenter du lit d’une femme frigide ». Il y est bien forcé, n’ayant plus le choix. Adieu donc aux nymphettes et aux dragueurs ! L’heure de la castration et de la délation a sonné.

Le « grand écrivain », lui aussi, est mort…

Isabelle Huppert est-elle une grande actrice ? Dans Huppert et moi, Richard Millet vole à son secours. Et je le suis volontiers quand il écrit que ce genre de qualificatif n’a plus de sens à une époque où le relativisme gouverne les esprits avec une force qui menace la faculté même de juger. Le « grand écrivain » lui aussi est mort. Et la gloire elle-même, avec sa connotation religieuse, est devenue obsolète. « Ainsi Isabelle Huppert, déplore-t-il, ne serait plus qu’une “valeur” française, valeur non plus identitaire, mais marchande, la “qualité française” étant ce qui reste d’authentique à un pays qui fut grand et qui s’endort dans “l’horizontalité démocratique”. »

La Dentellière de Claude Goretta

Si Richard Millet a intitulé son livre Huppert et moi, c’est avec la sensation presque physique qu’elle parle de lui dans ses films sans connaître son existence, mais qu’en parlant de ses films – et il les dissèque admirablement –, il apprend à se connaître comme si elle détenait les fils de son existence, à la manière d’un conte de Borges. Est-elle son enfant, sa sœur, son amante, son énigme ? Il la regarde dans La Dentellière de Goretta, ce beau film sur l’impossibilité de l’amour, sur la nudité silencieuse d’Isabelle qui l’entraînera aux confins de la folie. Il est subjugué et note ceci qui est très beau : « Tout homme a aimé et quittera une fille silencieuse, le destin de l’amour étant tragique pour peu qu’il demeure amour. »

Richard Millet perçoit à quel point elle est seule dans ses films, toujours plus seule – et en cela particulièrement proche de lui. « Je me prends parfois à parler comme elle », écrit-il encore, et « à me demander qui d’elle ou de moi poussera le premier la porte sombre ». Nul n’ignore que les plus belles histoires d’amour sont celles qui n’ont jamais lieu. Richard Millet aura vécu la sienne avec Isabelle Huppert. En sera-t-elle troublée ? Pour la connaître un peu, je n’en doute pas.

On peut aimer à la folie un visage sur un écran, visage qui bouleversera notre existence et qu’on n’aura de cesse de retrouver dans la vie réelle. Cela m’est arrivé avec Louise Brooks. C’était cela le miracle du cinéma. Je doute que cela le soit encore. Disons adieu à nos rêves ! Oublions le septième art ! Par une étrange coïncidence, il est né en même temps que la psychanalyse, a suivi le même destin et ce qu’il en reste nous arracherait des larmes si nous n’étions pas convaincus que tout est amené à disparaître.

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