La Corée a inventé, il y a bien longtemps, quelques arts martiaux où le cerveau importe tout autant, sinon plus, que les muscles des protagonistes. Les dernières péripéties du jeu diplomatico-miltaire coréen démontrent qu’il ne suffit pas d’être le plus fort, encore faut-il être le plus malin.

Kim appuie sur la détente

Le dictateur nord-coréen Kim Jung-un et le président sud-coréen Moon Jae-in se sont rencontré à nouveau, samedi 26 mai à Panmunjom (zone démilitarisée qui sépare les deux Corée), et ont, de ce fait, contraint leurs protecteurs respectifs à maintenir, bon gré mal gré, la rencontre au sommet entre Donald Trump et Kim Jong-un prévue le 12 juin à Singapour. Cette rencontre battait de l’aile en raison de divergences au sein de l’administration américaine, entre les durs comme John Bolton qui préconise un scénario « à la libyenne » pour contraindre Pyongyang à détruire sans conditions son arsenal nucléaire, et le chef du Pentagone, John Mattis, partisan d’une attitude plus souple, permettant au pouvoir nord-coréen de sortir de cette crise sans perdre la face. A Pékin, où l’on est avant tout soucieux de stabilité, on n’aurait pas fait un drame du report, voire de l’annulation de ce sommet. Les dirigeants chinois regardent avec un œil méfiant toute évolution, dans leur environnement proche, dont ils n’auraient pas la maîtrise totale.

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Ce faisant, Kim et Moon (désignons les désormais par leur seul nom patronymique, c’est plus simple) donnent un caractère irréversible au processus de détente et de rapprochement entre les deux Corée, immensément populaire au Sud comme au Nord, car, pour la première fois depuis 1945, l’horizon d’une réunification du pays n’apparaît plus comme totalement bouché, car bloqué par les intérêts convergents des deux superpuissances désormais maîtresses du jeu stratégique mondial, les Etats-Unis et la Chine.

« La Chine ne souhaite pas plus l’unification de la péninsule coréenne que les Européens ne souhaitaient l’unification allemande »

Comme l’explique Claude Martin, ancien ambassadeur de France en Chine et excellent connaisseur de la géopolitique asiatique, dans son livre de souvenirs1 : « La Chine ne souhaite pas plus l’unification de la péninsule coréenne que les Européens ne souhaitaient l’unification allemande avant la chute du mur. D’ailleurs, en chinois, on utilise deux caractères différents pour désigner le sud et le nord. Les nouveaux dirigeants estiment pourtant que l’imagerie paléo-stalinienne du communisme donnée par le régime de Pyongyang fait tache, et leur rappelle la Chine de Mao des années 1950. Mais qui avait vu venir l’unité allemande ? ». Les Etats-Unis sont engagés dans un bras de fer économique avec Pékin, et la carte coréenne n’est, dans ce contexte, qu’un atout mineur dans cet affrontement. Un accord global, économique et stratégique avec Pékin inquiète aussi bien le Japon que les deux Corée, qui pourraient en être les laissés-pour-compte.

Quand les valets s’émancipent de leurs maîtres…

Depuis la libéralisation économique entamée sous Deng Xiaoping, les relations d’affaires entre Séoul et Pékin ont pris une ampleur considérable, la Corée du Sud étant devenue le premier investisseur étranger en Chine. Une commune méfiance envers le Japon, dont la Chine comme la Corée eurent à subir le joug impérialiste au siècle dernier, est un autre élément permettant une complicité tacite entre les communistes chinois et les capitalistes sud-coréens. Dans la partie libre et démocratique de la Corée, la blessure de la nation divisée est ressentie et exprimée, comme elle l’était en Allemagne de l’Ouest avant la chute du mur de Berlin. La présence militaire massive des Etats-Unis dans le pays suscite des sentiments ambivalents : le peuple la sait nécessaire pour tenir en respect le grand voisin chinois et la dynastie d’autocrates au pouvoir à Pyongyang, mais suscite à intervalles réguliers des manifestations d’étudiants pacifistes antiaméricains, à l’image de ce qui se passait en RFA dans les années 1980. La chape de plomb totalitaire pesant sur le peuple du nord de la péninsule ne doit pas nous conduire à conclure que les Nord-coréens ne souhaitent pas rejoindre leurs frères du sud dans la liberté et la prospérité, si l’on poursuit le parallèle avec le cas allemand. Une fois de plus, la puissance de l’idée nationale s’affirme face aux constructions idéologiques du siècle passé.

Kim et Moon ont réussi à se glisser dans la brèche ouverte par la « méthode Trump » pour porter au premier plan l’agenda national coréen. Du grand art. C’est peu dire que le coup d’éclat diplomatique de Kim et Moon a surpris à Pékin, comme à Washington. Quand les valets s’émancipent de leurs maîtres, c’est que la révolution s’approche, comme nous l’ont si bien dit Beaumarchais, Mozart et Da Ponte. Il ne reste plus à Trump et Xi Jinping qu’à s’en remettre, dans l’immédiat, à un autre dramaturge, Jean Cocteau : « Ces mystères nous échappent, feignons d’en être les organisateurs ! »

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